Scènes de mer, Tome I

Chapter 12

Chapter 121,517 wordsPublic domain

--Quand il débordé, c'est possible, parce qu'alors il avait un air si fringant, le _cornichonneau_. On aurait dit qu'il allait couper la pate du singe de Madras. Mais à présent qu'il s'est fait hâler en dedans par cette corvette, excusez, Lisette! c'est un cas différent. Ce qu'on dit dans un instant, n'est pas ce qu'on dit dans un autre. La marée change, comme j'ai eu l'honneur de vous le répéter plusieurs fois, et qui veut bien naviguer doit calculer la marée! Je ne connais que cela, moi, et v'là ce que c'est!

La brise d'est-nord-est nous poussait assez vite pour nous permettre de revenir bientôt au point d'où nous venions de partir. A midi nous mouillâmes sur la rade de la Basse-Terre.

Dès que nous eûmes jeté l'ancre sous les forts de la ville, le commandant de la corvette m'ordonna de me rendre à son bord.

En arrivant sur le pont du bâtiment de guerre qui m'avait servi d'escorte, j'aperçus sur l'avant Toutes-Nations cramponné, avec une vingtaine ou une trentaine des gens de son équipage, à la barre de justice, aux fers enfin, qu'on avait montés sur le pont pour mettre ces misérables _à la broche_, comme on dit à bord des navires de l'état.

Le commandant me fit l'honneur de me prévenir que je resterais à la Basse-Terre pendant le procès des pirates avec lesquels j'avais eu l'imprudence de communiquer. Puis il ajouta, comme pour me consoler:

--Votre relâche ne sera pas longue, car l'affaire sera bientôt faite.

Toutes-Nations me voyant disposé à retourner à mon bord, sollicita la faveur de me parler. Je crus devoir me rendre à ses voeux, avec la complaisance que l'on met ordinairement à exécuter les dernières volontés d'un mourant.

--Ah! me dit d'un air lamentable le malheureux justiciable du plus loin qu'il me vit arriver vers lui, moun capitan, vous mé l'aviez bien pronostiqué qué jé mé ferais mettre dans le sac! Si encore la corde il pouvait casser!

--Quelle corde, et de quoi veux-tu donc me parler?

--Et pardieu! dé la corde sur lé bout dé laquelle on va mé hisser pour fairé lé saut dé carpe. L'air du pays, voyez-vous, il n'est pas boun pour nous; il y a à la Guadeloupe une maladie dé pendaison qui fait du ravage sur les pauvres diables dé mon tempérament.

--C'est de ta faute, au reste: tu n'as pas voulu me croire.

--Oui, jé sais bien que c'est toujours dé la faute des pendous, quand ils sont pendous. Mais ça n'empêche pas qué jé vais faire oune bien vilaine grimace par jugement d'un conseil de guerre, au bout d'oune drisse dé réverbère.

--Rien cependant n'est encore décidé.

--Tout se décidera si vite pour moi. Mais c'est ma femme, ma grosse femme, qué jé plains le plous, car elle sera veuve d'un pendou, quand j'aurai fait la cabriole un peu trop haut; et elle est enceinte, mon capitan, par-dessus le marché, d'un pétit enfant qué jé crois bien lui avoir fait honnêtement et qué jé voulais élever de même.

Ici quelques larmes s'échappèrent des yeux du sensible époux, et allèrent sillonner ses joues, assez sales pour qu'on vît sur elles les traces de pleurs que sa position lui arrachait.

--Mé chargerez-vous bien dans vostre témoignage? me demanda-t-il après avoir sangloté à son aise.

--Sois tranquille à cet égard, lui répondis-je; s'il ne dépend que de moi de te faire renvoyer absous, tu sortiras de ton affaire blanc comme neige.

--C'est toujours oune consolation qué dé mourir avec l'estime des honnêtes gens; moi qui né cherchais qu'à gagner honnêtement ma pauvre misérable gueuse de vie! Maintenant je n'ai plous qu'à prier et à supplier le bon Dieu, la sainte Vierge et tous les saints dou paradis ou dou paradouze, car jé né sais pas en vérité combien il y en a des paradis dans lé ciel!

Il ne fallut que très-peu de temps pour ériger le conseil de guerre qui devait juger le coupable et ses complices.

Il fallut encore moins de temps pour les condamner à être pendus.

Je n'avais que trop bien prévu le funeste sort de ces misérables.

On me fit déposer dans cette triste affaire, et je vis avec étonnement, en suivant les détails du procès, que Toutes-Nations ne m'avait avoué qu'une partie de ses méfaits. Quelques Anglais, jetés par-dessus le bastingage à bord d'un des navires qu'il avait pillés, simplifièrent singulièrement la tâche pénible qu'avait prise ou acceptée le défenseur officieux qui parlait pour lui.

On passa aux voix, et tous les accusés se trouvèrent condamnés, à l'unanimité, à la peine capitale.

--Jé m'y attendais bien, s'écria le coupable à la lecture de l'arrêt. Les grands forbans sé sauvent, les petits forbans, on les fait pendre pour les grands.

Ce furent les seules paroles qui s'échappèrent de sa bouche.

Sa résignation aurait fait l'admiration d'un saint.

Il employa les vingt-quatre heures de vie que lui accordait libéralement la loi, à s'entretenir avec sa femme de quelques affaires de famille qu'il était bien aise de régler, disait-il, avant de rendre son âme à Dieu, s'il arrivait que Dieu daignât la recevoir.

Madame Toutes-Nations se montrait bien moins résignée que son époux. Elle pleurait avec une bonne foi qui aurait fait pitié au coeur le plus endurci contre le crime de piraterie.

Le moment fatal arriva.

Vingt-cinq potences avaient été dressées sur le champ d'Arbot pour recevoir les condamnés. Je remarquai que dans ces dispositions patibulaires, le gouverneur de la Guadeloupe avait porté un esprit d'économie qu'il était bien loin d'avoir quand il s'agissait de fêtes publiques. Le luxe officiel n'avait pas jugé à propos apparemment de se déployer avec éclat dans une circonstance aussi funeste. La plupart des gibets étaient à peine assez solides pour supporter leur homme. Mais le bourreau, nègre exécuteur du premier mérite, avait répondu de tout, et son adresse reconnue inspirait la plus grande confiance aux assistans.

Les sons du tambour du détachement chargé de conduire militairement les condamnés de la geôle à la potence annoncèrent, midi sonnant, que le spectacle attendu allait enfin commencer.

La démarche de Toutes-Nations, s'avançant à la tête de son équipage, était ferme et dégagée. On aurait dit qu'il allait faire une commission ou porter une lettre à la poste.

La vue des vingt-cinq poteaux patibulaires dressés en son honneur et en l'honneur de ses vingt-quatre braves excita peu d'étonnement chez lui, mais elle parut provoquer vivement sa curiosité.

--Où ce qu'il est lou mien? demanda-t-il.

Puis apercevant une femme prosternée au pied de la première potence, il s'écria:

--Lou voilà!

Cette femme était madame Toutes-Nations, priant pour l'âme de son mari et pleurant par avance la mort ignominieuse qu'il allait subir.

Un homme de justice, grave comme la circonstance et impassible comme la loi dont il était l'organe, appela les noms des condamnés.

Toutes-Nations eut l'honneur d'être appelé le premier.

--C'est cela! s'écria-t-il. Sur le rôle d'équipage lou capitan doit passer avant tout lou ménou des autres.

Puis, faisant une réflexion sur lui-même, il ajouta:

--Mais dé quel équipage qué jé serai dans oune minoute le capitan! d'oun équipage dé pendous!

L'échelle était prête, et le bourreau en haut attendait sa proie.

Jamais je n'ai vu de _gabier_ s'élancer avec plus de légèreté dans les enfléchures des grands haubans pour aller prendre un ris, que Toutes-Nations pour grimper le long de l'échelle au bout de laquelle était pour lui la mort.... l'éternité!

Il n'osa même pas jeter un regard sur sa malheureuse femme qui sanglotait à ses pieds.

Le noeud de la corde strangulatoire fut mal passé par le bourreau, malgré la longue habitude que ce fonctionnaire public avait acquise en fait de ces sortes d'amarrages.

Toutes-Nations, sentant que l'irrégularité de ce noeud pouvait l'exposer à ne pas être étranglé convenablement, s'empare du bout de filain, qui prend dans ses mains une tournure nouvelle, et s'adressant au bourreau, il lui dit avec un sang-froid tout-à-fait maritime:

--Voilà comme il faut t'y prendré pour les autres, mateluche!

Puis le bourreau, après l'avoir remercié d'un coup de tête approbatif, sauta sur les épaules du pauvre diable.... L'âme alors quitta le corps, et le corps resta suspendu au gibet pendant plus d'un mois sous le soleil, la pluie, les moustiques et les maringouins du pays, pour l'exemple de tous les petits forbans à venir.

Quant à l'infortunée madame Toutes-Nations, elle ne laissa échapper qu'une plainte en voyant son pauvre mari flotter dans l'air, retenu seulement par le cou à l'infâme poteau patibulaire:

--Qui m'aurait jamais dit, en quittant le pays, que j'aurais épousé un homme de cette espèce! C'était bien la peine, sainte Vierge-Marie, et d' venir si loin!

Et en m'apercevant dans la foule:

--Capitaine, me dit-elle, quand donc est-ce que vous repartez pour le Hâvre et d' Grâce?

FIN DU PREMIER VOLUME.

TABLE Du TOME PREMIER.

Deux lions pour une femme Chap. Ier.--Les deux Jocondes marins Chap. II.--La charte-partie en règle Chap. III.--Ils cherchent une femme Chap. IV.--Appel à la femme aventureuse Chap. V.--Marché conclu Chap. VI.--Visite rue Saint-Jacques Chap. VII.--La traversée Chap. VIII.--Arrivée à Sierra-Leone Chap. IX.--Un gouverneur de colonie Chap. X.--Catastrophe Chap. XI.--Retour en France

Un caractère de marin

Toutes-Nations ou le Petit Forban

Fin de la table du premier volume.

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