Scènes de la vie Hollandaise, par Hildebrand
Part 22
Il n'y avait assurément encore nom d'homme dans les cinq parties du monde qui fût capable d'inspirer plus d'effroi à madame Débora Stastok et à toutes les tendres mères de la ville de D.... que ce nom de Dolphe qui ne peut faire penser le lecteur, tout perspicace qu'il soit qu'à ses formes complètes, Adolphe, Rodolphe ou au besoin Ludolphe, mais qui pour madame Débora Stastok, et, comme je l'ai dit, pour toutes les tendres mères do la ville de D...., ne représentait rien moins que l'abrégé sommaire de ces titres honorifiques; mauvais sujet, garnement, dépensier, libertin, ivrogne, vaurien et fainéant! Ce nom appartenait en effet à la personne avec laquelle j'avais déjà eu l'honneur de faire connaissance au café de l'_Etoile du Nord_, en un mot, à monsieur Rodolphe Van Brammen qui, après s'être fait connaître dans sa jeunesse pour un fieffé polisson qui faisait enrager ses parents et ses maîtres, jouait mille tours pendables tous les soirs, et tourmentait les jeunes filles en voulant les embrasser, après avoir fait tout cela, disons-nous, avait passé une couple d'années à Leyde, sous le nom d'étudiant en droit, dans cet état qu'on y appelle _bambocher_, sans que son père sût alors au juste ce qu'il y faisait autre chose que dépenser beaucoup d'argent, tandis qu'il lui avait été prouvé évidemment plus tard qu'outre cette occupation son cher fils s'était adonné à la passion de faire des dettes. Après cela, c'est-à-dire depuis deux ou trois ans, et toujours aux frais de son père qui heureusement était à son aise, il s'était ouvert une autre carrière qu'on nomme, à Leyde toujours, _battre le pavé_, et cela au grand scandale des habitants de D.... qui s'inquiétaient beaucoup plus de ce qu'il adviendrait un jour de lui, que Rodolphe van Brammen lui-même. Il ne faisait toutefois rien qui fût notoirement mal. Il buvait raisonnablement la goutte, prenait part à tous les divertissements publics y compris monter la garde et déraciner les arbres des boulevards, singeait tous les personnages publics, se promenait beaucoup, jouait non moins au billard, engraissait à vue d'œil, débitait une multitude de _farces_, et était très-populaire.
Il n'y avait donc pas lieu de s'étonner qu'à l'audition du nom seul de ce monstre ma tante ressentît dans le dos un frisson glacial. Et vraiment je crois que ses cheveux se hérissèrent sous sa cornette.
--Qu'a-t-il donc fait encore?
--Fait? dit Pierre avec désolation, et ses veux étincelaient à travers ses lunettes: rien! Mais il veut venir en barque avec nous.
Et il me regarda en face comme pour me faire sentir toute l'horreur de cette déplorable nouvelle.
--Pourvu qu'il amène une dame avec lui, dis-je, cela m'est indifférent.
--Hé! c'est bien ainsi. Il amène sa sœur, la stupide fille! Christine a raconté à cette sœur qu'elle allait faire une promenade sur l'eau avec Koosjen, moi et un étudiant de Leyde, et alors elle a voulu venir avec nous à toute force. Mais si je voulais!...
Koosjen, moi et un étudiant de Leyde! En toute autre occurrence Pierre eût dit: «Koosjen, un étudiant de Leyde et moi»; mais il était amoureux et, dans cette circonstance, il avait jugé à propos de répartir ainsi les places.
--Ecoutez, dit ma tante rassurée par la compagnie de la sœur qui, aux yeux de la population de D...., était l'excuse de la présence du frère; écoutez, Meeltjen est une personne très comme il faut, elle a toujours été très-diligente à l'école et partout. Il n'y a rien à dire sur son compte. Ainsi ils iront avec vous.
--Oh! voilà tout mon plaisir perdu! grommela Pierre. Et il quitta la chambre pour aller, dans son désespoir, barbouiller un peu ses tableaux des Institutes.
En attendant, j'eusse bien voulu voir la rencontre de ces deux messieurs si pleins de contrastes, Dolphe et Pierre. Je m'imagine que l'ex-étudiant avait reçu de sa sœur Amélie la mission de nous embarrasser d'elle et de lui-même, non pas directement, mais en faisant entendre à Pierre, s'il venait à le rencontrer, qu'il serait très-bien qu'ils nous accompagnassent, chose que déjà sans doute la susdite Amélie avait promis à Christine de faire _en tout cas._ On comprend facilement que Dolphe était tout aussi convaincu de rencontrer _en tout cas_ Pierre, particulièrement si celui-ci se risquait dans la rue, ne fût-ce qu'un instant, attendu qu'il avait coutume de consacrer quelques heures de la journée à se promener par la ville en se livrant au passe-temps de faire des clins d'œil à nombre de jolies servantes, et en accordant une attention particulière à tous les beaux chiens. Il était arrivé qu'il avait rencontré précisément Pierre au moment où celui-ci venait d'acheter dans le magasin déjà mentionné de Van Drommelen, une magnifique paire de gants glacés couleur ponceau, paire dont le susdit Van Drommelen était embarrassé depuis longtemps parce que personne n'en voulait et qu'il avait fait prendre à Pierre comme étant du dernier goût. Je m'imagine que Dolphe avait engagé la conversation en ces termes:
--Ainsi vous allez vous promener en barque, vous autres?
Et qu'il avait ajouté tout aussitôt:
--Vous devriez bien nous prendre avec vous, ma sœur et moi?
Sur quoi Pierre, sans songer à la moindre possibilité d'excuse, avait infailliblement répondu sur-le-champ:
--Soit!
--A quelle heure parlez-vous?
--A trois heures et demie.
--C'est un peu tôt, mais j'y serai, Amélie apportera sa guitare. A cette après-midi!
Il arriva, ce jour-là, dans le ménage de mon oncle, une chose qui n'y était jamais arrivée; l'heure du dîner fut changée, toujours en l'honneur du neveu Hildebrand qui, malgré sa robe de chambre, n'en avait pas moins chez son oncle les quatre pieds blancs; et lorsque nous fûmes suffisamment lestés, Pierre, non sans une foule de recommandations et surtout celle d'être prudent, Pierre alla chercher Koosjen et moi Christine.
De toutes les jeunes filles qui pourraient ou voudraient demeurer avec de vieilles tantes acariâtres, Christine était bien celle à qui cela convenait le moins. Au fond du cœur c'était un Jean qui rit et qui ne semblait pas s'inquiéter à propos de rien. Elle s'empara de mon bras si franchement, se mit à rire de si bon cœur à propos du beau temps, du charmant plan de promenade et de la fraîcheur de l'eau, que je pris très-bonne opinion d'elle, mais que je craignais seulement qu'elle ne se promit beaucoup trop de l'excursion projetée.
Non s avions fait conduire la barque dans le fossé de la ville et Keesjen y avait transporté le vin du Rhin. J'arrivai au rendez-vous avec Christine juste au moment où Pierre apparaissait aussi. Koosjen marchait à côté de lui; il n'avait osé lui offrir le bras, et la jeune fille avait peine à se tenir au courant de ses grandes enjambées.
La mauvaise humeur de Pierre paraissait un peu adoucie, mais je la vis renaître plus bourrue que jamais, lorsqu'il vit le jeune Van Brammen franchir la porte et traverser le pont avec sa sœur et une servante qui portait d'une main une énorme clef de maison, et de l'autre, une boîte à guitare recouverte de papier marbré. Dolphe s'était procuré pour la circonstance, un chapeau de paille jaune qui lui donnait l'air très-commun; il portait un pantalon brun à carreaux, et une redingote verte étroitement fermée par des boutons de métal; aux talons de ses bottes étincelait une paire de branches d'éperons qu'il eût été au moins à propos de mettre de côté en cette occasion, et il avait à la main une canne à épée jaune, que pour la même raison il eût pu laisser à la maison. Amélie que ma tante et marraine avait désignée par le diminutif Meeltjen, était vêtue d'une façon toute particulière. Elle portait un spencer de soie violette, sous lequel descendait une jupe verte, et un petit chapeau de même couleur et de même étoffe que le spencer, et sur lequel retombait un voile blanc à larges bords, de même couleur que la robe. Ses petits pieds étaient enfermés dans des guêtres de nankin, qui faisaient parfaitement ressortir la finesse de sa cheville. Ce petit pied et cette petite cheville constituaient avec ses petites mains, les principales beautés de la maigre Amélie qui avait un long et pâle visage et de grands yeux verdâtres et vagues, qu'elle fermait toutefois tellement, soit qu'elle fût myope ou qu'elle voulût le paraître, qu'on eût parié qu'elle n'y voyait pas du tout. Lorsqu'elle s'avança côte à côte avec son frère si ventru, elle réveilla très-vivement en moi le souvenir du premier songe du roi Pharaon.
La rencontre des trois dames fut très-cordiale et très-affable; Van Brammen, lui, nous accosta très-gaiement.
--Bonjour, messieurs! dit-il, j'ai mangé prodigieusement, je vous en donne ma parole. Parbleu, voilà une jolie barque! où avez-vous déniché cela, Pierre? Hildebrand, je vous ai vu autrefois quand vous étiez encore vert[2]; vous aviez alors une petite redingote couleur cannelle, qui était puissamment laide. Voyez donc, une gaffe aussi!
Et saisissant la gaffe, il la mania comme une lance, et fit mine de vouloir transpercer Pierre.
--Hé là! dit Pierre, redevenu furieux comme une araignée.
--Ah çà! dit Dolphe, en sautant dans la barque, je suis le plus gros et puis j'ai énormément dîné; je ramerai aussi plus tard, cela s'entend; mais il faut que vous commenciez; cela vous va-t-il, Hildebrand?
--Parfaitement, dis-je.
J'assumai la tâche de maître de cérémonie, et me plaçai sur le banc de l'arrière. Pierre s'assit vis-à-vis de moi, puis sur les banquettes latérales, à côté de son genou droit, la charmante Koosjen, son premier amour, et à côté de son genou gauche, la «femme maigre, vieille, laide, décharnée, et dont on ne pouvait trouver l'égale en laideur sur toute la terre d'Egypte,» avec sa guitare sous le banc. A côté de celle-ci ou de Koosjen à son choix, pouvait s'installer la joyeuse Christine qui était contente de tout; Dolphe était au gouvernail.
--Lâchez, mon ami! cria Dolphe; bien, mon brave, vous vous y entendez! et saisissant la gaffe, il nous poussa loin du bord et gouverna avec beaucoup d'adresse vers le milieu du canal.
Pierre et moi commençâmes à ramer, mais il était évident que mon honorable cousin ne s'était jamais appliqué à cet exercice, ou ne s'y était plus livré depuis longtemps.
--Il est inutile de sonder le canal, Pierre! lui cria tout aussitôt Dolphe, au moment où il plantait les rames dans l'eau sous un angle de près de quatre-vingt-dix degrés. Il faut raser l'eau comme une mouette, mon brave!
--Je sais parfaitement cela! dit Pierre, et il souleva très-haut sa rame droite pour montrer sa parfaite science, mais en même temps il oublia la rame gauche qu'il immergea plus perpendiculairement encore, si c'était possible, il en résulta que la rame droite ne toucha pour ainsi dire pas l'eau, mais bien vint heurter violemment la mienne, et que Pierre donna avec la gauche une si forte impulsion, que la barque tourna sur elle-même.
--Holà! Pierre, attention! cria de nouveau le pilote détesté, tandis que Koosjen riait, que Christine éternuait et qu'Amélie poussait un petit cri d'effroi. Holà, Pierre, il ne faut pas faire le fou, mon brave, sinon nous pourrions faire le plongeon!
Pierre souhaita du fond du cœur que Dolphe tombât à l'eau et _piquât une tête_ jusqu'au fond.
Il n'est pas précisément nécessaire d'être sorcier pour ramer; le mal fut bientôt réparé, et en donnant quelques leçons à Pierre, je fis en sorte qu'en peu de temps, il frappât en cadence avec moi. Nous sortîmes du canal et remontâmes la petite rivière qui fait l'orgueil et la gloire de D.... et nous fûmes bientôt au large. Il devint encore plus facile de ramer. Les dames trouvèrent qu'il faisait délicieux sur l'eau; Koosjen était des plus charmantes, Christine des plus expansives, Amélie des plus sentimentales. Pierre lui-même se monta au diapason général, mais une chose qui devait le contrarier vivement, c'est que les deux premières dames citées étaient comme suspendues aux lèvres de Dolphe qui débitait mille plaisanteries et prêtaient beaucoup plus d'attention à celui-ci, qui pourtant était un _mauvais sujet_[3], qu'à lui Pierre qui songeait à subir au premier jour son examen de candidat, _summâ cum laude_[4]; c'est là du reste un fait dont maint honnête jeune homme a eu à se plaindre en pareille circonstance. Les dames doivent savoir mieux que moi, comment il se fait qu'elles donnent lieu à des plaintes semblables. Quoi qu'il en soit, la modeste Koosjen elle-même écoutait Dolphe avec toutes les marques de l'approbation et du plaisir, soit qu'il chantât une chanson, soit qu'il imitât le chantre de la grande église, soit qu'il jetât en l'air d'une façon plaisante son chapeau de paille, ou encore qu'il racontât quelque anecdote, ou que souvent il lui fit à elle-même, d'un ton très-dégagé et très-sincère, un petit compliment; et moi-même je le trouvais en effet, de temps en temps, très-amusant.
Cependant comme la ... je n'ose, à cause de sa maigreur, dire la sœur selon la chair, mais enfin comme la propre sœur d'Adolphe connaissait un bon nombre des plaisanteries du personnage, et aussi parce qu'elle était moins sous le charme, à cause de sa proche parenté avec lui, il advint qu'elle entortilla Pierre dans un entretien très-animé et très-poétique sur les charmants environs d'Utrecht, sur le charmant Zaist, sur la charmante maison des sœurs. Elle déclara avoir beaucoup de sympathie pour tous les établissements de ce genre, et dit même ne pas avoir de répugnance pour l'idée d'entrer dans un couvent ou tout au moins de se faire sœur de charité, sorte de menace habituelle aux filles de l'âge et du tempérament de la maigre Amélie. Elle accabla le bon Pierre, qui, pendant ce temps-là, se morfondait de jalousie, d'une avalanche de sentiments nobles, tendres, saints, touchants, et elle sut, à cette occasion, lever les yeux d'une façon particulière, absolument comme si elle eût eu une excellente connaissance dans la lune qui, comme une tache blanche, se trouvait déjà dans le ciel; puis soupirer à plusieurs reprises, comme une personne qui a des chagrins secrets, et de temps en temps, après avoir émis quelque sententieux dicton, elle regardait par-dessus les épaules de Pierre, vers moi, qui, dans le désavantage d'être assis sur le banc de l'arrière, trouvais cependant la compensation aussi souvent que je le voulais, de ne pas entendre la conversation.
--Mais n'est-il pas temps que je vous relève, mes chers galériens? dit Dolphe, avec cordialité, après que nous eûmes ramé pendant une demi-heure. Je ne fais que fumer des cigares au gouvernail, moi!
--Ecoutez, lui criai-je, voici le plan arrêté. Pierre m'a parlé d'une ferme où nous pouvons aborder et prendre quelque chose. Nous devons y être bientôt.
--Oui, oui, chez Teeuwis, dit Dolphe en m'interrompant, avec la précipitation d'un homme qui connaît par cœur tous les établissements de ce genre.
--Nous n'avons plus à ramer que jusque-là. Nous nous reposerons un peu, puis nous ramerons lentement pour revenir à l'étang que nous venons de dépasser. Une fois sur cet étang, nous nous y laisserons aller à la dérive pendant quelque temps!
--Oh! oui, s'écria Amélie, c'est charmant; je ne connais rien de plus agréable que d'aller en dérive.
--Oui! dis-je; alors, nous cumulerons toutes les voluptés; nous verrons ce qui reste dans notre panier et ce qu'il y a dans votre boîte à guitare.
--C'est superbe! s'écrièrent les autres dames. Oui, Amélie, il faudra chanter et jouer.
--Oui, mais, dit Dolphe, je chanterai aussi, bien entendu. Je sais de magnifiques chansons; Amélie, il ne faut pas trop regarder la lune, savez-vous.
L'insensibilité du cœur de son frère arracha un soupir à Amélie.
En une cinquantaine de coups de rames, nous étions à la ferme.
Nous mîmes pied à terre, à la grande satisfaction de Pierre, qui se voyait délivré et des rames et d'Amélie. La première circonstance lui faisait cependant presque plus de plaisir que la seconde. Il avait eu la sottise de vouloir ramer avec ses gants glacés couleur ponceau, qui en ce moment pendaient à ses doigts comme d'informes lambeaux de peau, et comme il serrait beaucoup trop fort les rames, ses mains avaient gagné de grosses ampoules. Dolphe aida aux dames à sortir de la barque, et à cette occasion il dit un mot très-flatteur sur les pieds de Christine, et pressa la petite main de Koosjen, ce que toutes deux trouvèrent inconvenant à la vérité, mais cependant point tout à fait désagréable; Dolphe abandonna le soin de sa sœur à l'infortuné Pierre.
La barque fut amarrée, et une fraîche et accorte paysanne accourut de la ferme pour nous souhaiter la bienvenue et nous inviter à entrer. Mais nous préférâmes une petite table devant la maison, afin de profiter autant que possible de l'air frais d'octobre. Ainsi fut fait. Bien qu'en hiver, à la saison où l'on patine, on pût trouver à la ferme toute espèce de choses, il n'y avait ce jour-là, pas autre chose que du lait qui, d'ailleurs, coula à profusion dans de grands verres. Le vin, d'après la décision des dames, était tout à fait réservé pour accompagner le bonheur d'aller en dérive. Dolphe demanda avec forces plaisanteries un peu de genièvre avec du sucre; et Pierre trempa son mouchoir dans une tasse de lait et appliqua l'adoucissante liqueur sur ses ampoules.
Il y avait une escarpolette de l'autre côté de la maison, et Dolphe invita les dames à en profiter. Christine en avait une folle envie, Koosjen l'accompagna, et Pierre suivit naturellement; Amélie n'aimait nullement cet exercice et déclara qu'elle y gagnait «d'affreux points de côté.» Je restai donc à la petite table avec elle pour lui tenir compagnie, ce qui me plut infiniment, attendu que j'étais fatigué de ramer, et que je prévoyais devoir ramer beaucoup encore.
Pour une jeune fille sentimentale, il 'n'y avait pas grand chose à voir en cet endroit. Nous étions assis à une table tout à fait dépourvue de couleur, et dont trois pieds seulement touchaient la terre, sur un sol labouré par les poules et les coqs, et entouré de trois côtés par une petite digue en terre. Nous avions en vue une grande mare à canards, croupissante et verdâtre, une cabane et certain autre petit édifice. Il se passa longtemps avant qu'un vilain petit bâtard de dogue et de chien d'arrêt cessât complètement ses démonstrations hostiles. Mais ce qui donnait au tableau quelque valeur pittoresque, c'étaient trois enfants, dont le plus âgé, petite fille de cinq ou six ans, tenait sur ses genoux le plus jeune, nourrisson d'à peu près autant de mois, tandis que le troisième, petit garçon d'environ cinq ans et aux cheveux tout blonds, était étendu sur le dos par terre. Ce groupe se trouvait au bord de la mare, et regardait alternativement d'un air craintif vers nous, et d'un air confiant vers les canards.
Ce furent ces chers enfants qui mirent Amélie à même de montrer toute l'affectueuse bonté de sa douce nature. Elle ôta le petit gant de sa petite main gauche, et résolut de leur adresser la parole sur le ton le plus engageant et le plus séduisant.
--Eh bien! mes chers enfants, vous regardez les petits canards?
Les enfants la considérèrent fixement, mais ne répondirent pas.
--Combien y a-t-il bien de ces jolies petites bêtes?
Pas de réponse, mais un certain étonnement dans les yeux de la petite fille de six ans; à la campagne on n'appelle pas un canard une _petite bête._
--Y a-t-il beaucoup de petits canards?
Même silence.
--Est-ce là votre plus jeune sœur?
Silence d'une tombe.
Amélie vit qu'il n'y avait rien à gagner avec ces petits arcadiens, haussa les épaules et se tut.
--Notre truie a fait des petits, dit tout à coup d'elle-même la petite fille.
--Que dit ce petit agneau? me demanda Amélie, pour qui ce renseignement était parfaitement incompréhensible[5].
--Elle dit quelque chose qui lui tient sans doute fort au cœur, mademoiselle Van Brammen, dis-je. Elle raconte que la femelle du porc ... est entrée en couches.
Amélie rougit autant qu'elle fut en état de le faire.
--Ils sont dans le _boet_[6], dit le petit garçon en se levant et en cueillant une fleur de pissenlit, avec laquelle il frappa par terre à plusieurs reprises... Il y en a quatorze.
Je proposai à Amélie d'aller voir l'accouchée; car je trouvais piquant de conduire une sentimentale jeune fille dans une écurie de paysan, auprès d'une truie avec quatorze petits.
Mais elle n'eut pas envie d'accepter ma proposition et en parut même un peu blessée.
Les amateurs d'escarpolettes revinrent rouges comme des pivoines.
--Ouf! dit Christine en s'essuyant le front, c'était charmant; mais Dolphe a failli nous faire tomber. Cela allait joliment haut.
Pierre n'était pas monté sur l'escarpolette; ses mains écorchées ne lui eussent pas permis de se bien tenir aux cordes; Dolphe et Koosjen avaient été nez à nez sur la planchette, et lui avait eu la satisfaction de leur donner la première impulsion.
Lorsque les dames furent un peu reposées, je proposai de regagner le bord et de ramer aussi activement que possible vers l'étang où nous devions aller en dérive, boire et faire des folies. Dolphe se plaça sur le banc d'arrière, moi sur le banc de devant et Pierre aux mains écorchées au gouvernail. Christine, que l'escarpolette avait mise en goût, avait une furieuse envie de faire balancer la barque, mais les prières de Koosjen et les cris nerveux d'Amélie la retinrent, et comme Dolphe était un bon rameur, et donnait de solides coups de rame, nous fûmes bientôt aux abords de l'étang où nous attendaient tant de plaisirs. Déjà j'avais relevé mes rames, et laissais Dolphe manœuvrer seul avec les siennes, déjà j'indiquais à Pierre comment il devait diriger le gouvernail pour nous faire entrer dans l'étang, lorsque le regard d'Amélie tomba sur cinq ou six plantes de vergiss-mein-nicht en fleurs et qu'elle s'écria:
--Oh! mon cher monsieur Stastok, si vous voulez me faire un grand plaisir, gouvernez vers ces vergiss-mein-nicht! Je suis folle de vergiss-mein-nicht!
Son désir fut accompli, et nous fûmes en un instant auprès des fleurs bleu de ciel dont il était question. Amélie les cueillit jusqu'à la dernière et les distribua à tous les membres de la société, de sorte que bientôt chacun de nous eut une de ces feuilles d'album vivantes soit à la ceinture, soit à la boutonnière.
Lorsque nous fûmes ainsi parés, nous voulûmes nous éloigner, mais la barque semblait aimer les vergiss-mein-nicht beaucoup plus qu'Amélie elle-même, car son attachement s'étendit littéralement de la plante où elles avaient été cueillies au sol sur lequel elles avaient fleuri; en d autres termes, nous touchions terre.
Nous nous efforçâmes en vain de dégager la barque; celle-ci tenait ferme et ne paraissait pas s'ébranler le moins du monde: Amélie éprouvait un chagrin _terrible_ d'être la cause de ce contre-temps; Christine au contraire trouvait la chose _horriblement amusante_; quant à nous, hommes, nous nous tuions à moitié à travailler, puis nous nous asseyions un instant pour reprendre des forces. Pendant une de ces pauses, Dolphe se mit à nous comparer au Robinson suisse.
--Ah çà! Koosjen, dit-il, si nous devons demeurer éternellement ici, je me marie avec vous! et il fit un mouvement pour lui baiser la main.
Ce fut en ce moment critique que Pierre Stastok Junior, poussa un soupir de Samson, saisit avec une noble indignation la gaffe, l'appuya contre le bord et se jeta dessus avec une telle énergie et un tel déploiement de forces, que la barque se détacha tout à coup et fila en arrière, tandis que le généreux auteur de ce haut fait tombait lui-même dans Peau la face en avant. Il gisait étendu; ses bottes seules étaient encore à bord. Les pans de sa redingote surnageaient et le digne Pierre Stastok Junior, cherchant des deux mains un appui au fond de l'eau, ne tenait qu'à grande peine en dehors sa face souillée de boue, mais toujours ornée de ses lunettes. Son chapeau s'en allait au gré des flots incertains. C'était effrayant.