Scènes de mer, Tome I

Chapter 1

Chapter 13,949 wordsPublic domain

Produced by Carlo Traverso, Chuck Greif and the Online Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was produced from images generously made available by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)

Scènes de mer.

Par Edouard Corbière.

PARIS.

HIPPOLYTE SOUVERAIN, ÉDITEUR,

RUE DES BEAUX-ARTS, 3 BIS.

1835.

OUVRAGES

DE

EDOUARD CORBIÈRE.

Le négrier La mer et les marins Les pilotes de l'iroise Les contes de bord Le prisonnier de guerre Les aspirans de marine Deux lions pour une femme

I. DEUX LIONS POUR UNE FEMME.

CHAPITRE PREMIER.

Les Deux Jocondes Marins.

Le désir de réaliser quelques bons projets de spéculation avait réuni à bord du même brick deux individus d'humeur et d'espèces différentes.

L'un était le capitaine Sautard;

L'autre, le subrécargue Laurenfuite.

Le capitaine Sautard était un de ces hommes qui, ayant usé de tout un peu et n'ayant abusé de rien, allait au positif par tous les chemins possibles, hors ceux des douces illusions. Quand une bonne occasion se rencontrait sur sa route, il cherchait à la saisir, en vrai corsaire, comme il aurait fait d'une prise richement chargée. Mais quand la fortune qu'il aurait été bien aise de tâter semblait vouloir le faire courir long-temps après elle, il laissait là la fortune, sans se décider à faire cent pas pour la ramener à lui.

Figurez-vous un gros petit être un peu plus que blond, un peu moins que rouge, d'une physionomie commune et riante, âgé à peu près d'une quarantaine d'années, et vous aurez approximativement une idée de l'exté-rieur d'homme dans lequel se reflétait le caractère du capitaine Sautard.

Quant à M. Laurenfuite, le subrécargue, c'était une tout autre affaire.

M. Laurenfuite savait chanter faux avec une prétention ridicule que l'on ne pouvait comparer qu'à l'inexorable sottise avec laquelle il faisait grincer sous ses doigts une guitare ordinairement montée en _la_ majeur. Tous les instans qu'il ne donnait pas à sa toilette, il les consacrait à la musique, et sa passion philharmonique avait cela de malheureux, qu'il lui suffisait de prendre son instrument ou de roucouler une tendre romance pour mettre tout un équipage de la plus mauvaise humeur possible. Les matelots même allaient jusqu'à attribuer aux accens de ce malheureux Amphion un pouvoir fatal, que n'avaient certes pas les accords de sa lyre, quelque redoutables qu'ils fussent, sous sa main recouverte de trois ou quatre gros diamans. Quand le vent venait à changer et à contrarier le capitaine, et quand l'azur du ciel commençait à se couvrir de sombres nuages annonçant la tempête, les oracles du gaillard d'avant du brick _l'Aimable-Zéphyr_ se disaient entre eux:

--C'est encore le subrécargue qui aura voulu dérouiller sa guimbarde que le diable confonde! Voilà déjà du vent à deux ris! Que Lucifer l'enlève!

--Oui, ajoutait le maître de quart; ça vous a une voix à crier _à la garde_! et ça veut encore faire le troubadour en nous chantant: _A peine au sortir de l'enfance_, sur l'air de: _Tu n'auras pas ma rose!_

--Ah ça! répliquait un troisième interlocuteur, je voudrais bien savoir si le cap'taine, qui est maître après Dieu à son bord, n'aurait pas le droit d'empêcher M. Laurenfuite de miauler comme il le fait avec accompagnement de guitare? Les ordonnances de la subordination à bord des navires ne sont-elles pas faites tout aussi bien pour le subrécargue que pour nous et les passagers? Or, qui manque aux ordonnances doit être puni; ainsi on peut par conséquent empêcher le chant et les accompagnemens à bord de nous, par ordre du cap'taine.

--Je t'en fiche, avec tes ordonnances! Crois-tu que les ordonnances aient jamais parlé du cas des cordes de guitare et du manquement au service du tremblement de voix? Et puis, quand bien même, par supposition, la loi ne voudrait pas cela, est-ce que jamais notre capitaine voudrait faire de la peine à cet homme qui peut-être a été comédien, et qui miaule encore, c'est possible, par routine de son ancien métier? On dit bien _si j'étais capitaine, je ferais ci, je ferais ça;_ mais entre eux les gros ne se mangent pas, c'est la règle. Le capitaine boit et fume, mange et dort, et il laisse l'autre se débarbouiller avec de l'eau de Cologne, et se gargariser le gosier avec des chansons tant qu'il peut: _c'est des égards qu'ils ont l'un pour l'autre, quoi! et voilà tout_.

--C'est vrai ce que tu dis là; mais il n'en est pas moins fichant que, quand il chante, le mauvais temps vienne nous tomber sur le casaquin, comme pauvreté sur misère.

M. Laurenfuite, comme vous vous l'imaginez bien, était à cent lieues de supposer qu'il pût inspirer, avec son talent d'artiste, une aussi fâcheuse opinion sur son mérite musical. Sa guitare lui avait valu déjà trop de conquêtes et de coups de bâton, pour qu'il ne la regardât pas au contraire comme un talisman vainqueur et un moyen assuré de plaire à tout le monde, excepté aux amans et aux maris.

Il racontait gaîment qu'à Cadix il avait mis tous les époux de la ville en campagne, pour trois ou quatre sérénades qu'il s'était exposé à donner aux plus jolies Andalouses. La femme d'un prince italien lui avait jeté par la fenêtre, pour prix d'un de ses couplets, une grosse bague en faux, qu'il portait encore au doigt, comme le trophée d'une de ses plus notables victoires. Partout enfin où son état de commis-voyageur sur mer l'avait appelé, il s'était vu obligé de séduire, dans les momens de loisirs que lui laissaient ses affaires, les femmes les plus aimables et les plus passionnées des places maritimes du globe. A la côte d'Afrique même il avait poussé si loin l'art fatal qu'il avait de désunir les ménages, qu'un roi nègre avait fini par le chasser de ses états, en le contraignant à embarquer avec lui l'épouse infidèle qu'il était parvenu à subjuguer au bout de deux ou trois romances de sa composition.

Le moyen, je vous le demande, après des succès aussi signalés, de contester la puissance de la guitare de M. Laurenfuite, qui d'ailleurs ne paraissait sur le pont du navire, même à la mer, qu'avec une cravate toute rouge, en sautoir, et épinglée de deux grosses épingles attachées entre elles par une chaînette en or? Or, je vous le demande encore, comment est-il possible de chercher à persuader à un homme qui porte une cravate rouge-cachemire, qu'il n'est pas le plus adorable de tous les mortels qui veulent bien se donner la peine de déshonorer toutes les femmes?

Ah! j'oubliais encore de dire que M. Laurenfuite, à tous les dons personnels que j'ai déjà cités, joignait l'avantage d'avoir une paire de gros favoris noirs luisans dont il prenait le soin le plus scrupuleux. C'était un de ses moyens de conquête les plus assurés, et il n'y aurait pas renoncé, j'en suis moralement sûr, pour toute une cargaison de sucre Havane.

Les deux compagnons de pacotille du brick _l'Aimable-Zéphyr_ vivaient au mieux ensemble, et il ne pouvait guère en être autrement avec des caractères aussi opposés que les leurs. Il n'y a que les gens qui ont les mêmes goûts, les mêmes appétits et les mêmes idées, qui ne se conviennent pas. Si tout le monde aimait la même femme et voulait boire du même vin, je vous prie de me dire ce que deviendrait tout le monde?

Lorsque couchés tous les deux dans leurs cabanes, le capitaine Sautard et son subrécargue causaient de choses et d'autres, à la clarté de la lampe qui, en se balançant au roulis, éclairait _la grand'chambre_ du petit brick, M. Laurenfuite se lançait presque toujours dans les régions les plus élevées du sentiment et de la métaphysique. C'était un homme qui parlait de tout avec un aplomb d'ignorance admirable, sans avoir jamais rien appris, qu'à faire un compte-courant. Pour le capitaine Sautard, qui savait les quelques petites choses nécessaires à son métier, il causait peu, mais il écoutait beaucoup en dormant; et lorsque son interlocuteur inépuisable terminait l'entretien du soir en étendant les bras de toute la largeur de sa couche et en s'écriant: _Oh! une femme! une femme! un ange! un ange!_ le capitaine lui répondait, en lui tournant le dos: Oui, c'est fameux une femme, quand on en tient une; mais c'est fichant quand il faut s'en passer: bonsoir!

Le romantique c'était M. Laurenfuite.

Le classique c'était le capitaine Sautard.

Ces deux représentans des doctrines littéraires qui divisent aujourd'hui la France de la Porte-Saint-Martin et du café de Paris, se rendaient assez bêtement à Sierra-Leone; ou plutôt, commercialement parlant, ils allaient assez bêtement échanger là leurs marchandises contre des écus.

Chemin faisant et avant d'arriver à leur destination, les deux associés touchèrent à Ténériffe pour y prendre douze pipes de Madère du cru, et aux îles du Cap-Vert pour acheter six belles mules d'Espagne. Ils tenaient surtout à n'avoir dans leur cargaison que du bon et du fin, et à faire leur petit commerce avec le plus d'honneur et de probité possible. Ce n'est pas pour rien, je vous l'assure bien, que l'antiquité, qui avait aussi ses idées, a donné quatre ailes et un caducée à Mercure, dieu du commerce et d'autre chose.

De leur douze pipes de Ténériffe, ils commencèrent d'abord par faire quinze pipes d'excellent Madère sec; l'eau douce ne leur manquant pas plus, fort heureusement, que la bonne volonté. La spéculation a aussi ses miracles.

Mais de leurs six mules du Cap-Vert ils ne purent faire, comme ils l'auraient bien voulu, huit belles mules d'Espagne. C'est là une marchandise qui ne rapporte dans les mains du vendeur que les bénéfices monnayés qu'elle peut procurer. Avis aux faiseurs de cargaison et de pacotille!

En arrivant à Sierra-Leone, comptoir anglais depuis long-temps assez négligé, le capitaine et le subrécargue de _l'Aimable-Zéphyr_ ne trouvèrent dans le pays, d'homme un peu respectable, qu'un gouverneur qui s'ennuyait fort dans sa grandeur, et qui se chargea par désoeuvrement d'être le consignataire du navire.

Dans les colonies, il est assez facile, comme on sait, de faire marcher de front les affaires et le pouvoir: d'ailleurs, en se consignant à la première autorité du lieu, les deux Français s'assuraient l'avantage de ne payer que de très-faibles droits d'entrée. C'était là encore une chance à prendre en considération. Honneur et profit vont si bien ensemble, quand ils peuvent toutefois aller de compagnie!

Ce gouverneur anglais avait une singulière maladie: il était las de sa puissance et de son bonheur. Pour se distraire de la fatigue de lui-même, dans ce climat dont l'ardeur redouble, pour les oisifs, le fardeau de la vie, il avait d'abord passé en revue chaque jour ses vingt-cinq à trente hommes de garnison. Puis, après s'être composé un harem de toutes les belles négresses qui avaient brigué l'honneur de lui offrir tout ce qu'elles avaient de mieux, il avait fini par prendre en aversion toute sa troupe, toute son autorité et toutes ses noires odalisques même. Et, en effet, que peut donner une belle négresse quand elle a fait le sacrifice de ses charmes à son maître? Rien. Il n'y a que les femmes civilisées qui aient chaque jour quelque chose de piquant à ajouter aux faveurs qu'elles ont accordées la veille.

Ce fut à la suite d'un grand dîner, que l'espèce de vice-roi britannique de Sierra-Leone confia les chagrins de son bonheur à ses deux brocanteurs français. La conversation qui s'établit entre ces trois personnages, dans cette occasion, vaut peut-être la peine d'être rapportée ici mot pour mot. Elle prit au dessert un tour tout-à-fait philosophique.

Le gouverneur, après un très-gros soupir qu'il exhala en finissant un grand verre de Madère de _l'Aimable-Zéphyr_, se prit à s'écrier mélancoliquement:

--Le Madère est bon, sans doute, quand il est fort; mais il n'y a rien d'aussi délicieux, selon moi, que le Champagne rosé qui mousse, et les femmes sensibles qui... savent causer.

A quoi M. Laurenfuite se permit de répondre aussitôt en chantant faux sans sa guitare:

Femme jolie et du bon vin, C'est le vrai bonheur de la vie!

Le capitaine Sautard, qui n'avait de voix que pour parler comme le commun des hommes, répondit de son côté en jetant les yeux sur son hôte illustre:

--Ma foi, monsieur le gouverneur, je crois que vous êtes bien difficile! Comment, vous ne trouvez pas à faire votre bonheur avec la douzaine ou la quinzaine de jeunes négresses que vous avez dans votre parc? Il y en a là, selon moi, trois fois plus qu'il ne m'en faudrait, si j'étais gouverneur, pour m'amuser comme un dieu, du soir au matin!

LE GOUVERNEUR.--Et à moi aussi si j'étais capitaine. Mais que faire de tant de négresses quand on est gouverneur!

LE CAPITAINE.--Pardieu que faire! je le sais bien, moi!

LE GOUVERNEUR.--Eh bien je ne le sais guère, moi, je vous l'assure. Pour passer le temps, je dors mollement, je fume quelquefois par enfantillage; car y a-t-il quelque chose au monde de plus puéril, je vous le demande, que de s'amuser à faire sortir et à voir s'évaporer la légère fumée qui s'exhale d'une pipe ou du bout d'un cigare odorant?

LE SUBRÉCARGUE.--C'est vrai. C'est là ce que je me suis dit mille fois déjà, en voyant le capitaine Sautard fumer jour et nuit comme un Suisse. On voit bien que monseigneur a l'imagination orientale, car en effet

Que sont les rangs et les honneurs? Ma foi de la fumée! Ma foi de la fumée

LE GOUVERNEUR.--Croyez bien une chose, messieurs, il n'y a de bonheur réel dans la vie et même dans l'amour que dans les plaisirs de l'intimité. Posséder un troupeau de femmes, ce n'est pas posséder le coeur d'une femme. S'étourdir, ce n'est pas jouir.

LE SUBRÉCARGUE.--Je pense bien, monseigneur, que si en effet vous aviez à la place de toutes vos belles esclaves une de ces aimables et tendres Anglaises comme j'en ai vu dans les rues de Londres et ailleurs, vous passeriez plus agréablement le temps avec elle qu'avec toutes vos beautés d'ébène.

LE GOUVERNEUR.--Les Anglaises, non! C'est une de vos piquantes, vives et sensibles Françaises qu'il me faudrait pour charmer, par sa gaîté et son esprit, l'orgueilleuse solitude de ma place; car ici je suis seul au monde avec une autorité que je n'exerce que sur des subordonnés presque aussi ennuyés que moi, ou sur des esclaves encore moins malheureux que leur maître, peut-être.

LE CAPITAINE.--Vous voudriez une Française à Sierra-Leone! Peste, monsieur le gouverneur, vous n'êtes pas dégoûté! Et moi aussi j'en voudrais bien une ou deux, ou trois même s'il était possible.

LE SUBRÉCARGUE.--Mais ce que demande là monseigneur n'est peut-être pas à trouver chose aussi difficile qu'on le pense.

LE CAPITAINE.--Comment! est-ce que vous auriez sous la main une de nos compatriotes à procurer à M. le gouverneur?

LE SUBRÉCARGUE.--Non pas; je ne parle nullement de cela. Je dis seulement qu'une belle et bonne Française ne serait pas si difficile à trouver avec du temps.

LE CAPITAINE.--Oh! avec du temps, avec du temps! Parbleu, je le crois bien; avec du temps on a bâti Paris, ce qui était, je pense, plus difficile que de pêcher à la ligne une femme comme il y en a cinquante à soixante mille sur le pavé de notre capitale.

LE GOUVERNEUR.--C'est justement une Parisienne que je voudrais; car j'en ai connu de ces Parisiennes, et vraiment, avec votre vin de Champagne, c'est je crois ce que vous avez de mieux en France.

LE SUBRÉCARGUE.--Monseigneur, vous êtes en vérité trop bon, et je suis tout-à-fait de votre avis. Mais pourquoi, puisque, comme dans le _Calife de Bagdad_,

A Française vive et légère Vous voulez consacrer vos soins et votre ardeur,

n'avez-vous pas cherché à vous faire venir une Parisienne ici?

LE GOUVERNEUR.--Et pourquoi vos Parisiennes sont-elles à Paris et suis-je à Sierra-Leone? Croyez-vous qu'il soit si facile de faire faire une si longue route à vos aimables compatriotes, quelque légères et quelque inconstantes qu'on puisse les supposer?

LE SUBRÉCARGUE.--Les montagnes ne se rencontrent pas, monseigneur; mais un homme et une femme, c'est bien différent. Avec de l'or, un peu de peine et autant d'adresse, on rapproche toutes les distances. Et puis, il est si aisé d'opérer un rapprochement entre un gouverneur et une jolie Française?

LE CAPITAINE.--Oui, cela me semble assez naturel et assez faisable en effet. J'ai connu, dans le Brésil, un vieux sénateur qui se faisait fournir de femmes européennes par tous les navires qui naviguaient entre Bordeaux ou Nantes et Bahia, et ce vieux drille était un des plus grands consommateurs de sexe que j'aie jamais vu de ma vie; et pour vous en donner une idée, tenez, je vais vous citer ici un de ses traits de consommation.

Un bâtiment anglais chargé de femelles qu'on avait embarquées pour aller peupler une île nouvellement découverte se trouve forcé de relâcher à Bahia, dans la baie de _Tous-les-Saints_, que le diable confonde! Bref, ne sachant que faire de sa cargaison pendant la réparation qu'il était obligé de faire faire à sa coque, le capitaine anglais voulut mettre une partie de son mauvais lest à terre. Ne voilà-t-il pas que notre vieux sénateur, après avoir pris un échantillon de la marchandise, proposa au capitaine de lui prendre le tout au prix de facture! Or, comme notre Anglais avait monté à lui seul l'entreprise, il vous vendit sans plus de façon le chargement en magasin. Je vous demande si ce n'est pas là un trait d'amateur enragé sur l'article? J'ai bien vu du pays dans ma vie, et des lurons de toute espèce et de tout calibre, mais jamais, je vous en donne ma parole, je n'en ai connu aucun de la force de ce vieux coquin de sénateur de Bahia, ancienne capitale du Brésil, située par les 13 et quelque chose de latitude sud, dans la baie de San-Salvador.

LE GOUVERNEUR.--Je suis à cent lieues, capitaine, et je vous prie d'en être bien convaincu, de me croire de cette force-là; mais....

LE CAPITAINE.--Oh! ce que j'en dis, monsieur le gouverneur, vous entendez bien, ce n'est pas pour vous comparer à ce vieux débauché de sénateur de Bahia, bien loin de là; mais je voulais vous rappeler seulement qu'il y a sous la calotte du firmament des personnages bien étonnans pour la partie des femmes. A côté de quelques-uns d'entre eux, voyez-vous, vous et moi nous ne serions peut-être que des ganaches, comme j'ai l'honneur de vous le dire.

LE GOUVERNEUR.--Sans être, comme je vous l'ai déjà dit, d'une force aussi redoutable, j'aime, je l'avouerai, ces femmes aimables qui vous séduisent par des riens, qui vous agacent par de petites contrariétés même. Je sens que pour moi, être irrité ce serait vivre, respirer, presque jouir encore....

LE CAPITAINE.--J'entends; c'est comme M. Laurenfuite, que vous voyez; un tempérament blasé sur l'article! C'est des épices qu'il faut à ces tempéramens-là, comme du piment pour les palais qui ne sentent plus le vinaigre et le poivre.

LE SUBRÉCARGUE.--Mais, de grâce, mon cher capitaine Sautard, laissez M. le gouverneur achever! Vous l'interrompez toujours dans les passages les plus intéressans.

LE CAPITAINE.--Tiens, en voilà bien une autre à présent! Est-ce que j'empêche, par hasard, M. le gouverneur de parler tout à son aise? au contraire, vous voyez bien que je l'écoute tant que je peux. Continuez, si vous le voulez bien, monsieur le gouverneur de Sierra-Leone; vous me faites plaisir, et je suis tout oreilles depuis que vous avez parlé de Françaises et de Parisiennes. Oh! les gueuses de femmes! les gueuses de femmes! c'est le paradis pour moi, quand ce n'est pas l'enfer. M'y v'là; je suis tout à ce que vous allez me dire.

LE GOUVERNEUR.--Jamais la solitude à laquelle mon gouvernement m'a condamné au milieu de tout mon monde ne m'a paru plus pesante que depuis que je n'ai plus auprès de moi une amie à qui je puisse communiquer toutes mes pensées, faire partager toutes mes émotions, et confier quelquefois toutes mes peines.

LE SUBRÉCARGUE.--Mais vous avez donc eu le bonheur de posséder ici une amie digne de vos précieuses confidences et de votre tendresse?

LE GOUVERNEUR.--Oui; une esclave qui avait reçu assez d'éducation pour me comprendre.... Mais des raisons d'économie m'ont forcé à me priver d'elle, à mon grand regret....

LE CAPITAINE.--C'est-à-dire que, comme Joseph, qui fut brocanté par ses frères, votre douce amie a été mise à l'encan. Ah! que voulez-vous? quelquefois il faut bien en passer par là. Mais en France, voilà un avantage que nous n'avons pas: les femmes se louent; mais malheureusement nous n'avons pas le droit de les vendre.

LE SUBRÉCARGUE.--Et pourquoi, monsieur le gouverneur, n'avez-vous pas chargé les capitaines français qui viennent de temps à autre vous visiter de vous ramener une Parisienne pour votre usage particulier et pour vous consoler de votre veuvage?

LE GOUVERNEUR.--Aucun d'eux ne m'inspirait assez de confiance pour que je le chargeasse d'une mission aussi difficile et aussi délicate.

LE CAPITAINE.--Ah! je le crois bien! Les femmes sont une marchandise si chanceuse! On dit que c'est comme les melons, et qu'il faut en goûter plusieurs avant de réussir à en trouver une bonne.

LE GOUVERNEUR.--Et puis, à vous dire vrai, jamais je n'ai eu l'occasion d'avoir avec les capitaines de votre nation la conversation que nous venons d'entamer ensemble.

LE SUBRÉCARGUE.--Et si nous nous chargions, le capitaine Sautard et moi, à notre premier voyage dans votre gouvernement, de vous rapporter de France la beauté qu'il vous faut pour dissiper vos ennuis et charmer votre existence!

LE GOUVERNEUR.--Mais est-ce là une chose bien possible?

LE SUBRÉCARGUE.--C'est la chose du monde la plus facile, si vous me donnez un ordre et si nous nous en mêlons tous les deux.

LE CAPITAINE.--Il n'y a pas de doute; si vous vous en mêlez surtout, monsieur Laurenfuite. Tel que vous le voyez, monsieur le gouverneur, cet homme-là est un des plus fameux connaisseurs, et avec son talent pour le chant et la guitare, il est fait pour vous pêcher la plus jolie femme de Paris, en trois couplets, avec ou sans accompagnement.

LE GOUVERNEUR.--Oui; mais entendons-nous. Dans le cas où nous viendrions à conclure le fol arrangement que vous me proposez, c'est pour mon compte et non pas pour le vôtre que je voudrais qu'on me ramenât une femme ici.

LE CAPITAINE.--Comment le comprenez-vous donc! J'espère bien que l'affaire se passerait ainsi. D'ailleurs, nous autres, voyez-vous, nous n'avons jamais l'habitude de toucher à la marchandise que l'on nous confie.... Demandez plutôt à M. le subrécargue.

LE SUBRÉCARGUE.--Mais, pour preuve de nos scrupules à cet égard, M. le gouverneur n'a qu'à nous faire le plaisir de déguster ce verre de Madère que j'ai eu l'honneur de lui verser. Il verra bien au goût si nous avons respecté la marchandise en route. Avec les quinze pipes que nous avons prises à Funchal, nous eussions pu en faire dix-huit ou vingt pipes sans nous gêner, et cependant....

LE CAPITAINE.--Et nous aurions bien pu même toucher tout bonnement à Ténériffe, et faire passer ensuite le liquide de notre cargaison pour du Madère sec et estampillé dans l'île; mais, fi donc! rien que d'y penser cela ferait mal au coeur.

LE SUBRÉCARGUE.--Nous a vous bien mieux aimé gagner moins, fournir mieux, et rester ensuite en paix avec notre conscience d'honnêtes spéculateurs.... Eh bien! ce que nous avons fait pour le Madère, nous le ferons pour la personne que nous vous laisserons au prix coûtant. Loin de chercher à la frauder, nous l'emballerons avec le plus grand soin et le plus parfait désintéressement.

LE GOUVERNEUR.--Et quel serait encore ce prix coûtant?

LE SUBRÉCARGUE.--Je ne pourrais guère vous le dire maintenant, à quelques francs près, attendu que je n'ai pas encore fait de ces genres d'affaires. Mais tout ce que nous pouvons vous promettre, c'est que nous tâcherons de vous avoir ce qu'il y a de meilleur au plus doux prix possible.... Les brunes vous vont-elles?

LE GOUVERNEUR.--J'aime autant les blondes.

LE CAPITAINE.--C'est comme moi, et je dirai même que j'aime mieux les blondes, pourvu qu'elles ne tirent pas trop sur le rouge vif.

LE SUBRÉCARGUE.--Les aimez-vous hautes en taille?