Scènes de mer, Tome I

Chapter 3

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--Oh! j' n'ai pas besoin non plus qu'on le répare, ce mal-là.... J'en ai-z-eu bien assez comme ça d'un père.... Pour le profit qu'il nous a fait, ce n'est pas trop la peine d'en parler et de réparer sa mortalité.

--Je voulais vous dire cependant, nonobstant cette perte plus ou moins douloureuse, qu'il y a toujours pour une personne de votre façon, de votre tournure....

--Oui, oui, je sais ce que vous voulez dire, _de mon gabarit_, n'est-ce pas? Allez toujours!

--Eh bien! de votre _gabarit_, soit, je ne m'en dédis pas.... Je voulais vous exprimer.... Où diable donc en étais-je?...

--_A la réparation de la perte d'un père_, lui souffle malignement à l'oreille le capitaine Sautard, revenu auprès des deux interlocuteurs.

--Ah oui! c'est cela. Je disais que c'est un malheur qui peut se réparer.

--Mais quand je vous dis que je ne voulons point réparer ce malheur-là, c'est que je ne voulons pas le réparer. _Est-il donc ostiné est-il donc ostiné!_

--Peu importe au surplus, et pour aborder plus franchement la question, je vous propose, moi, de vous faire un sort des plus brillans si vous consentez à quitter le Hâvre pour nous suivre à Sierra-Leone, colonie charmante dont vous deviendrez gouvernante.

--Et pour qui faire à ce _sera-laune_?

--Pour y être la compagne fortunée du gouverneur.

--Est-ce-t-il la compagne par mariage ou autrement?

--Mais c'est selon.... Attendu cependant que dans ce pays on ne se marie jamais, par respect pour l'usage ce sera pour autrement.

--Qu'est-ce que c'est qu'un pays où il n'y a pas de _mariage_? C'est donc censément une nation de concubinage?

--Non pas précisément; mais pour parler votre langage et pour répondre à votre question, je vous dirai que c'est un pays d'amour, de bonne chère et de gros bénéfices.

--Et qu'est-ce que c'est encore que vos ébénéfices?

--Des arrhes assez considérables d'abord, et puis de l'or quand vous serez arrivée.

--J'entends, j'entends, car je n'avons pas deux oreilles pour être sourde, Dieu merci! C'est en chambre que vous voulez me mettre dans la colonie.

--En chambre, dites plutôt en palais.

--Eh bien, puisque le marché a des arrhes, donnez-moi toujours les arrhes, et puis nous nous déciderons peut-être _ensuitement_.

--_Oh! ensuitement!_ s'écria encore le capitaine Sautard en faisant une nouvelle pirouette et en se repinçant les lèvres de manière à faire la grimace la plus grotesque au nez de son compagnon tout décontenancé pour cette fois.

--Allons, se dit le subrécargue, il n'y a plus moyen d'y tenir! Cette ville est décidément d'une stérilité effrayante. Cherchons ailleurs.

--Mais où sera votre _ailleurs_? lui demanda le gros capitaine en sortant du bal.

--Mon _ailleurs_ sera Paris, lui répondit Laurenfuite; Paris, la capitale de l'univers pour les femmes qui entendent ce que parler veut dire; Paris, ville de besoins et de ressources, de misères et de plaisirs, d'indigence et de luxe, de folie et de sagesse, de débit enfin et de pacotille.

--Mettons donc le cap sur Paris, puisqu'il le faut, et tâchons de trouver là ce que nous avons été si éloignés de rencontrer ici.

Les pacotilleurs partirent le lendemain pour la capitale de l'univers.

CHAPITRE IV.

Appel à la femme aventureuse.

Nos voyageurs descendirent de la diligence pour se loger rue du Bouloy, _grand hôtel du roi de Prusse_. Leur premier soin, une fois installés assez convenablement dans la maison, fut de dresser leur plan.

Ils commencèrent par courir les filles pour leur propre compte, afin, disaient-ils, de tâter le terrain et de pouvoir se former des idées nettes sur ce qu'ensuite il conviendrait de faire dans l'intérêt du gouverneur.

M. Laurenfuite, croyant avoir trouvé une excellente ruse pour attirer à lui toutes les faciles beautés des lieux qu'il fréquentait, s'imagina de se faire passer pour un milord anglais.

Un soir il se rendit donc en cette qualité au Wauxhall d'été, accompagné du capitaine Sautard, qui modestement avait consenti à jouer pour quelques heures le rôle de l'homme d'affaires du personnage britannique. A la porte d'entrée on demande le billet du prétendu milord; celui-ci répond: _What, what, what?_ C'était à peu près tout ce qu'il savait d'anglais.

On lui fait comprendre alors qu'avant de pénétrer dans l'établissement, il lui faut déposer sa carte à la porte; et aussitôt notre généreux gentleman tire brusquement de sa poche une poignée de guinées sur lesquelles le cerbère du jardin se contenta de prélever le double du prix d'entrée. Milord portait une canne. Un gendarme lui fait observer avec la politesse qui caractérise les agens de la force publique, qu'il est défendu d'entrer au bal champêtre avec un bâton. Le faux Anglais s'écrie encore: _What? what?_ mais du ton d'un homme fort mécontent. L'homme d'affaires du personnage arrive, et il explique en assez bon français aux assistans que son milord ne connaît nullement les usages de Paris et qu'il est convenable d'avoir pour les étrangers les égards de l'hospitalité. On s'empare de la canne et les deux compagnons pénètrent sous les bosquets du Wauxhall, peuplés, comme on le sait, de tout ce que les boulevarts voisins ont de plus séduisant en fait de nymphes accommodantes et très-peu farouches.

Au bruit que la petite altercation du milord et du gendarme a produit dans les jardins parfumés d'huile à quinquets transparens, cent beautés sont accourues; quelques-unes d'entre elles, plantes vivaces transportées des rives de _la Tamise_ sur les bords de _la Seine_, ont bientôt remarqué que le milord, quelque peu de mots qu'il ait prononcé, ne parle pas plus anglais qu'un membre de l'académie des inscriptions ne parle chinois. Mais ces dames parlent fort bien le français, et elles ont vu que notre jeune homme porte une forte chaîne en or autour du cou et un certain nombre de brillans aux doigts. Elles suivent en l'agaçant notre aimable et faux étranger. L'obscurité du fond des jardins favorise mille petites avances, provoque mille charmans larcins. Le bruit même de quelques baisers se perd dans le léger mugissement de l'orchestre lointain et du tumulte des contredanses à vingt-cinq centimes.

Une nacelle se présente sur les petits lacs artificiels pratiqués au milieu des bocages presque enchantés. Une des nymphes propose au milord une promenade sur l'Océan de quinze ou vingt pieds de long de cette autre Cythère. Le milord, fort expert en navigation et en amour, accepte la proposition, et le voilà agitant les rames de sa volage embarcation auprès de la beauté qu'il égare sur les flots... bien moins agités encore que son coeur et surtout moins impétueux que ses désirs naissans. A chacune des oscillations rapides de l'esquif, la beauté jette un cri obligé; une frayeur subite et très-habilement calculée s'empare de tous ses sens sur un élément si peu fait pour elle. D'effroi en effroi, elle finit par se cramponner au cou de son pilote qui rit à pleine gorge de l'épouvante qu'il a provoquée.... L'heureux couple aborde bientôt le rivage sur lequel est prudemment resté le capitaine Sautard, avec d'autres dryades moins aventureuses que celle qui a voulu accompagner le milord supposé.

--Eh bien! souffle à l'oreille de son subrécargue le gros capitaine, comment avez-vous gouverné votre barque dans cette espèce de baille-d'eau que ces Parisiens voudraient nous faire passer pour un lac?

--A ravir, mon bon ami! Cette femme est délicieuse et tout-à-fait désintéressée. C'est un amour avec la naïveté d'un enfant. Elle a peur de l'eau comme si elle n'avait que huit ans. Elle m'a donné rendez-vous pour demain, et je crois, dès que je ne serai plus astreint à jouer mon rôle de milord, que je finirai par la déterminer à venir avec nous à Sierra-Leone. Et vous, comment avez-vous employé votre temps pendant mon petit voyage au long cours?

--J'ai fait le quart dans les allées, escorté par une escouade de syrènes qui ont fini par m'ennuyer plus que ne le porte l'ordonnance. J'aime le naturel chez les femmes, mais je ne puis pas souffrir qu'elles se mettent en panne sur ma route, le grand hunier sur le mât, comme font toutes celles-ci; et si vous m'en croyez, nous retournerons à notre hôtel sans compagnie.

--Je ne demande pas mieux, mon cher ami, car pour ce soir je sens que j'emporte assez de bonheur du Wauxhall d'été, pour m'en passer jusqu'à demain. Eh bien! quand je vous disais que le rôle de milord anglais était bon à jouer à Paris, avais-je raison?

--Raison, oui pour vous, qui étiez le milord, mais pour moi qui faisais le sot personnage d'homme d'affaires, non.... C'est égal, la farce est finie, faisons route pour _le grand hôtel du roi de Prusse_, et qu'il n'en soit plus question.

Une vingtaine de beautés plus ou moins hardies, devinant l'intention qu'ont nos deux Anglais de contrebande d'opérer leur retraite, se mettent en tête de les accompagner jusqu'à la sortie en leur criant avec ironie et en _anglemanisant_ autant qu'elles le peuvent l'accent qu'elles se donnent: _A revouar, milord, jé vous souhaité biène lé bone souar! A votre bonne reviène!_

Le milord et son compagnon se contentent de rire dans leur barbe de la ruse fort innocente qu'ils ont employée pour s'attirer l'attention et les faveurs des belles du Wauxhall. Ils appellent un des fiacres qui passent sur le boulevart et ils roulent vers leur hôtel.

Ce ne fut que là, en cherchant à savoir l'heure où ils venaient de se retirer, que le capitaine Sautard s'aperçut qu'il n'avait plus sa montre.

M. Laurenfuite se prit d'abord à rire comme un fou de la mésaventure et de la colère de son pauvre ami. Mais celui-ci trouva bientôt moyen de mettre un terme à l'hilarité du mauvais plaisant. Une seule question lui suffit pour cela.

--N'aviez-vous pas votre chaîne en or en entrant au Wauxhall? lui demanda-t-il en ouvrant de grands yeux d'un air moitié étonné et moitié goguenard.

--Parbleu si, lui répondit le subrécargue, et j'espère bien l'avoir encore....

--Pas du tout, mon ami; à moins que cependant vous ne l'ayez mise par prudence dans votre poche.

--Ah! mon Dieu! ma chaîne m'a été volée!

--Et vos bagues?

--Mais il me semble que les voilà....

--Où donc sont-elles? dans vos poches aussi sans doute?

--Grand Dieu! est-il possible.... Je ne les ai plus!

--Et vos guinées, milord? Oh! pour celles-là elles doivent au moins se retrouver dans votre gousset, car c'est bien là leur place.

--Mes guinées.... Attendez.... Il ne manquerait plus.... Elles sont aussi parties!!!!...

--Ah! ah! ah! C'est donc à mon tour de m'égayer sur votre compte.... Mais en conscience il n'y a guère de quoi. Cette gaillarde de la nacelle m'a par trop vengé des plaisanteries que vous étiez tout à l'heure disposé à faire sur la disparition de ma montre.... Un chaîne en or, trois ou quatre bagues et une dizaine de guinées, la leçon est en vérité par trop forte. Ces coquines-là n'ont pas de mesure.

--Quel vol! il est affreux!... mais le mal n'est pas sans remède. Je reconnaîtrai bien la misérable qui m'a soustrait tous mes bijoux et mon argent.

--Mais il y en a trente mille, dit-on, de cette espèce dans Paris; et comment reconnaître la vôtre au milieu des autres?

--Des bijoux que je tenais des quatre plus jolies femmes du globe, peut-être! Je retourne au Wauxhall pour retrouver ces infâmes scélérates.

--Oui; et vous vous imaginez peut-être qu'après avoir été assez fines pour vous dévaliser de la sorte, elles seront assez bêtes pour être restées à vous attendre dans le lieu où vous les avez rencontrées?

--C'est égal; dans une ville où il y a tant de voleurs et de voleuses, il doit y avoir une police bien faite, une police sûre....

--Une police plus alerte et plus sûre que les voleurs, n'est-ce pas?

--N'importe! je veux aller trouver le commissaire de police du quartier.

--Qui ne trouvera pas votre chaîne. Pour moi je vais me coucher par là-dessus, satisfait de la leçon que j'ai payée de ma montre à secondes fixes et indépendantes.

--Oh! il faudra bien que le gouverneur de Sierra-Leone nous paie argent comptant les objets que nous avons perdus en lui cherchant une femme.

--Ce n'était pourtant pas pour son compte, je crois, que vous en cherchiez une dans le bateau du Wauxhall?

--Bah! il n'y regardera pas de si près et il paiera. D'ailleurs cette femme, après m'avoir convenu, aurait bien pu lui convenir aussi en seconde main. Elle m'avait même donné un rendez-vous pour parler de cette affaire, la coquine!

--Rendez-vous! La chose était vraiment très-drôle! Et où devait avoir lieu ce fameux rendez-vous?

--Rue du _Cherche-Midi_.

--Voilà un _midi_ que nous serons long-temps à _chercher_, mon pauvre Laurenfuite.

Croyez-moi, prenez votre guitare, chantez-nous une petite romance, si vous pouvez, et allons ensuite nous mettre au lit; c'est le plus sage parti, et quand la nuit aura passé par dessus tout cela, nous délibérerons sur ce que nous aurons à faire pour trouver une femme à frêt et retourner le plus tôt possible à la côte d'Afrique. Les beautés de ce pays-là sont un peu moins blanches et moins séduisantes que celles de Paris, mais elles sont au moins plus sûres.

Ils se couchèrent. On ne sait pas si ce fut après que M. Laurenfuite eut chanté, ou si ce fut sans que M. Laurenfuite eût rossignolé une romance, comme disait quelquefois son compagnon; mais comme le subrécargue, pour ce soir-là du moins, ne devait guère être disposé à faire le troubadour, il est très-probable qu'il se coucha sans avoir chanté.

Le lendemain les deux traficans se demandèrent quel moyen ils pourraient adopter pour réussir à ne pas quitter Paris sans avoir trouvé ce qu'ils étaient venus y chercher.

Le subrécargue prit la parole, ce qui lui arrivait assez souvent.

Il dit au capitaine:

Ce matin, en allant demander dans la loge du portier les bottes qu'il n'avait pas encore posées sur notre pallier, j'ai vu dans le fond de sa loge une liasse de feuilles imprimées sous le titre de _Petites-Affiches_.

J'ai parcouru d'abord avec distraction quelques-unes des pages de ce recueil intéressant. On y annonce toutes sortes de choses et on y publie une multitude de demandes et d'avis vraiment étonnans, dans un style aussi élégant que correct et bref.

Croiriez-vous, par exemple, que lorsqu'on a besoin d'un cheval, d'une servante, d'un cabriolet ou d'une douce compagne, on n'ait qu'à faire insérer dans ces _Petites-Affiches_: _On demande un jeune cheval, un cabriolet d'occasion, ou une servante fraîche et jolie, pouvant servir à la fois de cuisinière et de compagne._

--Mais savez-vous bien que c'est là un usage charmant, s'écria le capitaine Sautard; trouver des femmes à deux fins, pour la cuisine et pour l'amour! C'est comme qui dirait une espèce de traite volontaire des blancs qui se pratique de la sorte. Faire afficher qu'on a besoin d'une femme fraîche et jolie, et la trouver disposée à se rendre à l'appel!... On n'a jamais rien fait de mieux à Paris.... Continuez, mon cher ami, je suis déjà enchanté de ce que vous m'apprenez là.

--J'ai pensé qu'en faisant un appel dans les _Petites-Affiches_ à la femme que nous cherchons, au lieu de courir après elle aussi inutilement que nous l'avons fait jusqu'ici, nous pourrions commodément trouver notre affaire. Pour cela, il ne s'agirait que d'une insertion dans la feuille d'annonces. A Paris, voyez-vous, ce ne sont pas les femmes qui manquent.

--Les femmes voleuses surtout....

--Mais ce qui manque, ce sont les femmes convenables à tel ou tel projet, telle ou telle expédition. Notre pacotille n'est pas chose facile à trouver et à bien trouver surtout. La plupart des jeunes personnes un peu comme il faut ne se soucient guère de quitter leur famille pour se rendre, _à la grosse aventure_, dans un pays lointain dont elles ont à peine entendu prononcer le nom.

--Mais est-il bien nécessaire que nous mettions la main sur une jeune personne comme il faut? Cette condition n'est pas, autant qu'il m'en souvient, stipulée dans _la charte-partie_.

--Non; mais vous sentez bien que nous ne pouvons pas amener à notre gouverneur la première venue, un restant de fonds de magasin.

--C'est vrai; pour notre honneur et pour sa satisfaction personnelle, il faut que nous lui apportions quelque chose de propre, de présentable et de non avarié, en un mot; car il est amateur au moins ce diable d'Anglais. Allons voir l'écrivain des _Petites-Affiches_, pour qu'il nous arrange notre annonce en style du premier numéro, coûte que coûte.

--C'est ce que j'allais vous proposer. Allons aux _Petites-Affiches!_

CHAPITRE V.

Marché conclu.

Le lendemain de l'entrevue de mes deux marins avec le rédacteur en chef des _Petites-Affiches parisiennes_, on vit paraître sur la première page de ce recueil si précieux pour les gens qui ne savent pas lire, l'avis suivant imprimé en lettres majuscules, à trois francs la ligne.

DEMANDE IMPORTANTE.

«Un capitaine de navire fort avantageusement connu dans tous les ports de mer demanderait une jeune personne bien élevée, de l'âge de dix-huit à vingt ans, qui voulût bien se charger de la place de gouvernante dans la maison du directeur d'un riche établissement colonial à l'étranger. Le prix du passage sera payé. Il y aura de bons appointemens.

«S'adresser rue du Bouloy, grand hôtel du roi de Prusse, à l'appartement numéro 3, au premier.--1--6.»

L'annonce produisit un effet général sinon merveilleux.

L'appartement numéro 3 du grand hôtel du roi de Prusse ne se désemplit pas de femmes de toutes les tailles, de toutes les couleurs et de toutes les qualités. Les deux pacotilleurs, malgré tout leur zèle, pouvaient à peine suffire à l'affluence toujours croissante des demandeuses. Tantôt c'était une demoiselle de bonne famille ruinée par les malheurs de la révolution, qui se présentait pour prendre des renseignemens sur la place proposée. Tantôt c'était une bonne et joyeuse fille qui venait s'offrir pour voyager où on voudrait, moyennant la conduite. Puis arrivait une grosse servante, lassée du service de ses maîtres, et après elle une jeune veuve sans contrat de mariage, qui ne demandait pas mieux que de quitter le pays par suite de chagrins domestiques. Mais les demoiselles de bonne famille, les joyeuses filles, les grosses servantes et les jeunes veuves ne parlaient de contracter pour le voyage d'outre-mer, qu'après s'être informées du montant des arrhes du marché et des garanties de l'exécution des conditions annoncées. Or, cette dernière clause allait assez peu à M. Laurenfuite, dont la défiance avait été singulièrement excitée par la nymphe du Wauxhall, qui aussi lui avait demandé quelles seraient les arrhes.

M. Laurenfuite cependant ne tarda pas à remarquer que les demoiselles bien élevées qui s'étaient présentées à lui jusque-là paraissaient s'exprimer peu grammaticalement; que les grosses servantes avaient l'air un peu trop madré, et que les jeunes veuves semblaient être devenues veuves de trop de maris pour l'usage auquel on destinait la future compagne du gouverneur.

Nos chercheurs commençaient à désespérer du succès de leurs tentatives, lorsque enfin il se présenta chez eux une jeune brune, jolie, belle même, et de l'air le plus avenant et le plus doux qu'on puisse s'imaginer. Sa mise, quoique fort simple, ne manquait pas d'une certaine élégance, mais de cette élégance qui naît de la grâce et de la propreté, plutôt que de l'art et de la coquetterie. Son maintien décent et ingénu annonçait sinon une personne distinguée, au moins une fille modeste et élevée dans de bons principes. Dès que sa petite bouche vermeille s'ouvrit pour demander à qui il fallait s'adresser, il sortit des lèvres de l'inconnue une voix si touchante et si suave, que M. Laurenfuite, quelque fortement éprouvé qu'il fût contre toutes les émotions inattendues, ne put se défendre d'un peu de trouble. Il ne répondit même qu'en balbutiant à la nouvelle venue.

Quand au capitaine Sautard, la bouche béante et les yeux au grand ouverts, il se contenta d'attendre, en se fourrant les mains dans les pochettes de son pantalon, le résultat de l'entretien qui allait avoir lieu entre la jeune beauté et monsieur son subrécargue.

Celui-ci, après un moment d'hésitation et d'étonnement, recouvra la parole, qui lui manquait assez rarement, pour répondre à celle qui lui arrivait si à propos pour prendre des informations:

--Mademoiselle, c'est bien nous en effet qui avons l'honneur d'être chargés de trouver une jeune personne qui consente à se rendre à Sierra-Leone pour y tenir la maison de monseigneur le gouverneur de cette riche possession anglaise.

--Je désire savoir, monsieur, les avantages que l'on ferait à la personne qui conviendrait pour cette place.

--Des avantages immenses, mademoiselle. La table, le logement, des appointemens proportionnés au poste important que l'on occuperait, et à la générosité de son excellence monsieur le gouverneur.

--Mais la personne qui se déciderait à aller si loin, car c'est en Afrique qu'il faut aller, ne pourrait-elle pas obtenir quelques avances sur ses gages à venir?

--Peste, dit _à part_ le subrécargue au capitaine, elle sait que c'est en Afrique, et elle nous demande des arrhes comme toutes les autres. C'est mauvais signe.

--Mademoiselle, ajouta-t-il après avoir fait cette remarque, on donnerait des arrhes, mais il faudrait pour cela des répondans, car vous sentez bien que.... Mais permettez-moi, avant d'aller plus loin, de vous faire une question. Est-ce de vous ou d'une autre personne qu'il s'agit dans le moment actuel?

--Hélas! oui, monsieur, c'est de moi! Seul appui d'un père et d'une mère infirmes, j'avais eu jusqu'ici le bonheur de pourvoir à l'existence de mes pauvres parens, mais depuis que sur leurs vieux jours leurs besoins se sont augmentés et que l'ouvrage nous est payé moins cher, j'ai éprouvé la douleur de ne pouvoir plus suffire aux petites dépenses qui devenaient nécessaires à l'état de mon père surtout, car il est au lit depuis huit mois, et il manque, sous mes yeux, des choses mêmes que le médecin lui ordonne....

Ici la pauvre fille ne put cacher aux deux marins déjà un peu émus quelques larmes qu'elle s'était efforcée, mais en vain, de retenir sous ses longues paupières.

--Oserai-je vous demander quel était votre état, car ceci est plus important pour nous que vous ne le pensez, et si vous connaissiez mes motifs, vous excuseriez sans doute ma curiosité.

--Je suis teinturière, monsieur.

--Teinturière! Mais permettez-moi de vous faire observer que quelque honorable que soit l'état que vous exercez pour vous procurer avec tant de dévoûment les secours que réclame la position de vos parens, votre manière de parler ne s'accorde guère avec votre profession, fort honorable, comme j'ai eu l'honneur de vous le dire, mais peu élevée dans la société. Ce que j'en dis ici n'est pas, je vous prie de le croire, pour vous faire un compliment, c'est tout bonnement une information que je désire prendre.

Ici le capitaine Sautard tira le subrécargue par la basque de son habit, comme pour lui reprocher la question indiscrète qui venait de faire rougir la pauvre fille. Le subrécargue ne répondit à la muette et expressive observation du vieux loup de mer, que par un geste clandestin qui semblait dire: Laissez-moi aller mon train, je sais ce que je fais.

La jeune personne répondit en baissant les yeux:

--Il est vrai, monsieur, que j'ai reçu un peu d'éducation, mais je ne le dois qu'au hasard. Une vieille dame que la perte d'une grande fortune avait rapprochée de ma famille, m'a donné quelques leçons dont j'ai cherché à profiter, dans l'espoir de me rendre plus tard utile à mes parens. Mais le peu d'instruction que j'ai reçue de la bonté de cette vieille dame n'a pu m'élever au-dessus de l'état dans lequel mon père et ma mère étaient nés, et si je me plains de mon sort, ce n'est pas par orgueil, le ciel le sait bien!

--Et vous pourriez vous décider à partir, pour procurer un peu d'aisance à votre famille?