Scènes de la vie Hollandaise, par Hildebrand

Part 21

Chapter 213,680 wordsPublic domain

--Fi! je l'avais retrouvé et vous me l'avez fait oublier encore une fois. Attendez.

Il baigne de nouveau ses rives vénérées, Et les peuples joyeux

Ici sa voix s'éleva très-haut:

Se pressent sur le bord de ses ondes sacrées. Pour saluer le fleuve impétueux ...

Madame Dorbeen continua ainsi de maltraiter d'une émouvante façon, l'émouvant chef-d'œuvre du grand Borgers[8]. A la troisième strophe elle se mit à rouler les yeux, et à la quatrième ils roulaient tellement que je craignis qu'ils ne roulassent hors de leurs orbites. Ainsi, roulant les yeux et grasseyant, chantant et criant tour à tour elle était parvenue à ces vers:

Ah! donnez à ce sol son nom, le nom d'Eden; Les roses y...

lorsque retentit tout à coup sur la table l'air connu:

Ach mein lieber Augustin, Augustin, Augustin!

C'était la boîte à carillon de la lampe que ma tante avait remontée un peu auparavant, en feignant de chercher de petites cuillers dans la boîte qui se trouvait devant l'éléphant. Je compris alors pourquoi elle avait tant insisté pour que madame Dorbeen différât de réciter ses vers.

Les yeux de madame Dorbeen, tout prêts à rouler en accompagnant ce vers:

Je voudrais à jamais m'y trouver enchaîné!

se mirent à rouler avec la rapidité d'une locomotive:

--Qu'est que c'est que cela? s'écria-t-elle.

--C'est une valse, dit son mari.

--Ne prenez pas la chose en mal, Madame! dit ma tante d'une voix suppliante; je l'avais remontée. C'est la musique de la lampe. C'est ce qu'il y a de joli dans la chose, c'est qu'elle commence, quand on ne s'y attend pas, un petit temps après qu'elle est remontée. C'était pour faire une surprise aux amis. J'avais espéré que vous déclameriez plus tard,--et maintenant la musique vient bien mal à propos.

Ma tante était si confuse qu'en ce moment elle eût volontiers brisé la tête à l'éléphant de bronze, mais il n'y avait rien à faire, et le susdit éléphant poursuivait avec une aveugle entrain:

Ach mein lieber Augustin!

C'était un bruit agaçant pour madame Dorbeen qui intérieurement frémissait de colère. Pourtant elle fit bonne contenance, et après avoir bu à petites gorgées une tasse de _slemp_ elle dit:

--Oh! du reste, la pièce était, pour ainsi dire, finie; les amis n'y perdent pas grand'chose. Koosjen nous dira bien quelque chose maintenant n'est-ce pas?

Koosjen rougit et dit en fixant les yeux sur sa mère;

--Je ne sais rien; n'est-ce pas, maman?

--Silence! dit Dorbeen, cela change:

Où peut-on être mieux!

Et en vérité, comme l'éléphant connaissait trois airs, il n'y eut d'oreilles que pour le plus grand des quadrupèdes jusqu'à ce qu'il eût montré tout son savoir et fini son concert par un son plaintif et brusquement coupé.

Maman Van Naslaan parut être d'une opinion opposée à celle que lui avait demandée sa chère fille de la plus douce voix du monde; loin de croire que sa Koosjen ne sût rien, elle semblait convaincue qu'elle connaissait une foule de choses, et lui fit signe pour l'engager à réciter aussi quelque pièce; sur quoi madame Dorbeen dit:

--Mais oui, Koosjen, récitez-nous quelque chose! J'ai fait mon devoir, moi!

Ma tante s'écria:

--Oh oui, s'il vous plaît!

Et monsieur Dorbeen ajouta en rimant sur un ton très-sérieusement comique:

Allons, Kôse, Charmante rose, Récite-nous quelque chose!

Et Mietjen qui n'était rien qu'une bonne personne répéta son: Eh oui! Le vieux Stastok dit: Allons! et bourra une pipe; et le jeune Stastok s'enhardit jusqu'à dire en rougissant beaucoup:--Oh! s'il vous niait!

Mais la charmante enfant rougissait tellement, était si embarrassée et s'excusait d'un ton si suppliant que ma tante eut pitié d'elle et dit:

--Koosjen a peut-être peur du Monsieur étranger: je crois que nous lui ferons plus de plaisir en la tenant quitte pour cette fois-ci!

Sur quoi madame Dorbeen, fixant opiniâtrement les yeux sur la trompe de l'éléphant, dit d'un petit ton très-gentil:

--Oui, si le Monsieur étranger veut bien donner un dédommagement. Monsieur Hildebrand doit bien savoir quelque petite chose.

--Cela serait bien! dit tout le monde, et mon oncle se retourna pour consulter attentivement la pendule, car pour rien au monde il n'eût voulu que la soirée dégénérât en média-noche.

On bourra de nouvelles pipes; les Messieurs allèrent se rasseoir, monsieur Van Naslaan avec un soupir, monsieur Dorbeen avec l'œil d'un connaisseur, Pierre avec un regard de dédain, mon oncle de l'air d'un homme qui vient de consulter sa pendule et a découvert qu'il est neuf heures et demie. Je ne m'inquiétai nullement de ces Messieurs et me plaçai de façon à avoir précisément en face de moi le joli visage de Koosjen; il faut bien avoir quelque chose pour sa peine.

--Je vais, dis-je, lorsqu'il régna un profond silence, je vais ennuyer la société en lui disant une petite pièce de vers. C'est une traduction d'un de mes amis et une traduction du français.

--Du français! répéta monsieur Van Naslaan en regardant mon oncle d'un air inquiet.

--Voyons donc, c'est bien! dit madame Dorbeen.

Il se fit un silence de mort pour entendre le déclamateur étranger; mais aucune des dames ne le regardait (leur louable modestie ne leur permet pas cette hardiesse quand on déclame devant elles), à l'exception de Madame Dorbeen qui semblait désireuse de savoir si son successeur savait bien rouler les yeux, Koosjen festonnait avec vivacité et je ne voyais rien que ses cheveux soigneusement divisés par une raie.

Je commençai:

Lorsque l'enfant paraît...

Pie ... ie.... iep! dit la porte en s'ouvrant lentement, et il apparut, nullement un enfant, mais bien la servante quinquagénaire vêtue de son justaucorps blanc, chargée et surchargée de la collation en personne, sous l'apparence d'une quantité de petits pains, avec du fromage et de la viande fumée, et d'une multitude de pâtisseries en forme d'étoiles, de losanges, de cercles, de feuilles de trèfle et de poisson, et qui nonobstant cette différence de forme doivent, à l'égale proportion de leur contenu, le nom mathématique d'_evenveel_[9] dans la vie ordinaire.

Madame Dorbeen ne put comprimer un petit sourire de satisfaction.

On présenta les plateaux à la ronde et je me vengeai sur un _evenveel_ du trouble qu'ils venaient de causer; quand le gâteau fut mangé je repris, tout plein de courage, bien que l'effet du premier vers fût manqué et que je visse clairement, lorsque je répétai les premiers mots que monsieur Dorbeen, toujours gravement comique, pensait encore à la servante quinquagénaire:

Lorsque l'enfant paraît, le cercle de famille Applaudit à grands cris: son doux regard qui brille Fait briller tous les yeux, Et les plus tristes fronts, les plus souillés peut-être, Se dérident soudain à voir l'enfant paraître, Innocent et joyeux.

Soit que juin ait verdi mon seuil, ou que novembre Fasse autour d'un grand feu vacillant dans la chambre Les chaises se toucher, Quand l'enfant vient, la joie arrive et nous éclaire, On rit, on se récrie, on l'appelle, et sa mère Tremble à le voir marcher.

Madame Dorbeen sourit d'un air approbateur.

Quelquefois nous parlons, en remuant la flamme, De patrie et de Dieu, des poêles, de l'âme Qui s'élève en priant;

Monsieur Van Naslaan fit un signe de tête en homme très-entendu.

L'enfant paraît, adieu le ciel et la patrie, Et les poêles saints! la grave causerie S'arrête en souriant.

Cela est tout à lait joli! dit mon excellente tante à demi-voix.

La nuit, quand l'homme dort, quand l'esprit rêve, à l'heure Où l'on entend gémir, comme une voix qui pleure, L'onde entre les roseaux; Si l'aube tout à coup là-bas luit comme un phare, Sa clarté dans les champs éveille une fanfare De cloches et d'oiseaux!

Monsieur Dorbeen toussa. Monsieur Van Naslaan fronçait péniblement les sourcils comme pour demander:--Où diable veut-il en venir! Justement parce qu'il n'en savait pas davantage, le visage de mon oncle trahissait une admiration sans égale.

Enfant, vous êtes l'aube et mon âme est la plaine Qui des plus douces fleurs embaume son haleine Quand vous la respirez; Mon âme est la foret dont les sombres ramures S'emplissent pour vous seul de suaves murmures Et de rayons dorés!

Car vos beaux yeux sont pleins de douceurs infinies; Car vos petites mains, joyeuses et bénies, N'ont point mal fait encor;

--Oh! Seigneur! dit ma tante à demi-voix, et ses yeux, sous l'influence de l'émotion, devinrent tout petits.

Jamais vos jeunes pas n'ont touché notre fange; Tête sacrée! enfant aux cheveux blonds! bel ange A l'auréole d'or!

Koosjen qui, de temps en temps, avait jeté un coup d'œil sur moi, releva la tête et me regarda fixement. Les deux derniers vers pouvaient s'appliquer parfaitement à elle.

Vous êtes parmi nous la colombe de l'arche; Vos pieds tendres et purs n'ont point l'âge où l'on marche; Vos ailes sont d'azur. Sans le comprendre encor, vous regardez le monde, Double virginité! corps où rien n'est immonde, Comme où rien n'est impur!

Il est si beau, l'enfant, avec son doux sourire, Sa douce bonne foi, sa voix qui veut tout dire, Ses pleurs vile apaisés, Laissant errer sa vue étonnée et ravie, Offrant de toutes parts sa jeune âme à la vie Et sa bouche aux baisers!

Ma tante essaya une larme; madame Van Naslaan hocha deux ou trois fois la tête. Koosjen retenait sa respiration et me regardait avec anxiété.

Seigneur! préservez-moi, préservez ceux que j'aime, Frères, parents, amis, et mes ennemis même Dans le mal triomphants, De jamais voir, Seigneur! l'été sans fleurs vermeilles, La cage sans oiseaux, la ruche sans abeilles, La maison sans enfants[10]!

--Seigneur mon temps! neveu Hildebrand, s'écria ma tante, neveu Hildebrand, cela est beau!

Et je gage qu'elle songeait à Pierre quand il était petit, et aussi... oh certainement aussi, à la petite Gertrude qui était morte avant l'âge de cinq ans et dont il ne lui restait qu'une petite mèche de cheveux qu'elle portait en bague an doigt du milieu.

--Hé oui! dît Mietjen aux yeux de veau, yeux qui, en ce moment, étaient beaucoup plus saillants encore que de coutume.

--Je trouve pourtant, dit madame Van Naslaan, qu'il faut être mère pour bien comprendre ces choses-là.

--N'est-ce pas, madame Van Naslaan? dit madame Dorbeen... Mais c'est ravissant; les vers (elle appuya sur le mot), les vers sont ravissants! Elle voulait dire: Quant à la façon de les dire, ce pourrait être mieux.

Koosjen n'était pas mère et conséquemment ne pouvait avoir compris comme l'entendaient ces dames; mais ses yeux humides et brillants et ses joues pâles disaient assez qu'elle avait compris et senti cette admirable poésie.

--De qui est cette pièce? demanda monsieur Van Naslaan.

--De Victor Hugo, Monsieur.

--Victor Hugo? dit-il en plaçant l'accent tonique sur la première syllabe et en prononçant ce nom, comme si au lieu d'un _g_ français, il s'y fut trouvé vingt-cinq bons _g_ hollandais [11]. Je croyais que cet homme là n'avait écrit que des horreurs. J'ai vu dans la _Revue littéraire_, me semble-t-il... Eh! cela m'échappe; je croyais que c'était comme cela un homme sanguinaire...

--Je ne sais pas, Monsieur! répondis-je.

--Ne le confondez-vous pas avec _Jacques Julin?_ demanda le courtier.

--Est-ce celui-là qui a écrit ce livre sur Barneveld que nous avons reçu dernièrement à la Société de lecture? demanda mon oncle en se tournant vers Pierre.

--Oui, dit le courtier. A ce que j'ai entendu dire, c'est un singulier gaillard. Il écrit tout ce qu'il veut, Monsieur, il écrit tout ce qu'il veut[12]!

--Oui, dit mon oncle en secouant sa pipe, ces Français, cela fait un rare peuple, bien que je le dise moi-même.

--Savez-vous un livre de vers que moi je trouve charmant, dit madame Van Naslaan en faisant du regard le tour de la société, c'est l'_Utilité des disgrâces._

--Quoi! demanda monsieur Dorbeen, plus comiquement et plus gravement que jamais, quoi? l'_Utilité des dix grâces?_

Un grand éclat de rire salua cette plaisanterie qui embarrassa plus ou moins madame Van Naslaan: elle résolut d'achever en conversation particulière l'éloge de l'ouvrage connu de Lucretia Wilhelmina, éloge mis en avant à titre de conversation générale:

--Vraiment, chuchota-t-elle à l'oreille de ma tante, c'est un livre magnifique et écrit par une femme, mais, je puis l'affirmer, vous ne pourriez le lire les yeux secs.

La conversation redevint bientôt générale et animée. Je m'occupai beaucoup de la jeune personne de dix-sept ans, et Pierre ne quitta pas la chaise de celle-ci. Je m'efforçai, à plusieurs reprises, de le décider à déclamer quelque chose, à chanter, ou à s'exécuter de quelque autre façon; mais il me répliquait toujours avec une physionomie revêche:--Allons donc! ou:--Je ne sais vraiment rien! et, d'autre part je ne voulus pas insister parce que j'avais vu mon oncle consulter de nouveau sa pendule. Mes instances demeurèrent donc sans résultat. Je dois reconnaître aussi que la famille Stastok, grâce à l'éléphant musical, avait suffisamment contribué aux plaisirs de la soirée, pour qu'on ne pût exiger encore quelque chose de ses membres.

La soirée s'acheva joyeusement et familièrement; et après que toutes les dames et les deux Messieurs eurent remercié monsieur et madame Stastok de leur amicale réception et Pierre de son agréable société; après que monsieur et madame Stastok eurent solennellement promis de _revenir prendre leur revanche_; après que les deux Messieurs eurent mis le chapeau l'un de l'autre et que, de sa propre main, ma tante eût aidé toutes les dames (à l'exception de Koosjen à qui je ne pouvais m'empêcher de rendre le même service) à mettre leurs manteaux, et, d'après le désir de chacune, à relever leur col ou à laisser le tout en dessous, on se sépara vers onze heures et demie parfaitement satisfaits les uns des autres, et il n'y eut plus de plaisir pour personne que pour la servante qui, d'un air nonchalant, laissait choir dans sa main les quarts de florin qu'y faisait pleuvoir le départ des convives.

Mon oncle avait sommeil, bien qu'il le dit lui-même. Seigneur mon temps! combien ma tante avait encore d'occupation. _Vraiment_ était de mauvaise humeur. Ce fut, dans cet état de choses, que je gagnai mon lit.

[1] Boisson chaude dont le vin elles œufs font la base.

[2] Diminutif de _Cornélie._

[3] Titre des dames des nobles, des licenciés et des officiers. Les autres femmes mariées sont qualifiées: _Mejuffrouw._

[4] Catherine.

[5] Récipient ordinairement de cuivre rempli de matières en combustion sur lesquelles on pose la pipe pour l'allumer.

[6] Jeu de mots intraduisible: _Goedelaken_ signifie _bon drap, Goulaken, drap d'or._

[7] A cause des accessoires qui ornent la pipe présentée aux invités.

[8] Un des plus grands poètes de la Hollande.

[9] Equivalent, de proportion égale.

[10] M. Beets a traduit admirablement en hollandais celle belle pièce de Victor Hugo; pour rendre ainsi un grand poète il faut être grand poète soi-même.

[11] Le _g_ a en hollandais un son guttural très-prononcé.

[12] Nous espérons que M. Jules Janin voudra bien se reconnaître ici, en compagnie de son _Barnáve_, sans trop se formaliser du jugement de ces braves Hollandais. (_Note du traducteur._)

VI

Pierre est vraiment amoureux, et comment nous faisons une partie de plaisir en barque.

La mauvaise humeur avec laquelle Pierre s'était allé coucher n'était nullement énigmatique pour moi. On a remarqué que, pendant toute la soirée, il avait peu parlé tandis qu'ordinairement ni la loquacité ni le pédantisme ne lui manquaient au milieu des amis de son père. Mais deux petites circonstances l'avaient contrarié et paralysé, à savoir: l'amour et la haine. Entre autres choses, il ne m'avait nullement échappé qu'il avait continuellement jeté des regards à la dérobée sur le cou blanc de Koosjen et qu'il eût à coup sûr été enchanté de regarder franchement son charmant visage s'il eût osé risquer d'engager avec elle une conversation en règle. En outre, il ne m'avait pas été difficile de découvrir combien l'avait vexé l'approbation qu'avaient obtenue de la jeune fille les beaux vers de Victor Hugo, quelque médiocrement et infidèlement qu'ils fussent traduits et quelque mal qu'ils fussent récités; j'avais remarqué aussi combien il avait porté envie à la hardiesse avec laquelle j'avais entamé ensuite un entretien avec elle, et aux sourires plein d'aménité qui m'avaient été adressés à cette occasion. Son cœur amoureux s'était, je le crois, promis monts et merveilles de cette soirée; mais Koosjen était partie comme elle était venue, sans qu'il lui adressât une autre douce parole que:--Aimez-vous bien les petits gâteaux? Il avait fini par se rendre ridicule; contrairement à ses projets et à ce qu'il attendait de la passion qui lui tenait au cœur, il avait fait sotte figure. Quoi d'étonnant qu'il eût perdu sa bonne humeur?

Je voulus en savoir davantage sur tout cela.

--Bonjour, Pierre! lui criai-je, sans ouvrir mes rideaux vu que je l'apercevais suffisamment, lorsque, le lendemain matin, la cuisinière vint, selon son habitude, faire résonner sous ses doigts osseux la porte de notre chambre.

--Bonjour, cousin! me répondit-il assis tout rêveur sur le bord de son lit et encore sans lunettes.

--En vérité j'ai rêvé de Koosjen Van Naslaan!

Pierre rougit et se pencha pour tirer un de ses bas avec un tel effort qu'il y avait lieu d'y voir l'unique cause du pourpre de sa figure.

--Bah! dit Pierre.

--Oui, dis-je, c'est une charmante jeune fille.

--Vous trouvez cela? demanda Pierre en tirant son second bas et en allant au lavabo. Oui, c'est une jolie petite mine, mais je ne la trouve cependant pas si charmante.

--Non? m'écriai-je avec surprise en allant m'asseoir.

--Vraiment non! dit-il.

L'amour qui renie son objet se trahit d'une façon irréfragable.

--Je voudrais bien connaître cette jeune fille de plus près, Pierre! N'y aurait-il pas moyen de la revoir encore une fois d'ici à après-demain?

--Je n'en sais rien, répondit Pierre en remplissant l'aiguière jusqu'au dessus des bords; allez lui faire une visite.

--Cela ne se fait pas, mon garçon, dis-je; mais ne savez-vous rien de mieux?

--Ma foi non! dit Pierre.

--Moi je crois avoir trouvé autre chose, dis-je en sautant à bas du lit. Dites-moi, Pierre, continuai-je en le regardant fixement, d'où vient que vous avez oublié de mettre vos lunettes? Voyez, il fait tous les jours un temps magnifique; nous irons louer une barque ... et nous irons ensuite prier Koosjen et quelques dames de votre connaissance, de préférence de votre famille, de nous faire l'honneur de partager avec nous une promenade nautique.

--Une promenade nautique? s'écria Pierre du ton du plus profond étonnement.

--Sans doute; cela vaut bien mieux pour causer et pour faire sa cour que d'aller eu voiture. Ne voudriez-vous pas faire votre cour, hein? Hé, mon garçon, pourquoi mettez-vous votre pantalon à l'envers?

--Oh! dit Pierre reprenant sa mauvaise humeur de la veille, finissez ces folies. Je ne tiens pas à être tourmenté par vous.

--Mon garçon, dis-je, vous me comprenez mal. Je ne vous tourmente pas; je vous demande seulement si vous ne voulez pas penser à l'amour?

--Penser à l'amour? reprit-il les lèves gonflées de ressentiment et en me lançant obliquement à travers ses lunettes un regard chargé de colère, occupez-vous d'amour vous-même!

--Avec plaisir, mon excellent ami! mais les jeunes filles ne veulent pas de moi. Je suis trop laid.

--Vous savez assez bien blaguer, Monsieur? dit Pierre en grinçant des dents et tout frémissant de colère.

--Oui! répondis-je en riant, mais je crois pourtant que vous vous entendez encore mieux à l'amour?

Je n'obtins pas de réponse. Pierre mit une hâte excessive à s'habiller et descendit les escaliers en courant. Lorsque je descendis, je le trouvai fumant sa pipe, abrité sous les ailes de ses parents et, comme dirait un romantique français: _enveloppé de sa colère_[1].

Après le déjeuner, il alla au jardin; je le suivis sur les talons.

--Laissez-moi! me cria-t-il avec une physionomie aussi peu avenante que celle d'un perce-oreille.

--Non! dis-je en lui, tendant la main, il ne faut pas être lâché, Pierre! Que! diable, le mot _amour_ est-il de nature à faire prendre la mouche? A votre place je me fâcherais bien plutôt au mot d'Institutes.

Pierre sourit péniblement.

--Savez-vous bien? Je ne parlerai pas de toute cette affaire; mais nous irons nous promener en barque, mon garçon! en barque avec les dames. Savez-vous ramer?

--Je le crois, dit Pierre d'un ton pédant.

--Voulez-vous ramer?

--Oui.

--Voulez-vous inviter les clames?

--Elles refuseront.

--Je ne vous demande pas cela. Voulez-vous? Voyons, Pierre, je vous promets que je serai discret.

--Eh bien, dit-il, je veux bien.

Le plan arrêté fut communiqué au père et à la mère Stastok et il fut résolu que, outre Koosjen nous inviterions la cousine Christine, jeune fille de vingt-trois ans qui ne demanderait pas mieux que de nous accompagner, vu qu'elle n'avait rien à faire qu'à rester assise auprès d'une tante acariâtre qui tenait deux servantes et ne sortait jamais.

Nous allâmes du même pas â la recherche d'une barque. Après être allé à la porte du levant chez un constructeur de barques qui avait vendu la sienne _parce qu'il n'y avait pas de profit_, et qui nous avait envoyé à la porte du couchant où il était certain que nous pourrions en obtenir une; après nous être assurés à la porte du couchant que l'extrémité d'une poupe surgissait seule au-dessus de l'eau, nous trouvâmes enfin au centre de la ville, une excellente embarcation, que nous pouvions louer, au prix d'un florin, pour une après-dinée entière. Nous la louâmes pour toute l'après-dinée du jour suivant, et nous nous acquittâmes ensuite de nos invitations qui furent très-bien accueillies. Maman Van Naslaan se dit fort honorée pour sa fille, bien que, je le crois, elle pensât qu'il y avait antre chose là-dessous et que cette sortie aurait une queue comme les autres, et la vieille tante exprima dix fois en une demi-heure l'espoir qu'il ne ferait pas trop froid sur l'eau, ce que nous espérions d'ailleurs aussi, bien que nous craignissions le contraire.

Nous convînmes mutuellement que Koosjen serait plus particulièrement confiée aux soins de Pierre et que je me poserais en cavalier en titre de Christine. Je ne pouvais être plus généreux. Pierre avait aussi repris sa bonne humeur, et l'excellente tante nous emballa, le même jour encore, dans un petit panier du vin du Rhin et des oranges, rafraîchissement assez frais au mois d'octobre. Nous avions prié les dames de se munir de manteaux.

Le lendemain était une magnifique journée d'automne, et tout promettait plaisir sans encombre. Mais lorsque Pierre rentra, dans la matinée, de quelques courses qu'il avait à faire pour sa toilette, sa physionomie était horriblement attristée. Il poussa rudement la porte derrière lui et jeta brusquement sa canne, son chapeau et ses gants.

--Qu'avez-vous, mon ami? lui demandai-je tout effrayé.

--Oh! ce misérable Dolphe! dit-il en se tournant vers sa mère.