Chapter 11
--Oui, et joliment encore, d'après ce que je me suis laissé dire. Son mari doit acheter un sloop caboteur pour faire la navigation de terre en terre entre les îles, pendant que l'autre, vous m'entendez bien, courra des bordées au plus près du vent, sur ses côtes à lui; car pour naviguer dans les parages du cotillon, il n'y a pas besoin d'être plus marin qu'un commissaire; vous comprenez bien que de reste....
--C'est son affaire, au surplus, et non pas la nôtre.
--Vous avez raison, mon capitaine. C'est son affaire, et comme dit la vieille chanson:
Depuis long-temps je me suis aperçu De l'agrément qu'il y a d'être....
Votre serviteur, mon capitaine; c'était à seule fin de vous demander votre permission pour faire reprendre la _patte-d'oie_ de notre _corne_, qui a molli un peu dans les temps chauds. Car, voyez-vous, sans qu'il soit besoin de vous le faire savoir, les _cornes_, ça pèse dur quelquefois sur les _pattes-d'oie_....
Viens-t'en ici deux hommes me frapper un palant sur le bout de cette _corne_, de la corne du navire s'entend.
Après un assez long séjour à la Basse-Terre, je mis sous voiles avec une assez bonne cargaison, destinée pour la France.
La route que prennent les navires qui quittent les Iles-du-Vent pour revenir en Europe est loin d'être bien directe. Comme, sous les tropiques, les vents que l'on nomme _alisés_ et qui soufflent toujours de la même partie, seraient contraires à la direction des navires qui voudraient, pour revenir en Europe, reprendre le chemin qu'ils ont déjà parcouru pour se rendre aux Antilles, il faut que ces bâtimens se servent autant que possible des brises alisées qui règnent dans les parages qu'ils quittent, pour s'élever jusqu'aux latitudes où commencent les vents variables, les vents généraux avec lesquels il est facile ensuite de se diriger comme on veut vers un point déterminé. Cette espèce de circumnavigation que l'on est obligé de faire pour _ruser_ en quelque sorte avec les vents alisés, et éluder la loi générale qui les produit, se nomme _débouquer_. Les parages qu'il faut parcourir en faisant ce circuit maritime s'appellent, par dérivation du mot principal, _les débouquemens_.
Dans ces mers des débouquemens, qui s'étendent, pour les navires qui fréquentent la Martinique et la Guadeloupe, depuis le quinzième degré de latitude jusqu'au trentième à peu près, on rencontre ordinairement une foule de petits bâtimens caboteurs faisant la navigation entre toutes les îles de l'Archipel, ou un grand nombre de navires américains se rendant des ports de l'Union dans les Antilles. Ce n'est pas, je vous jure, un spectacle peu curieux et peu amusant que celui que présentent toutes ces voiles blanches reluisant au beau soleil du tropique, sur ces mers azurées, parsemées de gros îlots aux formes bizarres, couronnés de magnifiques nuages, et élevant jusqu'aux cieux leurs sommets couverts d'opulentes récoltes ou de forêts inaccessibles. Jamais dans ces climats remplis d'une si douce indolence, sur ces flots que les brises embaumées semblent plutôt caresser qu'agiter, je n'ai éprouvé un seul instant d'ennui ou de vide. Respirer, là, c'est vivre; voir, c'est presque agir, et s'oublier au sein de cet air tiède et enivrant, c'est jouir.
Mon navire, paisible comme nous, fendait depuis trente-six heures ces mers fortunées, couronné encore, pour ainsi dire, des présens de la terre à laquelle il venait de s'arracher, car sous nos hunes pendaient de verts régimes de bananes et de jaunes giraumonds, et dans les filets de notre arrière et le canot de porte-manteau se pressaient des milliers d'oranges et des touffes de magnifiques ananas. Aucune inquiétude ne m'agitait encore; le temps était si beau et la brise de l'est si régulière! C'était pour les froides mers que nous allions chercher, et les vents violens du banc de Terre-Neuve, vers lequel nous nous avançions, qu'il fallait réserver toute ma sollicitude et ma prévoyance.
Mais dans les débouquemens j'étais encore si bien! Une douzaine de caboteurs traversant le canal entre Antigues et Monserrat, et autant de goëlettes américaines, avaient passé depuis le matin le long de mon navire; je voyais déjà Nièves, cette île à la configuration fantastique, se perdant dans les nues auxquelles elle a emprunté son poétique nom. Pendant que, tout entier à mes rêveries contemplatives, je laissais derrière moi les objets du magnifique panorama au milieu duquel me transportait mon navire, une petite barque, qui paraissait être sortie d'entre les rochers de Nièves, se rapprochait de nous en louvoyant et en étendant sur les flots bleuâtres qu'elle effleurait ses voiles blanches comme les ailes d'une mauve. Je ne commençai à prêter attention à la manoeuvre de ce caboteur que lorsque je le vis courir définitivement sur nous, de manière à me faire supposer qu'il avait l'intention de me parler ou de me couper le chemin. Je demandai ma longue-vue pour mieux voir que je ne le faisais encore à l'oeil nu la forme et l'espèce de ce petit navire.
C'était un sloop assez bien voilé et passablement tenu; une vingtaine de noirs ou de mulâtres paraissaient s'être groupés par curiosité sur l'avant de son pont, comme pour m'examiner plus à leur aise. A l'apparence assez mesquine du bateau et à la mine des gens de son équipage, je ne crus pas avoir beaucoup de crainte à concevoir sur la singularité de sa manoeuvre. Si, ce qui n'est pas probable, me dit mon second, cette espèce de _bon-boat_ voulait faire de ses farces avec nous, nous ne serions pas long-temps à en venir à bout, ne fût-ce qu'à coups de barre d'anspect.
--C'est égal, dis-je à mes gens, chargeons toujours nos deux caronades par précaution, et montons sur le pont les douze fusils de la chambre.
Notre branle-bas de combat se trouva bientôt fait, grâce au peu de préparatifs que le petit nombre des armes dont nous pouvions disposer me permettait de faire.
Le sloop, qui marchait beaucoup mieux que nous, surtout avec la petite brise que nous avions et qui ne convenait guère à un grand bâtiment aussi chargé que le nôtre, le sloop n'eut pas de peine à nous approcher. Mais les apprêts hostiles qu'il nous vit faire semblèrent rendre sa manoeuvre plus circonspecte. Il hissa au bout de son pic un énorme pavillon français presque aussi large que toute sa grande voile, et prenant la même bordée que celle que nous courions, sans pourtant chercher à nous passer au vent, il cargua le point d'amure de sa grande voile et amena sa trinquette pour ne pas aller plus de l'avant que nous, et conformer sa marche à notre vitesse.
Dans cette position, et après ce mouvement, j'eus tout le loisir de l'examiner comme je le désirais. Nous aurions continué probablement de courir ainsi assez long-temps l'un à côté de l'autre, si l'homme qui me paraissait être le patron ou le capitaine de la barque ne s'était pas décidé à prendre la parole.
Perché sur l'arrière de son bateau, du côté de tribord, je vis un nègre lui passer un long porte-voix, et je me préparai à recevoir les questions qu'il voudrait bien m'adresser, ou les communications qu'il lui plairait peut-être de me faire.
--_Oh! du navire! oh!_ s'écria le capitaine mon confrère avec un accent que tous mes hommes et moi nous crûmes reconnaître.
--Holà! lui répondis-je sans trop me déranger et sans paraître attacher beaucoup d'importance à ce qu'il allait me dire.
--Comment si nomme _lou bastiment_!
--Qu'est-ce que cela vous fait?
Le capitaine interrogant, peu satisfait probablement de ma réponse, se mit à se concerter un moment avec ceux de ses gens qui se trouvaient autour de lui.... Puis, après un instant de consultation et d'hésitation, il me cria:
--C'est pour savoir _lou_ nom dé _lou bastiment_.
--Eh bien! passez à poupe: il est écrit en grosses lettres derrière.
--Mais, c'est qué nous né savouns pas lire à bord!
--Alors, continuez votre route, et laissez-moi tranquille.
En ce moment, maître Boissauveur, qui depuis la courte conversation qui venait d'avoir lieu s'était tenu la figure appuyée sur le bossoir de dessous le vent, comme un chat qui guette une souris, passa derrière, le chapeau à la main, et me dit:
--Capitaine, excusez-moi si je me mêle ici d'une chose qui peut-être naturellement ne me regarde pas trop; mais c'est que, voyez-vous, j'ai une _doutance_, et sans qu'il soit besoin de vous le dire....
--Au contraire, c'est qu'il faut le dire, si c'est utile.
--Utile, c'est si l'on veut; mais si vous ne le voulez pas, bien entendu, comme vous êtes maître à votre bord, ce ne serait pas plus utile que toute autre chose.
--Allons! de quoi s'agit-il définitivement!
--Il s'agit définitivement, capitaine, que cette espèce de capitaine de _risque-tout_, qui hêle là dans son porte-voix d'embêtement, est Toutes-Nations, pas davantage, suivant mon idée.
A peine maître Boissauveur m'avait-il fait part de ce qu'il appelait sa doutance, que le capitaine du petit sloop, au milieu du grand mouvement qui paraissait avoir lieu parmi son équipage, se mit à me hurler.
--Capitan, pardoun, je ne vous reconnaissais point! C'est que, voyez-vous, vous avez changé do peinturé à lou vostre navire, depuis qué jé ne l'ai pas visto.
--Comment! c'est toi, mauvais sujet de Toutes-Nations, et que fais-tu ici?...
--Oui, c'est moi!... Je fais, capitan, que je cherche à gagner ma vie _honnêtement_.... Voulez-vous me permettre d'aborder vostre navire, li temps il est beau.
Je ne savais trop que faire dans cette circonstance. Le plus sûr peut-être aurait été de refuser. Mais par curiosité ou par complaisance, je laissai faire le drôle, qui, sans attendre ma réponse, força un peu de voiles, et élongea mon navire de bout en bout avec son sloop.
Quand il se trouva le long de mon bord, je lui ordonnai de défendre à la négraille qu'il avait sur son pont de mettre le pied chez moi; et, d'un ton qui sentait le commandement, il baragouina aussitôt en mauvais espagnol à son équipage quelques mots qui me semblèrent être l'ordre de ne pas quitter le sloop sans sa permission. Pour lui il ne se fit pas prier pour sauter comme un singe sur mon gaillard d'arrière, et après m'avoir salué avec une affectueuse vivacité, il alla embrasser tout mon monde devant.
La joie de mon équipage parut au moins égale à celle qu'éprouvait Toutes-Nations à revoir ses anciens amis. Mes matelots demandèrent qu'on leur avançât leur ration à la cambuse pour fêter la rencontre de Toutes-Nations; mais celui-ci, avant qu'ils pussent avoir obtenu une réponse de moi, ordonna, après avoir toutefois sollicité ma permission, à un homme de son bord d'apporter du Madère et des grands verres. Les bouteilles du précieux liquide furent vidées en un instant. Le fastueux Toutes-Nations voulut renouveler sa politesse, mais une injonction de ma part lui interdit, au grand regret de mes gens, une galanterie dont je redoutais les conséquences.
Quand je crus avoir laissé à mon homme tout le temps nécessaire pour prendre ses ébats au sein des anciens camarades qu'il semblait retrouver avec tant de bonheur, je l'invitai à venir me parler, pour m'expliquer comment il se faisait que je l'eusse rencontré dans ces parages avec un équipage aussi fort que celui qu'il avait à bord de son sloop.
--Capitan, me répondit le drôle, jé navigue ici, parcé qu'il y a toujours quelque petité chose à faire pour moi autour dé la Guadeloupe, et j'ai oun fourt équipaze, parcé qué moun commerce il lé veut.
--Et quel est le commerce que tu fais?
--Oun commerce d'échanze avecqué los navires qué jé rencountre.
--Que donnes-tu donc à ces navires?
--Peu dé chose; mais je leur prends tout cé qu'ils ount dé boun.
--Tu fais donc la piraterie, coquin que tu es?
--Noun, pas tout-à-fait, mais je tâche dé gagner ma vie lé plus honnêtement possible, en perdant lé moins qué jé peux.
--Jolie manière de gagner ta vie honnêtement! Tu ne sais donc pas le danger que tu cours en arrêtant ainsi les navires au passage pour les piller comme tu fais?
--Quel danzer dounc, moun capitan?
--Pardieu, celui de te faire pendre comme forban!
--Comme forban? Je vole, il est vrai, un petit peu; mais zamais jé n'ai _toué_ personne. Ah! voyez-vous, c'est que je suis oun galant homme, pauvre, mais honnête. Tenez, capitan, voici ici la liste dé les navires qué j'ai rencontrés, et vous y verrez, parcé qué vous savez lire, vous, qué les capitaines m'ont dounné un certificat comme quoi par lesquels je les ai bien traités en né leur prenant que leurs vivres et quelqués petites choses.
La liste de ce vulgaire forban était en règle, et ses comptes de piraterie en très-bon état. Deux ou trois capitaines de ma connaissance avaient même poussé la bonté jusqu'à certifier que la conduite de Toutes-Nations avait été parfaite à leur égard; trop heureux, ajoutaient-ils dans leur déclaration, de s'être retirés de ses griffes au prix de quelques bagatelles qu'ils lui avaient laissé prendre.
--C'est bien! répondis-je à mon écumeur de mer; tes papiers sont très-réguliers, et avec cela tu ne t'exposes qu'à te faire crocher au bout d'une vergue.
--Vous croyez, capitan, reprit-il avec tranquillité! jé vois qué vous voulez plaisanter. Mais dites-moi, jé crois qué quand vous m'avez vu vous approcher, vous avez eu oun peu peur, n'est-ce pas?
--Mais il me semble que d'après votre manoeuvre, il y avait quelque raison de ne pas être très-rassuré.
--Eh bien! voilà cé qui mé fait plaisir à moi! J'aime bien à faire pur aux bastimens qué jé rencontre. Ah ça! escoutez; voulez-vous mé faire l'amitié d'accepter dé moi oune pétite chose? C'est oun pétit baril de boun vin d'Oporto qué jé l'ai pris à oun grand couquin dé capitan anglais qui mé faisait oune grimace dou diable quand je lou ai dégagé de sa cambouse tout ce qui né lé gênait pas. Ce pétit baril de vin d'Oporto sera pour vous rappéler dé moi, du pauvre Toutes-Nations, quand vous boirez un bon coup à sa vilaine santé!
--Grand merci! je ne veux nullement me charger de ton cadeau volé.
--Vous né voulez pas donc mé faire plaisir, à moi qui voulais vous rendre oun service?
--Le service le plus signalé que tu puisses me rendre, c'est celui de me quitter et de me laisser continuer ma route.
--Comment! vous né voulez pas accepter seulement mon pétit baril? Vous n'avez pas raison, mon capitan. Jé né suis pas toujours d'aussi belle houmour. A bord des autres navires jé né donne pas, jé prends; et à bord de celui-ci, jé veux donner et l'on né veut pas prendre.... Vous mé permettrez bien cépendant de danser au moins une pétite contredanse avecqué vos hommes et dé boire tranquillement un pétit coup dé partance, à votre chère santé et vostre bon viage?
Ma conversation avec Toutes-Nations, dont je désirais vivement me débarrasser, se serait probablement prolongée au-delà des limites que j'aurais voulu lui assigner, sans un incident inattendu qui vint y mettre brusquement un terme.
Maître Boissauveur, qui s'était perché sous un prétexte quelconque sur le couronnement du navire, comme pour visiter l'écoute du gui, mais bien réellement pour ne pas perdre un mot de mon entretien avec Toutes-Nations, se prit à crier en regardant derrière: _Navire!_
--_Navire?_ s'écria aussitôt Toutes-Nations en me quittant pour courir vers le maître. Et où donc voyez-vous un navire, maître Boissauveur?
--Pardieu! où je le vois? et où ce qu'il est apparemment, car il me serait bigrement difficile de le voir peut-être là où ce qu'il ne serait pas! Tu ne vois donc pas, maître forban que tu es, dans la direction de ma main, un ship qui s'est couvert de toile!... Il est pourtant assez gros comme ça et assez près de nous, sans qu'il soit besoin de te le dire, espèce de pas grand'chose!
Toutes-Nations n'eut pas plutôt jeté les yeux sur la partie de l'horizon que lui indiquait Boissauveur d'une façon un peu dédaigneuse, que je le vis monter comme un chat dans mes grands haubans pour mieux observer apparemment le navire aperçu; mais perdant pour le coup sa loquacité ordinaire, il redescendit bientôt des barres de perroquet sans dire mot et avec autant d'agilité qu'il en avait mis pour y monter.
--A revoir, bon viage, capitan, me dit-il une fois descendu sur le pont. C'est un bastiment qué jé veux visiter, et à celui-là, jé né lui donnerai pas un pétit baril d'Oporto.
Sauter comme un fou à bord de sa barque, larguer les amarres qui le retenaient le long de mon navire, et laisser arriver vent arrière pour courir sur le bâtiment en vue, ne fut pour mon drôle que l'affaire de quelques minutes.
--Vous entendrez avant oune hure parler de moi, capitane, me cria-t-il dans son porte-voix en me quittant. Bon viage, bon viage; qué lé boun Dieu vous emporte!
--Bon voyage, coquin! lui répondis-je, et prends garde de te faire pendre.
Je continuai ma route après le départ de ce forban d'une nouvelle espèce, en réfléchissant au péril que, sans trop le savoir peut-être, courait ce pauvre diable qui croyait gagner sa vie honnêtement en pillant les navires qu'il rencontrait sur son chemin et si près des croiseurs.
--Oh! ce charabia-là, dit maître Boissauveur en le voyant prendre sa bordée, fera son beurre avant peu, tandis que nous, pauvres bigres, nous ne faisons que carotter sur mer avec décence et probité.
Toutes-Nations me l'avait bien dit, qu'avant une heure j'entendrais parler de lui. Mais ce fut une bouche à feu qui me parla du drôle; car une heure s'était à peine écoulée depuis notre séparation, que j'entendis sur l'arrière de nous, retentir comme un coup de tonnerre, un coup de canon sourd et lointain.
Je vis, avec le secours de ma longue-vue, la petite barque de Toutes-Nations aborder le grand navire qu'il avait approché, et le coup de canon me parut être sorti du flanc d'un grand bâtiment.
Cette scène sembla déconcerter un peu les gens de mon équipage, qui peu de temps auparavant m'avaient eu l'air de trouver admirable le genre de vie que leur camarade forban s'était décidé à prendre dans ces parages.
La nuit vint avec ses milliers d'étoiles scintillantes s'étendre sur la mer que continuait à caresser une brise ronde et fraîche. Aucun de mes hommes ne descendit se coucher. Tous paraissaient attendre quelque événement digne de leur curiosité ou de leur sollicitude, et je ferai remarquer ici en passant que rarement cet instinct curieux des matelots, quand il est excité par quelque incident un peu grave, les trompe sur les choses possibles qui doivent arriver.
Pendant près de trois ou quatre heures, mes yeux, quelques efforts que je fisse pour chasser loin de moi ma préoccupation, ne cessèrent de se tourner du côté où j'avais vu le sloop de Toutes-Nations aborder le navire qui avait paru dans nos eaux. A minuit sonnant le quart fut changé, et les hommes qui étaient restés sur le pont sans être de service prirent la garde à leur tour sans que leurs camarades pensassent à aller se reposer. Désirant inspirer à mon équipage une sécurité que je n'avais pas moi-même, je pris la résolution de descendre dans ma chambre; et, après avoir donné des ordres à mon second, je me disposais à quitter le gaillard d'arrière, lorsqu'en posant le pied sur l'escalier du dôme, je crus voir non loin de mon navire une grosse masse noire qui tombait sur nous.
Je n'avais que trop bien vu.
Cette grosse masse noire qui s'avançait n'était autre chose qu'un grand bâtiment dont la marche était si supérieure à la nôtre, qu'en très-peu de temps il nous eut gagnés de manière à pouvoir nous héler.
Je me préparai à subir les interrogations que le capitaine du bâtiment, devenu mon voisin, ne tarderait pas, selon toute probabilité, à m'adresser; car je ne pouvais me dissimuler qu'en me chassant comme il le faisait, et en s'approchant autant de moi qu'il lui avait été possible, il n'entrât dans son plan de me parler.
Malgré toute la curiosité qu'excitait en moi l'approche nocturne de ce diable de navire, je ne pouvais assez bien le distinguer pour savoir à quelle espèce de bâtiment j'allais avoir affaire.
Il me présentait obstinément son avant en courant dans mes eaux, et dans cette position, et surtout au milieu de l'obscurité qui régnait sur les flots, il ne m'était guère possible de me faire une idée bien précise sur sa force et sur sa forme.
Peu de minutes suffirent pour me tirer d'incertitude.
Un long coup de sifflet de silence, parti de son gaillard d'avant, m'anonça que j'allais être interrogé par le commandant d'un navire de guerre.
--Oh! du trois mâts! oh! furent les premiers mots qui me furent adressés d'une voix solennelle dans un porte-voix dont les sons prolongés allèrent se perdre sur les eaux.
--Holà! répondis-je du mieux que je pus.
--D'où venez-vous?
--De la Basse-Terre.
--Comment se nomme le navire?
--_L'Heureuse-Rencontre._
--N'avez-vous pas été abordé, il y a quelques heures, par un petit sloop monté de nègres et de mulâtres?
--Oui, commandant.
--Le patron de cette embarcation n'est-il pas resté quelque temps à votre bord?
--Deux heures environ.
--En ce cas, monsieur le capitaine, je vous ordonne de laisser arriver et de faire route pour retourner à la Basse-Terre. Je me tiendrai dans vos eaux à portée de voix. Le sloop avec lequel vous avez communiqué a été amariné par moi et expédié comme prise à la Guadeloupe. Je tiens son patron et les gens de son équipage aux fers à mon bord, comme pirates.
--Mais, monsieur le commandant, avant de me conformer à vos ordres et de changer ma route, puis-je savoir à qui j'ai l'honneur de parler?
--Au commandant de la corvette de S. M. _l'Alerte_, faisant partie de la station française des Antilles. Laissez arriver sur-le-champ, monsieur, et suivez les ordres que je vous ai donnés, si vous ne voulez pas que j'envoie à votre bord un équipage pour conduire, d'office, votre navire à la Basse-Terre.
Il n'y avait plus qu'à obéir après avoir reçu une injonction aussi formelle; j'exécutai la manoeuvre qui m'était prescrite.
La corvette, de son côté, m'avait déjà donné l'exemple, en faisant arriver et en me présentant son travers. Dans cette évolution elle me montra une longue batterie jaune, accidentée très-distinctement d'une douzaine de sabords garnis de bons et beaux canons. Je jugeai, en examinant le pont de ce bâtiment du roi, qu'il n'eût pas été très-prudent pour moi de résister logiquement à un navire qui avait à sa disposition des moyens aussi efficaces pour faire exécuter les ordres qu'il lui plaisait de donner aux bâtimens de mon espèce.
Comme mon escorte marchait à peu près deux fois plus vite que je ne pouvais le faire, elle fut obligée de diminuer de voiles pour que je pusse la suivre, ainsi qu'elle me l'avait ordonné.
Je ne savais que penser de cet événement.
J'allais avoir à déposer probablement dans la mauvaise affaire qu'on ne pouvait manquer d'intenter à ce misérable Toutes-Nations, qui, si mal à propos, avait eu la gaucherie de venir m'aborder au moment où je pensais peu à lui, et où j'avais si peu besoin de le rencontrer.
--Que tonnerre de D...! répétait aussi maître Boissauveur en pensant à l'échauffourée du maladroit forban, que tonnerre de D.... avait-il besoin, ce risque-tout, de chercher du beurre au museau de cette corvette? Il a donc oublié la reconnaissance des navires à brûle-pourpoint? V'là ce que c'est que de vouloir faire le forban en navigant comme un Paliaca ou un vrai Parisien qu'il est, le coquin, ou qu'il n'est peut-être pas!
--Vous trouviez cependant, il n'y a que quelques heures, le métier de forban préférable à celui de pauvre bigre comme vous, maître Boissauveur!
--Qui, moi? capitaine! Je vous demande bien excuse; mais je ne me rappelle pas d'avoir _circonstancié_ cette parole!
--Comment! lorsque Toutes-Nations a débordé pour courir sur la corvette, vous ne vous rappelez pas d'avoir dit....