Scènes de mer, Tome I

Chapter 8

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Il y avait quatre à cinq mois que _l'Aimable-Zéphyr_ avait quitté Sierra-Leone, lorsqu'on le vit revenir d'Anvers avec un grand pavillon en poupe et une longue flamme à la tête de son grand mât. Un corsaire chargé d'or et de dépouilles ennemies à la fin d'une glorieuse croisière, n'aurait pas eu l'air plus flamboyant que le brick du capitaine Sautard.

En approchant de terre, il salua la rade de cinq à six coups de canon, tirés par les deux mauvaises petites pièces qui se rouillaient sur son pont.

A ces marques de politesse et à ces signes de déférence pour l'autorité anglaise, les bâtimens mouillés dans les eaux de la colonie ne répondirent que par de longs coups de canon envoyés tristement de minute en minute.

Les échos lugubres des mornes qui entourent la ville répétèrent les sons sinistres que l'airain des navires semblait exhaler sur les flots.

Le capitaine Sautard, armé de sa longue-vue, dirigea ses deux petits yeux sur les bâtimens du port, et après avoir examiné attentivement chacun d'eux, il s'écria:

--Dites donc, Laurenfuite, tous ces navires ont leurs vergues appiquées et leur pavillon amené à demi-mât.

--Eh bien! que voulez-vous que j'y fasse? C'est quelque grosse tête du pays qui aura avalé sa gaffe, et voilà tout.

--Voilà tout; mais si c'était notre homme?

--Ah! mais un instant, ne plaisantons pas! Mourir c'est fort bien; mais il faut avant régler ses comptes.... Au surplus, il ne faut pas encore nous inquiéter. D'ailleurs, ce brave homme de gouverneur avait une si belle santé!

--Et ce sont justement ceux-là qui filent le plus vite leur câble par le bout dans ces chiennes de colonies.

--Il se portait dix fois mieux que vous et moi.

--Tiens, pardieu, la belle raison! On se porte toujours bien avant de tomber malade, et l'on en voit tous les jours qui meurent en pleine santé.

--Allons, courons notre dernier bord à terre, et nous saurons à quoi nous en tenir, car voilà que je commence à avoir peur aussi pour le compte de notre débiteur.

Les pressentimens du capitaine Sautard ne l'avaient pas trompé. Il y avait précisément une semaine que le gouverneur était mort, et le jour de l'entrée de _l'Aimable-Zéphyr_ était tout justement celui où les navires anglais allaient quitter les signes de deuil qu'ils avaient arborés pour honorer la mémoire de l'illustre défunt.

Le premier soin du capitaine et du subrécargue, en descendant sur le rivage, fut de s'informer du nom et de la qualité du mort dont on célébrait si fastueusement les funérailles....

On leur répondit: C'est notre brave gouverneur que nous venons de perdre!

--Ah! mon Dieu! s'écria le subrécargue, qui nous paiera à présent les deux lions que nous avons eu aussi le malheur de perdre dans le voyage?

--Adressez-vous à sa veuve, lui répondit-on encore.

--A sa veuve! reprit le capitaine Sautard.

--Oui sans doute, à sa veuve, messieurs. Vous pourrez la voir, car elle a reçu, depuis trois ou quatre jours, les complimens de condoléance de toute la colonie.

Allons, se dirent nos trafiquans, adressons-nous donc à sa veuve. Et ils se dirigèrent, le certificat du décès des deux lions à la main, vers la demeure silencieuse de feu M. le gouverneur.

On annonce à la veuve éplorée la visite du capitaine et du subrécargue.

La triste épouse du défunt, recouverte de longs vêtemens de deuil, s'avance lentement vers ses deux compatriotes, qui, les yeux baissés et le dos voûté, saluent respectueusement la noble compagne de leur ancien débiteur.

--Ah! bon Dieu du ciel! s'écrie le capitaine en reconnaissant la figure mélancolique de Joséphine; c'est notre passagère!

--Oui, messieurs, c'est elle, leur répond la jeune femme. La Providence, depuis votre absence, s'est jouée bien cruellement de mes destinées, elle m'a rendue bien vite la plus fortunée des femmes pour me laisser la plus malheureuse des épouses....

Et la douce et plaintive voix de Joséphine se perdit dans les sanglots qui oppressaient son coeur.

Le capitaine, en voyant pleurer à chaudes larmes sa bonne et jolie passagère, se prit aussi à pleurer, non pas le gouverneur qu'il ne regrettait nullement, ni le prix des deux lions auxquels il ne pensait plus en ce moment, mais il pleura de voir Joséphine pleurer.

M. Laurenfuite, assez embarrassé de sa contenance entre ces deux douleurs simultanées, crut devoir aussi se livrer à une apparence de sensibilité pour se donner un maintien décent. Mais toujours malheureux dans ses tentatives ou ses simulacres d'attendrissement, en cherchant le mouchoir parfumé qu'il avait fourré au fond de sa poche, il laissa tomber l'extrait mortuaire des deux lions qu'il devait présenter au gouverneur qui n'était plus.

La veuve, qui connaissait les deux hommes en face desquels elle se trouvait, avait déjà deviné, à l'air de M. Laurenfuite, le motif réel de sa démarche. Le papier qui s'était échappé des mains du subrécargue sembla lui indiquer la justesse des conjectures qu'elle avait formées sur la nature et le but de sa visite. Elle s'empressa, avec ce tact si fin qui n'abandonne jamais les femmes dans quelque situation qu'elles se trouvent, de prévenir les voeux de ses deux visiteurs.

--Mon mari, leur dit-elle après s'être remise un peu, m'a chargée, avant qu'un sort impitoyable ne le ravît à ma tendresse, de quelques devoirs que je tiens à remplir comme une de ses volontés les plus sacrées.... Il avait contracté envers vous, messieurs, des obligations que vous aurez la complaisance de me rappeler.

--Oh! madame, ce n'est pas encore le moment de parler de cela. Il s'agit de si peu de chose!...

--Pardonnez-moi, monsieur. C'est un devoir pour moi, un devoir sacré que je tiens à remplir et dont vous m'aiderez à m'acquitter; veuillez donc me rappeler....

--Non, non, madame, cela se retrouvera, comme vous l'a déjà dit M. Laurenfuite, et nous ne souffrirons pas....

--Capitaine, songez que vous me désobligeriez beaucoup en me refusant aujourd'hui une satisfaction que je crois pouvoir réclamer comme un service de vous, comme une consolation pour moi, la seule peut-être que je puisse éprouver....

--Eh bien! madame, puisque vous l'exigez, et que le capitaine semble consentir, j'ai l'honneur de vous remettre un certificat en règle qui atteste, avec la signature des principales autorités d'Anvers, que les deux lions que son excellence feu monseigneur le gouverneur nous avait donnés en paiement, ont eu le malheur de mourir avant d'arriver à bon port.

--Et le prix de ces deux lions doit vous être payé. Rien de plus juste, mon mari m'en avait même parlé.

--Quoi! monsieur votre mari avait eu la bonté de vous parler de....

--Oui; j'en ai du moins un souvenir confus, mais je crois me rappeler cependant qu'il m'a dit un mot de cette affaire.

--Et vous a-t-il dit aussi pour quelle affaire?...

--Non, mais il suffit que vous vous soyez entendus ensemble pour que je m'empresse de satisfaire aux conditions de votre marché. Combien vous dois-je, messieurs? La somme vous sera comptée immédiatement par mon caissier.

--Une bagatelle, madame. Deux mille francs, voici les conditions écrites.

--C'est bien, messieurs. Ces papiers deviendraient inutiles entre nous; les deux mille francs vont vous être payés.

Cette sommé était une partie du prix auquel les malheureux avaient vendu la pauvre Joséphine!

Le capitaine, en entendant sonner les écus qu'on leur comptait par ordre de leur prétendue débitrice, se sentit des scrupules et presque des remords.--C'est elle qui se paie de ses propres mains, se disait-il en lui-même. Oh! il vaudrait cent fois mieux pour un honnête homme avoir fait la traite des nègres!

M. Laurenfuite ne songea qu'à faire un reçu pour solde de tout compte au caissier qui venait de lui remettre deux mille francs au lieu de quinze cents francs dont il était convenu avec feu le gouverneur dans le cas où les deux lions, qui se portaient fort bien à Bruxelles, seraient venus à mourir dans la traversée.

--Maintenant, dit Joséphine au capitaine Sautard dès que le subrécargue eut mis la main sur les espèces, il me reste un service à vous demander.

--Lequel, madame, parlez? Il n'y a rien, je le sens, que je ne fasse pour vous, quand il faudrait me faire écorcher tout vif de la tête aux pieds pour vous être agréable? Quel service puis-je être assez heureux pour vous offrir?

--Celui de me ramener en France sur votre bâtiment, en France où il me reste encore un vieux père et une si bonne mère! Mais vous ne me ramènerez pas seule....

--Et avec qui donc, sans être trop curieux?

--Avec les restes de celui à qui je dois tout! avec la cendre du meilleur, du plus délicat, du plus généreux des hommes! avec la cendre de mon époux!

--Oh! les deux coquins de lions, se dit en lui-même le capitaine Sautard en se mordant les lèvres de dépit et de remords; comme je vous les aurais étranglés si j'avais pu savoir!... Deux lions, une femme comme cela!... Ah! monsieur Laurenfuite, nous pouvons bien dire que nous faisons deux grands scélérats, vous et moi!

II. UN CARACTÈRE DE MARIN.

Un jeune officier de marine de nos amis était parvenu, dans les ports de mer que notre navire fréquentait depuis quelques années, à acquérir la réputation d'homme à bonnes fortunes, sans que rien d'extraordinaire en lui justifiât complètement à nos yeux les succès qu'il obtenait auprès de presque toutes les femmes. Sainte-Elie, c'était le nom de notre Faublas marin, était doué d'un caractère aimable, d'assez d'esprit, et d'une figure qui, quoique un peu commune, pouvait passer pour assez belle. Mais ces agrémens collectifs, que d'autres possédaient, au reste, à un plus haut degré que lui, ne nous semblaient pas faits pour lui valoir à peu près exclusivement les conquêtes qui nous échappaient, et quelque disposés que nous fussions à lui pardonner en bons camarades les avantages qu'il obtenait sur nous, quelquefois nous nous sentions portés à accuser le beau sexe, ou de trop de bienveillance en faveur de notre confrère, ou d'un peu d'injustice à notre égard. Les triomphes de Sainte-Elie enfin nous empêchaient de dormir, nous autres pauvres Thémistocles qui rêvions aussi des myrtes amoureux, et qui nous trouvions réduits à glaner sur les traces de notre heureux émule.

Un jour que, seul avec ce conquérant fameux, j'avais amené à dessein la conversation sur le chapitre des femmes, je me hasardai à demander à notre vainqueur le moyen qu'il avait employé jusque-là si heureusement pour soumettre à ses lois les beautés les plus rebelles. En ce temps-là, comme on sait, le langage métaphorique était encore de mode, et ma question se ressentait un peu, ainsi qu'on le voit, du beau style classique de l'époque.

Mon ami me répondit: Autant que je puis te comprendre, tu veux me demander comment je m'y prends pour obtenir quelques succès auprès des femmes?

--Oui, lui dis-je; tu as parfaitement deviné mon intention.

--Eh bien! je vais t'expliquer ma méthode, et avec d'autant plus de facilité, que ma manière d'agir avec les belles tient à un système fondé sur les petites observations que j'ai eu occasion de faire dans le monde.

Je prêtai l'attention la plus vive à la révélation que se préparait à me faire Sainte-Elie. C'étaient les mystères du tabernacle qu'il allait dévoiler aux regards étonnés d'un néophyte.

Il continua:

--J'ai cru observer, depuis le jour où, pour la première fois, je me suis trouvé lancé dans ce qu'on appelle la société, que les femmes en général se laissaient beaucoup moins séduire par les qualités supérieures qu'elles rencontrent en nous, que par les dehors bizarres qu'elles remarquent dans quelques-unes des individualités de notre espèce. Le point important pour qui veut fixer un moment la mobilité de leurs impressions, est de les frapper par quelque chose qu'elles ne trouvent pas chez tout le monde; et pour y parvenir, il faut faire en sorte de leur paraître un être à part, même au risque quelquefois de passer pour ridicule. On serait beaucoup plus sûr, selon moi, de réussir près d'elles par un défaut qui aurait son originalité, que par des vertus qu'elles seraient réduites à admirer, comme partout on admire des vertus. Cette amabilité banale que tant de gens possèdent à un si haut degré, n'est pour la plupart du temps à leurs yeux qu'une chose de mise qu'elles s'attendent à rencontrer chez tous les hommes un peu comme il faut, comme du linge blanc chez le premier venu qui se présente dans un salon. Mais réussissez, sans blesser les convenances, à avoir un ton à vous, une manière d'être qui vous soit propre, une toilette même qui se distingue par sa recherche ou son étrangeté de la foule des toilettes ordinaires, vous attirez sur vous non pas le suffrage universel des femmes, mais, ce qui vaut cent fois mieux, leur curiosité. C'est du nouveau qu'il faut sans cesse à leur frivolité qui se lasse de tout, et rien n'est plus irritant pour elles que le désir qu'elles éprouvent de connaître ce qui les surprend par des points de dissemblance avec tout ce qu'elles ont vu déjà. Hé! tiens, pour te rendre la comparaison plus sensible et mon idée plus frappante, je me servirai ici d'un exemple puisé en quelque sorte dans les choses de notre métier. En mathématiques, tu le sais bien, on procède avec les quantités connues à la recherche de la quantité inconnue. Eh bien! les femmes font, dans la science usuelle de la vie, la même chose que nous en algèbre; elles ne se servent des termes de proportion qu'elles connaissent, que pour se donner le plaisir de deviner, quoi qu'il leur en coûte, les hommes qu'elles se croient intéressées à connaître ou à déterminer. Je crois t'avoir fait comprendre ma pensée, n'est-ce pas, et maintenant tu entends bien ce que je veux dire?

--Oui, à peu près; va toujours ton train, je t'écoute.

--Fort bien! ce petit préambule était nécessaire pour arriver à ce qui m'est personnel, et m'y voici. Avec un pareil système, ou du moins avec une pareille maxime, tu penses bien que voulant réussir dans le monde, et réussir surtout auprès des femmes, j'ai dû m'arranger de manière à m'individualiser au sein de la société, en adoptant pour ainsi dire.... Comment t'expliquerai-je bien cela?... Ah! m'y voilà!... En adoptant en quelque sorte certains points de rappel qui pussent servir à me faire distinguer de la foule des jeunes gens que l'on voit paraître et disparaître dans les salons qu'ils encombrent, sans laisser le plus souvent dans l'imagination des belles qu'ils courtisent une seule trace de leur apparition ou de leur passage....

Mon plan a bientôt été tracé; il n'était pas au reste fort difficile à trouver, et l'exécution a répondu à mes espérances, ou même, si tu le veux, à ma témérité.

Je me suis dit d'abord: ma qualité d'officier de marine et les habitudes que l'on contracte dans l'exercice de notre profession ne sont plus un moyen de se faire remarquer, aujourd'hui surtout qu'on ne croit plus aux marins de comédie, et que tous nos confrères s'avisent d'être les plus aimables petits-maîtres du beau monde. Mais ce titre d'officier de marine, ai-je pensé, peut me servir du moins à faire contraste avec le ton que je veux me donner et les petits talens que je prétends acquérir. Puisqu'il faut du nouveau ou tout au moins du bizarre pour marquer sa place dans la multitude des gens distingués, nous ferons du bizarre; et j'en ai fait, sans me flatter, en assez grande quantité pour mon usage particulier.

--Et comment cela?

--Tu vas le savoir. J'ai d'abord commencé par apprendre à pincer très-bien de la harpe.

--Et l'on peut dire même que tu as fort bien réussi dans cette tentative étrange pour ta position.

--Étrange, pardieu! je le crois bien! Un émule de Jean-Bart et de Tourville arrondissant un bras nerveux sur un instrument qui n'est fait que pour les jolies femmes!

Tous mes collègues se mettaient avec une recherche de bergers d'opéra-comique et une régularité presque mathématique. Moi je me suis appliqué à me mettre avec luxe, mais en laissant régner dans ma toilette un abandon apparent qui cachait toute ma coquetterie.

Mes amis ou mes rivaux s'attachaient surtout à courtiser avec la persévérance la plus exemplaire sans doute, mais quelquefois aussi la plus cruelle, les beautés les plus remarquables. Moi je m'appliquais à dédaigner les femmes qui attiraient à elles l'universalité des hommages. Les Arianes abandonnées m'allaient mieux; avec elles je me trouvais une surabondance d'amabilité et de gaîté que je feignais de perdre dès que j'étais prié de faire danser ou chanter une beauté en renom, et quelques jolies boudeuses, piquées au jeu, ne tardèrent pas à me dédommager de la contrainte que je m'étais volontairement imposée en les fuyant, pour m'en rapprocher plus tard avec plus de certitude et de profit.

--Oui, je me rappelle fort bien, en effet, que quelques-unes d'entre elles t'ont dédommagé assez passablement à nos dépens, nous autres pauvres adorateurs de bonne foi, si humblement dévoués aux caprices de ce sexe injuste!

--Eh bien! que dirais-tu si je t'affirmais que pour conserver mes conquêtes, il m'en a toujours moins coûté même que pour les faire?

--Je dirais, ma foi, que tu es un bien heureux coquin, et que tu as à trop bon marché ce que les autres n'obtiennent quelquefois pas au prix des soins les plus assidus et même des plus grands sacrifices.

--Mon moyen pour attacher mes maîtresses au joug que par surprise ou autrement je leur avais imposé, a toujours aussi été fondé sur le système dont je t'ai déjà parlé. Leur fidélité n'était que la conséquence rigoureuse et inévitable du principe que je m'étais posé. La bizarrerie de mes procédés avec ce que tu appelleras peut-être mes victimes, égalait au moins la singularité des manières que j'affecte encore dans le monde et auprès du sexe. Je vais t'expliquer encore cette idée, qui a, je le vois bien, besoin de quelque développement pour être entièrement comprise.

Quand je recevais, par exemple, mystérieusement dans ma chambre une de mes conquêtes, et cela, soit dit ici sans fatuité, m'est arrivé plus d'une fois, ne va pas t'imaginer qu'elle me voyait lui prodiguer toutes ces attentions fades et ces soins minutieusement accablans dont la plupart des hommes à bonnes fortune obsèdent les femmes qu'ils ont déjà victimées. Loin de là; je commençais par me mettre à mon aise avec elle, comme si j'avais été à bord. Une chemise bleue ou rouge, sur laquelle se croisaient de riches bretelles; une cravate noire, négligemment retenue par un diamant de prix, et quelquefois un chapeau ciré posé de côté sur une chevelure assez passablement soignée, composaient presque toujours ma toilette de rendez-vous. Je me mettais à mon piano ou je prenais une harpe, comme par boutade, et quand je ne fumais pas un cigare en faisant gémir un harmonieux instrument sous mes doigts capricieux, je chantais, avec l'accent que tu me connais, une romance des plus tendres ou une ariette des plus vives. Cette bigarrure d'habitudes un peu communes et de manières distinguées, ce ton moitié marin et moitié petit-maître, étonnaient d'abord un peu mes nouvelles maîtresses; mais j'avais bien soin, pour ne pas trop les effrayer, de tempérer toujours un propos leste ou un geste trop brusque par un compliment fin et délicat, ou par quelque attention galante qui laissait voir à travers ma familiarité d'emprunt le fond de l'homme comme il faut. Enfin, te le dirai-je, les plus scrupuleuses beautés finissaient, non-seulement par se faire à la singularité du ton que je prenais avec elles, mais encore par trouver piquant l'assemblage des manières disparates qu'elles rencontraient en moi, enfant indéfinissable de l'art et de la mer; et ce système m'a toujours si bien réussi jusqu'à présent, que sur dix à douze jolies femmes dont je suis parvenu à obtenir les bonnes grâces, pas une, je puis le dire, ne m'a quitté la première. Je leur ai épargné à toutes l'avantage et la gloire de l'initiative, car c'est toujours ton serviteur qui les a prévenues en fait d'inconstance, ce qui te prouve évidemment que j'ai su conserver tant que j'ai voulu les conquêtes que, grâce à ma bizarre méthode, j'étais parvenu à faire dans la société.

Voilà, mon cher ami, par quels moyens merveilleux et par quel heureux secret j'ai remporté ces triomphes qui vous surprennent tous, et qui m'ont fait jusqu'ici tant d'envieux sans m'exposer toutefois au danger de rencontrer beaucoup d'imitateurs, car j'ai trouvé dans la carrière que je me suis ouverte bien plus de jaloux que de rivaux redoutables. Je viens de déposer dans tes mains le talisman avec lequel j'ai volé de succès en succès. Tu connais maintenant ma recette; elle n'est pas plus difficile que cela, et tu peux en user. Tout ce que je réclame de toi, c'est le silence le plus absolu sur la confidence que tu as reçue de mon amitié. Je ne redoute nullement, à Dieu ne plaise! le _servum pecus_ des imitateurs, mais je crains plus que tu ne peux te l'imaginer le ridicule qu'une indiscrétion pourrait faire tomber sur moi, et c'est pour l'éviter que je te prie en grâce de ne rien dire à mes camarades de ce que j'appelle le système dont j'ai l'honneur d'être l'inventeur unique.

Je promis à Sainte-Elie la discrétion la plus inviolable, et après que je lui eus donné ma parole d'honneur et qu'il l'eut reçue en me serrant la main, nous nous égayâmes tous deux sur le compte de quelques-unes des beautés qu'il avait eu le talent de soumettre à sa puissance par l'habileté de sa tactique.

Nous nous trouvions alors en relâche dans la rade de Rochefort. Les officiers de notre division faisaient les délices de la société du pays. Deux ou trois fois par semaine les familles les plus aisées nous réunissaient dans des soirées brillantes ou des bals du meilleur goût. Pour peu qu'on eût de la voix ou quelque agilité dans les jarrets, il fallait sans cesse chanter ou danser. C'était presque à n'y pas tenir, et la plupart des jeunes gens de l'escadre se seraient plaints volontiers de tout ce qu'on exigeait d'eux dans ces fêtes dont ils étaient les héros, mais qui se succédaient peut-être avec trop de rapidité. Le seul Sainte-Elie, toujours fidèle au système dont il m'avait révélé les moyens et le but, se faisait remarquer par sa réserve et par le peu d'empressement qu'il mettait à rechercher les plaisirs dont nous commencions à être rassasiés. Quand il daignait paraître au milieu de nous, il semblait ne se montrer que pour prendre en pitié les peines que nous nous donnions pour nous rendre agréables aux beautés qui composaient nos réunions.

La réputation de talent et d'amabilité qui l'avait précédé dans le beau monde de Rochefort avait d'abord fixé sur lui l'attention de nos hôtes; mais, rebelle à toutes les avances inutiles qu'on avait cru devoir faire auprès de lui pour l'engager à chanter ou à accompagner nos belles virtuoses, il avait fini par passer aux yeux des jeunes femmes et de nos petites demoiselles pour un original qui attachait un trop haut prix aux agrémens qu'on lui supposait. A la froideur calculée de son ton, on avait répondu par une réserve excessive et on l'avait à peu près oublié. Il ne demandait pas mieux.

Parmi les plus jolies personnes qui embellissaient nos soirées, tous nous avions remarqué une jeune et piquante héritière qui jusque-là passait pour avoir repoussé les hommages empressés de cent adorateurs. Mlle Darmois joignait aux avantages de la beauté, la grâce et les talens qui, dans le monde même le plus frivole, sont presque toujours préférés à l'éclat des dons extérieurs. Mais sa réputation d'insensibilité et le ton glacial de ses manières un peu sévères avaient bientôt suffi pour éloigner d'elle les vainqueurs qui s'étaient d'abord promis la gloire d'une conquête difficile, et cette autre _belle Arsène_, après avoir fait naître autour d'elle une foule de téméraires prétentions, était restée maîtresse de sa liberté et du trône sur lequel elle paraissait vouloir régner seule.