Scènes de la vie Hollandaise, par Hildebrand

Part 19

Chapter 194,057 wordsPublic domain

J'avais passé trois jours dans la famille Stastok, et sur ce temps Keesjen et moi étions devenus grands amis; deux ou trois fois il m'avait accompagné en ville pour me montrer le chemin lorsque j'avais des courses à faire, et, comme il était bavard ainsi que beaucoup de vieilles gens et que de mon côté je partage parfois ce défaut avec ces vieilles gens, nous avions souvent jasé ensemble tout à notre aise. Keesjen était un simple, brave, excellent petit homme. Il avait une légère souvenance de son père qui était fabricant de brosses et portait de grandes boucles d'argent sur ses souliers. En dehors des boucles il ne se rappelait de lui que sa mort et comment il avait suivi le convoi avec un grand pleureur[1] et avec une longue cravate blanche; comment, lorsqu'il revint à la maison, le miroir était couvert d'une voile noir; comment, en cette circonstance, il avait pu manger autant de petits pains chapelés qu'il l'avait voulu; et comment il s'était trouvé là une tante, longue et maigre, qui avait bu tant de vin blanc qu'un gros oncle lui avait dit: _vous n'en aurez plus!_ Il n'avait jamais connu sa mère. Le gros oncle l'avait conduit à la maison des orphelins; il y avait appris à épeler et on l'avait mis ensuite en apprentissage chez un charpentier; mais il était de constitution trop faible pour ce métier, c'est pourquoi on l'avait placé chez un apothicaire avec la mission de rincer et de boucher les fioles, carrière qui n'est pas précisément riche en brillantes perspectives. Il y avait servi pendant quinze ans. Mais comme il ne savait lire que très-imparfaitement et que souvent il avait à porter à la fois deux bouteilles d'une demi pinte chacune, trois biberons, un emplâtre, un pot de sirop et un paquet de poudre, il lui était arrivé à la fin de remettre une infusion de salep chez quelqu'un qui souffrait d'une obstruction et par contre de la poudre de jalap chez une dame qui avait la diarrhée; cette méprise l'avait fait renvoyer comme n'étant pas suffisamment lettré. Depuis lors, il avait été saute-ruisseau dans un bureau, puis domestique de maison chez différentes personnes dont les unes étaient mortes et les autres ruinées, et comme, lors du grand emménagement, il s'était trouvé trop vieux pour être envoyé à Frederiksoord[2], la maison des Orphelins l'avait enfin cédé à l'hospice des vieillards. Au moment dont nous parlons, mon oncle et deux ou trois personnes de la même condition, l'employaient pour graisser les souliers, battre les habits, porter le journal, et, pour tout dire en un mot, à faire les commissions de peu d'importance. Ce qui, de l'avis de mon oncle, avait le plus entravé la carrière du brave homme, c'était son excessive simplicité et une timidité qui ne lui cédait en rien.

Outre la chambre de derrière éclairée par le haut qui s'étendait derrière la maison du voisin et à la suite de laquelle se trouvait la cuisine, il y avait, dans la maison de Pierre Stastok Senior, une autre chambre de derrière dans laquelle je compte vous introduire plus tard et que, attendu le petit jardin sur lequel elle avait vue, on avait baptisée, non sans à-propos, du nom de _chambre du jardin._ Quand on franchissait la porte de cette place on rencontrait d'abord un trottoir de _klinkers_ jaunes[3] de trois pas environ de largeur, et après avoir franchi une marche élevée de _klinkers_ bleus, marche sur les bords de laquelle se trouvaient trois décrottoirs, on se trouvait tout à coup dans le petit Elysée de ma tante. On y voyait un grand pommier sur lequel verdissaient parfois plus d'une douzaine de reinettes, différents parcs de rosiers autour desquels devaient fleurir au printemps une ceinture de crocus jaunes, plusieurs seringats, deux soleils, un cerisier à fleurs doubles et, contre les murs, d'un côté une vigne et de l'autre un mûrier. Les sentiers étaient bordés non pas de gazons mais de pâquerettes rouges et blanches. En ce temps là, il y avait plusieurs pots d'asters et deux ou trois dahlias en fleurs. Au fond du jardinet se trouvait un petit berceau peint en vert et garni de quinte-feuille, de chèvrefeuille, de chenilles et d'araignées. A ce berceau attenait la fabrique contre laquelle était adossée, vis-à-vis du berceau et comme pendant de celui-ci, une maisonnette avec une petite plate-forme où Keesjen venait s'acquitter de ses travaux domestiques, et qu'entourait un petit treillis.

J'allai, le samedi matin après le déjeuner, chercher sous ce berceau, le tiède soleil d'automne; j'avais un livre sous le bras; on saura tout à l'heure pourquoi je ne l'ouvris pas.

J'avais à peine épousseté avec mon mouchoir de poche le banc du berceau, et, assis à mon aise et l'œil fixé sur la maisonnette, la plate-forme et le treillis, je me complaisais à l'idée que tout était si bien mis en couleur chez mon oncle et ma tante, lorsque la porte de la maison s'ouvrit et Keesjen parut. Comme il lui fallait traverser tout le jardin pour se rendre au lieu de sa destination et que près de soixante et dix années pesaient sur ses épaules, j'eus tout le temps de m'apercevoir qu'il lui manquait quelque chose. Il faillit d'abord trébucher contre la marche du trottoir, marche dont il ne semblait pas soupçonner l'existence, bien que, depuis nombre d'années, il dût la franchir tous les jours au matin, à neuf heures et demie précises. Il laissait traîner dans le sable la redingote des dimanches de mon oncle qu'il portait sur le bras, et, avant qu'il eût dépassé le pommier, il avait laissé tomber deux fois la brosse qu'il tenait à la main. Lorsqu'il fut près de moi, je vis que ses joues étaient pâles et avachies sous sa barbe assez mal faite; l'ensemble de ses traits portait un cachet de tristesse; ses yeux étaient ternes et quand il passa près de moi il ne me dit pas comme d'habitude:--Voilà un beau petit temps, monsieur Hildebrand! mais il ôta silencieusement son chapeau et gagna d'un pas mal assuré la plate-forme. Parvenu-là, il ôta son habit avec un profond soupir et, ne gardant qu'un étroit gilet noir à manches, il me laissa voir les formes anguleuses de son buste maigre et voûté. Il ne toucha pas à la boîte à tabac de fer-blanc rougi qui sortait à demi d'une des poches de son gilet, et, poussant de nouveau un profond soupir, il suspendit à un clou la redingote de mon oncle. Il empoigna la brosse, en soupirant plus profondément encore, démeura quelques instants songeur en frottant l'étoffe à rebrousse poil; et se mit enfin à brosser la redingote, en commençant par les pans.

--Qu'y a-t-il, Keesjen? les choses fie vont-elles pas bien? lui criai-je.

Keesjen brossait toujours. Il était un peu sourd.

Quand on doit répéter une phrase qu'on a dite avec quelque émotion, il est tout à fait impossible de le faire dans les mêmes termes. Je me levai, me rapprochai d'un pas et dis en élevant un peu la voix:

--Qu'avez-vous, Kees?

Kees se troubla, me regarda et fixa un instant les yeux sur moi; puis il reprit une manche de la redingote de mon oncle et se mit de nouveau à brosser. Une larme coula sur sa joue.

--Fi, Kees! dis-je, cela n'est pas bien; il me semble que je vois des larmes.

Kessjen essuya ses yeux avec la manche de son gilet et dit:

--Il fait un vent froid, monsieur Hildebrand.

--Comment, Keesjen! dis-je, le vent n'est pas froid le moins du monde... Mais il y a quelque chose là-dessous, mon brave! Auriez-vous perdu un journal?

Keesjen hocha la tête et se mit à brosser avec plus d'obstination que jamais.

--Kees, dis-je, vous êtes trop vieux pour avoir du chagrin. N'y a-t-il rien à faire, mon ami?

En entendant ce mot _ami_, le vieillard me regarda d'une façon étrange. Hélas! ce mot était peut-être tout nouveau pour lui à l'âge de soixante-neuf ans. Un sourire nerveux, qui avait quelque chose d'effrayant, crispa son maigre visage; ses yeux gris étincelèrent d'abord, s'éteignirent de nouveau et se remplirent de larmes. Toute sa physionomie disait: Je vais me confier à vous. Ses lèvres dirent:

--Ecoutez, monsieur! Connaissez-vous le petit Klaas?

Bien que j'aie un ami très-particulier, baptisé du nom de Nicolas, et qu'il ne fut pas impossible que Keesjen l'eût jamais vu, je ne pouvais cependant nullement appliquer le nom de petit Klaas au susdit Nicolas, vu que c'est un très-grand garçon blond, et d'un autre côté je n'eusse jamais pu croire que le Nicolas en question, quelque méchant qu'il puisse être parfois, pût être la cause des larmes du vieux Keesjen. Je répondis donc que je ne connaissais pas le petit Klaas.

--Monsieur Pierre ne vous l'a-t-il donc pas montré? Toute la ville connaît le petit Klaas. On lui donne assez de cents, continua Keesjen.

--Mais quel homme est-ce donc? demandai-je.

--Ce n'est pas le moins du monde un homme, dit Keesjen. C'est un nain, monsieur! un nain, aussi vrai que je suis ici. On pourrait le montrer à la foire. Mais c'est un mauvais drôle. Croyez-moi, je le connais bien.

Je désirais de tout mon cœur que Keesjen mît un peu plus d'ordre dans ses renseignements.

--Il est de la maison, reprit-il après un instant de silence; il court les rues comme un fou. Il gagne de l'argent avec sa bosse. Quand une école sort, les gamins mettent ensemble des cents et font danser le petit Klaas. Alors il saute autour d'un bâton, tout comme un singe, et fait sa bosse au moins une fois aussi grosse. Je n'ai pas de bosse, monsieur! ajouta-t-il avec un soupir.

Je compris que Keesjen était moins jaloux de la bosse que des cents qu'elle rapportait.

--Je voudrais, poursuivit-il d'un ton triste et en donnant à la redingote un coup de brosse beaucoup plus énergique que ce n'était nécessaire pour du drap à neuf florins l'aune, je voudrais avoir une bosse. Je ne ferais rien; je gagnerais des cents; on rirait en me voyant... Mais je ne boirais pas!... dit-il sur un tout autre ton; et retournant la même phrase, il ajouta, tout en détachant la redingote du clou et en la ployant avec beaucoup de soin:

--Boire, je ne le ferais pas!

--Keesjen, dis-je, lorsque vous avez traversé le jardin et que je vous ai adressé la parole vous étiez triste, et maintenant vous semblez bien être méchant; j'aime mieux vous voir triste!

Les yeux du vieillard se remplirent de nouveau de larmes; il tendit vers moi ses mains desséchées; je les saisis au moment où il les retirait, confus de sa familiarité, et je ne les lâchai qu'après les avoir serrées d'une encourageante et sympathique étreinte.

--Oh! dit-il, oh!... monsieur ne sait pas cela ... mais je suis ... je suis bien plus triste que méchant. Mais petit Klaas m'a fait du mal. Petit Klaas est mauvais. Les gens, poursuivit-il, en se penchant vers la graisse à souliers, les gens croient qu'il est fou; mais il est mauvais...

--Ecoutez, Kess, dis-je, en approchant un tabouret à pied on fer, asseyez-vous un peu là et racontez-moi d'un bout à l'autre ce que petit Klaas vous a fait.

--Cela ne servira à rien, dit Keesjen, mais je le ferai pourtant, si vous voulez n'en rien dire à personne. Monsieur connaît-il la maison?

--Quelle maison?

--L'hospice.

--Je l'ai vu en passant.

--Bon! C'est une vilaine maison, n'est-ce pas? une vilaine maison avec des portes et des fenêtres rouges; et en dedans tout en rouge aussi et tout obscur. Pour lors, monsieur sait que nous sommes tous pauvres là, mais absolument pauvres, je ne peux pas dire autrement, mais nous sommes pauvres, je crois bien, tout juste comme on est au cimetière. Moi et d'autres nous gagnons bien quelque petite chose, mais cela ne sert à rien, nous l'apportons au _père_, et le _père_ nous donne toutes les semaines un peu d'argent pour notre plaisir. Voilà qui est bien, monsieur; voilà qui est très-bien. Quand je serai vieux je ne gagnerai plus un cent, mais j'aurai encore ce peu d'argent chaque semaine. Ceci, dit-il en tirant de sa poche un mouchoir de coton, et cela (il frappa sur sa boîte à tabac), je l'ai acheté avec cet argent.

C'était touchant d'entendre un homme de soixante-neuf ans dire: _Quand je serai vieux!_

--Klaas, poursuivit-il, comme monsieur comprend bien, reçoit aussi de l'argent pour son plaisir. Mais que fait Klaas? Klaas ne fait qu'arracher, de temps en temps, l'herbe de la rue pour quelqu'un; Klaas fait semblant d'être fou; Klaas danse avec sa bosse, et quand il a reçu des cents des flâneurs et des enfants, Klaas s'en va hors la porte. Monsieur connaît-il le _Torchon-Gras?_

--Non, Keesjen.

--C'est un cabaret hors la porte. Klaas va y boire une goutte et même deux, et même trois gouttes.

--Et quand il rentre à l'hospice!

--Oh! il a toutes sortes de malices. Il prend une grosse chique de tabac. Il demande chez un droguiste une pelure d'orange. Quelquefois le _père_ s'en aperçoit. Alors on met un billot à la jambe de Klaas, car il est trop vieux pour coucher sur les lattes[4] et on ne peut non plus le frapper sur sa bosse; mais qu'est-ce que cela fait puisqu'il court avec le billot? Alors il dit aux enfants: St!... mes enfants, Klaas a fait une sottise; Klaas n'a pas marché droit et le _père_ a pris tous ses cents à Klaas. Vous comprenez bien, monsieur, qu'il attrape encore davantage.

Je comprenais parfaitement.

--Mais ce sont là ses affaires, poursuivit Keesjen en prenant un soulier de mon oncle qu'il devait graisser et en le remettant aussitôt à terre. Mais qu'a-t-il besoin de me rendre malheureux? Savez-vous ce que c'est?... Je vas vous conter la chose... J'avais de l'argent ... j'avais beaucoup d'argent ... j'avais douze florins!

--Et comment étiez-vous arrivé là, Keesjen?

--Dieu et l'honneur aidant. J'avais gagné cet argent quand j'étais chez l'apothicaire. Quelquefois, quand je portais une potion hors de la ville, à une maison de campagne ou l'autre, le monsieur ou la dame disait: Donnez une pièce de deux sous au porteur; il fait mauvais temps. Comme cela j'étais venu à avoir douze florins. Je ne pouvais les avoir à l'hospice; c'est défendu. Mais je les conservais sur mon cœur.

--Et pourquoi les gardiez-vous? Aviez-vous besoin de cet argent, où était-ce seulement pour le plaisir de l'avoir?

--Oh! monsieur, dit le bonhomme en hochant la tête, les gens riches, si j'ose le dire, ne savent pas cela; les directeurs n'en savent rien non plus, car ils ne s'inquiètent pas de ces choses. Tout va bien pour ces gens-là, pendant leur vie et après leur mort. Voyez-vous, nous sommes bien à la maison: les directeurs sont bons; au carnaval nous avons des petits pains avec du beurre; toutes les trois semaines, quand on abat, la maison reçoit un bœuf de je ne sais quel grand monsieur qui est mort depuis longtemps. Alors nous mangeons tous du hachis, et les messieurs de la maison font une partie et mangent la langue du bœuf. Nous sommes tout à fait bien; mais un homme, monsieur, pense toujours à sa mort.

--Je crois que vous serez parfaitement bien après votre mort aussi, Keesjen! dis-je.

--Je l'espère, monsieur; dans le ciel tout est bien; mais ce n'est pas ce que je veux dire. Je voudrais que mon corps fut bien, voyez-vous.

--Qu'est-ce que c'est, Kees?

--Ecoutez! Quand nous sommes morts on nous couche sur la paille, on nous arrange avec les effets de la maison, juste comme quand nous vivons, et puis nous allons au cimetière dans la grande fosse; je ne voulais pas cela. Je voulais, quand je serai mort, ne pas être arrangé avec les effets de la maison.

Il se tut un instant, et ses larmes recommencèrent à couler.

--Je voulais être couché dans un cercueil à moi, je ne sais pas ... mais enfin, je veux dire, comme j'ai vu mon père, avec des choses à moi, je n'ai jamais eu une chemise qui m'appartienne; je voulais avoir un linceul qui fût le _mien._

J'étais ému. Ne me parlez pas de préjugés. Les riches de la terre en ont mille. Ce pauvre homme pouvait tout supporter, maigre nourriture, rude couche et dur labeur eu égard à son âge. Il n'avait pas de maison à lui, il n'aurait pas de tombe à lui; oh! s'il eût eu du moins la certitude que son dernier vêtement serait _sien!_

--Monsieur comprend bien, continua-t-il d'une voix pour ainsi dire enrouée par l'émotion, que les douze florins étaient pour cela. C'était beaucoup trop. Mais je voulais plus que cela; je voulais être enterré comme il faut. Je ne connais rien à ces choses-là; mais j'avais compté quatre florins pour les linges, et puis deux florins pour les hommes qui m'auraient enseveli, et dix stuivers à douze porteurs pour me porter au cimetière. Ça n'aurait-il pas été beau? Le garçon apothicaire avait arrangé tout ainsi; l'argent était dans un petit papier, et puis dans un petit sac de cuir; je l'ai eu là, sur mon cœur, pendant trente ans ... et maintenant il n'y est plus...

--Klaas l'a-t-il volé? demandai-je.

--Non, dit-il, en s'arrachant à la tristesse dans laquelle l'avaient plongé ses dernières paroles. Non, mais il a su que je l'avais. Son lit est près de mon lit. S'il l'a vu quand je me déshabillais, quand je m'habillais, ou quand j'étais malade; si j'en ai rêvé tout haut, je n'en sais rien. Je croirais bien que j'en ai rêvé, car j'y pense toujours. Mardi dernier il avait plu toute la matinée, comme monsieur sait. Klaas n'avait pas attrapé un cent. Il faisait mauvais temps, et les gamins ne s'arrêtaient pas autour de lui. Son argent du dimanche était aussi parti, et il avait une furieuse envie d'aller au Torchon-Gras,--Kees, dit-il après le dîner, prêtez-moi six cents.--Klaas, dis-je, je ne le ferai pas, car vous les boiriez!--Kees, dit-il il me les faut! qu'il dit--Je dis: Eh bien! vous ne les aurez pas!--Savez-vous ce que je ferai? dit-il: Kees, qu'il dit, si vous ne me les donnez pas, je dirai au _père_ ce que vous avez au cou sous votre chemise! Je suis devenu pâle comme un linge, et je lui ai donné les six cents. Mais j'ai dit aussi: Klaas, vous êtes un vaurien! Je ne puis dire s'il a été fâché de cela dans le moment; mais hier il a dû être soûl, et 'quand les surveillants lui faisaient mettre le billot, il s'est mis à crier et à chanter comme un fou: Kees a de l'argent! Kees a de l'argent! il a de l'argent sous sa chemise! Les camarades m'ont raconté cela quand je suis rentré à la maison. J'étais comme mort. Nous allons au dortoir et nous nous déshabillons. Klaas était déjà couché et ronflait comme un bœuf... Quand tout le monde fut endormi, je glissai ma main sous ma chemise pour ôter le sachet et le cacher, si je pouvais, dans la paille de mon lit. Mais avant que je l'eusse détaché, la porte s'ouvrit, et le _père_ entra dans la salle avec une lanterne,.Je suis tombé en arrière sur mon coussin et j'ai regardé la lanterne comme un fou. Chaque pas que le père faisait, je le sentais dans mon cœur.--Kees, dit-il, en se penchant sur moi, vous avez de l'argent; vous savez bien que vous ne pouvez rien cacher ici dans la maison! et en même temps il me l'arracha de la main.--C'est pour un linceul! bégayai-je, et je tombai à genoux sur le lit, mais cela n'a servi à rien. Nous le garderons pour vous, dit le père, et il ouvrit le sac et compta l'argent avec soin. Mes propres yeux ne l'avaient pas vu depuis que je l'y avais cousu, il y avait trente ans de cela; c'était mon argent ... mon propre argent ... le cher argent de mon enterrement.--Je vous jure, criai-je, que je n'en ferai rien autre que me faire enterrer comme il faut.--Nous aurons bien soin de cela nous-mêmes! dit le père, et il s'en alla avec l'argent et avec la lanterne. «C'est Klaas, criai-je après lui, qui vous l'a raconté, parce que ... mais à quoi cela m'aurait-il servi de dire que Klaas est un ivrogne? A quoi cela m'aurait-il servi de raconter que Klaas va tous les jours au _Torchon-Gras?_ Cela ne m'aurait pas rendu mon argent. Je n'ai pas fermé l'œil de toute la nuit.--Quelle affaire, Monsieur!

--N'y aurait-il rien à faire auprès des directeurs? demandai-je à Keesjen, d'un ton de consolation.

--Nom non, dit-il, en sanglotant et en frottant circulairement la main sur sa poitrine, comme s'il y cherchait encore de l'argent; non, l'argent ne peut m'être rendu; c'est une loi aussi vieille que la maison, et la maison est si vieille ... aussi vieille que le monde.

--Cela est un peu fort, Keesjen, dis-je, et si...

Il ne me laissa pas continuer:

--Comment, fort! Cela n'est pas fort du tout, Monsieur! n'y a-t-il donc pas toujours eu de pauvres diables comme moi qui entraient à l'hospice, qui mangeaient et buvaient, avaient lit et gîte, et devaient cire enterrés aux frais de l'hospice?... Mais moi, je voulais être enterré avec mon propre argent,--je voulais être sûr que je serais enterré avec mon argent à moi ... c'était là ma plus grande consolation, et c'est pour cela que je le portais sur mon cœur... Oh! si Klaas avait su qu'il me faisait mourir!

--Ecoutez, Keesjen, dis-je, vous aurez votre argent, je vous le promets: j'en parlerai à mon oncle; sans doute il connaît les directeurs; nous verrons s'ils ne consentiront pas à passer par-dessus la loi pour un vieux» brave et excellent homme comme vous. Comptez-y, Kees, ou vous rendra votre argent...

--On me le rendra? dit le pauvre homme, encouragé par le ton positif de mes paroles... Bien vrai?

Il essuya ses yeux et, le visage radieux, il me tendit la main,--et sentant le besoin de me dire à son tour quelque chose qui me fût agréable, il me demanda:

--Est-ce que je graisse vos bottes assez bien, Monsieur?

--Supérieurement! dis-je.

--Et votre redingote est-elle assez bien brossée? demanda-t-il encore; si quelque chose y manque, Monsieur n'a qu'à le dire.

Je lui promis de faire cela le cas échéant, et je m'acheminai vers la maison. Mais Keesjen me suivit, le bras gauche passé dans une botte de Pierre, et la brosse à souliers dans la main droite.

--Pardon, excuse, Monsieur, de ce que je suis si hardi, dit-il; mais puis-je encore vous faire une prière?

--Sans doute, Kees!

--Quand Monsieur ira voir les directeurs, reprit-il, Monsieur doit faire comme s'il ne savait rien de la chose.

--Je vous le promets, Keesjen.

J'allai trouver mon oncle, et sus le décider à se rendre auprès des directeurs. Le président fit venir le père chez lui, et envoya ensuite le père à la ronde chez les autres directeurs, afin de les convoquer en assemblée extraordinaire. A cette assemblée on fit comparaître Keesjen, après quoi on le fit sortir; ensuite le père dut aussi comparaître et sortir à son tour. Après quoi on délibéra pendant une heure, laquelle heure se passa principalement en déclarations répétées du président qu'il laissait l'affaire à la décision de ces messieurs, et en déclarations non moins répétées de ces messieurs, qu'ils laissaient l'affaire à la décision du président.

Comme les choses ne pouvaient rester ainsi, le président émit enfin l'avis «que, d'un côté, il était possible de rendre son argent à Keesjen, vu que Keesjen était un homme d'une conduite exemplaire, qui, sans nul doute, conserverait l'argent jusqu'à sa mort, aussi bien que l'honorable trésorier lui-même;» (ici l'honorable trésorier lui-même s'inclina)--«mais que, d'un autre côté, l'honorable trésorier le conserverait aussi bien que Keesjen, et que par conséquent, il n'était nullement nécessaire de fortifier Keesjen dans le préjugé que son argent serait mieux gardé et plus sûrement consacré au but du susdit Keesjen, si lui Keesjen le gardait lui-même que si l'honorable trésorier le conservait, et que c'était là son avis.»

Le secrétaire crut néanmoins avec quelque raison que cet avis ne tranchait pas suffisamment la difficulté, et proposa, sauf meilleur avis «de s'arrêter à l'une des deux mesures proposées;» sur quoi le trésorier lui-même eut la générosité «de renoncer à la garde des fonds en question,» et l'on résolut à l'unanimité de rendre à Keesjen ses douze florins convenablement recousus dans le sachet de cuir.

Keesjen porta deux années encore son argent sur son cœur. Et lorsque, l'an dernier, je revis le cimetière de D...., il me fut doux de pouvoir penser que là, dans la fosse commune des pauvres, reposait un homme qui y avait été porté honorablement par douze frères de son choix, après s'être endormi, grâce à moi en quelque sorte, tranquille et certain qu'il serait enveloppé dans un linceul à lui.