Scènes de mer, Tome I

Chapter 4

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--C'est la mon plus grand désir, et aucun sacrifice ne me coûtera pour le réaliser. D'ailleurs je ne suis qu'une pauvre fille, et c'est à moi qui suis jeune à me dévouer pour ceux qui sont infirmes et qui ont tout sacrifié pour m'élever dans la crainte et l'amour de Dieu.

--Elle est dévote, se dit mentalement le capitaine; elle demandera des arrhes et elle ne viendra pas.

--Eh bien! reprit M. Laurenfuite, votre dévoûment ne sera pas sans récompense, c'est moi qui vous le promets, si vous vous décidez à vous exiler pour quelque temps. Mais comme nous sommes des gens connus et qui ne promettons rien en vain, vous ne trouverez pas mauvais que nous nous assurions de la responsabilité que vous pouvez nous offrir. Nous verrons vos parens.

--Bien volontiers, messieurs. Mais comme je veux leur cacher mon départ dans le cas où je conviendrais à la place dont vous pouvez disposer, je vous prierai en grâce de ne parler de l'emploi qui me serait destiné, que comme s'il ne fallait pas quitter la France pour aller le remplir; car si mes malheureux parens pouvaient se douter que je les quittasse, peut-être pour ne plus les revoir, ils en mourraient.

--C'est entendu, mademoiselle; nous dirons au papa et à la maman que c'est, par exemple, pour aller à... à... à.... Narbonne, que nous voulons faire marché avec vous. Je vous dis Narbonne plutôt qu'une autre ville, parce que, voyez-vous, Narbonne est mon pays, et qu'en outre vos divins regards me rappellent la douceur du miel de ma patrie.

--A-t-il donc de l'esprit ce coquin-là! se dit en lui-même et presque avec un certain dépit le capitaine Sautard, en entendant son galant ami complimenter ainsi la belle teinturière.

--Mais à propos, demanda le subrécargue à la jeune personne toute confuse du compliment qu'il venait de lui lancer à bout portant, voudriez-vous bien me dire l'adresse de vos parens, mademoiselle, et votre nom, pour que nous puissions prendre les renseignemens qui nous sont nécessaires avant de conclure notre arrangement?

--Nous demeurons rue Saint-Jacques, numéro 98, messieurs, au cinquième étage. Je me nomme Joséphine Renaud.

--C'est fort bien, nous nous rappellerons ce numéro-là, et surtout votre joli nom, encore bien moins joli que celle qui le porte.... Rue Saint-Jacques, numéro 98, au cinquième étage.... J'ai déjà tout cela dans la tête, ou pour mieux dire dans le coeur.

Joséphine Renaud sortit en saluant modestement nos deux lurons qu'elle laissa enchantés d'elle, et fort disposés à la revoir dans peu.

CHAPITRE VI.

Visite rue Saint-Jacques.

Laurenfuite et Sautard, le lendemain de leur entrevue avec la charmante Joséphine, cherchaient dans la rue Saint-Jacques le numéro 98, comme s'il s'était agi pour eux de trouver un trésor dans l'asile qui portait ce bienheureux numéro. Une maison noire, haute et effilée, se présente enfin à leurs yeux avec l'indication que la veille leur avait donnée Joséphine. Ils voulurent, avant de monter, trouver un portier; mais là il n'y avait que des voisins et pas de concierge. Laurenfuite demanda à une marchande de charbon, au rez-de-chaussée, la demeure de M. Renaud, teinturier; et la marchande lui répondit d'une voix criarde: C'est-y le père Renaud, l'ancien dégraisseur, que vous demandez?--Oui, ce doit être en effet le père Renaud.--Eh bien! montez au cinquième, la porte en face, vous trouverez le pauvre homme au lit, à moins qu'au bout de six mois de maladie, il ne lui ait pris envie de se lever.

Ces renseignemens préliminaires concordant parfaitement avec ceux que leur avait fournis Joséphine, les deux visiteurs se mirent en devoir de monter au cinquième étage. A chaque rangée d'escaliers que venait de parcourir le capitaine Sautard, dans cette pénible ascension, il s'arrêtait tout essoufflé afin de respirer un instant et de reprendre des forces pour enjamber l'étage suivant. Mais las de cette course presque perpendiculaire, il s'écriait en suivant de son mieux le léger Laurenfuite: Quelle diable emporte ceux qui bâtissent des maisons si hautes! Une teinturière aller se loger au cinquième! Est-ce que dans ce pays-ci les rivières passent sous les fenêtres des teinturiers qui logent au grenier?

--Patience, lui répondait son ami, encore deux ou trois étapes, et nous y voilà.

Quand ils se trouvèrent à peu de chose près sous le toit de la maison, ils se doutèrent qu'ils étaient arrivés. Le subrécargue frappa deux coups à l'étroite porte, qui se présentait devant lui, et une jolie petite voix, qu'il crut reconnaître pour celle de Mlle Joséphine, lui cria: Entrez!

Nos amateurs pénètrent dans un appartement au fond duquel ils aperçoivent un lit. Deux longues tables couvertes de schalls et de mouchoirs composaient l'ameublement du lieu. Une vieille femme était dans un coin, et dans le lit était couché un vieillard. C'étaient le père et la mère de Joséphine. Quant à cette pauvre fille, elle était aussi là, achevant de nettoyer un schall sur une de ces tables dont nous venons de parler. En apercevant les messieurs de la veille, elle accourut vers eux, pour leur présenter avec le plus aimable empressement deux des cinq à six chaises de grosse paille qui ornaient l'appartement. Cette modeste demeure ne frappa certainement pas, par son élégance, les regards des deux marins; mais il y avait tant de propreté et d'ordre dans ce refuge de la pauvreté et du travail, qu'ils sentirent d'abord qu'ils étaient chez d'honnêtes gens. Le capitaine Sautard, au bout de quelques minutes, ne se repentit plus d'avoir monté si haut. Le subrécargue Laurenfuite pensa devoir adresser le premier la parole à la bonne femme, et il s'y prit en ces termes:

--Ma brave dame, vous avez dans la charmante Joséphine une fille qui veut faire la consolation de vos vieux jours, comme elle en a jusqu'ici fait la gloire. La condition qui se présente aujourd'hui pour elle la mettra bientôt à même de vous procurer une grande aisance. Mademoiselle Joséphine, en peu de temps, peut devenir riche, si, comme je n'en doute pas, elle sait profiter de l'heureuse occasion qui s'offre à elle.

--Hélas oui, monsieur! c'est ce qu'elle nous a dit hier. Mais quoique nous soyons bien pauvres, nous aimerions mieux mourir de besoin que de voir cette chère enfant nous quitter pour ne plus revenir près de nous qui l'aimons tant.

--Mais ma bonne maman, s'empressa de dire Joséphine, je conçois que si c'était pour ne plus vous revoir qu'il fallût vous quitter, vous ne consentiriez pas à me laisser partir. Mais la place qu'on me propose ne m'éloignera que pour peu de temps de vous, et sans que je sois obligée de quitter la France, n'est-ce pas, messieurs?

--Sans doute, puisque c'est à Narbonne que vous irez.

--Et, sans être trop curieux, s'écria le vieillard malade, pourrait-on savoir chez qui ira en condition notre chère fille?

--Mais chez une vieille dame créole fort riche, une de mes parentes, qui ne veut avoir pour femme de confiance qu'une jeune Parisienne. Cependant, malgré toutes les qualités que possède Mlle Joséphine, ou plutôt à cause de toutes ces qualités, je crains une chose pour elle, en égard aux goûts de ma vieille parente.

--Et quelle chose craignez-vous donc, monsieur? reprit la mère.

--Qu'elle ne paraisse trop jolie aux yeux de notre riche créole.

--Si ce n'est que cela, dit la jeune fille avec naïveté, je ferai tant que madame votre parente ne s'en apercevra pas.

--Eh bien! ajouta la bonne mère, ce que monsieur vient de dire là me rassure; cela me prouve que madame votre parente veillera sur ma pauvre Joséphine. Mais d'ailleurs ce n'est pas là ce qui doit le plus nous inquiéter; toujours elle sera sage, parce que toujours elle pensera à nous: n'est-ce pas, mon enfant?

Ici Joséphine sauta en sanglotant au cou de sa bonne mère, et le vieillard malade se mit à pleurer dans son lit en même temps que sa fille et sa femme.

Cette scène d'attendrissement d'une pauvre famille logée au cinquième étage dans la rue Saint-Jacques, aurait ennuyé des spectateurs plus habitués que nos deux marins à ces sortes d'émotions; mais eux, encore peu aguerris contre de telles attaques de sensibilité, se sentirent remués jusque au fond du coeur, en voyant couler les larmes de Joséphine et de sa vieille mère.

--Eh bien! disait tout bas le capitaine Sautard à son ami, êtes-vous content maintenant? Celle-là ne vaut-elle pas mieux que toutes les citoyennes sur lesquelles nous avons mis le cap jusque ici? A mon avis, c'est ce qu'il nous faut, et pour mon compte, je ne vais pas chercher plus loin. Je mouille où le fond me paraît bon.

--Ma foi, lui répondit Laurenfuite, je crois que vous avez raison, et je vais tâcher de conclure le marché au plus doux prix possible et le plus tôt que je pourrai. Laissez-moi faire.

--Madame Renaud, ajouta-t-il en s'adressant aussitôt à la mère de Joséphine, votre demoiselle est ce qui convient à ma parente de Narbonne, et, muni des pouvoirs nécessaires pour conclure l'arrangement dont elle m'a chargé, je vous offre de déposer en vos mains une somme qui servira de garantie pour l'exécution de nos conditions. Quinze cents francs vous paraissent-ils une offre suffisante?

--Mais, messieurs, s'écria aussitôt le père en faisant un effort pour se placer sur son séant, il me semble qu'avant de rien conclure nous devons, comme parens de la chère enfant qui se sacrifie pour nous, prendre des renseignemens sur la condition qui se présente pour elle.

--C'est juste, mon brave homme, c'est juste, et ces renseignemens seront bientôt pris, car nous nous ferons un devoir de vous les fournir nous-mêmes. Nous allons d'abord commencer par vous dire qui nous sommes.

--Vous m'excuserez, messieurs, de la liberté que j'ai prise. Nous ne doutons pas que vous ne soyez de parfaites honnêtes gens, mais vous sentez bien que dans notre position nous devons....

--Rien de plus naturel, mon cher monsieur Renaud. Votre prudence, loin de nous blesser aucunement, redouble au contraire l'estime que nous avons pour vous et votre respectable famille; et pour en agir franchement, nous allons vous satisfaire en quelques mots.

Monsieur que vous voyez là est le capitaine du brick _l'Aimable-Zéphyr_, actuellement mouillé dans le port du Hâvre. Sans vouloir ici vanter mon ami, je puis dire que c'est un des plus honnêtes et des plus dignes capitaines que l'on puisse trouver dans toute la France et sur les mers que nous parcourons ensemble depuis dix ans. Quant à l'identité de la personne, voici ce qui vous la prouvera: veuillez seulement jeter un peu les yeux sur ces papiers. L'un est le brevet de capitaine au long cours du capitaine Sautard, l'autre est la feuille de route qu'on lui a donnée au Hâvre pour se rendre à Paris. Les titres et les qualités du capitaine de _l'Aimable-Zéphyr_ y sont mentionnés ainsi que le signalement de l'individu en question.

Quant à moi, je vous dirai, à moins que le capitaine Sautard ne veuille se charger de vous faire mon éloge, que je suis négociant marin, naviguant un peu pour mon plaisir et un peu pour augmenter la fortune dont je jouis.

Ma probité est connue, et je ne crains pas d'être démenti sur cet article, dans les quatre parties du monde. Voici au reste des lettres qui me sont adressées par des fabricans de Paris chez lesquels j'ai l'habitude de prendre des objets de pacotille pour former les cargaisons que je vais vendre au loin.

Vous pourrez faire prendre chez ces marchands-là mêmes toutes les informations qui vous paraîtront utiles sur mon compte. Je suis de Narbonne, et ces papiers-ci vous le prouveront. La riche parente au service de laquelle je destine vôtre fille est une femme fort répandue dans le pays où elle vit; une fois que vous aurez obtenu sur moi les renseignemens que vous paraissez désirer, j'espère qu'il me suffira de répondre d'elle pour que vous n'ayez plus aucune crainte à concevoir.... Mais jusque-là nous vous donnerons le temps de réfléchir, et si, comme je n'en doute pas, nous vous inspirons la confiance que nous méritons, les quinze cents francs vous seront comptés sur-le-champ, et quelques jours après votre aimable fille _s'embarquera_... dans la diligence qui devra la conduire à Narbonne.

Les deux amis, après cette petite exposition de leurs projets, s'en allèrent, laissant la famille Renaud réfléchir sur la bizarrerie et aussi sur les avantages de cette proposition foudroyante.

Les informations prises sur le subrécargue furent satisfaisantes. Les quinze cents francs d'arrhes qu'il proposait firent aussi leur effet. Le père et la mère Renaud paraissaient ne pas vouloir se séparer de leur fille bien-aimée; mais celle-ci, résolue à s'immoler pour ses parens, combattit avec tant de chaleur la répugnance qu'ils avaient à la voir s'éloigner d'eux, qu'elle finit par les décider à accepter le sacrifice qu'elle offrait à leur mauvaise fortune. Mais combien, après cet effort de vertu et de courage, pleura la pauvre fille, quand une fois elle se sentit dégagée de la contrainte qu'elle s'était imposée pour abuser son père et sa mère sur sa résignation apparente!

Lorsque le capitaine et le subrécargue revinrent pour recevoir la réponse, qu'ils avaient eu la délicatesse d'attendre deux jours, ils trouvèrent la jeune personne décidée et ses parens à peu près consentans, mais ils crurent s'apercevoir que Joséphine avait beaucoup pleuré. Ils jugèrent à l'émotion de la bonne mère et du vieux père qu'il n'y avait pas de temps à perdre et qu'il fallait profiter de la circonstance en brusquant le départ. Les quinze cents francs furent comptés. On fit semblant de prendre un passe-port pour Narbonne. Joséphine reçut, en adressant une fervente prière au ciel, la bénédiction de ses parens éplorés; et remplie de l'enthousiasme et de la résignation d'une martyre, elle quitta l'asile de sa pauvre famille, pour s'embarquer dans la diligence du Hâvre....

CHAPITRE VII.

La traversée.

Le trajet de Paris au port de mer fut assez triste, même pour les deux marins qui croyaient tenir sous leur main la proie qu'ils s'étaient promise en arrivant dans la capitale. Joséphine était silencieuse et recueillie. Elle paraissait prier quand ses deux compagnons de route ne songeaient qu'à l'égayer en lui adressant la parole ou en causant entre eux. Elle n'avait emporté avec elle qu'une petite malle d'effets et quelques volumes, parmi lesquels le capitaine avait remarqué un livre de prières. Bon! s'était dit notre marin observateur, la jeune personne est dévote, «nous lui soufflerons deux mots pour notre compte.» Le capitaine se trompait, comme on le verra par la suite.

Il fallut passer quelques jours au Hâvre, en attendant que _l'Aimable-Zéphyr_ se trouvât prêt à reprendre la mer. Pendant ce temps, les pacotilleurs s'ingénièrent à rendre le séjour de la ville aussi agréable que possible à leur future passagère. Ils lui proposèrent d'abord le spectacle, et elle refusa obstinément de prendre les distractions qu'on lui offrait. Renfermée dans le petit appartement qu'on lui avait retenu dans un hôtel fort modeste, elle ne s'occupait qu'à de petits ouvrages d'aiguille, ou à lire les livres qu'elle avait eu soin d'emporter avec elle pour charmer les ennuis du long voyage qu'elle se préparait à faire. Le jour du départ arriva enfin, et Joséphine, transportée à bord du navire qui allait l'enlever si loin de son pays, se vit bientôt exilée sur les flots au milieu d'une troupe de marins qu'elle voyait pour la première fois, et entre un gros capitaine et un fat de subrécargue qu'elle connaissait à peine.

Un petit espace environné d'une toile à voile lui avait été réservé à bord, entre la cabane du capitaine et celle de M. Laurenfuite. C'était là sa chambre, son boudoir. Une simple toile à voile pour toute barrière contre l'audace ou les desseins de deux hommes, arbitres suprêmes sur les mers du destin et de la vie des êtres rassemblés à bord de leur navire.... Quelle situation que celle de la naïve Joséphine! Une Lucrèce, armée de sa farouche vertu et de son poignard, en aurait frémi. Mais la jeune fille pensait à peine qu'il y eût quelque danger pour elle, si faible et pourtant si résignée, pour elle qui chaque soir et chaque matin adressait son humble prière au ciel, pendant que M. Laurenfuite grattait sa profane guitare, et que le capitaine Sautard jurait à faire tomber le ciel sur sa tête impie!

Les premiers jours de mer se passèrent sans que les trois commensaux de la chambre causassent beaucoup ensemble. A bord des navires, il faut que quelque événement un peu important rapproche les individus les uns des autres par le sentiment du danger commun, pour que la connaissance se fasse vite entre gens que le hasard a réunis dans l'espace de quelques pieds carrés. Mais aucun événement grave n'était arrivé à _l'Aimable-Zéphyr_ depuis son départ du Hâvre. Le vent d'est avait continué à souffler avec régularité et sans violence, jusque sur les côtes du Portugal. La mer n'avait pas cessé d'être belle et le ciel serein. A midi, le capitaine descendait pour faire son point avec une certaine solennité, afin d'essayer à intéresser la passagère au travail important à la suite duquel il pouvait dire avec un air d'importance: _Aujourd'hui nous sommes là. Depuis notre départ nous avons fait tant de lieues, et dans tant de jours, si la brise continue, nous serons à Sierra-Leone._ Mais la discrète Joséphine, pénétrant mal les intentions coquettes du capitaine, le laissait faire le savant sans lui offrir l'occasion désirée de déployer sa science ou de signaler sa galanterie.

Le séducteur Laurenfuite, croyant avancer ses affaires personnelles par des moyens plus victorieux que ceux dont pouvait disposer son émule en bonnes fortunes, avait déjà fait grincer sa guitare, comme on le pense bien. Les romances tendres et passionnées avaient même été assez bon train. Mais quelque bonne opinion qu'eût le traître sur l'infaillibilité de son art et sur l'effet irrésistible de son amabilité, il avait été forcé de convenir que jusque-là la petite passagère n'avait donné aucun signe de sensibilité qui l'autorisât à penser qu'elle dût le traiter plus favorablement que le capitaine. Un siége en règle sera peut-être nécessaire pour la réduire, dit-il un soir à son ami en faisant le quart avec lui, et je crains bien d'être obligé de faire jouer la mine et sauter la place.

--Comment! jouer la mine? s'était écrié vivement le capitaine; est-ce que par hasard vous voudriez employer la force?

--Non pas du tout, j'en suis incapable, et jamais, Dieu merci, je n'ai eu besoin de recourir à cette extrémité. Vous avez mal compris la métaphore; je voulais dire que, nous assiégeans, nous serons peut-être forcés de nous entendre pour triompher loyalement de la beauté.

--A la bonne heure, et je ne demande pas mieux que de m'y prendre loyalement; car, voyez-vous bien, malgré ma chose pour le sexe, je ne voudrais pas qu'il fût dit que j'aie employé près de cette jeunesse, que nous avons embarquée en pacotille, un procédé qui ne fût _pas loyal et marchand_.

--Je suis là-dessus entièrement de votre avis, mon cher capitaine, et j'oserais même dire qu'à cet égard je me ferai gloire de pousser le scrupule aussi loin que vous. D'ailleurs, il y a dans un opéra une ariette qui dit que pour triompher de la beauté, il faut faire la guerre avec franchise; et les chansons, comme vous le savez, ont toujours fait la règle de ma conduite. Un couplet, pour un chanteur de ma façon, c'est le meilleur précepte de morale que l'on puisse suivre. Mais ne serait-il pas déshonorant pour nous, et pour moi surtout qui ai quelque raison peut-être d'avoir certain amour-propre en fait de femmes, que le morceau de prince que nous avons été chercher à Paris pour réchauffer les pieds d'un gouverneur anglais, nous passât raide comme balle à deux doigts du nez?

--Déshonorant, non, ce n'est pas le mot; mais un peu _marronant_, oui.

--Est-ce à nous, marins et négocians, condamnés par état à tant de privations à la mer, de nous montrer abstinens comme des chartreux, quand nous tenons là, sous notre main, la plus jolie petite femme, qui ne demande pas mieux peut-être que d'être séduite?

--Oui, je sais bien que nous ne sommes pas des chartreux, et je crois même sentir le contraire, pour ma part du moins. Mais sans faire ici _la bégueule_, je vous dirai que j'ai, non pas des scrupules, Dieu m'en préserve! mais un certain éloignement pour tout ce qui nous ferait oublier ce que nous devons à une jeune fille faisant partie de notre chargement.

--A cette petite brune? nous lui devons, je le sais, des égards en premier lieu, et en second lieu de l'amour, et puis voilà tout. Oh! l'amour, l'amour! Dieu de Dieu!

--De quelque manière que vous envisagiez la chose, notre passagère, au bout du compte, doit être au moins regardée comme une marchandise en commission, qu'il est de notre devoir de rendre à bon port, _bien ficelée et bien conditionnée_, telle enfin que nous l'avons reçue et telle qu'elle est portée sur le _connaissement_.

--Eh bien! pensez-vous donc qu'en faisant la cour à notre pacotille de dix-huit ans, nous risquions de l'_avarier_ et de nuire à la livraison que nous nous sommes engagés à faire au gouverneur?

--Non; mais selon moi, le plus sûr est de ne pas toucher à la marchandise, quelle qu'elle soit, pendant la traversée.

--Et selon moi, le plus sûr est d'y toucher pour mieux en connaître la qualité. Au surplus, mon cher capitaine, vous me permettrez de vous faire remarquer que vos scrupules arrivent un peu tard et dans une occasion où je dirai même qu'ils doivent me paraître hors de saison. Ne vous souvient-il donc plus de ces douze pipes de Ténériffe dont vous fîtes si simplement, il n'y a encore que quelques mois, quinze bonnes pipes de Madère, et de ces barils de boeuf salé que nous sûmes si bien dédoubler pour remplir, disiez-vous, la moitié de ce précepte de l'Évangile, que vous arrangiez pour la circonstance en me répétant à chaque baril: _décroissez_ et _multipliez_?

--Pardieu, je sais peut-être aussi bien que vous ce que j'ai fait dans les temps, mais la circonstance n'est plus la même. Une jeune innocente n'est pas une pipe de Ténériffe, et encore moins un baril de boeuf salé. On dédouble le baril sans s'exposer à perdre la marchandise, au lieu qu'avec une passagère, on s'expose....

--Je vous entends; vous voulez vous sanctifier sur vos vieux jours?

--Me sanctifier!... que le diable m'emporte si jamais j'en ai eu l'idée!

--Eh bien! pourquoi vous refuser à tenter l'abordage quand vous vous trouvez par le travers de cette jolie corvette?

--Pourquoi? pourquoi?... Avec vous il semblerait qu'il n'y eût qu'à se baisser pour en prendre. Et, si cette jolie corvette refusait l'abordage?

--Bah! laissez-moi donc, avec un vieux manoeuvrier comme vous....

--C'est justement parce que je suis _un vieux manoeuvrier_ que je désespérerais de réussir à jeter mes grappins à bord.

--Vous vous trompez. La plupart des femmes préfèrent les hommes d'un certain âge aux jeunes et indiscrets étourneaux.

--Oui, je sais bien; les femmes disent qu'elles n'aiment que les hommes d'un certain âge, pour mieux détourner l'attention que l'on porterait aux jeunes gens qu'elles aiment en cachette. Mais quand on arrive au fait avec elles, elles repoussent les vieux pour se faire une réputation de vertu à bon marché. Il y a long-temps, monsieur Laurenfuite, que nous connaissons ces couleurs-là.

--Allons, je vois décidément que vous caponnez.

--Que je caponne, moi!

--Oui, que vous caponnez.

--Apprenez que jamais je n'ai caponné devant qui ou quoi que ce soit, pas même devant une femme, si bien élevée qu'elle pût être!

--Oh! sans doute, devant un boulet de canon ou sous le coup d'une hache d'abordage; mais devant la beauté, c'est un cas différent, les moyens n'y sont plus.

--C'est justement ce qui vous trompe; les moyens y sont encore comme si je n'avais que vingt ans, et c'est moi qui vous le dis.

--Oui, mais le difficile serait de le prouver.

--Et que faudrait-il donc faire pour vous le prouver, s'il vous plaît?