Scènes de mer, Tome I

Chapter 6

Chapter 63,625 wordsPublic domain

_L'Aimable-Zéphyr_ arriva enfin à sa destination, à la grande satisfaction des deux spéculateurs et de leur passagère. Le navire se trouva à peine mouillé dans le fleuve, que le capitaine et son ami se rendirent à terre pour saluer le gouverneur et lui apprendre le succès avec lequel ils avaient rempli leur commission en ce qui le concernait particulièrement.

--Quelle commission? leur demanda celui-ci, qui avait presque oublié le marché passé avec les deux aventuriers.

--Parbleu, répondit le subrécargue, la commission que vous avez bien voulu nous confier relativement à une Parisienne!

--Et vous m'avez ramené une Parisienne?

--Jolie comme les amours, douce comme un mouton, et vive... oh! vive comme un écureuil.

--Et qui a reçu une fameuse éducation, allez, monsieur le gouverneur!

--Quoi! c'est sans plaisanter! Et vous auriez fait la folie?...

--Dites plutôt le miracle, monseigneur. Mais afin que vous soyez entièrement convaincu de la vérité du fait, voici la facture en bonne et due forme.

Le gouverneur, à peine revenu de son étonnement, lut le compte suivant que le subrécargue avait eu le soin de dresser avant de mettre le pied à terre.

DOIT _son excellence le gouverneur de Sierra-Leone à Sautard et Laurenfuite, du brick_ l'Aimable-Zéphyr, _pour engagement et livraison d'une jeune Parisienne_,

SAVOIR:

Voyage à Paris, démarches et insertions aux _Petites-Affiches_. 1,000 fr.

Avancés faites à la beauté 1,500

Retour au Hâvre; frais de séjour et menues dépenses 600

Passage à la chambre 500

Commission à 10 p. % 360

Total ci. 3,960 fr.

Il n'y avait plus à en douter: les deux aventuriers venaient de faire la folie qu'ils avaient promise au gouverneur, et celui-ci, forcé d'acquiescer à l'engagement qu'il avait contracté verbalement, songea à reconnaître la marchandise, quelque élevé que lui parût le montant du compte qu'on venait de lui présenter.--Puisque le sort en est jeté, dit-il à ses vendeurs, je recevrai la jolie Française que vous m'avez amenée. Mais je vous assure bien que malgré les brillantes qualités que vous lui accordez, j'aurais autant aimé que vous ne vous fussiez pas rappelé ce dont nous étions convenus ensemble dans un moment où je croyais qu'il ne s'agissait entre nous que d'une plaisanterie. Allons, que l'on prépare ma pirogue et que l'on aille me chercher la beauté que je vais posséder pour mon argent.

Une élégante pirogue, dont l'arrière était recouvert d'une tente riche et légère, partit bientôt du rivage, conduite par six beaux nègres brillamment vêtus, pour aller chercher à bord de _l'Aimable-Zéphyr_ la triste Joséphine, toute bouleversée du spectacle étrange que Sierra-Leone présentait à ses yeux encore si inexpérimentés. Dans ce moment d'anxiété, où une nouvelle destinée allait commencer pour elle sur une terre si éloignée et si inconnue, l'image de ses parens et des lieux de son enfance s'offrit à son âme émue et étonnée, et des larmes de regret vinrent mouiller ses paupières, sans soulager son coeur oppressé par trop d'émotions et de crainte.... Oh! qu'alors elle eût sacrifié avec plaisir les plus belles années de la vie qui lui était promise, pour n'avoir pas entrepris ce voyage aventureux! Mais il n'y avait plus à revenir sur l'imprudence de sa résolution, et elle venait de mettre entre elle et sa famille une distance immense que peut-être elle était destinée à ne plus franchir....

Il ne fallut rien moins que le retour à bord du capitaine Sautard et de M. Laurenfuite pour la consoler un peu, car à la vue de ses deux compagnons de voyage, il lui sembla avoir retrouvé quelque chose de sa patrie et n'avoir pas encore tout perdu au monde.

--Allons, ma belle demoiselle, embarquons-nous dans la pirogue du gouverneur, s'écria le capitaine. Il brûle de vous voir, et il ne sera pas fâché après vous avoir vue, je vous en réponds, car c'est un connaisseur.

--Comment! lui dit le subrécargue, vous ne vous étiez pas disposée à vous rendre à terre, mademoiselle? Je croyais vous trouver parée comme pour un jour de fête.

--Je n'y pensais pas, répondit la triste Joséphine.... Un jour de fête!... Et elle continua à pleurer.

Le capitaine Sautard, devinant avec cet instinct qu'ont les bons coeurs ce qui se passait dans l'âme de la jeune fille, employa toute l'éloquence dont il était doué pour la rassurer sur les craintes qu'elle pouvait concevoir sur son sort futur. Après lui avoir fait le panégyrique du gouverneur, l'éloge du pays, le tableau de la vie qu'elle allait mener et du bonheur dont elle ne manquerait pas de jouir dans sa nouvelle condition, il la décida à s'embarquer dans la pirogue qui les attendait.

Le gouverneur, pendant tout ce temps, resté dans son palais, attendait, la longue vue à la main, l'embarcation qui devait lui amener du bord la compagne qui lui avait été promise, et vingt fois, la lunette braquée sur cette embarcation, il avait accusé la lenteur avec laquelle ramaient ses nègres. Depuis long-temps il ne s'était senti une aussi vive impatience, et sans pouvoir encore deviner le motif du sentiment qu'il éprouvait, il se trouvait heureux de désirer enfin quelque chose. Oh! que de bon coeur, si sa position et les convenances le lui avaient permis, il se serait rendu sur le rivage pour jouir plutôt du plaisir de recevoir la jeune Parisienne dans le pays qu'il gouvernait! Mais qu'aurait-on dit à Sierra-Leone de l'empressement ridicule du chef de la colonie anglaise à accueillir une petite fille bien gauche et bien commune? Il fallut attendre la pirogue sans manifester aucune démonstration d'impatience ou de joie. Et c'est ainsi que ceux qu'on appelle les heureux de ce monde sont la plupart du temps enchaînés dans les limites étroites et les bienséances rigoureuses de cette grandeur qu'on leur envie.

La pirogue arriva enfin, et Joséphine, conduite par les deux aventuriers, se dirigea lentement et sans presque oser lever les yeux vers le palais où l'attendait monsieur le gouverneur.

A la vue d'une aussi belle femme, notre Anglais ne put s'empêcher de laisser éclater sa surprise et sa satisfaction.

--Bon! dit tout bas le subrécargue Laurenfuite à son capitaine, monseigneur est content; il paiera.

--Hé bien! monsieur le gouverneur, s'écria le capitaine en remarquant le plaisir qu'éprouvait son excellence, que pensez-vous de la manière dont nous nous sommes acquittés de notre commission ou plutôt de votre commission?

--Je pense, répondit le gouverneur, que vous avez rempli cette mission de manière à mériter toute ma reconnaissance.

A ces mots, le joli visage de Joséphine se couvrit d'une rougeur qui la rendit deux fois plus belle qu'elle ne l'avait paru d'abord aux yeux de son excellence, et ce ne fut que lorsque la conversation se fut prolongée, que la pauvre enfant osa élever ses timides regards sur l'homme près duquel elle croyait n'avoir à remplir qu'un poste conforme à son humble condition.

La première impression que la vue du gouverneur produisit sur la jeune fille fut aussi favorable qu'il aurait pu le désirer lui-même s'il avait connu le caractère et le goût de celle dans laquelle il pensait ne rencontrer qu'une conquête facile et presque à moitié faite pour lui. Joséphine, sans trop prévoir encore la nature des rapports qu'elle allait avoir avec son nouveau protecteur, crut sentir qu'il ne lui serait pas difficile de s'accoutumer à un tel maître, et elle puisa bientôt dans l'accueil bienveillant qui venait de lui être fait assez d'assurance pour reprendre le maintien aisé qui donnait à toutes ses manières la grâce qu'avait tant admirée le capitaine Sautard.

Ce jour-là on dîna, et l'on dîna même fort bien au gouvernement, mais en petit comité.

A la suite du repas, le noble Amphytrion prit sa nouvelle convive par la main, et la conduisant vers un appartement situé à l'extrémité du palais et éloigné de l'aile qu'il habitait, il dit à la jeune Française:--Mademoiselle, voici la chambre qui vous est réservée; ces meubles sont à vous, et ces esclaves seront sans cesse à vos ordres. Veuillez m'excuser si je n'ai pas su prévoir tout ce qui peut vous être agréable; mais votre complaisance suppléera à mon inexpérience, et vous n'aurez qu'à parler pour que tout le monde ici vous obéisse comme à moi-même.

Et le gouverneur, après avoir débité ces mots le plus galamment possible, laissa l'étrangère émerveillée de ce qu'elle venait d'entendre....

Pour une jeune Française élevée dans la rue Saint-Jacques, et transportée avec toute son inexpérience dans le palais d'un gouverneur colonial, je vous laisse à penser combien il est de sujets d'étonnement!

Deux belles négresses, un flambeau à la main, étaient restées dans l'appartement de Joséphine, en attendant que deux autres esclaves l'aidassent à faire sa toilette de nuit et eussent fini d'entourer une élégante couchette d'un léger moustiquaire. Une eau limpide et parfumée avait été versée dans un vase jaspé pour offrir un bain de pieds à la voyageuse; et déjà, pour tempérer la chaleur de l'air du soir, on agitait sur son front de simples éventails de feuilles de palmier.

Elle s'endormit toute surprise, toute confuse des soins inaccoutumés que venaient de lui prodiguer à l'envie les esclaves mises à ses ordres.

Les gens de commerce ont, en général, un instinct merveilleux pour saisir les occasions favorables de se faire payer de leurs débiteurs. M. Laurenfuite voyant le gouverneur enchanté des grâces et de la beauté de Joséphine, songea à réclamer de lui le montant de la facture qu'il lui avait déjà remise.

--C'est pendant que son excellence se trouve encore sous l'empire du charme d'une impression nouvelle, qu'il nous faut, dit-il au capitaine Sautard, rentrer dans les débours que nous avons faits pour nous procurer la petite et l'amener ici. Le moment de recueillir le fruit de nos peines et de nos soins est arrivé pour nous. Plus tard il ne serait peut-être plus temps. Demandons dès aujourd'hui le solde de notre facture.

Le paiement du petit compte fut en effet réclamé sans plus de délais au gouverneur, avec toute la politesse et les ménagemens que le subrécargue crut devoir apporter dans une circonstance aussi délicate.

--Messieurs, répondit le noble débiteur à ses deux créanciers, je ne demanderais pas mieux que de vous offrir de l'argent comptant en échange des peines que vous avez dû vous donner pour me procurer le trésor que vous avez bien voulu remettre dans mes mains. Mais les gens les plus opulens dans les colonies sont quelquefois, comme vous le savez, assez pauvres en espèces. Avec beaucoup de biens et de propriétés, j'ai souvent à peine ce qu'il me faut de monnaie pour envoyer mon maître-d'hôtel au marché, et c'est presque toujours à crédit qu'on achète pour moi tout le luxe que j'étale dans mon palais. Il n'est qu'une chose que je me pique, comme tous les autres colons, de payer argent comptant: c'est ce que je perds au jeu. La nuit dernière j'ai beaucoup joué, et le reste de mes doublons y a passé; cependant, je possède peut-être encore trois ou quatre cents gourdes de disponibles, et en attendant mieux, si vous le trouvez bon, je vous donnerai toujours ce petit à-compte, et le restant de la facture viendra, ma foi! quand il pourra.

--Peste! fit le subrécargue en se grattant l'oreille, ce contre-temps nous arrive d'autant plus mal à propos, que, pour les menues dépenses du navire ici, nous avions compté sur le règlement de votre excellence.

--Que voulez-vous que j'y fasse, si mon excellence n'a pas le sou! Que n'êtes-vous habitans du pays, j'aurais bien le moyen de vous régler comme je règle les autres débiteurs que j'ai ici.

--Et sans être trop curieux, monseigneur, pourrions-nous savoir quelle est la manière dont vous avez la bonté de régler les habitans du pays qui ont l'honneur de devenir vos débiteurs?

--Parbleu, ma manière est toute simple! et les gueux s'en trouvent quelquefois assez bien. Je leur cède un ou deux esclaves, trois ou quatre boeufs, cinq ou six chevaux, plus ou moins, suivant l'importance de leur créance; ils me donnent un reçu pour acquit, quand j'ai toutefois la prévoyance de leur en demander un, et tout est fini.

--Diable! des esclaves!

--En voulez-vous un ou deux avec les trois ou quatre cents gourdes comptant, pour faire le solde de compte de la facture?

--Si nous nous rendions à la Martinique ou à la Guadeloupe en partant d'ici, nous ne demanderions pas mieux, parce que là, nous trouverions facilement le placement de la marchandise; mais à Anvers, où nous devons faire notre retour, la traite malheureusement n'est pas possible.

--Aimeriez-vous mieux trois ou quatre boeufs?

--Qu'en pourrions-nous faire, monseigneur? De la viande fraîche pour notre équipage? La vache salée est plus économique.

--Et bien, prenez moi cinq ou six bons chevaux du Cap-Vert?

--Des chevaux du Cap-Vert pour aller en Belgique, nous qui....

--Que voulez-vous que je vous propose de mieux? Je vous ai offert tout ce dont je pouvais disposer en votre faveur.

--Quoi! monseigneur, est-ce qu'en cherchant bien vous n'auriez pas quelque autre chose de précieux et de rare qui pourrait nous convenir, quelque chose de.... Vous entendez bien, de ces choses qui....

--Attendez.... Ah! pardieu, vous me mettez sur la voie, et je pense maintenant que je pourrai faire votre affaire.

--Ah! je savais bien, moi, que vous finiriez par trouver ce qu'il nous faut.

--Il y a deux mois qu'ayant réussi à pacifier dans mon voisinage deux tribus africaines qui s'étaient mis en tête de se massacrer, l'un des souverains nègres, pour reconnaître le service qu'il croyait me devoir, me fit cadeau de deux superbes lions....

--Quoi, ces deux magnifiques lions que j'ai vus dans la cour de votre hôtel?

--Précisément, capitaine, ces deux lions....

--Belles bêtes, ma foi! et que j'ai trouvées si curieuses, qu'hier j'ai passé plus d'une heure devant elles en admiration.

--Hé bien! messieurs, pour peu que le coeur vous en dise et que cette marchandise ait quelque prix à vos yeux, je vous la cèderais bien volontiers pour compléter, avec les trois ou quatre cents piastres, le montant de la facture que vous m'avez présentée.

--Pour moi, monsieur le gouverneur, je ne dis encore ni oui ni non; mais si M. Laurenfuite s'arrange de ce règlement de facture, je ne demande pas mieux que d'accepter votre offre. Qu'en dites-vous, monsieur Laurenfuite?

--Mais je dis que ces deux lions sont sans doute de fort belles bêtes dont nous pourrions peut-être trouver le placement dans le port où nous nous rendons en quittant Sierra-Leone. Mais je pense aussi que pour nourrir ces animaux à bord pendant la traversée, il nous faudra de la viande fraîche, quelques moutons par exemple et force poulets, car cette espèce de quadrupèdes ne se contente pas, comme nos matelots, de boeuf ou de porc salé.

--Alors, messieurs, vous aurez soin, à votre départ, de prendre quelques moutons et force poulets. Voilà tout ce que j'y vois de plus simple.

--C'est fort bien, monsieur le gouverneur, mais vous comprenez parfaitement, sans qu'il soit nécessaire de vous le faire observer, que ce n'est pas à nous d'entrer dans les frais que pourra entraîner le passage des deux animaux que vous voulez nous donner en paiement.

--Eh bien! que voulez-vous que je vous dise, si ce n'est de prendre cinq à six de mes moutons et autant de douzaines de volailles dans le poulailler de mon hôtel! Pardieu, mon cuisinier en chef ne demandera pas mieux que de faire votre affaire. Ce sera d'autant moins de besogne et de surveillance pour lui.

--Oh! alors, puisqu'il en est ainsi et que vous vous montrez si disposé à arranger les choses à l'amiable, l'arrangement pourra se conclure entre nous. Mais il est cependant nécessaire de s'entendre sur certaine condition, pour prévenir toute difficulté possible.

--Voyons cette condition, monsieur Laurenfuite, car vous êtes un homme prévoyant et qui savez arranger merveilleusement les affaires.

--Si pendant la traversée et avant la vente des deux monstres que vous nous donnerez pour balance de compte et appoint de solde, ces deux animaux venaient à mourir par cause fortuite et indépendante de notre volonté...?

--Alors, à votre retour je vous indemniserais de la perte de vos lions.

--Fort bien, car vous pensez, monseigneur, qu'ici il n'y a probablement pas de compagnie d'assurance sur la vie de pareils passagers. Ainsi donc il est bien entendu que si, par malheur, nous venions à perdre les deux quadrupèdes, ou l'un d'eux seulement, vous resteriez nous devoir en argent la somme que chacun d'eux représentera dans le solde de notre facture.

--Et oui, c'est entendu, puisque vous le voulez. Bon Dieu, qu'un marché est long à conclure avec des gens qui savent tout prévoir et qui ne veulent rien rabattre de leurs prétentions.

--Je vais rédiger nos petites conventions, que vous aurez la bonté de signer, et tout sera fini.

--Je signerai tout ce qu'il vous plaira. Mais de grâce, après cette signature donnée et reçue, qu'il ne soit plus question de tout ceci; car savez-vous bien que votre jolie petite passagère serait, à n'en pas douter, fort humiliée, si elle venait à apprendre le marché que nous venons de conclure. Qu'en pensez-vous, capitaine Sautard?

--Ah! je vous en donne ma parole, allez! Elle qui est si fière! Tenez, entre nous, je vous dirai même, monsieur le gouverneur, que si vous avez envie de plaire, mais là de plaire rondement à cette aimable et charmante particulière, il ne faudra pas trop vous presser d'en venir _au positif_. Elle est, sur l'article de la sensibilité et des égards, d'une telle délicatesse d'humeur, qu'en brusquant l'abordage on risquerait de compromettre le succès de la manoeuvre?

--Et d'où vous vient, s'il vous plaît, l'expérience que vous avez acquise sur la délicatesse d'humeur de votre passagère?

--Oh! l'expérience me vient tout bonnement de l'idée que je me suis faite d'elle pendant la longueur de notre traversée.

Le gouverneur prit note de l'avis du capitaine, et parut se contenter de son explication.

Peu de temps après avoir pris à son bord ses deux lions de pacotille et le bétail destiné à les nourrir, le brick _l'Aimable-Zéphyr_ fit voile pour Anvers.

CHAPITRE IX.

Un gouverneur de colonie.

Le gouverneur de Sierra-Leone, avec lequel nous avons déjà fait un peu connaissance, était un de ces hommes qui après avoir contracté toutes les bonnes et mauvaises habitudes de la vie que l'on mène sous les tropiques, avait fini par se laisser aller à cette existence toute physique, la seule que connaissent à peu près les créoles. Dans ces climats brûlans où chaque jouissance s'achète, et où le moindre désir que l'on a encore la force d'éprouver est aussitôt satisfait que formé, il reste bien peu de place aux voluptés de l'âme. Aussi n'était-ce guère que dans les plaisirs pour ainsi dire matériels, que notre gouverneur avait cherché les distractions que l'oisiveté de son coeur et l'ennui de sa position lui avaient rendues nécessaires. Les femmes, non pas celles que l'on a la peine et le bonheur de séduire, mais celles-là que dans les colonies on trouve résignées à tout, occupaient une partie de sa journée; la table prenait l'autre partie, et le jeu consumait à peu près toutes ses nuits.

La bourse et la santé de notre noble Anglais s'étaient trouvées assez mal de ce régime. Mais vivre vite et sans prévoyance est la maxime capitale de la philosophie pratique des créoles.

L'âme sensible et généreuse du gouverneur ne s'était guère trouvée mieux que sa bourse et sa santé d'une existence qui lui était devenue à charge sans qu'il pût s'expliquer trop bien le vide intellectuel qu'il éprouvait, et sans qu'il prît la résolution de changer de manière de végéter; car un des effets de la vie des colonies, est de vous ravir la force de vouloir autre chose que ce que l'on fait tous les jours.

L'arrivée de Joséphine cependant produisit sur notre gouverneur une impression qu'il ne se croyait plus en état d'éprouver. Il sentit à la vue de cette jeune personne si belle, si fraîche et si gracieuse, qu'il avait encore quelque chose à désirer.

Le gouverneur désira donc, mais honnêtement, mais avec délicatesse. Il devina, lui qui jusque-là avait pu commander de l'amour et de la passion à ses belles esclaves, qu'il allait avoir affaire à une femme modeste et libre qui valait bien la peine d'être déshonorée.

Les autres hommes ne comptent pour une bonne fortune que les beautés qu'ils parviennent à conquérir. Notre Anglais regarda comme une bonne fortune tout le mal qu'il allait se donner pour faire la conquête de la jolie Française.

Le capitaine Sautard l'avait d'ailleurs engagé à ne pas trop brusquer le dénoûment, pour mieux assurer le succès de sa galante tentative, et il se résigna de grand coeur à supporter les lenteurs d'un siége en règle.

Quelques semaines se passèrent sans que Joséphine s'expliquât bien le rôle qu'elle devait jouer, et sans que son amant osât lui révéler ce qu'il attendait d'elle.

Indécise enfin sur le sort que lui réservait l'avenir dans une maison où tout le monde paraissait la traiter en maîtresse, elle se décida avec sa naïveté ordinaire à faire part au gouverneur de ses inquiétudes et des craintes qu'elle avait conçues sur sa position.

--Monsieur, lui dit-elle ingénument, malgré toutes les attentions dont je suis devenue l'objet et les égards que je dois à votre bonté, je ne me sens pas à mon aise ici.

--Et que pouvez-vous avoir à désirer, mademoiselle? Parlez, je vous promets que s'il est en mon pouvoir de vous satisfaire, vos moindres volontés seront exécutées à l'instant même.

--Faut-il vous le dire, monsieur? Je voudrais, en m'employant à quelque chose d'utile, avoir quelque occupation chez vous, et mériter vos bienfaits.

--Mais votre présence seule ici ne vous donne-t-elle pas des droits à ce que vous voulez bien appeler mes bienfaits.

--Ma présence!... On m'avait dit à Paris qu'en arrivant chez vous je trouverais un poste, un emploi conforme à ma condition et à mes goûts....

--A votre condition? Tous les postes décens peuvent y convenir. A vos goûts? J'ignore et je voudrais certes pour tout au monde....

--Si l'on m'avait trompée!... Oh! non! M'entraîner si loin de ma famille, et m'ôter jusqu'à la possibilité de me plaindre!

Et ici Joséphine pleura!

Le gouverneur se sentit embarrassé et presque attendri.... Il ne savait que dire pour consoler la jeune fille! Pendant quelques minutes il resta même interdit. Mais les bons coeurs ne supportent pas long-temps les situations touchantes sans se laisser aller à leur mouvement naturel.