Scènes de mer, Tome I

Chapter 10

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A ce mot de bon ami, je sifflai mon épagneul, qui vint à moi avec la rapidité de l'éclair, en me caressant avec plus de vivacité qu'il ne l'avait jamais fait.... Je rendis à ce pauvre animal toutes les caresses qu'il me prodiguait, comme pour me venger de l'accueil que je venais de recevoir de mon ancien intime. Je m'éloignai précipitamment avec mon chien, sans daigner répondre à toutes les peines que se donnait M. de Sainte-Elie pour me retenir....

Oh! combien j'aurais craint de perdre mon pauvre épagneul! C'était ça un véritable ami!

Je viens de retracer un caractère de marin que je n'ai rencontré qu'une seule fois dans ma vie.

III. TOUTES-NATIONS, ou LE PETIT FORBAN.

Historiette de mer.

Un capitaine de navire du commerce m'a raconté l'aventure qu'on va lire.

Je sortais avec un bon vent d'est du port du Hâvre, chargé de quelques centaines de ballots de marchandises destinés pour la Guadeloupe. Les gendarmes et les douaniers, gens que l'on quitte les derniers et que l'on revoit toujours les premiers, m'avaient fait l'honneur de s'assurer, à mon départ, que je n'avais strictement à bord que la quantité des marchandises déclarées, et le nombre fort exact des hommes de mon équipage. Mon rôle et mon manifeste m'avaient été remis fort en règle après cette dernière inspection, et les agens du fisc et de la force publique m'avaient dit: Adieu capitaine, bon voyage. Politesse d'usage à laquelle je m'étais permis de répondre, toujours selon l'usage aussi: _Que le diable vous emporte!_ Voeu éternel des capitaines, que le diable n'a pas encore daigné exaucer.

La brise nous favorisa assez pour qu'en deux jours nous nous trouvassions hors de la Manche, c'est-à-dire hors de ce périlleux cul-de-sac maritime que forment les côtes escarpées de l'Angleterre en se rapprochant des côtes dangereuses de la Bretagne et de la Normandie.

Une fois libre de ces inquiétudes trop naturelles qu'inspire toujours à tous les capitaines la vue des terres et des écueils dont on veut s'éloigner, j'ordonnai à mon maître d'équipage de visiter soigneusement la cale pour s'assurer de la parfaite stabilité de notre cargaison. Quelques forts coups de roulis essuyés en courant vent arrière m'avaient fait craindre que notre arrimage, exécuté un peu à la hâte, n'eût éprouvé quelques vicissitudes depuis notre départ.

Maître Boissauveur, après une heure d'examen, sans doute fort consciencieux, montra enfin au grand panneau sa physionomie toute méditative, sur laquelle je crus apercevoir une légère teinte d'ironie et d'inquiétude. Une sueur abondante, qui m'attestait toute la peine qu'il s'était donnée dans sa longue inspection, ruisselait sur son visage tant soit peu bronzé au soleil. Après avoir passé avec complaisance ses larges mains goudronnées sur son front pensif et gluant, il vint à moi pour me rendre compte des résultats de sa mission.

Sa contenance était embarrassée, je m'attendais aux circonlocutions dont il avait soin d'allonger et de revêtir sa conversation toujours métaphorique; je jugeai à propos de provoquer en ces termes la réponse qu'il se disposait à me faire:

--Eh bien! maître Boissauveur, avez-vous trouvé tout en bon état dans la cale?

--Oui, capitaine; pour ce qui est de la marchandise, on peut dire que tout est parfaitement à son poste, et rien de ce que j'ai arrimé moi-même n'a eu la _chose_ de bouger.

--Vous avez eu bien soin sans doute de vous assurer que les barriques posées sur le lest n'avaient pas coulé, n'est-ce pas?

--Rien, comme je me suis fait l'honneur de vous le _réciter_, n'a souffert le moindrement du monde. J'ai été jusqu'à compter les petits barils qui sont sur l'avant, et aucune des pièces composant machinalement la cargaison ne manque à l'appel, Dieu merci! Le chargement finalement n'a pas diminué... au contraire!

--Comment, _au contraire_! Est-ce que par hasard il aurait augmenté?

--Je ne dis pas encore cela. Mais ça c'est vu nonobstant quelquefois.

--Comment! vous avez vu des chargemens augmenter au bout de deux ou trois jours de mer?

--Avec de l'expérience, capitaine, on voit à la mer bien des choses qu'on ne voit pas à terre. Une fois, dans un voyage de mulets, sous votre respect, comme je vais avoir l'avantage de vous le dire, nous avons eu, avec le capitaine Iturbide, trois mules qui nous ont fait des petits; car, voyez-vous, des cargaisons de mulets et de nègres, c'est des chargemens qui, comme on dit, peuvent profiter à l'armateur. Une marchandise qui fait des petits est de tout temps et en tout pays ce qu'on peut appeler une bonne marchandise.

--Oui, mais ici ce n'est pas le cas. Nous n'avons sous nos écoutilles ni mules ni nègres.

--Vous avez peut-être sous vos écoutilles, capitaine, plus que vous ne pensez vous-même dans le moment actuel. Souvent ça c'est vu d'être plus riche qu'on ne croit, à la mer s'entend; car à terre ça peut être autrement. Ce n'est pas d'ailleurs mon affaire.

--Que voulez-vous dire, décidément, maître Boissauveur? Avez-vous trouvé quelque chose dans la cale, quelque chose de plus que ce que nous avons cru embarquer.

--Tenez, capitaine, puisqu'il faut d'une manière ou de l'autre amener les huniers en grand sur le ton, je vous dirai donc, sans aller chercher midi à quatorze heures et sans louvoyer, comme j'ai eu l'honneur de le faire, contre la marée et le vent, je vous dirai donc.... Ma foi! que le bon Dieu m'emporte! je ne sais pas trop ce que je vous dirai donc, au bout du compte, pour vous faire avaler celle-là sans courir la bordée de vous mettre de mauvais poil....

--Ah ça! aurez-vous bientôt fini? Qu'avez-vous trouvé dans la cale?

--C'est que vous allez donner un suif au second et à moi peut-être bien aussi pour n'avoir pas mieux visité cette cale au départ. Mais c'est qu'il y a tant de choses à faire quand on appareille, qu'il faudrait avoir trente-six mille douzaines d'yeux pour en avoir un seulement sur chaque chose un peu _éveillative_.

--Me direz-vous enfin ce que vous avez à me dire?

--Eh bien! j'ai à vous dire que j'ai trouvé en bas, entre les barriques de ce que vous savez bien, un homme en supplément, qui s'était embarqué par dessus le bord au départ, quoi!

--Un homme! Et quel est cet homme? Répondez.

--C'est un homme qui est avec une femme, une grosse femme même, à ce que j'ai pu voir; car quand les écoutilles ne sont pas ouvertes en grand, voyez-vous, on ne voit pas aussi clair que le jour, dans le fond de ce grand gueux de navire.

--Faites-moi monter de suite cet homme et cette femme.

--Oui, capitaine. Ce ne sera pas long.

Maître Boissauveur, en passant sur l'avant, cria aux hommes qui l'écoutaient en souriant depuis un quart d'heure:

--Dites donc, vous autres, si vous n'avez rien à faire, descendez-moi deux pour hâler de dedans la cale à tribord-devant le particulier et la particulière dont j'ai fait le rapport, que vous m'avez entendu débiter, au capitaine.

--Oui, maître Boissauveur.

--Vous les trouverez, entendez-vous bien, entre les boucauts d'en à bord. Le particulier est un grand, mince, brun, et la femme une grosse, moyenne taille, ni grande, ni petite. Capitaine, ils vont venir dans le moment actuel; ne vous impatientez pas tant, comme j'ai l'honneur de le voir dans le moment actuel.

Un long matelot, à la figure maigre, ne tarda pas à sortir de la grande écoutille, et après avoir roulé d'assez gros yeux noirs autour de lui, avec l'air de défiance d'un chat que l'on vient de sortir d'un sac, il s'approcha de moi la casquette de loutre à la main.

--D'où vient que vous vous êtes permis de vous cacher comme vous l'avez fait à bord de mon navire?

--Capitan, me répondit-il avec un accent moitié italien et moitié grec qui sentait déjà le renégat, c'est qué jé voulais m'en aller pour rien avecqué vous.

--Merci de la préférence! Mais pourquoi ne cherchiez-vous pas à vous embarquer comme matelot à bord de quelque navire, si vous êtes marin?

--Capitan, comme jé suis estrangèr et que jé souis à cé qu'on dit oun mauvais soujet, vous n'auriez pas voulu dé ma personne put-être.

--D'où êtes-vous?

--Un peu dé tous les pays, capitan.

--Quelle est votre intention en vous rendant à la Guadeloupe?

--Dé gagner honnêtement ma vie si jé pouis, et si jé ne pouis pas, dé la gagner comme jé pourrai autrement.

--Voilà de la franchise au moins. Mais si maintenant, pour vous punir de l'audace que vous avez eue en vous cachant à mon bord, je ne vous donnais pas de vivres....

--Oh! jé sais bien que vous êtes trop bon pour mé laisser mourire de faim sous vos yeux pendant toute oune traversée; d'ailleurs je travaillerai à bord pour ma nourriture et celle de ma femme.

--De votre femme! Où donc est-elle cette femme, que je la voie un peu?

--Tenez, capitaine, voilà ce beau morceau de créature, s'écria maître Boissauveur en poussant sur le gaillard d'arrière une grosse paysanne coiffée à la cauchoise et faisant claquer sur le pont la paire de gros sabots dont elle était chaussée.

--Bien le bonjour, messieurs, nous dit-elle en nous adressant une révérence dans le genre de celles que font les paysannes d'opéra-comique pour faire rire leur parterre.

--Pourquoi, lui demandai-je, vous êtes-vous cachée à bord avec cet homme?

--Avec cet homme-là? Mais tiens, pardienne, mon bon monsieur, je me suis _muchée_ d'avecque lui, parce que c'est quasi mon mari.

--Votre mari?

--Mais bié sûr, tiens; il me l'a bié dit du moins.

--Êtes-vous bien réellement mariés ensemble?

--Si ce n'est pas, il ne s'en faut guère. A la colonie il m'épousera tout de bon. Et puis, s'il ne m'épouse pas là, il y aura des juges et un Code pénal.

--Quel est votre nom?

--_Françouaise_-el-Lefèvre, native de Caudebec, pour vous servir si j'en étions capable.

--Et savez-vous le nom de votre prétendu mari, ou plutôt de celui qui vous a débauchée?

--Débauchée! Apprenez que je suis une honnête fille, et que je ne me suis jamais laissée aller en débauche! Tiens, celui-là! Débauchée! débauchée vous-même, entendez-vous!

--Qu'on fasse retirer cette femme.... Vous lui ferez donner un hamac dans la cambuse, où elle couchera seule; elle recevra une ration comme son mari, qui prendra son hamac dans le logement de l'équipage.

L'heureux couple, assez content de l'audience que je venais de lui donner, se retira sur le gaillard d'avant, où les hommes du bord ne tardèrent pas à faire connaissance avec l'un et l'autre époux.

Le cuisinier se chargea d'abord d'employer utilement la paysanne cauchoise, à qui il fit subir préalablement un examen assez étendu sur ses connaissances pratiques en fait de préparations alimentaires.

--Dites donc, ma grosse mère, lui demanda-t-il, savez-vous un peu proprement laver les assiettes et soigner le feu?

--Laver les assiettes! tiens, pardienne! On mange donc dans des assiettes ici, censément comme dans les grandes maisons.

--C'te question! Et la partie du _soignage_ du feu, qu'en dites-vous? La grosse mère ne me paraît pas très-forte sur cet article. Comment vous tirerez vous de là?

--Je vous dis que je soignerai le feu tout aussi bien que vous, grand vilain marmiton d' malheu!

Et tout le monde de rire aux dépens du chef interrogant.

L'examen se termina là.

Le nom du mari ou du soi-disant mari de la Cauchoise fut bientôt trouvé. Les malins du bord l'appelèrent _Toutes-Nations_, en égard à sa figure cosmopolite, car on pouvait juger à l'inspection seule de la physionomie du drôle qu'il m'avait dit vrai en m'avouant qu'il se croyait un peu de tous les pays.

Pendant le reste de la traversée, je n'eus au surplus qu'à me louer du zèle que les deux époux apportèrent à remplir les devoirs qu'on leur avait assignés à bord de mon navire. Toutes-Nations était un excellent matelot, toujours gai, toujours content, et ne boudant jamais sur la besogne qu'on lui donnait à faire pour lui offrir l'occasion de gagner son passage. Sa robuste femme, vouée plus particulièrement aux travaux de la cuisine, se faisait un plaisir d'aider le chef et le mousse dans tous les préparatifs qui avaient quelque rapport avec le service de la table de la chambre, et celui de la chaudière de l'équipage. Dans les momens dont elle pouvait disposer entre les apprêts du déjeûner et ceux du dîner, elle se faisait un devoir de raccommoder les effets que les matelots confiaient à son adresse. Le soir, quand la fraîcheur de la brise invitait l'équipage, fatigué de la chaleur et des travaux du jour, à danser sur le pont, Mme Toutes-Nations se faisait très-rarement prier pour accepter les contredanses ou les walses qu'un instrumentiste bas-breton accompagnait aux sons criards de son biniou. Une grande dame ne se serait pas mise plus promptement qu'elle, ni de meilleure grâce, au fait des usages du bord. Il fallait voir aussi avec quel complaisant orgueil monsieur son mari suivait les mouvemens élégans de sa chère moitié, suant à grosses gouttes dans les bras des walseurs qui la faisaient tourner comme un cabestan sur le gaillard d'arrière. Toutes-Nations avait le bon esprit de n'être pas plus jaloux que sa femme ne se montrait mijaurée: c'étaient des époux assortis en tous points. Mais une seule chose manquait à leur félicité. J'avais eu soin de ne permettre aucune communication intime entre les deux conjoints, jusqu'à preuve complète de la réalité de leur union, et cette preuve n'était pas chose facile à acquérir. Pendant le jour je m'amusais, avec un peu de cruauté peut-être, des oeillades dévorantes qu'ils se lançaient et des tendres privations qu'ils paraissaient éprouver. Mais les moeurs, que je voulais faire respecter à bord, me semblaient devoir passer avant la compassion que parfois les deux amans m'inspiraient. Ils souffraient, mais l'ordre et la régularité voulaient qu'ils souffrissent.

A peine fûmes-nous arrivés à la Basse-Terre, lieu de ma destination, que je m'empressai de déclarer au commissaire de marine et au procureur du roi la présence illicite à mon bord des deux passagers qui m'étaient survenus après mon départ.

Le commissaire des classes voulut voir les deux délinquans.

--Diable! s'écria l'administrateur en appréciant en vrai amateur l'embonpoint de la Cauchoise, voilà une gaillarde d'une fraîcheur remarquable. On dirait d'une grosse rose épanouie, et c'est chose fort agréable au moins sous ces climats brûlans qui fanent ou qui noircissent si vite toutes les jeunes personnes. Son âge? Votre âge, ma robuste et belle enfant?

--Vingt-cinq ans pour vous servir, monsieur, si j'en étions capable.

--Comment, si vous en êtes capable? mais je le crois pardieu bien, et que de reste. Ah! ah! ah! comprenez-vous, monsieur le capitaine, la naïveté de la réponse.... Non, mais c'est que cet accent traînard me semble si singulier! Il me rappelle d'une manière toute particulière ce bon pays de France qui produit de si belles luronnes....

--Voici, monsieur le commissaire, l'homme qui s'est glissé à bord avec cette femme.

--Comment te nommes-tu, mon garçon?

--Je né mé nommé rien, monsieur mon commissairé.

--Rien; mais c'est bien peu de chose. On a cependant un nom, que diable!

--Mettez Toutes-Nations, si vous voulez. Jé n'y tiens pas dou tout.

--Et ton pays?

--Jé souis de Toutes-Nations aussi, comme lou dit mon nom dé raccroc.

--Mais voyons donc, entendons-nous un peu. Est-ce ton nom ou celui de ton pays, que Toutes-Nations?

--Ça m'est égal. Mettez tout ce que vous voudrez.

--Où sont tes papiers?... Ce gaillard-là m'a l'air d'un assez mauvais sujet.

--Coumé jé né sais pas liré, jé n'ai pas pourté dé _papiels_ avecqué moi.

--Belle raison, ma foi! Allons, tout cela s'expliquera en temps et lieu, car je compte bien ne pas perdre ce drôle et cette drôlesse de vue pendant leur séjour dans la colonie. En attendant, monsieur le capitaine, je vais faire décharger votre rôle de la responsabilité qui aurait pesé sur vous si à votre arrivée vous n'aviez pas fait la déclaration rigoureuse exigée par nos lois maritimes en pareille circonstance.... Mais, en vérité, cette grosse réjouie ne me paraît pas trop mal pour une femme d'occasion. Non, mais c'est qu'elle vous a même des yeux qui semblent vouloir dire quelque chose.... A propos, comment vous nommez-vous? car il est probable qu'entre vous deux vous aurez au moins un nom.

--Françouaise el Lefèvre, pour vous servir, mon beau monsieur.

--Toujours pour me servir. C'est en vérité unique, et je voudrais déjà que cela fût vrai, tant cette.... Eh bien! Françouaise, puisque _Françouaise_ il y a, allez vous reposer des fatigues de votre traversée, et soyez toujours bien sage, pour conserver s'il est possible votre énorme embonpoint et les roses prononcées de votre teint normand. Allez, ma fille, allez, nous nous reverrons dans peu.

--Vous êtes bien bon, monsieur el commissaire.

--Pas trop _boun_, murmura entre ses trente-deux dents M. Toutes-Nations en lançant sur le chef de bureau un de ces regards en dessous où se peignaient la défiance et la jalousie conjugales, ou du moins presque conjugales.

Débarrassé du couple aventurier, je m'occupai fort peu de ce qu'il était devenu et de ce qu'il avait pu faire pour subsister depuis son débarquement.

Un jour ayant eu sujet de faire quelques reproches à mon maître d'équipage, le métaphorique Boissauveur, sur l'état dans lequel il s'était présenté la veille à bord, après une copieuse ribotte, le coupable contrit me répondit:

--C'est l'occasion, comme dit l'autre, mon capitaine, qui fait le larron ou plutôt le biberon. Une supposition, que vous rencontriez à terre un ami qui vous dirait, parlant à votre personne: Je me marie et je vous invite à ma noce; vous allez tout bonifacement pour _nocifier_. On boit, le vin est bon, et la gaîté va de l'avant. On chante et on vous demande un petit couplet de chanson. Et si par hasard il vous arrivait comme à moi de vous griser en chantant, plutôt qu'en boissonnant, que feriez-vous vous-même, mon capitaine?

--Je ne chanterais pas.

--Ceci est très-facile à dire; mais la pratique, voyez-vous, est un navire à gouverner, et la théorie un navire à l'ancre. Dans le port tout le monde est marin, à la mer il n'y a que les hommes qui sont des hommes, et moi, mon capitaine, je puis dire que je suis un homme de mon état. Quand je suis entre la _vergue et les rabans_, j'aimerais mieux me jeter en vrac dans le lac _cacafouin_, la tête la première et les boutons de guêtre en l'air, que de manquer de respect à n'importe quel chef; car, comme dit cet autre, un chef est toujours un chef, aussi bien pour l'homme en ribotte que pour _l'à jeun_.

--Tout cela est fort bien; mais une autre fois je vous engage à être plus réservé dans votre conduite.

--C'est ce que je vous promets en vous remerciant, mon capitaine; mais c'est ce que je ne vous jure pas.

--Comment c'est ce que vous ne me jurez pas?

--Non, je ne veux pas vous tromper. La chair est faible, et il ne faut pas trop tenter la chair. Et si, comme je vous le disais, foi de Breton, un particulier comme ce géomètre de Toutes-Nations, que vous connaissez bien sans qu'il soit besoin de vous le réciter, venait encore me dire: Maître Boissauveur, je me marie avec la grosse Cauchoise; je lui dirais: Mon garçon, je serai de la noce, pourvu qu'il y ait de la gaîté à ton mariage et un peu de liquide pour arroser ton _amarrage conjongal_.

--Ah! Toutes-Nations s'est donc marié?

--Ceci est un fait reconnu. Comment, mon capitaine, vous ne saviez donc pas l'événement?

--Pas le moins du monde.

--En ce cas je vais, si vous voulez me le permettre, vous raconter comment la chose s'est pratiquée.

Vous savez bien d'abord, sans qu'il soit besoin de vous....

--Oui, je sais tout jusqu'à son arrivée en ce pays.

--En ce cas tant mieux, parce qu'il ne sera pas nécessaire de vous dire la façon par laquelle il s'était caché avec sa grosse dondon dans la cale entre deux barils, que vous m'avez ordonné d'aller les chercher.

--Non; venons-en de suite au mariage.

--Vous avez raison, d'autant mieux que le mariage est la chose la plus sainte possible pour ne pas faire des petits garçons et des petites filles qui vont à l'hospice des Enfans-Trouvés.... Ne vous mangez pas le sang, mon capitaine, me voilà à l'affaire de Toutes-Nations.

L'individu me rencontre dimanche dernier; oui, c'était bien dimanche dernier que j'ai pris mon plein à sa noce. Pour lors il me dit: C'est vous, maîtré Boissauveur?

--Oui, que je lui réponds; je crois effectivement que c'est moi.

--Ah! jé souis bien countent dé vous trouver.

--Et moi aussi, que je réponds; car si je ne me retrouvais pas chaque matin, ça me jugulerait un peu. Vous savez assez, capitaine, qu'il a un accent pas trop chrétien, Toutes-Nations.

--Je me souis marié hier à l'église, à ce qu'il me dit pour donner un peu de _largue_ dans les voiles à la conversation.

--Comment! que je lui dis, tu t'es marié à l'église sans papiers?

--Avecqué vingt gourdes il n'y a pas besoin de certificats, qu'il me répond. Et c'était juste; l'argent est le meilleur papier qu'il est possible, en religion comme en toute autre chose connue. Après cela, il me dit: Aujourd'hui nous faisons les noçailles avecqué quelques amis.

--Comment! que je réponds encore, tu as aussi des amis déjà à la Basse-Terre?

--Oui, toujours avecqué des gourdes. C'était encore juste; car les amis c'est comme la crasse, ça s'attache toujours à l'argent, qui passe de main en main jusqu'au plus vilain.

--Je serais bien _countent_, me fit encore mon _charabia_, si vous vouliez mé fairé l'_hounour_ d'assister à ma noce.

--A l'église? non, mon ami, je n'en mange pas encore.

--Non, cé n'est pas à l'église, puisqué c'est déjà fait. C'est à la noce, à table.

--A table, c'est différent, j'en serai et je te ferai l'_hounour_.

Voilà comme quoi je me suis trouvé entraîné à boire un coup de plus qu'à l'ordinaire, et à prendre une barrique en dessus de ma jauge.

--Ainsi donc, ajoutai-je en engageant Boissauveur à ne plus retomber dans la même faute, ainsi donc Toutes-Nations a trouvé assez d'argent pour se marier et pour vivre jusqu'ici à terre?

--De l'argent, je vous crois bien! il en a tant qu'il en peut porter. C'est un matelot riche finalement. Et puis ça vous est si économe!

--Économe, fort bien; mais comment a-t-il pu économiser sur ce qu'il n'avait pas? Un malheureux qui s'est embarqué par dessus le bord pour ne pas mourir de faim!

--Oui, qu'il vous a dit sans doute; mais, comme je me le suis laissé dire, il n'y a pas de si misérable ni de si _rafalé_ que celui-là qui se met dans la boule de crier misère plus haut que la rafale! Vous savez bien, sans qu'il soit besoin de v'là ce que c'est, vous savez bien sans doute ce jour où vous m'avez envoyé dans la cale pour hisser sur le pont Toutes-Nations et madame son épouse soi-disant?

--Oui pardieu, je suis assez bien payé pour me le rappeler!

--Eh bien! puisque vous vous en souvenez, vous vous rappelez sans doute aussi que le particulier vous dit que c'était par besoin qu'il avait pris la liberté de se cacher à bord de nous.

--Oui, je me le rappelle très-bien encore.

--Eh bien, il mentait comme un gueux qu'il est, le _calomniateur_!

--Il avait donc quelque chose, et n'était pas sans ressources?

--Il avait des doublons et des louis d'or cousus plein sa veste et son pantalon, comme cette doublure est cousue sur mon gilet, et c'est moi, Henri-Stanislas Boissauveur, qui vous le dis.

--Tout cela est un peu singulier. Mais au fait tant mieux pour ce pauvre diable et pour la malheureuse qu'il a amenée avec lui.

--Malheureuse! oui, allez! C'est mis déjà comme la femme d'un capitaine de vaisseau. C'est mis même d'une façon si _burlesque_, que si je voyais mon épouse _acastillée_ comme madame Toutes-Nations, ma première idée serait de monter dans son grément pour le raser comme un ponton. Mais enfin, que voulez-vous! quand on est protégé par un commissaire de l'inscription et classes pour les gens de mer, on peut bien friser le pavé un peu proprement.

--Le commissaire de la marine la protége donc cette grosse idiote?