Chapter 2
LE GOUVERNEUR.--Mais pas trop, entre les deux.
LE CAPITAINE.--C'est encore comme moi, si ce n'est que je ne suis pas fâché de les avoir dans les dimensions de quatre pieds onze à cinq pieds deux ou trois pouces.
LE SUBRÉCARGUE.--Et vous les faut-il grasses ou maigres?
LE GOUVERNEUR.--Un peu plus fortes que fluettes.
LE CAPITAINE.--Comme qui dirait potelées, n'est-ce pas? Oui, parce qu'une fois dans ce climat-ci, elles maigrissent que de reste par l'effet de la transpiration. Le déchet de la marchandise est toujours bon à prévoir.
LE SUBRÉCARGUE.--Nous voilà donc fixés sur la qualité et l'espèce de notre commande, et je vous promets, monsieur le gouverneur, de donner tous mes soins à remplir la commission dont vous voulez bien me charger.
LE GOUVERNEUR.--Doucement, messieurs, je ne vous charge expressément de rien, et je ne me sens pas encore disposé à faire d'une plaisanterie une affaire de commerce en règle. Que dirait-on, bon Dieu, en Angleterre, si l'on venait à apprendre que le gouverneur d'une des possessions de sa majesté britannique a fait la traite des blanches? Il y aurait là de quoi me brouiller à tout jamais avec mon gouvernement et avec tous les philanthropes du monde!
LE CAPITAINE.--Et ma foi! au bout du compte, on dirait tout ce qu'on voudrait! Tiens! la belle affaire! Ne vaut-il pas mieux faire la traite des blanches de bonne volonté, que la traite des négresses par force! C'est pour votre bonheur que nous travaillerons, monsieur le gouverneur. C'est là ce à quoi il faut que vous pensiez d'abord. Les considérations viendront après.... Nous vous amènerons une jolie poulette du premier numéro à notre prochain voyage, et puis ma foi, quand vous la tiendrez, vogue la galère! Voilà comme je suis, moi!
LE GOUVERNEUR.--Si, comme je suis bien loin encore de supposer, vous m'ameniez une femme, je la prendrais peut-être pour une semaine ou deux, je ne m'en défends pas. Mais dans le cas où vous feriez cette folie, tenez-vous bien pour avertis, messieurs, que je ne me suis mêlé de rien, et que je laisserai tout sur votre compte.
LE SUBRÉCARGUE.--Excepté cependant les frais d'expédition de la marchandise, monseigneur?
LE GOUVERNEUR.--Les frais de la marchandise?... Oui, je ne me refuse pas de les faire, si, comme vous me le dites, la marchandise me convient. J'ai tant prodigué d'or pour des femmes qui valaient si peu, qu'en vérité je croirais bien pouvoir débourser quelques guinées pour une jolie Européenne.
LE CAPITAINE.--C'est cela, morbleu. Voilà une affaire conclue. J'aime cette rondeur dans les relations commerciales.
LE SUBRÉCARGUE.--Et dès demain je vous présenterai, monseigneur, un petit projet de connaissement pour régler nos conditions.
LE CAPITAINE.--Fort bien; voilà qui est entendu. Il n'y faut plus penser. Voyons, monsieur Laurenfuite, pour changer la conversation, chantez-nous donc une de ces jolies romances que vous nous répétez d'un bout de la traversée à l'autre.... Vous allez l'entendre, monseigneur; ce gaillard-là chante, quand il veut s'en donner la peine, comme une dorade. C'est à mourir de rire lorsqu'il se lance à pleine voix dans la zone tropicale du sentiment. A bord, moi qui vous parle, je ne puis pas souffrir qu'il roucoule; mais à terre, rien ne m'amuse autant que de l'entendre s'escrimer sur la musique, en roulant ses yeux comme une carpe frite.
LE SUBRÉCARGUE.--Mais savez-vous bien, capitaine Sautard, que ce que vous dites là ne serait guère propre à donner à son excellence l'envie de m'entendre chanter! Je veux bien croire que je suis loin d'être un Orphée, mais sans prétendre à égaler les virtuoses, je puis fort bien avoir mon mérite comme amateur.
LE GOUVERNEUR.--Je n'en doute pas un seul instant, monsieur le subrécargue, et pour nous prouver que le vrai talent peut s'allier à la modestie, ayez la complaisance de nous chanter une romance; c'est un plaisir nouveau que vous me procurerez.
LE SUBRÉCARGUE.--Puisque votre excellence le désire, et que le capitaine Sautard m'en a prié, je vais vous faire entendre, messieurs, une petite chanson que l'on m'a long-temps attribuée et qui n'est cependant pas de moi, car tout le monde a trouvé qu'elle était remplie d'esprit.
LE CAPITAINE.--Raison de plus pour qu'elle soit de vous! Ah ça, savez-vous bien, monsieur Laurenfuite, que ce soir vous êtes devant M. le gouverneur d'une diable de modestie farouche que je ne vous ai jamais connue à la mer!
LE SUBRÉCARGUE.--Laissez-moi donc, mon ami. C'est la beauté introuvable et trouvée que je vais vous chanter. Il s'agit d'une aimable Française qui fut fidèle jusqu'à la mort à un amant assez indifférent pour elle. La chanson, comme vous le voyez, monsieur le gouverneur, est de circonstance.
J'ai parcouru bien des pays Pour trouver des femmes constantes; De l'Inde j'ai vu les houris, Et du nord les beautés piquantes. Toutes m'inspiraient de l'ardeur, Mais aucune une flamme pure; Et j'en voulais à la nature Que j'accusais de mon erreur.
Enfin à Paris j'arrivai, Fatigué de mes courses vaines, Et sans la chercher je trouvai Celle qui sut finir mes peines. Je la courtisai sans penchant, Et je l'obtins sans résistance, Car c'est toujours ainsi qu'en France Se gouverne le sentiment.
Elle était vive et je fus froid, Je dus compter fort peu sur elle. Cependant, presque malgré moi, Ma conquête me fut fidèle. Comment, souvent je me disais En admirant tant de constance, Ai-je trouvé tout juste en France Ce qu'on n'y vient chercher jamais!
Ma belle jusqu'au dernier jour Voulut m'aimer, je la crus folle, Et me joua le mauvais tour D'être fidèle à sa parole.
Je le demande, n'est-ce pas Jouer de malheur, n'en déplaise, De tomber sur une Française Qui vous aime jusqu'au trépas!
Les convives trouvèrent charmante la mauvaise chanson du subrécargue, et s'extasièrent sur le talent du chanteur. Celui-ci s'excusa le plus modestement qu'il put de n'avoir pas retrouvé après boire tous les moyens qu'il avait ordinairement en se levant, quand il lui prenait fantaisie de se dérouiller la voix. Le traître! Il aurait voulu qu'on lui demandât _bis_, et il aurait impitoyablement recommencé sa romance sans l'intervention du capitaine Sautard, qui, en entendant gronder le tonnerre et tomber la pluie, s'écria fort à propos qu'il était prudent de retourner à bord pour veiller à la sûreté du navire pendant la nuit. Le gouverneur, tout en approuvant l'exactitude et la vigilance du capitaine, invita ses deux hôtes à ne pas le quitter sans sabler encore un verre de Madère à sa santé. On en but deux, on en but peut-être même quatre, et les deux Français se séparèrent de leur Amphytrion britannique, enchantés du bon accueil qu'ils avaient reçu de lui et du marché qu'ils lui avaient en quelque sorte fait accepter.
CHAPITRE II.
La charte-partie en règle.
Le lendemain d'un grand dîner, on n'est quelquefois pas plus raisonnable qu'on ne l'était à la fin du repas; mais le lendemain, on considère du moins les choses avec plus de calme et de sang-froid qu'on ne les voyait la veille à travers les fumées d'un vin capiteux. C'est là, hélas! le triste et seul avantage que les hommes à jeun peuvent se flatter, pour la plupart, d'avoir sur les hommes qui ont beaucoup bu!
Quand M. le subrécargue Laurenfuite vint revoir le gouverneur de Sierra-Leone pour lui parler du projet qu'ils avaient à peu près arrêté la veille, il trouva l'autorité coloniale dans des dispositions d'esprit assez différentes de celles dans lesquelles il l'avait laissée quelques heures auparavant. L'autorité avait dormi quelque peu la nuit, et toute l'ardeur qu'elle avait montrée pendant le repas pour les belles et vives Françaises s'était singulièrement refroidie avec le sommeil qu'elle avait goûté. Cependant le subrécargue insista éloquemment pour mettre à exécution le dessein qu'il avait mûri, disait-il, dans l'intérêt du gouverneur. Tous les gens qui s'imaginent être éloquens et persuasifs finissent toujours, non pas par persuader, mais par importuner tant, qu'ils réussissent à obtenir à force d'audace et de bavardage tout ce que pourraient obtenir les hommes les plus entraînans du monde. C'est là ce qui m'explique, jusqu'à certain point, les succès des fats auprès des femmes, et ceux des intrigans auprès des puissances du jour. Je vais même, pour ne pas être obligé de mépriser trop le beau sexe, jusqu'à penser que ce n'est qu'à force d'importunité que les sots réussissent aussi souvent auprès de lui; car si l'on supposait autre chose, quelle opinion pourrait-on avoir des belles qui se laissent subjuguer par les plus insupportables de tous les hommes! Je tiens beaucoup à estimer les femmes qui ont des faiblesses, et j'en reviens à M. Laurenfuite.
--Comment voulez-vous, lui dit le gouverneur, que je passe sérieusement avec vous un marché qui me couvrirait tout au moins de ridicule s'il venait à être connu?
--Notre marché sera tenu caché, monsieur le gouverneur, je vous en donne ma parole d'honneur, et je n'exige de vous qu'une simple signature.
--Mais c'est là justement ce que je ne veux pas vous donner! Ce serait sanctionner, en compromettant mon nom, la plus insigne folie dont on ait jamais entendu parler.
--Mais au moins donnez-nous votre approbation?
--Faites ce que vous voudrez, je n'ai pas le droit de vous empêcher d'agir comme vous paraissez décidé à le faire. Mais notez bien que je ne veux me mêler de rien.
--Vous consentirez bien cependant à payer les frais, si je vous amène ici une femme aimable, jolie et de la première qualité?
--Pour les frais, nous n'en sommes pas encore là, Dieu merci!
--Mais quand nous en serons à acquitter les comptes, ferez-vous les choses de bonne grâce, et puis-je compter sur votre parole?
--Nous verrons, vous dis-je, si jamais vous êtes assez insensé pour exécuter votre dessein.
--A la bonne heure, voilà ce qui s'appelle parler, car avec un homme comme vous la parole vaut l'enjeu. Je vais vous lire, si votre excellence veut bien me le permettre, le projet de connaissement ou de charte-partie que j'ai rédigé hier au soir même, en rentrant à bord.
--Peste, monsieur le subrécargue, nous n'avons pas perdu de temps, à ce qu'il paraît!
--Perdre du temps! Oh! pour peu qu'il s'agisse de femmes, je n'en perds jamais. Ah! les femmes, les femmes! Dieu! que c'est bon une femme!
--Oui, quand c'est bon.
--Vous verrez celle que je vous ramènerai.... Je veux qu'avant six mois vous m'en disiez des nouvelles.... Voici le petit croquis de charte-partie que, comme j'ai eu déjà l'honneur de vous le dire, j'ai tracé hier soir:
«Nous Jean Sautard et Thémistocle Laurenfuite, l'un capitaine et maître, après Dieu, du navire l'_Aimable-Zéphyr_, et l'autre subrécargue du dit brick français, actuellement mouillé en rivière de Sierra-Leone, nous engageons à ramener à son excellente monseigneur (le nom en blanc), gouverneur de la colonie anglaise du dit Sierra-Leone, une jeune personne française, du sexe, blonde, jolie, de taille moyenne, ni trop grasse ni trop maigre...»
--Ah! ah! ah! ces Français sont d'une gaîté!... Je reconnais bien là l'esprit de votre nation.
--Vous riez, monsieur le gouverneur. Ah! c'est que je sais rédiger une charte-partie au moins.... Où donc en étais-je? Ah! m'y voici: _ni trop grasse ni trop maigre_.... Vous entendez bien; comme qui dirait entrelardée.... «Bien élevée s'il se peut, et surtout honnête autant que les dits sieurs Jean Sautard et Thémistocle Laurenfuite pourront s'en assurer.
«Moyennant quoi, le dit sieur gouverneur de Sierra-Leone s'engage...»
--Ah! doucement. Ici je vous arrête. Réfléchissez bien que je ne veux m'engager à rien.
--Diable! c'est fichant.... Mais c'est égal, je vais substituer une autre phrase à ce mot _s'engage_.
«Moyennant quoi, le dit sieur gouverneur «consentira à...»
--_Consentira!_ Non pas, s'il vous plaît... je ne consens pas plus que je ne m'engage.
--Comment donc faut-il rédiger cela?... Ah! attendez, j'ai trouvé le moyen de tout arranger.
_«Moyennant quoi le dit sieur gouverneur accordera, si bon lui semble, aux dits sieurs capitaine et subrécargue le remboursement des frais faits pour lui avoir procuré....»_
_Procuré_, non, attendez, le terme pourrait offrir une méchante interprétation pour nous. Mais, au surplus, comme cet acte ne sera vu que par nous trois, il importe peu qu'un mot puisse présenter une maligne équivoque, pourvu qu'il n'y ait pas d'ambiguité dans les expressions, et que la bonne foi la plus parfaite préside à la rédaction de notre contrat. Je reprends en conservant le mot _procuré_.
_«Pour lui avoir procuré la jeune personne dont il est cas, la susdite jeune personne devant servir chez M. le gouverneur à tenir sa maison, sous le titre et avec les prérogatives de gouvernante, etc., etc._
«Fait double à Sierra-Leone entre les parties...» (Ici le protocole et la formule ordinaires dans ces sortes d'actes.)
«En foi de quoi nous avons signé le présent, ce jourd'hui, vingt octobre, l'an de grâce mil huit cent....»
--Excepté, vous le savez bien, que je ne signe pas.
--Vous ferez bien néanmoins une petite croix, rien que pour m'obliger, n'est-ce pas, monsieur le gouverneur?
--Allons, va pour une croix, puisque vous paraissez y tenir si invariablement.... Voilà ma signature, comme si en ma qualité de gentilhomme je ne savais pas écrire.
Le subrécargue Laurenfuite se sentit ravi du succès de sa démarche et de l'habileté qu'il s'imaginait avoir déployée dans cette négociation. Un diplomate venant de faire signer un traité ruineux aux puissances de l'Europe ne se serait pas montré plus infatué de son habileté. Aussi, dès que le capitaine Sautard le vit revenir à bord en se dandinant avec grâce et en roucoulant la queue d'une tendre romance, il s'écria du plus loin qu'il put apercevoir notre homme: Le gouverneur vient d'être mis dedans. C'est une femme que nous aurons à lui transporter au prochain voyage!--Vous avez deviné tout juste, lui répondit le négociateur; c'est une femme que nous chargerons en France au plus haut du frêt, et Dieu sait quel sera notre frêt et notre commission!
--Moi je prendrai, en attendant, ma commission en nature, dit le capitaine.
--Et moi, ajouta le subrécargue, en nature et en argent.
--C'est cela; un gouverneur qui veut se donner des airs de faire le sultan doit payer en sultan; je ne connais que cela.
--Vous avez raison, il sera écorché vif d'importance.
_L'Aimable-Zéphyr_ ayant terminé ses affaires à Sierra-Leone, appareilla pour revenir en Europe. Le gouverneur lui souhaita bon voyage, et M. Laurenfuite, en montrant à son excellence le connaissement en bonne forme sur lequel elle avait bien voulu apposer sa croix, lui cria: A revoir, monseigneur! Bientôt, s'il plaît à Dieu, nous vous apporterons de la marchandise superfine et de la mieux soignée.
CHAPITRE III.
Ils cherchent une femme.
Nos deux aventuriers, quelques semaines après avoir quitté la colonie anglaise, arrivèrent au Hâvre-de-Grâce, au Hâvre, ville-comptoir, autre espèce de colonie dans le sein de la métropole, ville si sale pendant le jour, si infecte pendant la nuit, où les petits enfans braillent sans cesse, où le peu d'amour qu'on y fait s'y traite comme une affaire de commerce ou une spéculation mercantile; au Hâvre enfin où l'on achète au poids de l'or le privilége de ne pas s'ennuyer plus que tout le monde.
Nos compagnons songèrent, une fois amarrés dans les tranquilles bassins de ce port, à se composer une petite cargaison et à trouver une femme.
La cargaison se trouva assez facilement faite avec les écus que les deux pèlerins avaient su enlever aux habitans de Sierra-Leone.
Pour se procurer une beauté _loyale et marchande_, ainsi qu'ils avaient la prétention d'en acheter une, ils s'adressèrent d'abord aux modistes du pays.
Mais, par malheur pour eux, les modistes de la place se trouvèrent toutes à peu près vertueuses, et le moyen de décider une vertu à entreprendre le voyage de la côte d'Afrique pour avoir l'honneur de charmer les ennuis d'un gouverneur anglais.
Après avoir épuisé bien vainement toute son éloquence auprès des modistes inflexibles, M. Laurenfuite s'adressa aux actrices de la troupe. L'art dramatique et lyrique passe assez généralement, soit à tort ou à raison, pour avoir des goûts aventureux et pour aimer à changer de place. Les paquebots américains partaient quelquefois alors chargés d'artistes et bondés de musiciens. Le Nouveau-Monde faisait une consommation effrayante de jeunes premières et de fortes amoureuses. Ce n'est que depuis peu que l'Amérique a commencé à devenir plus sobre sur l'article du théâtre français. La Colombie, le Brésil et l'Amérique du nord trouvent qu'ils en ont assez eu.
Notre aimable subrécargue s'imagina donc qu'il pourrait, sans beaucoup d'efforts, rencontrer dans la troupe qui desservait le théâtre du Hâvre la perle qu'il cherchait et qu'il prétendait rencontrer plus heureusement que ne le fit le coq de la fable.
Il s'adressa à la jeune première, rien que ça!
La déité dramatique lui demanda, dès qu'il eût énoncé ses motifs et fait ses propositions:
--Y a-t-il un théâtre en votre Sierra-Leone?
--Non, mademoiselle, lui répondit-il; mais vos attraits pourront briller là de tout leur éclat, aux feux d'un soleil de vingt-cinq à trente degrés à l'ombre.
--Et que voulez-vous donc que je fasse au soleil ou à l'ombre? répartit la jeune première.
--Mille choses que je ne puis vous expliquer, mais que vous ne serez pas embarrassée de deviner une fois que vous connaîtrez le pays.
--Grand merci, monsieur, de votre offre! Je connais trop bien mon affaire pour donner dans de telles déceptions; nous autres femmes de théâtre, nous ne valons quelque chose aux yeux des hommes que par les effets d'optique et les illusions que nous obtenons ou que nous faisons naître sur la scène. Otez-nous les planches sur lesquelles nous sautons chaque soir, les quinquets à la clarté desquels nous brillons dans nos rôles, passez l'éponge sur nos joues fardées, substituez le négligé du matin à nos paillettes de la nuit, et nous ne serons bonnes tout au plus qu'à vous amuser un peu moins que toutes les autres créatures que vous jetez au linge sale quand le jour de la blanchisseuse arrive.... Pas de théâtre dans le pays dont vous me parlez, pas d'illusions par conséquent, et partant pas d'actrices. Cherchez ailleurs une voyageuse, car je ne me sens nullement disposée à rompre mon engagement avec le directeur pour devenir _la bobonne_ d'un gros Anglais qui n'a que faire de mon emploi et de mon talent. La grisette vous ira mieux.
--Mais cependant vous avez vu dans _les trois Sultanes_ et dans _Gulnare_ une jeune beauté qui n'était pas sur un théâtre, subjuguer, par ses charmes de tous les jours, la fierté d'un maître jaloux, et jusque-là insensible....
--C'est donc un sultan que votre gouverneur anglais?
--Pas tout-à-fait, mais à peu près, sous le rapport des piastres du moins.
--Raison de plus alors pour refuser tout net; car si c'est un sultan, je ne veux pas être son esclave. Vous m'avez bien tout l'air encore d'_un chercheur d'occasions manquées_.
--Vous me permettrez de vous dire, mademoiselle, que c'est vous plutôt qui manquez une fort belle occasion.
--Oui, en effet, j'irais rompre un engagement avantageux pour vous suivre, et quitter un amant comme on n'en trouve pas, pour un sultan de Sierra-Leone!
--Ah! dès lors que vous avez réussi à avoir un amant....
--Comment! réussi à avoir un amant! Mais j'espère bien en avoir tant que je veux! Un amant!... il semblerait que l'on fût en peine de s'en procurer.... Apprenez, monsieur, que c'est tout le public qui m'adore.
--A Dieu ne plaise que je vous contredise! Gardez votre public puisque vous l'avez, et veuillez bien me croire avec plaisir votre très-humble et très-obéissant serviteur.
Le subrécargue, à la suite de cette inutile entrevue, s'avisa d'après le conseil même de la jeune première, de chercher dans l'estimable et sentimentale classe des grisettes du pays.
Un libraire lui apprit que toutes ces demoiselles, en cultivant le talent de l'aiguille avec beaucoup d'ardeur, ne laissaient pas que de trouver encore quelques heureux loisirs pour se meubler la mémoire et le coeur de tous les romans nouveaux qu'il leur louait à quatre sous le volume.
De jeunes personnes qui lisent des romans nouveaux, se dit M. Laurenfuite, doivent à coup sûr faire complètement mon affaire. C'est du côté de la sensibilité qu'il faut que j'attaque la belle couturière qui pourra me convenir pour être transportée en pacotille à bord de _l'Aimable-Zéphyr_. Attaquons rondement.
Un bal de repasseuses, de lingères et de ravaudeuses, devait avoir lieu le dimanche suivant dans une des maisons de danse de la ville.
Le subrécargue et le capitaine s'y rendirent pour chercher chacun de son côté la beauté qui pourrait le mieux réunir les conditions du _connaissement_.
Au son discordant d'un violon, d'une clarinette et d'une grosse caisse qui juraient ensemble et à contre-mesure pour faire sauter ces dames et leurs cavaliers, nos deux connaisseurs remarquèrent que la plupart des danseuses avaient les pieds gros et longs, la taille épaisse et la physionomie lourde et froide. Après avoir humé les émanations un peu suffocantes du bal, ils allèrent faire leur ronde autour des bancs sur lesquels les Terpsychores en petits bonnets étaient venues s'asseoir pour transpirer un peu à l'aise. Ces demoiselles buvaient du cidre coupé pour se rafraîchir. La nature de la boisson parut d'assez mauvais augure au capitaine Sautard. Comment, se disait-il, pourrons-nous décider une jeune personne habituée à boire du cidre et à manger des tourteaux à venir faire la princesse dans les colonies?
M. Laurenfuite, malgré la mauvaise opinion qu'il avait lui-même conçue sur l'issue future de ses recherches, voulut au moins faire l'acquit de sa conscience en épuisant tous ses efforts pour déterminer la plus belle de toutes ces grisettes à contracter un enrôlement sérieux pour la côte d'Afrique. Afin de donner une idée avantageuse de sa libéralité et de sa galanterie, il proposa d'abord une glace à la vanille à la jolie couturière; mais par malheur on lui annonça qu'on ne trouverait pas une seule glace dans toute la ville. Il se rabattit sur un orgeat, et au bout de plus d'une heure, un garçon de café lui procura ce qu'il demandait pour sa danseuse.
Une fois le verre d'orgeat joliment accepté et délicatement bu, on parla d'affaires.
--Mademoiselle, dit le galant cavalier à sa dame, avec les attraits que vous possédez en quantité plus que suffisante, il est étonnant que vous vous décidiez à habiter un trou comme le Hâvre.
--Mais le Hâvre n'est point un trou, monsieur; c'est une ville.
--Oui sans doute c'est une ville, et la géographie nous l'apprend assez; mais pour une jeune personne comme vous, une colonie vaudrait beaucoup mieux.
--Une _écolonie_, et pourquoi? C'est les _écapitaines_ et les marins qui vont aux _écolonies_, et les _fillettes_ restent sur le plancher des vaches.
--Oh! le plancher des vaches! s'écria le capitaine Sautard en se mordant les lèvres et en faisant une pirouette pour laisser à son subrécargue tout le fardeau de l'entretien qu'il avait commencé; elle est bonne là _avec son plancher des vaches_.
Le premier interlocuteur reprit, un peu embarrassé de prolonger la conversation sur un ton convenable.
--Il est certain que d'abord ce mot de colonies effraie un peu les jeunes filles... accoutumées à la vie si paisible du toit paternel....
--C'est maternel que vous voulez dire, sans doute, car il y aura deux ans, vienne la Saint-Martin, que j'ai perdu défunt mon père.
--Diable!... c'est un malheur que la perte de l'auteur de nos jours... mais ce n'est pas toutefois un mal irréparable....