Scènes de mer, Tome I

Chapter 7

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--Mademoiselle! s'écria notre Anglais, écoutez-moi, je vous en conjure. Il n'est plus temps de vous cacher ce que la pénétration d'une âme honnête et pure comme la vôtre devinerait bientôt. Oui, l'on vous a trompée et l'on m'a trompé aussi moi-même. Mais je suis un honnête homme, et je puis réparer avec noblesse un tort qui ne fut pas le mien. Un autre que moi peut-être aurait abusé ou profité de votre erreur et de votre position. Je suis incapable d'une telle faiblesse ou d'une telle lâcheté. Ces deux aventuriers vous ont entraînée ici par de fausses promesses et sans avoir obtenu mon consentement; eh bien! je veux, autant qu'il dépendra de moi, que ce qu'ils ont cru vous promettre en vain se réalise pour vous. C'est une place modeste, conforme à votre position et à vos moeurs, qu'ils vous avaient offerte chez moi; vous occuperez cette place. Ma maison livrée au désordre, que mes habitudes de dépense ne peuvent pas toujours arrêter, a besoin de quelqu'un qui sache la gouverner: vous règlerez les détails de mon intérieur, et quant aux ménagemens que votre position chez moi vous prescrira à mon égard, pour votre réputation, je vous laisse entièrement libre de prendre ceux qui vous sembleront les plus convenables. Vous aurez, si vous le désirez, un appartement séparé de mon hôtel, et quelque pénible qu'il me sera de renoncer à votre société, vous ne m'adresserez que le plus rarement possible la parole. C'est encore là un sacrifice que je m'imposerai pour vous prouver le désir que j'ai de satisfaire vos scrupules et de réparer un tort qui, je vous le répète, ne peut m'être reproché.

--Et le monde, monsieur, que dira-t-il, lui qui pourra toujours ignorer la délicatesse de vos procédés et qui me verra attachée à votre service?

--D'abord je pourrais vous répondre, mademoiselle, qu'ici il n'y a pas de monde comme en France, et que nous vivons dans un pays où la liberté et même la licence des moeurs est la première chose que l'on pardonne. Mais je ne veux pas avoir l'air de chercher à triompher des craintes que vous avez conçues et dont je respecte le motif. Ce que je puis vous assurer, c'est que ma conduite à votre égard ne laissera aucun prétexte à la médisance, dans le cas où, comme je suis bien loin de le supposer, la médisance viendrait à s'occuper de nous et de nos innocentes relations, les seules qui pourront désormais exister entre vous et moi.

Joséphine pleura beaucoup encore, et puis elle se résigna un peu. La meilleure chose que l'on puisse faire dans des circonstances inévitables, c'est de se laisser aller à sa destinée avec le plus de philosophie que l'on puisse amasser contre les coups du sort, et c'est là ce que savent faire admirablement presque toutes les femmes dans les occasions impérieuses. Leur grand talent surtout est de savoir céder à toute espèce de contrainte et de violence, et elles se soumettent avec une si touchante résignation ou avec une grâce si parfaite, qu'on dirait quelquefois qu'elles n'ont été créées par la Providence que pour céder aux caprices du sort, ou aux caprices presque toujours plus injustes des hommes.

Mais après tout, la condition nouvelle de la jeune Européenne était-elle donc si pénible! Gouverner en souveraine l'opulente maison d'un homme généreux et délicat, rester maîtresse de ses actions et du penchant de son coeur, tels étaient ses devoirs et son sort. Sûre d'elle-même et de la vertu qu'elle voulait conserver pure de toute atteinte et de tout soupçon, qu'avait-elle à redouter ou à désirer? Les occupations qu'allait lui imposer la surveillance de la maison de son protecteur, en remplissant utilement ses journées, lui offriraient les moyens honorables de se rendre digne des bontés que le gouverneur paraissait disposé à avoir pour elle; et ensuite sur ses petites économies elle pourrait prélever les secours qu'elle se proposait de faire parvenir à ses pauvres parens!

A cette idée, l'aimable et bonne fille sentait ses larmes couler, mais non plus avec amertume et désespoir; c'était déjà le prix de son sacrifice qu'elle recevait en pensant avec douceur que ce sacrifice ne serait pas inutile au vieux père et à la tendre mère qu'elle avait laissés si loin d'elle.

Peu de temps suffit à Joséphine pour se mettre à la hauteur des devoirs qu'elle voulait remplir dans l'hôtel du gouverneur. Les détails intérieurs, qui jusque-là avaient été fort négligés, prirent sous ses ordres une autre direction. Les esclaves de la maison, empressés de lui plaire, finirent bientôt par l'aimer autant qu'ils l'admiraient et qu'ils la respectaient, et lorsque le soir, retirée bien loin des appartemens du gouverneur dans le cabinet qui lui servait d'asile, elle se livrait à la lecture ou à quelques petites études, ses négresses fidèles, couchées près de sa porte, priaient pour elle comme pour un ange qui aurait veillé sur leurs destinées.

Avec un coeur innocent, de la santé et une vie agréablement occupée de choses utiles, il est rare qu'à dix-huit ou vingt ans la tristesse s'empare long-temps de notre âme. A mesure que Joséphine s'attachait de plus en plus à ses occupations, sa gaîté renaissait; et avec elle sa beauté, un instant flétrie par le chagrin, reprenait tout son éclat.

Mais il s'en fallait bien que le gouverneur, en se félicitant de l'heureux changement qui s'était opéré chez sa protégée, se trouvât dans d'aussi favorables dispositions qu'elle. Depuis l'arrivée de l'étrangère, il était devenu rêveur et préoccupé. Il avait d'abord joué très-gros jeu, plus gros même, s'il était possible, qu'à l'ordinaire, et le jeu avait fini par l'ennuyer. Il avait ensuite essayé à se distraire en s'entourant plus qu'il ne l'avait fait encore des plus belles esclaves qu'il avait pu se procurer, et il avait bientôt conçu pour les belles esclaves plus de dégoût qu'il n'en avait éprouvé jusque-là auprès d'elles. Ses amis, ceux surtout qui s'étaient habitués à lui gagner beaucoup d'argent aux cartes ou au tric-trac, s'étaient sérieusement alarmés d'un changement d'humeur qui, à la rigueur, aurait pu présenter tous les symptômes d'une réforme de conduite. Quelques-uns d'entre eux avaient été jusqu'à lui demander ce qui se passait chez lui, et il leur avait répondu avec nonchalance:--Je m'ennuie sans savoir pourquoi!

Or, le gouverneur avait donné le change à ses amis, en répondant ainsi aux questions que leur dictait l'intérêt qu'ils paraissaient prendre à son sort; il s'ennuyait bien, il est vrai, mais personne autant que lui ne connaissait le motif de sa mélancolie.... Le malheureux aimait en secret une femme qui lui avait appris à l'estimer.... Et c'est une chose quelquefois bien irritante et bien pénible que de nourrir de l'amour pour une femme que l'on est réduit à estimer du plus profond du coeur.

Vous devinez déjà sans doute quel pouvait être l'objet de la passion sentimentale du gouverneur: Joséphine!

Le hasard ou les circonstances, en fait de grandes passions à inspirer, servent quelquefois mieux les femmes que ne le ferait la rouerie la plus consommée qu'elles puissent mettre en usage. Si notre belle Parisienne, par exemple, avait cherché à agacer notre bon Anglais, en faisant par coquetterie ce qu'elle ne faisait que par pudeur et retenue, il est très-possible qu'elle ne fût parvenue qu'à lui inspirer un amour fort médiocre; mais en l'évitant par pure modestie et sans avoir d'autre but que celui de satisfaire aux devoirs que lui prescrivaient la décence et l'honneur, elle avait fini, sans trop s'en douter, par faire naître dans le coeur de son protecteur un de ces sentimens profonds qui ne s'éteignent qu'avec la vie de celui qui l'a conçu.

Un soir que, seul dans les vastes jardins de son palais, le gouverneur promenait ses rêveries loin des importuns qui l'avaient accablé toute la journée, il vit accourir vers lui la femme qui depuis quelque temps occupait sans cesse sa pensée. L'empressement qu'elle mettait à venir à sa rencontre le surprit d'autant plus, qu'elle était moins habituée à chercher ainsi les occasions de lui parler.

--A quel heureux hasard, lui dit-il en allant à elle, dois-je aujourd'hui l'avantage de ne pas vous voir m'éviter?

--Monsieur, lui répondit Joséphine en rougissant et avec émotion, le dernier bâtiment qui vient d'arriver d'Europe m'a apporté des nouvelles de ma famille....

--Parlez, mademoiselle, ces nouvelles vous auraient-elles appris quelque chose de fâcheux sur le sort de vos parens?

--Oh! non, monsieur, au contraire! ils m'écrivent qu'ils sont pénétrés de reconnaissance pour des bienfaits qu'ils croient me devoir et qui ne m'appartiennent pas....

--Et qui supposez-vous qui ait pu, en votre nom, s'attribuer le droit de secourir l'honorable infortune de vos parens?

--Je crois l'avoir deviné, et je n'ose encore le dire. C'est même pour cela que je suis venue vers vous, croyant que vous pourriez peut-être....

--Pénétrer un mystère que la délicatesse me ferait un devoir de respecter.... Non, mademoiselle, non.

--Ah! maintenant tous mes doutes sont éclaircis. C'est vous, monsieur, ce ne peut être que vous.... Et n'avoir rien au monde que je puisse sacrifier pour vous prouver la reconnaissance dont mon coeur est pénétré. Ah! voilà ce qui me désespère....

--Y pensez-vous donc, Joséphine! et quand il serait vrai que je me fusse permis de seconder les efforts que vous faites pour secourir la vieillesse des auteurs de vos jours, serait-ce une raison pour me faire un si grand mérite d'une action toute simple, toute naturelle? N'est-ce pas à votre surveillance, à l'ordre sévère que vous avez introduit dans ma maison, que je dois l'aisance dont je jouis, et que mes folles profusions ne m'avaient pas encore fait connaître? Quoi de plus juste que de vous restituer une très-faible partie d'un bien qui est devenu votre ouvrage? car c'est à vous au moins, c'est à votre bonne administration, et vous ne pouvez l'ignorer, que je dois tout cela.

--Je ne m'étais donc pas trompée, c'est vous. Ah! puisse le ciel, si jamais il daigne exaucer mes voeux, vous accorder le bonheur dont vous êtes si digne!

--Le bonheur, dites-vous!... Ne parlons pas de cela; c'est un rêve auquel il faut renoncer!...

--Et quelle cause, monsieur, aurait pu troubler la félicité dont vous paraissiez jouir quand vous avez bien voulu m'admettre à votre service? Depuis quelque temps, j'ai cru remarquer des traces d'affliction....

--Oui, depuis quelque temps je souffre.... je souffre beaucoup... et c'est en effet depuis votre arrivée.... Avant cela, je n'étais pas heureux, mais je vivais au moins sans éprouver le dégoût de l'existence;... aujourd'hui tout me pèse, un sentiment pénible me déchire.... Mais c'est trop long-temps vous occuper de choses qui sans doute ne peuvent que vous être fort indifférentes....

--Indifférentes! quand vous souffrez, monsieur, vous à qui je dois tant de reconnaissance!... Oh! vous ne le pensez pas! Et s'il ne fallait que le sacrifice de mon existence....

--Ah! je suis bien insensé!... Ce que vous venez de me dire là, tenez, me prouve combien il y a quelquefois de folie dans les exigences du coeur de l'homme.... Le sacrifice de votre existence!... Combien, avec un peu plus de raison que je n'en ai, ce mot devrait me combler de bonheur et de joie! Eh bien! sachez, tant je suis malheureux, que ce sacrifice-là ne suffirait pas encore à mes désirs délirans! il faudrait encore plus, et cependant Dieu m'est témoin que pour tout au monde je ne voudrais pas, fût-ce même pour satisfaire tout l'amour que j'éprouve, obtenir de vous une seule faveur qui pût vous coûter un remords. Non, un seul aveu, le plus chaste, le plus innocent, suffirait, je le sens, à mon coeur; il ferait ma joie, ma consolation..., et je ne demanderais plus rien à vous,... au ciel..., à ma destinée.... si j'obtenais....

--Comment pourrais-je jamais penser que le bonheur d'une existence comme la vôtre dépendît de l'attachement d'une pauvre fille comme moi?

--Et comment se fait-il que je vous aime comme jamais encore de ma vie il ne m'a été donné d'aimer personne?

--Mais le rang que vous occupez ne vous met-il pas au-dessus d'un sentiment que le monde ne vous pardonnerait pas, et la raison ne vous fait-elle pas un devoir de renoncer à un amour que ma position me défend de partager?

--Mais si vous le partagiez et que je renonçasse au monde pour jouir avec vous de cet amour qui ferait ma félicité?

--Que les hommes sont heureux! dans quelque position qu'ils se trouvent, ils peuvent, sans oublier l'honneur, faire le bonheur de celles qu'ils aiment. Et nous, quand le sort nous a placées trop loin de celui que notre coeur a choisi, il n'est qu'un sacrifice que nous puissions faire pour lui, pour notre amour. C'est à l'honneur même qu'il faut renoncer.

--En effet, nous autres hommes, comme vous le faites remarquer, nous pouvons, sans compromettre en rien notre réputation, sacrifier notre rang et de puériles considérations à l'objet que nous aimons. Mais appelez-vous cela un bonheur que de n'avoir rien de plus cher que la vie même à immoler à l'être pour qui l'on voudrait donner quelque chose de plus précieux que tout ce que l'on a au monde? Pour moi, je sens que si j'étais aimé de la femme que je trouve digne de toutes mes affections, je voudrais pouvoir lui sacrifier jusqu'à l'honneur, s'il était possible, pour mieux lui prouver l'excès de mon amour....

--Mais, monsieur, croyez-vous que si ce sacrifice était possible, et que cette femme fût digne de votre tendresse, elle pût, sans se déshonorer elle-même, souffrir que vous allassiez jusqu'à lui immoler?...

--Non, non; je ne voudrais pas mettre sa délicatesse à une telle épreuve. Mais sans aller jusque-là, il est des sacrifices qu'un honnête homme peut offrir à la femme dont il se croit aimé.... Et tenez, moi qui vous parle en cet instant, je n'attends qu'un mot de la femme à qui j'ai voué mon existence, pour lui offrir un de ces sacrifices que l'estime la mieux sentie peut faire à l'amour le plus pur. Mais j'attends ce mot, et je l'attends de....

--Et de qui donc encore?...

--De vous.

--De moi!... De moi qui n'ai rien à vous offrir, à vous qui avez un nom si honorable, un rang si élevé!

--Un nom! un rang! Tout cela peut se partager.... A revoir, mademoiselle, dans peu vous verrez que si les hommes ne peuvent pas tout immoler à l'amour, ils peuvent au moins lui offrir ce qu'ils possèdent de plus précieux.

Joséphine, confuse de tout ce qu'elle venait de dire et d'entendre, resta comme anéantie du bonheur qu'elle n'avait pas prévu.... Elle ne quitta la place où venait de la laisser son généreux amant, que pour se retirer toute bouleversée, toute troublée, dans son appartement; et là, vainement elle chercha le repos qui lui était devenu si nécessaire après tant d'émotions inattendues.

CHAPITRE X.

Catastrophe.

Le gouverneur, depuis cette entrevue significative, se montra plus gai qu'il ne l'avait encore été depuis l'arrivée de Joséphine. Mais la pauvre fille devint pensive à son tour, et livrée à tous les sentimens généreux qu'avait fait naître dans son coeur l'aveu de la passion qu'elle avait inspirée, elle évita avec plus de soin qu'auparavant la présence de son bienfaiteur.

Deux mois s'étaient écoulés depuis l'entretien du jardin, lorsque le gouverneur se rendit un jour chez son amante avec un air de joie qui semblait annoncer la confiance que lui inspirait la démarche toute nouvelle qu'il allait faire auprès d'elle.

--Mademoiselle, lui dit-il en l'abordant d'un ton assez familier, je vous parlais il y a quelque temps du sacrifice que je voulais faire à la femme qui jusqu'ici avait touché le plus profondément mon coeur. Vous vous rappelez sans doute encore notre entretien?

--Si je me le rappelle, monsieur! répondit Joséphine toute tremblante et en baissant ses yeux humides de douces larmes.

--Eh bien! lisez cette lettre du ministre; c'est la réponse qu'il a daigné faire à une demande que je lui adressais et dont cette dépêche vous fera assez connaître l'objet.

Joséphine eut à peine la force de lire ces mots:

MONSIEUR LE GOUVERNEUR,

«Sa Majesté, à qui j'ai eu l'honneur de faire part du projet dont vous m'avez entretenu, a bien voulu vous autoriser à vous marier à mademoiselle Joséphine Renaud, en continuant à vous maintenir dans les fonctions que vous avez remplies à la satisfaction du roi.

«Recevez mes sincères félicitations et veuillez croire à la considération distinguée avec laquelle je suis,

«_Le ministre des affaires étrangères._»

La pauvre enfant ne put résister à tant de marques d'attachement, elle s'évanouit d'excès de félicité dans les bras de son heureux amant.

Quelques minutes s'écoulèrent avant que les soins qu'on lui prodiguait pussent lui rendre l'usage de ses sens.... En revenant à elle et en voyant le gouverneur à ses genoux, elle lui dit d'une voix affaiblie qui ajoutait encore un charme nouveau à l'expression touchante de ses paroles:--Vous aviez bien raison en me parlant du bonheur de pouvoir faire à ce qu'on aime le sacrifice de tout ce qu'on a de plus cher. Je sens aujourd'hui que je serais heureuse de pouvoir vous immoler tout, tout jusqu'à l'honneur....

La félicité des deux amans fut complète, mais elle devait, hélas! trop peu durer.

Une de ces maladies dévorantes comme le climat sous lequel elles naissent s'empara du gouverneur au moment où il faisait les préparatifs du mariage qui allait combler tous ses voeux. Joséphine, aux premières atteintes du fléau qui menaçait déjà les jours de son amant, s'attacha au chevet de son lit de douleurs pour ne plus le quitter. Sa tendresse ingénieuse et inépuisable, en multipliant autour de lui les soins qu'exigeait son état, sembla donner des forces nouvelles à cette femme auparavant si frêle et si délicate. Jamais elle n'avait autant aimé celui qui devait être son époux, que depuis qu'elle avait à trembler pour sa vie. Jour et nuit c'était elle qu'il retrouvait auprès de lui, lorsqu'il recouvrait sa raison après des momens de spasme ou après les trop courts instans d'un sommeil agité, et quand une main caressante offrait à ses brûlantes lèvres les breuvages salutaires ordonnés par les médecins, cette main était celle de Joséphine. Dans son délire, dans ses rêves, à son réveil ou au sein de ses souffrances les plus aiguës, c'était aussi le seul nom, le seul mot qu'il prononçât, _Joséphine_ et toujours _Joséphine_. Et lorsque sur son front en feu ou sur ses yeux enflammés il sentait se presser la bouche de sa bien-aimée, il paraissait oublier la douleur qui déchirait son sein et renaître encore à la vie qui déjà, hélas! s'éteignait dans ses organes épuisés.

Tout fut inutile, et les efforts de l'art et les soins de la tendresse. Le malade vit approcher sa fin, non pas avec résignation, car il n'en est pas quand on meurt rempli des illusions de l'amour; mais il vit du moins arriver l'instant fatal sans désespoir, car il sentait qu'il allait expirer dans les bras d'une amie qui toujours garderait son souvenir et pleurerait long-temps son trépas.

--Écoute, dit-il à sa bien-aimée quelques heures avant de la quitter pour toujours; toi seule fus l'idole de ma vie. J'ignore encore en ce moment quelle destinée me réserve le ciel. J'espère cependant qu'il exaucera mes voeux. Mais comme il est possible que je succombe, je veux dès aujourd'hui même assurer ton sort, remplir le plus sacré de mes devoirs, et te donner enfin le nom qui devait me devenir si cher en le partageant avec toi.... J'ai fait demander le pasteur et quelques-uns de mes amis, pendant que, agenouillée sur le pied de mon lit, tu goûtais un de ces instans de repos que la fatigue t'a rendus si nécessaires et qui sont devenus si rares pour toi, depuis ma maladie.... Ne pleure pas, ma tendre amie.... Si j'en crois ce que j'éprouve aujourd'hui, des jours heureux peuvent encore nous être comptés par la Providence, et je sens que je me trouverai mieux, plus satisfait, lorsque je pourrai te nommer mon épouse.... Tiens, voici le pasteur; il vient avec nos amis pour entendre nos sermens et consacrer notre union.... Ah! il m'était donc encore donné d'avoir un jour de fête et de recevoir une consolation!...

Le pasteur de la colonie s'avança; il prit la main inanimée de Joséphine pour l'unir à celle du malade, qui d'une voix expirante murmura les mots que lui dictait le ministre de l'Évangile, et sous ses doigts convulsifs la jeune épouse, prosternée auprès de la couche du moribond, sentit bientôt avec effroi les doigts de son mari se raidir et se glacer....

Le nom de son amante, de son épouse, venait de s'exhaler avec le dernier souffle de sa vie!

On entraîna loin de cette scène d'épouvante la malheureuse Joséphine évanouie. Un lit de mort venait d'être pour elle l'autel de l'hyménée, une couronne de cyprès sa couronne nuptiale, et un crêpe funèbre son voile de nouvelle mariée....

Pendant huit jours, les habitans de la colonie portèrent le deuil de l'homme auquel pendant long-temps leur destinée avait été confiée. Les imposantes batteries qui défendent Sierra-Leone annoncèrent au loin, au lugubre fracas de leurs canons tonnant à de courts intervalles, le funeste événement qui venait de porter l'affliction dans tous les coeurs, et les navires de la rade appiquèrent leurs vergues après avoir arboré à demi-mât, pendant ces huit jours de tristesse, leur pavillon national surmonté d'un crêpe.

CHAPITRE XI.

Retour en France.

Pendant que tous ces événements se passaient dans la colonie, les deux aventuriers de _l'Aimable-Zéphyr_ s'étaient rendus à Anvers, sans se douter bien certainement de l'élévation à laquelle il avait plu à la Providence d'appeler la jeune passagère qu'ils avaient laissée à Sierra-Leone.

A leur entrée dans le premier port de la Hollande, ces messieurs s'étaient d'abord empressés d'offrir leur pacotille de lions à l'admiration et à la curiosité des amateurs du lieu, et les deux animaux avaient été trouvés magnifiques. Le roi même, voulant encourager ce que les journaux du pays voulaient bien appeler les _beaux-arts_, avait daigné engager les sociétés savantes à jeter un coup d'oeil sur ces deux terribles sujets d'histoire naturelle, et l'un des courtisans de sa majesté, désirant se rendre agréable à son souverain, avait fini par les acheter au poids de l'or pour en faire cadeau à la ménagerie royale de Bruxelles.

Le ministre de l'intérieur, jaloux de consacrer dignement cet acte de munificence, s'était fait un devoir d'ordonner de mettre sur la cage en fer des deux quadrupèdes: _Donné tel jour de telle année par M. le comte N**** à la ménagerie de S. M. le roi._

A la faveur de cette inscription gravée sur le barreau de la cage en fer, le courtisan s'était imaginé que son nom passerait à la postérité.

L'affaire jusque-là n'avait pas été trop mauvaise pour les commerçans de _l'Aimable-Zéphyr_. M. Laurenfuite, toujours inventif, toujours fertile en moyens honnêtes et fructueux, songea à la rendre encore meilleure.

Aussitôt qu'il vit ses lions vendus et payés, il se hâta de chercher à Anvers des autorités discrètes et complaisantes. Il en trouva vingt pour une.

Ces autorités obligeantes consentirent, moyennant un petit cadeau et pour lui faire plaisir, à lui signer un procès-verbal attestant qu'elles avaient vu et tâté les cadavres des deux lions morts dans la traversée du navire. On détailla sur ce procès-verbal de décès le signalement des deux animaux vivans destinés à aller embellir la ménagerie royale.

Munis de cette attestation véridique et pécuniaire, le capitaine et le subrécargue se proposèrent innocemment de se faire payer par le gouverneur anglais, à leur retour à Sierra-Leone, le montant de la pacotille qu'ils seraient censés avoir perdue en route.

L'activité, l'économie et la probité sont, dit-on, trois bonnes choses pour bien faire ses affaires; la friponnerie vaut souvent mieux à elle toute seule que ces trois bonnes choses à la fois.