Scènes de la vie Hollandaise, par Hildebrand
Part 20
A-t-il par hasard songé à Hildebrand, à ses derniers instants?
[1] L'usage de faire suivre les convois funèbres par des pleureurs gagés existe encore en Hollande.
[2] Dépôt de mendicité érigé sous la protection du prince Frédéric.
[3] Briques en terre cuite qui servent, en Hollande, à paver les trottoirs, les rues, etc. On les place, non pas à plat, mais sur la tranche, ou pour mieux dire de champ.
[4] Punition corporelle usitée en Hollande.
V
Il vient du monde pour prendre une tasse de thé et passer la soirée.
Le dimanche soir, la chambre du jardin était dans sa plus brillante splendeur. Je vais essayer de vous en donner une légère idée.
Imaginez-vous une vaste salle carrée, avec une table carrée an milieu, table dont le tapis vert carré est enlevé et remplacé par un plateau carré d'argent à long filets, mainte fois poinçonné, et sur lequel se pavane un massif service à thé de porcelaine antique. Autour de cette table sont disposées cinq chaises à hauts dossiers et à sièges de velours vert à fleurs. On ne fait plus aussi bien maintenant. Si l'on regarde sous la table on y voit luire vingt yeux ardents appartenant à quatre chaufferettes; la cinquième n'étincelle pas, elle est en pierre. Je reconnais à cette circonstance de même qu'à la position du service à thé et à la bouilloire vernissée placée auprès de la chaise, la place de ma respectable tante. Au milieu de la table s'élève une précieuse pièce d'ornement. C'est une lampe de bronze d'une étonnante grandeur, soutenue par un éléphant et dans le pied de laquelle se trouve une boîte à carillon. Dans cette circonstance exceptionnelle, bien qu'on ne soit pas encore au mois de novembre, un feu de tourbe construit avec soin, brûle dans le foyer brillamment poli; c'est uniquement pour qu'on puisse placer régulièrement tout autour des chaises pour les messieurs. L'étroit manteau en marbre de la cheminée est orné d'une pendule représentant un esclave nègre qui a des yeux blancs, des narines rouges, un tablier d'or, et porte d'un air dégagé un cadran sous le bras; aux deux côtés sont placés deux petits vases de fleurs peintes sous des cloches si étroites et de dimensions si exiguës, qu'on pourrait les prendre pour les petits de la grande cloche qui couvre des oiseaux empaillés, et qui trône vis-à-vis de la cheminée sur une petite table en bois bruni et à tiroir. Le dessus de la cheminée exhibe un agréable trophée en plâtre de peignes à tisser, de navettes, de dévidoirs réunis par un léger nœud de ruban, et à demi ensevelis sous des couches de blanc de céruse de différentes formations.
Mais ce qui, non-seulement en ce moment mais en tout temps, fait le plus splendide ornement du salon d'apparat, c'est, au-dessus d'un haut lambris peint en gris et doré sur les bords, la magnifique tapisserie oh l'on voit d'agréables paysages montagneux, avec des soleils levants et couchants, des chemins sablonneux et creusés de profondes ornières, et des pièces d'eau avec des roseaux et des cygnes: peuplés en outre de femmes portant sur leur dos des bottes d'où sort une botte de paille, d'hommes assis au bord de l'eau et prenant un poisson au bout d'une longue ligne; d'enfants tête nue et pieds nus, couchés sur l'herbe à côté d'une chèvre; de voyageurs montés sur des chevaux bruns qui vous tournent le clos pour montrer leur valise, et d'autres sur des chevaux blancs, qui tiennent toute droite une line cravache; de promeneurs avec d'énormes cannes et des chapeaux à... Qu'allais je dire? Oui, ils avaient eu des chapeaux à trois cornes, mais ce temps là était passé. Une couple d'années auparavant la chambre avait été restaurée et monsieur Pierre Stastok Senior, quelqu'arriéré qu'il fût sous bien des rapports, avait cru devoir donner, à cette occasion, une preuve qu'il avait marché avec son siècle. Il avait fait moderniser tous les costumes. Sur son ordre, un ingénieux peintre avait changé tous les chapeaux d'après le plus nouveau modèle reçu par le chapelier, et tous les promeneurs avaient reçu des pantalons bruns, jaunes, rayés, à sous-pieds et faits d'après la dernière coupe. Toutes les perruques avaient été proscrites. Les dames qui, jusqu'alors, avaient exhibé les preuves évidentes que nos grand'mères étaient beaucoup plus décolletées à la promenade que nos sœurs au bal, les dames avaient reçu des robes montantes, de larges manches et de longues tailles; et même les cheveux des enfants à demi nus avaient été coupés au nom de la civilisation.
Il est vrai que cette modernisation laissait encore beaucoup à désirer sous plusieurs rapports, et surtout quant aux cannes, aux parapluies et aux parasols qui avaient gardé leur première forme; en revanche tous leurs éventails étaient changés en bouquets et sous ce point de vue du moins il n'y avait pas le moindre anachronisme.
Lorsque mon oncle et ma tante eurent ainsi fait sagement mettre tout en ordre, ils crurent avoir rempli leur devoir et avoir fait au Moloch du dix-neuvième siècle un sacrifice assez grand pour qu'il leur fût permis, quant à leur personne, de braver et renier ce siècle d'une foule de manières; car, à dire vrai, les messieurs et les dames de la tapisserie étaient de beaucoup en avance sur monsieur et madame Stastok, et comme ceux-ci, le soir dont nous parlons, ont revêtu leur plus belle toilette, d'abord parce que c'est dimanche et, d'autre part, parce qu'ils _attendent du monde_, je veux profiter de cette occasion pour vous donner la description jusqu'ici différée de leur personne et de leurs allures.
Il règne encore un silence de mort dans la chambre du jardin, cette même chambre du jardin, dirait un orateur, où retentira tout à l'heure le bruyant caquetage dune joyeuse société. Je n'entends rien que le chant familier de l'eau qui siffle dans le tuyau de la bouilloire, et le ronron d'un chat angora qui est couché devant le foyer et s'étonne d'y voir du feu à une époque si peu avancée de l'année. Je ne sens rien que la bouilloire qui n'a pas encore été employée assez souvent pour ne pas exhaler une mauvaise odeur; et en dehors du chat précité, je ne vois personne autre que mon digne oncle qui, le dos tourné au feu et les mains, sur le dos, est éclairé par les quatre bougies qui surmontent les lustres d'or de la cheminée, et dont l'image se réfléchit dans le miroir qui lui fait face. Excellent moment pour faire son portrait! Mon oncle bien qu'il soit dans la soixantaine est encore pour cet âge ce qu'on appelle un _solide gaillard._ Il n'a pas la tête grise, vu qu'il porte une perruque brune qui lui recouvre les oreilles et à travers laquelle, par conséquent, il lui faut entendre; son visage est rond, vermeil; il n'a absolument pas de favoris; son œil brun ne manque pas d'expression et il a un double menton. Il n'est pas grand de taille, et n'a, pour lui rendre toute justice, d'autre défaut corporel que ses faux cols démesurément hauts. A cause de la fête du jour, la dimension ordinaire de ceux-ci est encore doublée, si bien qu'ils incommodent quelque peu les extrémités mêmes de ses oreilles. Il porte au reste une cravate blanche, une chemise à jabots, un large habit noir qui, vu de derrière, a quelque chose d'une redingote, et, encore toujours, une culotte courte, de sorte qu'on a l'occasion de voir ses mollets bien faits et enfermés dans de fins bas de filoselle. En ce moment entre ma tante qui parachève la toilette de mon oncle en lui présentant un grand et beau mouchoir de poche en toile blanche et à larges ourlets. Vous avez remarqué dès longtemps qu'elle porte un bonnet plissé. Elle a mis, ce soir, son plus beau qui est orné d'un ruban dentelé de satin blanc,--je me souviens que je donnais des rubans pareils à ma grand'mère, le jour de son anniversaire!--Elle a les cheveux poudrés, et il vient un peu de blanc égalisé avec une fine lame, sur son front; cela sied parfaitement à sa physionomie ouverte et bonne et aux agréables fossettes qui se creusent dans ses joues quand elle parle. Elle porte au cou un gentil collier de perles avec une nacelle en pierreries, et un fichu montant à petits plis en toile de Cambrai qui s'encadre dans sa robe de soie chatoyante à large corsage.
Laissons-la, un peu fatiguée de tous les préparatifs, s'installer pour préparer le thé; et jetons les yeux sur Pierre qui fait justement son entrée. Lui aussi, comme disent les marins, est sous son plus beau gréement. Il est, je dois l'avouer, tout à fait vêtu à la mode; il porte un pantalon noir à sous-pieds, un gilet de satin noir, un habit bleu à boutons brillants, et cependant il a l'air affreusement arriéré. C'est que le pantalon est si court et les sous-pieds sont si longs, le gilet est si largement échancré et si ample de la taille, l'habit est si étroit du collet et si large du dos; et puis pourquoi s'obstine-t-il à vouloir se distinguer par une cravate de soie brune au lieu d'en porter une noire comme tous les gens comme il faut.
L'oncle consulte une fois ou deux sa montre pour faire la remarque que la société se fait terriblement attendre. Soit dit en passant, là gît l'unique raison pour laquelle Pierre Stastok Senior n'a jamais voulu être diacre ou ancien de l'église, parce qu'en cette qualité il serait contraint d'aller à son tour à l'église avec des ministres qui ne sont pas des gens ponctuels comme lui.
Bientôt cependant un modeste coup de sonnette annonce l'arrivée du premier venu des invités. Nous les laisserons, lui et les autres, se débarrasser de leurs surtouts et de leurs manteaux et les déposer entre les mains de Keesjen qui, ce soir-là, a obtenu une permission particulière de rentrer plus tard à l'hospice; nous les laisserons ensuite bourrer leurs pipes, et complimenter les hôtes sur les peines qu'ils se sont données; puis jaser pendant une petite heure sur le temps, sur le froid qu'il fait dans l'église, sur la supériorité d'un foyer ouvert sur un poêle fermé, sur l'état des fonds, sur l'ouvrage des dames, sur la dernière vente de maisons, et sur le dernier plan du conseil communal au sujet d'un pont à jeter sur un cours d'eau, pont dont la nécessité est reconnue depuis dix ans déjà; nous vous introduirons ensuite au milieu dû la société et nous vous ferons voir chacun de ses membres dans toute sa splendeur. En attendant vous pouvez vous-même bourrer une nouvelle pipe.
L'homme que vous voyez auprès du foyer, engagé avec mon oncle dans une conversation animée sur les avantages importants que possédait l'institution des corps de métiers, tels qu'ils existaient autrefois, sur celle des patentes introduite sous le ministère Gogel, cet homme est une vieille connaissance et nul autre que l'homme à l'argent de la diligence. Toutefois il est aussi peu orfèvre que le piqueur était commissaire de police. J'ai été malheureux dans mes présomptueuses divinations. C'est tout bonnement le plus ancien commis du secrétariat de la ville de D.... appartient à cette race de gens qui étudient jour et nuit Wagenaar et les continuations de Wagenaar, de même que les ouvrages de Lefrancq van Berkhey, et le recueil de proverbes hollandais de Tuinmans, et dont les lectures ultérieures consistent en une incroyable quantité de sermons et de voyages autour du monde. Il sait frapper avec dignité sur sa tabatière et dire comment s'appelaient les mouchettes au temps où l'on ne mouchait pas encore les chandelles et à quel prix on pouvait louer une maison en une année dont il a vu un compte dans les poudreux papiers du secrétariat. Il jouit d'une grande autorité comme juge du talent de tous les prédicateurs, et, au total, quand il se présente dans la famille quelque question obscure, on l'adresse à monsieur Van Naslaan qui a énormément lu. Il faut dire que dans ces dernières années la pédanterie du jeune Pierre a notablement nui à l'autorité de ce personnage, surtout parce que l'étudiant comprend le latin qui assure tous les privilèges.
Pierre et moi sommes accaparés par un monsieur long et maigre, d'une bonne trentaine d'années, dont la tête commence à devenir chauve, et qui est enfermé dans une longue redingote boutonnée; ce monsieur s'appelle Dorbeen et a la réputation de dire très-sérieusement des choses comiques. Il nous interroge sur des farces d'étudiants qui depuis l'érection des universités ont dû arriver chaque année dans toutes les universités, qu'il a entendues dans sa jeunesse, qui ont été racontées à Pierre et à moi comme étant arrivées à nos prédécesseurs immédiats à l'université, et qui vraisemblablement n'ont jamais eu et n'auront jamais lieu. Quand il en a cité une très-plaisante, il demande sur-le-champ une baleine et la passe à travers sa pipe avec une figure si longue et si grave qu'elle prouve effectivement combien il est sérieusement comique. Pierre s'est éloigné au beau milieu de ses récits, fume en désespéré, sourit en ricanant à la lin de chaque histoire, et quand sa pipe est à bout en bourre une nouvelle. Le désir de faire plus ample connaissance avec les dames me met sur des charbons ardents.
--Ces messieurs préféreront sans doute en rester au vin? dit ma bonne tante en se retournant avec affabilité et en soulevant une véritable chaudière de fer-blanc. Mais Pierre prendra peut-être bien une tasse de _slemp_[1]?
--J'en ferai autant, ma chère tante! dis-je en allant à elle pour alléger un peu le vaste récipient qu'il lui était impossible de lever. Savez-vous pour qui je remplis les tasses?
Ce fut d'abord pour une honorable dame qui, comme ma tante, était occupée à tricoter, mais qui cependant était mise plus à la mode qu'elle, et qui était la légitime épouse du commis, bien qu'elle fût plus jeune que celui-ci de plusieurs années; ensuite pour une sœur du mari de cette dame, laquelle sœur avait une quarantaine d'années, des yeux de veau, et demeurait chez elle avec le privilège de faire la lessive, de raccommoder les bas, de remonter les chapeaux et d'achever à user les robes de sa belle-sœur; puis encore pour la fille de la dame en question, Koosjen[2], jeune personne d'environ dix-sept ans qui, avec ses cheveux bruns bien nattés et sa robe rose, était charmante, enfin, sans compter ma tante et moi, pour la très-fashionable épouse du courtier, laquelle était la seule _mevrouw_[3] de la société, portait un énorme bonnet garni de rubans couleur de feu, et une boucle d'or non moins énorme à la ceinture.
Madame Van Naslaan était une dame très-avisée, qui faisait des découvertes pleines de sens. Elle trouvait, par exemple, qu'un courant d'air froid est plus désagréable qu'un air simplement refroidi; elle trouvait encore que, par une chaude journée, un peu de vent soulage toujours; elle avait fait la remarque que, lorsqu'on perd beaucoup, on a la consolation qu'il vous reste quelque chose; elle avait découvert que, lorsqu'on avait l'habitude d'une chose, on la supportait plus facilement que lorsqu'on n'y était nullement accoutumé; elle en était même arrivée, grâce à des investigations assidues et approfondies dans le domaine de la psychologie, à apercevoir une différence essentielle entre gens et gens, et à pouvoir affirmer avec fondement qu'une personne n'était pas l'autre, et une foule de choses sensées du même ordre qui lui donnaient une grande réputation d'habileté et d'expérience parmi les femmes de sa connaissance; et comme elle disait de l'affaire la plus simple qu'elle cachait plus qu'elle ne laissait voir, et comparait spirituellement toutes choses aux souris qui doivent avoir une queue, on estimait avec raison qu'elle devait avoir plus de perspicacité que les autres. Madame Dorbeen, par contre, était une bavarde, fière de sa qualité _mevrouw_, de son bonnet et de son mari; j'avais entendu parler d'elle comme d'une personne disant très-joliment les vers, ce qu'il me fut facile de croire, vu qu'elle grasseyait et avait des yeux bruns qui roulaient continuellement dans l'orbite.
La belle-sœur de madame Van Naslaan se nommait Mietjen et n'était absolument rien autre qu'une bonne personne.
A l'exception de celle-ci qui ne disait rien, et de la charmante jeune tille de dix-sept ans qui parlait très-peu, les trois dames bavardaient pour ainsi dire toutes à la fois, et les messieurs, assis autour du foyer, faisaient la contre-partie. Donnons-en un échantillon.
--Ecoutez, ma bonne madame Stastok, dit madame Van Naslaan, en déposant son tricot, et en appuyant l'index sur la main de ma tante; écoutez, ma chère madame Stastok, vous n'avez pas besoin de m'en rien dire; je sais (ici, elle cligna les yeux d'une intéressante façon), je sais tout cela parfaitement; je connais ces gens-là; de part en part, et dès que j'ai appris que Keetjen[4] avait cela en tête, j'ai su comment l'affaire était emmanchée...
Sur ce, elle reprit sou tricot, et compta les mailles du tour commencé...
--Oui, Koosjen, disait madame Dorbeen avec volubilité, en se penchant pour parler devant Mietjen Van Naslaan, et en éblouissant tellement celle-ci avec ses rubans rouges que la bonne âme déclara le lendemain en avoir en mal aux yeux; oui Koosjen, vous ne pouvez vous imaginer combien Dorbeen a de besogne; cela ne finit pas du matin au soir. Ce matin, monsieur Van der Helm, (il faut savoir que c'était le plus grand monsieur de la ville, et que Dorbeen gérait ses affaires) ce matin monsieur Van der Helm est encore venu le voir dès avant le déjeuner; il allait à la chasse, et voulait parler à Dorbeen avant de partir; heureusement qu'il est très-familier chez nous, et que peu importait que Dorbeen ne fût pas habillé, et c'est comme cela tous les jours. Quant à moi, j'ai aussi beaucoup d'occupation avec les enfants; mais je dis à Dorbeen: Savez-vous ce qui va arriver? je vais, moi, m'occuper de cela. Et Dorbeen approuve toujours, et trouve bien les choses comme je les fais...
--Mademoiselle Mietjen, encore un pâté à la crème? demanda ma tante: vous n'en voulez pas non plus, Koosjen? Mon Dieu, ma fille, qu'il y a longtemps que je ne vous ai vue ici! Je me souviens encore du temps où vous jouiez avec Pierre. Oui, oui, petits enfants deviennent grands, Keesjen!
--C'est ce que je dis bien souvent, dit madame Van Naslaan. Que devient le temps? En vérité, plus on devient vieux, plus le temps s'envole; mais les jeunes années, mon enfant, dis-je tous les jours à Keesjen, les jeunes années, apprenez cela de moi, ne reviennent jamais.
On entendait, près de la cheminée, la voix de M. Van Naslaan.
--Ce sont là de ces choses, disait-il avec une solennelle lenteur, et en coupant la phrase par l'expulsion de majestueuses bouffées de fumée, de ces choses, mon bon ami (phou!) qui nous rendent (phou!) malheureux (phou!) vous ... (phou!) moi ... (phou!) et bien d'autres. Et nos aïeux...--Il ôta sa pipe de sa bouche pour en donner, tout en parlant, de petits coups sur le troisième bouton de l'habit de mon oncle ...--nos aïeux ... et je vous demande s'ils en valaient beaucoup moins que nous ... nos aïeux, monsieur, ne s'inquiétaient pas de ces choses-là.
--Non, déclara mon oncle, en bourrant une nouvelle pipe avec une noble exaltation, c'étaient d'autres hommes! Ils savaient... Pierre, donne-moi le réchaud[5]; ils savaient retrousser leurs manches, bien que je le dise moi-même..., et comme je le dis toujours, ils faisaient attention au temps. Un père était habillé et rasé tous les matins au quart avant six heures. Trouvez-moi cela aujourd'hui!
Et posant sa pipe sur le réchaud, il aspira, pour l'allumer d'un coup, avec une force terrible, la retourna ensuite, et soufflant par la tête la flamme qui lui remplissait la bouche, il répéta, à demi essoufflé par l'effort qu'il venait de faire:
--Trouvez-moi cela aujourd'hui!
--Oui, mon cher ami, dit Dorbeen à Pierre, en arrachant quasi un des boutons dorés de l'habit neuf si vieillot de mon cousin (la conversation était tombée sur l'un des jeunes gens les plus riches qui fissent leurs études à Utrecht), oui, son père s'appelle _Goedlaken_, mais il devrait bien se nommer Goulaken[6].
C'était là un genre de saillies dans lequel M. Dorbeen était fort; et comme Pierre se mit à rire bruyamment, comme mon oncle, qui avait entendu aussi, hochait la tête en souriant et répétait le bon mot à M. Van Naslaan, madame Dorbeen s'aperçut qu'il y avait quelque plaisanterie en jeu, et relevant sa tête enflammée, elle dit du ton le plus engageant:
--Mon cher Dorbeen, dites donc aussi quelque chose à ces dames.
Tout le monde se tut et fixa les yeux sur le personnage interpellé.
--Mou cher trésor, dit Dorbeen, avec un aimable sourire, quand il régna un parfait silence, mon cher trésor, ces dames ont déjà entendu ce soir bien des choses venant de moi...
--Comment cela? demanda madame Dorbeen.
--Mais elles ne font que vous entendre, ma chérie, et n'êtes-vous pas une part de moi-même? répondit-il avec le sérieux le plus comique.
Tout le monde rit, mais Ja charmante Koosjen d'un rire un peu forcé, sur quoi madame Dorbeen jugea à propos de lui dire en souriant:
--Oh! Koosjen, il est toujours comme cela! Ne vous mariez jamais, mon enfant, car les maris font toujours aller leurs femmes!
Pierre, qui, sur ces entrefaites, était venu se mettre à fumer derrière la chaise de Koosjen, Pierre devint pâle. Il sentait que jamais il ne serait capable de faire aller qui que ce soit, fût-ce même une femme, fût-ce même la sienne.
Comme le mur était tombé, qui, dans de pareilles réunions,--réunions que, dans le monde de la bourgeoisie, on appelle prendre le thé et passer la soirée, ou encore une réception ou _pipe habillée_[7] ou une _tartine parée_,--comme le mur, disons-nous, qui, dans ces réunions, sépare les messieurs des dames, était tombé, et qu'une sorte de fraternisation entre les deux sexes venait d'avoir lieu; connue, d'autre part, madame Dorbeen était devenue, d'une façon inattendue, l'objet de l'attention générale, mon oncle trouva bon de mettre en avant une prière qu'il avait sur le cœur depuis long-temps.
--Madame, dit-il, vous devriez bien maintenant faire un plaisir à nous et aux amis.
--Certainement, monsieur Stastok! et, avec cette modestie propre aux grands génies, elle se tourna vers madame Van Naslaan, et dit:
--Quel charmant modèle de col vous avez là!
--Oui, madame, je dis, chère marchandise, bonne marchandise. Je suis d'avis que la meilleure étoffe dure plus longtemps. J'avais vu ce col dans la boutique de Van Drommelen, et j'ai dit à mes enfants: à mon prochain anniversaire...
--Ah çà, dit Stastok à Dorbeen, il faut faire en sorte que votre dame nous déclame quelque chose.
--Seigneur mon temps! il faudra nous déclamer quelque chose tout à l'heure, madame! dit ma tante, avec quelque inquiétude, et en appuyant sur la réserve _tout à l'heure_ avec toute la force que pouvaient permettre les convenances.
--Oh! je vous en prie, madame, dit Keesjen, avec un charmant regard.
--Eh oui! dit Mietjen aux yeux de veau.
--Une faut pas trop presser madame, dit ma tante.
--Non! dit madame Dorbeen en pâlissant un peu. Puisqu'il le faut, il le faut. Que voulez-vous avoir? Je vais vous dire le _Rhin._
Et saisissant ses ciseaux pour les ouvrir au commencement de chaque vers et les fermer à la chute de la césure, elle commença d'une voix un peu enrouée par l'émotion, mais qui s'éclaircissait de plus en plus:
Les aquilons glacés, faisant trêve aux orages, Se reposent enfin; le zéphir tiédit l'air, Et le vieux Rhin déroule, entre ses verts rivages, Ses flots débarrassés des chaînes de l'hiver...
Arrivée là, madame Dorbeen porta son mouchoir de poche à sa bouche et eut un violent accès de toux. Elle recommença tout à fait dans le même ton, mais cette fois encore elle ne dépassa pas les _chaînes de l'hiver._ Madame Van Naslaan comprit qu'il y avait autre chose sous l'accès de toux.
Madame Dorbeen devint aussi rouge que les rubans de son bonnet, regarda fixement la lampe et répéta encore une fois comme pour se remettre en train:
Ses flots débarrassés des chaînes de l'hiver.
Nouveau silence.
--Les chaînes de l'hiver vous enchaînent la langue, ma chère, remarqua monsieur Dorbeen d'un ton à la fois plaisant et très-sérieux.