Scènes de la vie Hollandaise, par Hildebrand

Part 18

Chapter 183,546 wordsPublic domain

Le reste de cette journée se passa comme d'habitude, lors d'une première connaissance. Pierre et moi, nous nous plûmes mutuellement et devînmes excellents amis. Au dîner, je gagnai le cœur de ma tante, en demandant une seconde fois d'un plat de scorsonères, et j'émus mon oncle jusqu'aux larmes en faisant l'éloge de la laitance d'un cabillaud étuvé. Afin de faire aussi un plaisir à Pierre, je sus montrer quelque connaissance de _sa branche_, en amenant à propos la définition de la justice et de l'usufruit. Après le dîner, mon oncle fit un petit somme auprès du foyer glacé, et ma tante monta à l'étage. Après quoi, nous prîmes le thé ensemble, tout familièrement, nous dîmes que la chambre de derrière était sous son jour le pins avantageux, etc., etc.

Mon oncle était un homme, dont le grand-père et le père avaient eu une très-florissante fabrique de rubans, laquelle fabrique avait été encore, de son temps à lui, en plein rapport. Pour dire la stricte vérité, je dois avouer qu'il possédait encore cette fabrique, mais on n'y travaillait absolument plus, et sur les greniers gisait encore une importante partie de rubans de pacotille qu'il préférait voir pourrir, à les mettre en vente sur le marché. Il appartenait à cette race de gens qui ont fait de bonnes affaires, et renonçant à tous les bénéfices ultérieurs, se contentent d'un joli revenu, d'une invincible aversion pour les machines à vapeur et du journal de Harlem. Dans le cours de la soirée, il me parut qu'il avait une prédilection particulière pour cette cheville, _quoique je le dise moi-même_, prédilection qui n'était surpassée que par l'abondance avec laquelle sa femme répétait l'exclamation: _Seigneur mon temps!_ Le respectable couple affectionnait extraordinairement ces deux locutions. Je dois dire cependant, qu'ils leur substituaient parfois des variantes, telles que: _De par le marteau_[7]! _Bonté divine! Misère!_ et d'autres jurons de même sorte, qui portaient une barre dans leur écusson. L'étudiant Pierre Stastok n'avait à opposer à tout cela que son affirmation favorite _vraiment_, dont cependant,--je dois le reconnaître pour être juste,--il n'abusait aucunement.

[1] Exclamation très-usitée en Hollande et en Flandre.

[2] Les professeurs hollandais ont régulièrement chez eux des réunions fréquentées par les étudiants les plus zélés et où l'ont s'entretient de matières scientifiques en prenant une modeste tasse de thé.

[3] On donne le nom de _verts_ aux étudiants récemment entrés à l'université; ils ne perdent cette qualité qu'après une initiation qui a lieu sous le patronage d'anciens, nommés sénateurs (_seniores_).

[4] Pension bourgeoise.

[5] La société des étudiants.

[6] Diminutif de _Cornelius_, Corneille.

[7] Exclamation hollandaise.

III

Hildebrand visite la ville, et Pierre se risque à jouer la poule.

Le lendemain, je m'éveillai à sept heures et,--en ouvrant les rideaux de serge verte de mon lit, pour voir quel temps il faisait,--quel fut mon étonnement de voir que Pierre,--nous couchions dans la même chambre,--s'était déjà mis dans la position perpendiculaire, et, les lunettes sur le nez, était gravement occupé à mettra une belle paire de bas, auxquels sa mère avait soigneusement refait des talons, le soir précédent.

Le père Stastok était un homme réglé comme une horloge; il se levait, en conséquence à six heures, afin d'être prêt à déjeuner à sept et demie, et, comme il n'avait absolument rien à faire, il passait le temps intermédiaire à fumer des pipes. Il est remarquable, que moins on a d'occupation, plus on s'inquiète minutieusement du temps. Si l'on eût posé au bon vieux Pierre Stastok la difficile question d'assigner le siège de la volonté, il aurait dû,--s'il eût eu assez de présence d'esprit pour cela,--poser l'index à deux pouces de distance de son estomac, et désigner par ce mouvement sur cette partie de son abdomen, ce qu'il appelait sa _montre d'or._ Et vraiment, s'il me fallait être régi par une montre d'or, je voudrais l'être par une pareille; car c'était une bonne, grosse, épaisse et large montre, à double caisse, et comme chaque matin, au coup de neuf heures, elle était mise d'accord avec l'horloge du clocher, elle allait, en général, parfaitement bien.

Je trouvai mon oncle dans la chambre de devant qui, par parenthèse, ne me parut pas un sanctuaire tel que je me l'étais imaginé; j'y trouvai, dis-je, mon oncle, justement au sortir des mains de son barbier. Il avait encore sur sa tête chauve son bonnet de nuit, vu qu'il avait coutume de ne jamais échanger celui-ci contre sa perruque avant onze heures.

--Un beau petit temps, neveu Hildebrand, me cria-t-il, un beau petit temps, bien que je le dise moi-même!

Ma tante, qui était déjà occupée à tricoter, ôta ses lunettes, par suite d'une habitude très-commune, pour considérer ma robe de chambre, et après s'être écriée: Seigneur mon temps! ces choses-là sont-elles redevenues à la mode (c'était en 1836); elle se mit à énumérer toutes les robes de chambre avec écharpe que son père et son mari avaient portées au siècle précédent et qui, selon son affirmation, se trouvaient encore en haut dans une armoire.

Mon oncle trouva ce vêtement beaucoup trop commode pour un jeune homme; et, aux yeux de Pierre, je ressemblais si parfaitement aux plus grands farauds de l'université d'Utrecht qu'il commença à me prendre pour un libertin fieffé.

Mon oncle ouvrit la Bible et lut. Respectable coutume! Pourquoi est-elle si exclusivement restreinte aux familles bourgeoises, et pourquoi, dans ces familles mêmes, tombe-t-elle de plus en plus en désuétude? Mon oncle ne lisait ni avec éloquence, ni avec charme, ni même bien à certains passages,--mais c'était édifiant, car il lisait la Bible; c'était bien, car il lisait simplement; c'était beau, car on voyait qu'il avait la foi. Il lisait le dixième chapitre de saint Luc, et je fus particulièrement frappé du vingt-unième verset, sortant de cette bouche, et dans ce milieu: «Je vous remercie, ô Père, Seigneur du ciel et de la terre, de ce que vous avez caché ces choses aux sages et aux savants de la terre, et les avez révélées aux petits enfants.»

Après le déjeuner, Pierre alla _travailler à son examen_, ce qui consistait à fabriquer de très-grands tableaux des Institutes, tableaux écrits avec de l'encre rouge, bleue et noire; je l'accompagnai dans sa chambre, où je m'occupai à feuilleter quelques volumes jusqu'à l'heure du café.

L'instant était venu ou mon cousin devait me montrer à la ville et me montrer la ville. Nous sortîmes ensemble, et comme il avait une canne, je laissai la mienne à la maison. Nous visitâmes en premier lieu le _Gracht_, puis la halle aux blés, ensuite deux églises, dans lesquelles se trouvaient des mausolées et des sacristains avides de pourboire; comme aussi dans l'une d'elles, il y avait un orgue qui était, dit-on, le plus beau du monde, après celui de Harlem, honneur que j'avais entendu attribuer à Gouda, à l'orgue de Gouda, à Leyde à celui de Leyde, à Alkmaar à celui d'Alkmaar, à Zwoll à celui de Zwoll, et qu'à D...., j'entendais derechef décerner à celui de D...., si bien que ce serait l'affaire de la quatrième classe de l'Institut royal des Pays-Bas d'ouvrir un concours sur la question. Nous montâmes même, au péril de la vie, sur la tour de l'une des églises, où nous fîmes la remarque qu'il y faisait du vent et qu'il y avait beaucoup de prairies, beaucoup d'eau et beaucoup de moulins autour de la ville. Sur quoi nous nous rendîmes à l'hôtel-de-ville, et trouvâmes que nos aïeux peignaient encore mieux et avaient encore meilleure mine que nous; j'eus en même temps l'occasion d'admirer la martiale tournure des sergents de ville de D.... Dans son zèle à me faire voir tout, Pierre me mena même à la boucherie, sur le marché aux poissons, et enfin devant une mare à canards carrée, qu'il appela le _port_. Tout en allant, il s'informait avec insistance du nombre de cours que les _juristes_[1] avaient par jour à Leyde, si l'on s'amusait bien aux thés de tel professeur, comme aussi combien de cours le susdit professeur donnait en hollandais; ensuite si le professeur un tel dictait, si tout le monde pouvait obtenir un _testimonium_[2] de tel autre; si tel encore donnait des cours d'amateurs, et si j'avais vu Smallenburg[3]. En échange de mes renseignements, il me donna les siens sur les professeurs en droit d'Utrecht, avec une loyauté digne d'une meilleure cause. Il ne cacha pas le légitime orgueil avec lequel Utrecht possède le professeur Van Heusde[4], ni la difficulté qu'il y a à subir en latin un examen de mathématiques; et lorsque, pour varier, j'amenais la conversation sur des sujets moins graves, il me révéla que lui, Pierre Stastok, sans cependant nourrir de passion pour ces jeux, jouait de temps en temps aux dominos, voire même au billard. Comme nous étions justement devant un café, je l'invitai à se mesurer avec moi dans ce dernier art.

Pierre Stastok n'eut ni le courage ni la prévenance de m'offrir quelque chose, c'est pourquoi je commandai un verre d'amer pour moi, tandis qu'il en faisait autant de son côté. En ce moment, l'horloge placée au-dessus du buffet sonna deux heures, et je vis, de l'autre côté de la rue, passer la diligence qui devait mettre mon oncle en état de suivre notre exemple.

Il y avait un assez grand nombre de personnes dans le café, mais comme nous n'avions affaire qu'au billard, et qu'aucune d'elles ne jouait, elles ne nous gênèrent pas le moins du monde. Pierre retroussa les manches de sa redingote, et mit en évidence les grandes manchettes empesées de ce que sa mère nommait toujours une chemise _anglaise_, bien que ce vêtement fût devenu européen; après quoi il pria très-poliment le garçon de lui donner une _bonne queue._ Le garçon lui donna naturellement la meilleure qui se trouvât dans la rangée, et nous tirâmes pour voir qui jouerait le premier. Cet honneur m'échut, et la partie commença.

Mais à peine avions-nous fait quelques points qu'une bruyante exclamation: «La poule, garçon!» vint troubler tout notre bonheur.

Cette exclamation venait d'un jeune avocat étourdi, qui avait récemment cessé de faire partie de la société des étudiants d'Utrecht, était en ce moment présenté comme membre de la société particulière de D...., et consacrait cet interrègne à faire la poule tous les jours an _Café de l'Etoile du Nord._

--En vingt-quatre, messieurs! nous cria le garçon, qui, secouant en même temps la corbeille où se trouvaient les billes, nous la présenta.

J'en tirai une, et avec une figure que semblait agiter un léger mouvement convulsif, Pierre, qui, j'avais pu le voir, n'était pas un Mingo, plongea bravement la main dans la corbeille. Vinrent ensuite de leurs coins respectifs les habitués de la poule, qui demandèrent des couvercles pour leurs pipes; le garçon distribua à la ronde les queues particulières, et le jeune avocat en personne prit en main la craie pour inscrire les noms.

--Qui de ces messieurs a l'as?

--Moi, cria une voix brusque qui n'appartenait à personne autre qu'au monsieur aux deux redingotes superposées, que j'avais pris en diligence pour un commissaire de police; je m'aperçus toutefois qu'il n'avait nullement cette qualité, mais bien qu'il était le piqueur du petit manège présentement à D...., et en même temps le propriétaire du petit théâtre qui s'y trouvait aussi.

--Qui de ces messieurs a le numéro deux?

Pierre Stastok s'approcha lui-même de l'ardoise pour chuchoter à l'oreille du jeune avocat que c'était lui.

--Bah! vous jouez aussi la poule? demanda le jeune avocat qui, comme concitoyen, connaissait mon cousin.

Pierre devint pâle.

J'avais le numéro trois. Le quatrième appartenait à un vieux sous-lieutenant d'infanterie, qui portait la médaille indiquant douze années de service; le cinquième à un apprenti chirurgien qui avait trop de temps à dépenser; le sixième à un gros homme court, aux cheveux gris et rudes, qui paraissait un marchand de grains; le septième à un jeune homme de vingt-trois ans, qui avait été étudiant, mais était retenu au domicile paternel pour cause de mauvaise conduite; Pierre le redoutait fort, d'autant plus qu'il le traitait très-familièrement; l'étudiant manqué semblait l'ami intime du vieux sous-lieutenant à la médaille de douze années de service. L'avocat lui-même avait le numéro huit, et le numéro neuf était entre les mains d'un jeune homme de trente à trente-trois ans, avec pantalon couleur de foie, qui vivait aux dépens de sa mère, tenait un chien, n'avait jamais rien fait, et était en haute estime chez le maître du café de l'_Etoile du Nord._

Lorsque le jeune avocat eut inscrit proprement les noms de tous ces messieurs, le garçon de billard prit la craie dans une main, le _bock_[5] dans l'autre, et cria de toute la force que peut avoir un enfant de quatorze ans, qui reste sur pieds pendant toute la journée et une partie de la nuit, au milieu des exhalaisons clos hommes et des pipes:

--As acquit, deux joue!

Pierre Stastok Junior devait donc jouer sur l'acquit, et il se prépara effectivement à cette tâche. A cette fois, Pierre Stastok Junior déposa sa pipe, blanchit l'extrémité de sa queue de la longueur d'un demi-pied au moins, posa de la main gauche sa bille de trois quarts, appuya sur le billard les quatre doigts à une main de distance de la susdite bille, courba gracieusement son pouce en dehors, de façon à montrer à la société entière ses ongles coupés jusqu'au vif, et se mit à mouvoir la queue de la main droite, entre le pouce et les doigts, de cette façon que les experts appellent _scier._

Jusque-là allait la science de Pierre. Stastok à jouer sur l'acquit. Voire même avait-il une légère notion théorique de Part de toucher légèrement, mais comme la pratique du noble jeu de la poule lui manquait, il était presque aussi blanc que sa bille, et finit par pousser celle-ci convulsivement, avec ce résultat qu'il la prit en plein, et se trouva à faire devant la blouse du coin droit.

Il eût été inhumain de le faire; c'est pourquoi retenant vivement ma bille, je ramenai la sienne vers le bas, et la fis rentrer à une bonne distance en-deçà du milieu. Sur quoi le vieux lieutenant d'infanterie prit sa pipe entre ses moustaches grises et joua au hasard de la main gauche; mais il n'en fut pas moins fait par raccroc par l'apprentif chirurgien, sur quoi l'étudiant manqué, qui, soit dit entre nous, était un farceur, dit que les chirurgiens ne pourraient vivre sans accrocs. Le marchand de grains pria le jeune homme de donner l'acquit pour lui, et, la physionomie impassible, continua de jeter les yeux sur le _Handelsblad_,[6] en savourant ce mélange de genièvre et de sucre, qu'on nomme vulgairement _boule de neige_; l'étudiant manqué posa son cigare sur le bord du billard, et joua sur l'acquit avec beaucoup de nonchalance et avec une force terrible; l'avocat suivit avec la même violence cet exemple de jouer vigoureusement. Vint alors le tour du jeune homme de trente-trois ans, au pantalon couleur de foie, celui-ci changea de système; comme il tâchait toujours d'en venir à vendre avantageusement sa bille, il ne jouait jamais à l'aventure quand il était sûr de pouvoir faire une bille. Il en fit mie, de quoi il résulta que Pierre Stastok eut à jouer une seconde fois sur l'acquit.

Il était dans un tel état que la sueur perlait en grosses gouttes sur son front.

--C'est un collé, Monsieur! cria la voix rude du piqueur.

Pierre ne dit mot, mais dans un effort désespéré pour ne pas donner un démenti au redoutable personnage qui l'interpellait, et cédant à une de ces folles inspirations qu'écoutent parfois les mauvais joueurs parce qu'elles leur donnent l'espoir que la chance fera pour eux ce que ne peut faire leur habileté, il toucha la bille d'acquit si finement que, contre toute étiquette, il la mit par raccroc dans la blouse du coin gauche.

--Cela ne se fait pas, Monsieur! s'écria le piqueur avec vivacité et en frappant le plancher de la queue.

--C'est un malheur, balbutia Pierre qui transpirait tellement que je craignais que ses lunettes ne glissassent à bas de son nez.

--C'est une stupidité! rugit le piqueur.

--Vivent les raccrocs! s'écria l'apprenti chirurgien.

--Ce Monsieur est dangereux! dit ironiquement le vieux lieutenant.

--C'est une marque. Trois acquit, quatre joue! cria le garçon de billard.

Je crois que mon cousin chercha à se moucher en prenant une attitude indifférente, mais il n'y réussit pas.

Ce troisième tour se passa bien pour Pierre, mais le quatrième était fait pour le bouleverser complètement. Le piqueur se trouvait devant une blouse du milieu; c'était une bille facile; un enfant pouvait la faire.

--Vous pouvez facilement sauver la bille et vous bien placer en même temps temps, dit le piqueur.

Cela concordait parfaitement avec les dispositions de Pierre qui, grâce à la bille faite par raccroc, n'eut voulu pour rien au monde faire celle qu'il avait devant lui, dût-il s'en trouver mal lui-même. Mais comme le piqueur était un joueur de poule redouté et que, de temps immémorial, sur trois poules jouées il en mettait deux en poche, tous les autres s'écrièrent naturellement:

--Mettez-le dedans! mettez-le dedans!

Pierre poussa néanmoins sa queue avec l'intention formelle de n'en rien faire, et pourtant il s'en fallut de si peu que la bille ne fût faite que l'avocat étourdi qui s'était levé au bruit s'écria.--Il y est! Ce à quoi l'étudiant manqué qui, comme nous l'avons dit, était un farceur, répondit spirituellement:

--Oui! s'il était arrivé!

--Attendez un peu! s'écria l'apprenti chirurgien partisan des raccrocs, attendez, voici encore une blouse!

Et en effet! Pierre Stastok, tout à fait en dehors de ses prévisions et sans s'en douter, avait fait un doublé; tous poussèrent de joyeuses exclamations, à l'exception du piqueur qui, d'un air furieux, commanda un nouveau verre d'amer et prit la gazette de Gouda, uniquement pour faire passer sa mauvaise humeur.

On continua de jouer et, après toutes les mésaventures qu'il avait eu à subir, mon ami Pierre redevint tout à fait calme, ce à quoi contribua surtout puissamment cette circonstance qu'il eut à donner l'acquit une couple de fois. Mais son repos fut soudain affreusement troublé par le garçon qui criait:

--Quatre trois marques, six acquit, sept joue! A monsieur Hastok (le St n'était pas écrit distinctement) le pavillon[7]!

Dès lors il n'y eut plus de fin aux plaisanteries et aux railleries de l'apprenti chirurgien, de l'étudiant manqué, de l'avocat, et du jeune homme de trente-trois ans au pantalon couleur de foie. L'un nommait Pierre, Mingo, un autre un barbe-bleue, le troisième un boa constrictor, et tous ensemble: Monsieur du Pavillon! Le vieux lieutenant qui avait trois marques et était associé avec l'étudiant manqué voulait se perdre et acheter sa bille à Pierre pour un écu; le marchand de grains, qui était contre cette manœuvre dit que Pierre était beaucoup trop fort pour accepter; le chirurgien apprenti ordonna qu'on apportât le pot qui contenait les mises à monsieur Stastok qui croyait déjà gagner la poule; c'était un vacarme infernal! Et au milieu de tout cela, l'innocent objet de toute cette rumeur continuait toujours à enduire de craie sa queue. Son tour revint.

--Quelle bille? demanda-t-il tout troublé.

--La blanche! cria l'étudiant manqué qui était un farceur.

--La ronde! dit non moins spirituellement l'apprenti chirurgien.

--La meilleure! dit le pantalon couleur de foie qui voulait aussi placer son mot.

--La plus proche! dit le gros marchand de grains qui eut compassion de Pierre.

La disposition des billes était telle du reste qu'il était parfaitement indifférent avec laquelle jouerait, en ce moment solennel, le pauvre Pierre qui n'avait plus un fil sec sur le corps. En effet les deux billes, l'une au haut l'autre au bas du billard étaient collées sous bande, mais ultra-collées. Je ne me souviens pas, de tout le temps où j'ai joué au billard,--ma queue dort aujourd'hui pour toujours dans sa tombe,--je ne me souviens pas avoir jamais vu pareil collé. L'étudiant manqué présenta le _bock_ à mon cousin. Pierre lui lança un regard de haine impuissante et manqua de touche à deux ou trois pieds de distance.

--Efface le pavillon! cria l'apprenti chirurgien.

Il était déjà effacé! Le piqueur s'était vengé d'avance.

A partir de ce moment, le lieutenant offrit un florin à Pierre, mais celui-ci était trop confus pour oser vendre sa bille. Au tour suivant, je le fis par pitié; au tour d'après, il se perdit et eut la satisfaction de se voir offrir un biscuit de sa bille par le lieutenant; enfin, dans un tour qui fut pour lui le dernier, il ferma par un manque de touche sa carrière dans le noble jeu de la poule. Comme il semblait très-pressé de partir et que je n'avais plus qu'une marque à recevoir je me blousai, et je le fis surtout pour mettre fin aux sollicitations du jeune homme au pantalon couleur de foie, qui offrait à Stastok de lui vendre sa bille pour vingt huit sous, offre dans laquelle il était appuyé par toute la joyeuse compagnie.

Une fois dans la rue, le vent frais d'octobre parut rendre à Pierre son courage et son pédantisme:

--Il y a là de bon joueurs, dit-il, mais cependant il n'y en a vraiment aucun qui excelle.... J'avais une queue courbée, ajouta-t-il, et avez-vous vu comme tes blouses des coins tirent?

J'avais tout vu, et je savais que le marchand de grains aurait gagné la poule avant que nous fussions à la maison.

Le dîner était déjà sur la table. Pierre n'avait pas faim.

[1] Etudiants en droit.

[2] Certificat de fréquentation des cours.

[3] Professeur distingué de Leyde.

[4] Professeur célèbre d'Utrecht.

[5] Instrument destiné à atteindre les billes hors de portée de la queue ordinaire.

[6] L'un des journaux les plus renommés de la Hollande.

[7] On place en Hollande comme signe distinctif, en regard du nom du joueur qui n'a pas de marque, un pavillon (_vlag_) dessiné à la craie.

IV

Le bonhomme de l'hospice raconte son histoire.