Scènes de la vie Hollandaise, par Hildebrand
Part 17
--Oh non! maman, c'est un livre ... je ne savais que prendre ... j'ai trouvé cela sous la main ... Jeannette fait-elle encore des folies?
La physionomie de Mina était inquiète et décontenancée. A vrai dire ce n'était nullement une jolie fille; elle aussi était très-pâle et avait une vilaine expression dans les yeux qui regardaient toujours de côté; de plus des mouvements nerveux qui ne plurent pas à monsieur Bruis, tiraillaient ses traits.
Madame Deluw n'insista pas pour voir le livre. Pour autant que put le remarquer monsieur Bruis, le susdit livre ressemblait étonnamment à certain petit volume intitulé: _Amours et amourettes de Napoléon_, volume dans lequel une fille de seize ans peut, à coup sûr, apprendre bien des choses plus ou moins édifiantes.
Pendant quelques instants le trio demeura assis, et madame Deluw seule adressa à plusieurs reprises la parole à sa fille afin d'en tirer quelque phrase qui mît au jour son mérite transcendant; de temps en temps elle hochait la tête en regardant les petits garçons qui se baignaient à un quart de lieue de là.
--Oh! dit Mina, tandis que ses doigts se crispaient fébrilement sur le volume qu'elle mettait à la lettre en pièces... Oh! c'est affreux qu'on soit si peu chez soi ici!
En cet instant, une voix à demi contenue fit entendre son nom.
--On t'appelle, ma fille! dit madame Deluw.
--Non, maman! dit Mina, et elle faillit déchirer la couverture du volume.
Monsieur Bruis abattait avec sa canne les pissenlits et les pâquerettes qui émaillaient le gazon.
--Mina! cria la voix sur le même ton, pourquoi donc ne viens-tu pas? Le vieux est en ville, et Jeannette dit que ta chère maman est au pavillon avec un mufle étranger.
La chère maman regarda sa chère fille. Le mufle étranger fit comme s'il ne s'apercevait de rien, et se rapprochant du bord du canal, parut consacrer toute son attention à un _trekschuit_ qui s'approchait et auquel il eût crié de tout son cœur: _Voyageur!_ s'il eût eu avec lui son surtout et sa valise.
Les yeux de madame Deluw lançaient des étincelles; elle pinça le bras de Mina.
--Que signifie cela? demanda-t-elle à voix basse, car elle ne voulait pas _faire une scène_ en présence de l'étranger.
--Ah ça! continua la voix, ne fais pas de façons! Je sais bien que tu es là, mais je n'ose y venir... Ta chaise de l'autre fois est encore ici, et personne ne peut m'y voir.
Il y eut un silence d'un instant.
--Après cela, peu m'importe, puisque le vieux est sorti!
Pouf! quelqu'un sauta par-dessus la cloison du n° 32; le feuillage des arbres frissonna, et sur la place favorite de la charmante jeune personne, apparut un garçon déhanché, de l'âge d'un écolier de gymnase, lequel portait une casquette bleue, une veste ronde, et avait une physionomie parfaitement stupide, brutale et en tout digne d'un vaurien.
--C'est différent! dit le garçon déhanché, dès qu'il aperçut maman Deluw et monsieur Bruis.
--Monsieur! dit madame Deluw, frémissante de colère.
--Willem n'est-il pas ici? demanda imperturbablement le garçon déhanché.
--Non, monsieur! répondit madame Deluw, et fût-il ici, Willem ne fréquenterait pas un jeune homme qui ose parler à ma fille comme ... comme ... comme vous venez de le faire!
--C'est différent! dit le garçon déhanché, mais si votre fille court après moi, je n'y puis rien. Sa chaise est là-bas contre la cloison, n'est-ce pas, Mina?
--Vous êtes un mauvais garnement! dit Mina, en se mordant les lèvres; je ne vous connais pas, ni ne veux vous connaître!
--C'est différent! riposta-t-il de nouveau. Cette locution était probablement à l'ordre du jour au gymnase, à cette époque, parmi les traducteurs d'élite de Tite-Live et de Virgile. Le personnage fit un demi tour en disant:
Mes compliments au docteur!
Et il se mit en devoir de quitter la scène en sifflant.
En cet instant, parut Willem, qui, comme on l'a vu, n'était pas homme à fréquenter des vauriens de cette espèce.
--Ah! dit le garçon déhanché, voilà ce cher ami qui fait trois fois par semaine l'école buissonnière. C'est différent! Willem, mon chéri, comment t'ont plu les œufs frais du poulailler de la laitière?
Et saisissant Willem par la main, le garçon déhanché se mit à rire de tout son cœur.
--Il est temps que je parte, madame! dit monsieur Bruis feignant de n'avoir rien entendu et de sortir d'une profonde préoccupation. Je vous prie de saluer cordialement votre mari de ma part; mais il se fuit tard. Je vous remercie de votre amicale réception! Votre serviteur, mademoiselle Deluw; bonjour, mes jeunes messieurs!
Et avant que madame Deluw, qui naturellement était horriblement confuse, pût dire un mot, monsieur Bruis avait quitté la place favorite de Mina.
Il se hâta de chercher son chemin parmi les sentiers étroits et tortueux.
--_La panse!_ cria du haut d'un des pommiers voisins une voix qu'accentuait un rire insolent.
Monsieur Bruis sentit tout son sang lui monter à la tête; car c'était la voix du gamin de cinq ans qui, dès que son père avait tourné les talons, avait naturellement rompu son ban.
Monsieur Bruis se tourna de tous côtés pour découvrir le polisson, mais il ne l'aperçut pas. Il ne put toutefois s'empêcher de faire un mouvement avec sa canne, comme s'il lui en administrait un bon coup.
Il atteignit la porte, mais comme il n'était pas initié aux mystères de la serrure, il se passa assez de temps avant qu'il réussit à l'ouvrir, ce à quoi contribuaient, on le comprend, sa hâte et la surexcitation dans laquelle il se trouvait, tandis que le gamin ne se faisait pas faute de répéter sur tous les tons son sobriquet académique.
--Dieu soit loué! s'écria monsieur Bruis, du fond du cœur, quand il arriva au bout de l'allée de maître Moris, fermement résolu à gagner au plus tôt le premier logement venu dans la ville que je ne nommerai jamais. Justement il n'avait pas encore eu le temps de se refroidir.
--Eh bien! voire ami le docteur Deluw? demanda madame Bruis à son excellent époux qui, huit jours plus tard, se reposait des fatigues du voyage à côté de sa digne moitié, en se rafraîchissant au moyen d'un grand verre de vin du Rhin et d'eau gazeuse convenablement sucré.
--Avez-vous été parfaitement reçu? N'a-t-il pas été ravi de vous voir? A-t-il une gentille femme et de jolis enfants?
--Mon ami le docteur Deluw, ma chère, a un charmant jardin où l'on prend du thé, une femme, deux fils et deux filles qui lui donnent beaucoup de satisfaction, surtout la fille ainée...
Et il remua une fois encore son grand verre rempli de vin, d'eau gazeuse et de sucre, et le vida d'un seul trait.
FIN D'UNE VIEILLE CONNAISSANCE.
LA FAMILLE STASTOK
I
L'arrivée.
Dans la petite ville de D...., un mercredi du mois d'octobre, vers une heure après-midi, s'abaissa le raide marchepied de fer d'une diligence jaune qui traversait D ..., en faisant le trajet de C.... à E.... et vice, versa, et de cette diligence descendit, non sans crotter notablement ce qui le suivait immédiatement, et n'était autre chose que sa propre redingote, votre très-humble serviteur Hildebrand. Il avait voyagé avec une dame pâle qui avait défendu de fumer, s'était continuellement occupée d'art ranger les tortueux replis de son boa, avait soupiré, s'était endormie, avait pris de l'eau de Cologne, avait dormi de nouveau, et pendant tout ce temps, n'avait pas cessé d'être laide. Sur le même banc, se trouvait une jeune fille, non pas enveloppée,-- l'image est trop faible,--mais blottie dans un manteau bleu à carreaux, manteau qui, selon une mode depuis long-temps oubliée, était susceptible d'être ramassé en arrière, par une petite langue de même étoffe, en forme de sous-pied, et tendue par deux boutons de nacre; cette jeune fille portait un chapeau de paille, garni de rubans de gaze bleue à lignes brunes, rubans disposés en gros nœuds qu'étayait un soutien résistant, et avait au cou un fichu jaune vif. Elle avait grande peur de la dame pâle, et se tenait timidement à distance de celle-ci; parfois, elle avait la bonne intention de lui venir en aide dans l'arrangement de son boa, et une fois même, elle avait mis à découvert, dans ce but, une petite main potelée, rougeaude, ornée d'une bague qui ressemblait singulièrement à de l'étain; mais la dame pâle l'avait regardée et la petite s'était mouchée, en vertu d'un principe admis à très-juste titre dans la société, principe en vertu duquel le nez doit expier toutes les fautes, les mouvements irréfléchis et les balourdises. Tel était le personnel du banc de derrière. Sur le suivant, se trouvait une Juive, enchâssée, comme une perle d'Orient, entre deux chrétiens. Elle cachait sous un court manteau de ratine verte, un petit enfant qui faisait tout son orgueil en ne criant pas, même lorsque, vers le milieu de la route, elle l'enveloppa de nouveaux langes. Il faut bien dire que l'enfant était très-petit, et avait, en guise de biberon, un énorme tampon de linge dans la bouche. Quant aux chrétiens entre lesquels elle était placée, l'un avait de grandes lunettes d'argent, à verres ronds, un étui à cigares d'argent, un porte-crayon d'argent, une montre d'argent, et de plus des boucles d'argent sur ses souliers et à ses culottes, de quoi j'inférai que c'était un orfèvre; et l'autre une épingle de cuivre, une boîte à tabac de cuivre, et une chaîne de cuivre sur l'abdomen, de quoi je conclus qu'il n'était rien moins que le maître garçon d'un confiseur. Comme on ne pouvait fumer, le premier tira une fois ou deux de sa poche l'étui d'argent, uniquement pour avoir le plaisir de l'ouvrir, d'en extraire un petit porte-cigares d'argent, et d'y chercher autre chose qui ne s'y trouvait pas, mais qui, s'il s'y fût trouvé, fût assurément venu plus à propos que le porte-cigares, et de refermer ensuite l'étui, après y avoir préalablement replacé, d'abord par un bout, puis par l'autre, le porte-cigares susdit; le second faisait passer de sa boîte à tabac de cuivre dans sa bouche un passe-temps qui n'était pas sans agrément. L'homme à l'argent avait une grande propension à parler. L'homme au cuivre paraissait décidé à ne pas ouvrir la bouche. La Juive avait naturellement beaucoup plus de considération pour l'homme à l'argent, mais celui-ci était revêche pour la Juive. Devant l'homme à l'argent était assis un personnage grand, gros, à la mine rechignée, auquel je n'osais moi-même adresser la parole, car il avait deux redingotes l'une sur l'autre, une grosse canne à la main, la face empourprée comme s'il sortait d'une bataille, et une physionomie telle qu'on eût dit qu'il se préparait à engager une lutte avec le premier qui lui parlerait; c'était indubitablement un commissaire de police ou un adjudant de place en bourgeois. A côté de lui, sommeillait un jeune homme aux cheveux divisés par une raie irréprochable et si bien lissés qu'ils semblaient tout d'une pièce; il portait des guêtres, une cravate bleue, une épingle en turquoise, un gilet à fleurs rouges, une redingote à longue taille, à manches très-courtes, étroitement boutonnée, des gants fourrés et des galoches. C'était un commis-voyageur allemand. Auprès de lui ... mais qu'ai-je besoin de faire preuve de mon talent en décrivant une société de voyage, qui n'avait absolument rien de piquant, et à laquelle j'ai déjà dit adieu dès le début de cette esquisse? Bref, je descendis du marchepied et faillis d'abord tomber dans les bras d'un monsieur à moustaches, ayant une jambe roide et une canne jaune, lequel monsieur attendait la dame pâle, et, craignant que personne autre que lui ne tendît la main à celle-ci, allongeait déjà bravement la sienne; je me glissai sous l'échelle qui était déjà appuyée contre le couronnement du véhicule avec lequel j'étais arrivé; je criai au facteur: La malle noire avec un H! donnai au conducteur ma pièce de vingt-cinq cents[1] et cherchai du regard quelqu'un qui put porter mon bagage, sans être tenté de le remettre à sa propre adresse.
--Etes-vous monsieur Willebram, si j'ose le demander? dit une petite voix faible et flûtée, qui appartenait évidemment à quelqu'un qui n'était jamais venu recevoir un inconnu à la descente de la diligence. La demande s'adressait au commissaire de police.
--Es-tu possédé du diable? dit brutalement celui-ci.
--Doit-il sortir de cette voiture? demanda d'un ton humble l'homme à la voix féminine et métallique.
--Ce sera moi! dis-je en cessant de considérer la sollicitude avec laquelle se préoccupait de sa boite à chapeau la demoiselle de compagnie qui s'épuisait à répéter: Est-ce là bien agir avec mes effets, conducteur?
Le petit homme qui était devant moi avait probablement commencé son éducation dans une maison d'orphelins, et était en train de l'achever dans un hospice de vieillards. Il avait le dos voûté et les jambes roides, portait une longue redingote de duffel brun, avec son numéro sur la manche, et avait sous le bras un petit portefeuille usé, servant à colporter à la ronde les volumes de quelque société de lecture[2].
--Je vais faire une commission pour monsieur, me dit le bonhomme, qui me parut avoir environ soixante-huit ans, et monsieur m'a dit que je devais aller à la diligence voir si monsieur était arrivé. Ne prenez pas en mauvaise part que je ne vous aie pas reconnu.
Comme il faudrait être le bourreau le plus inhumain pour se formaliser de ce que celui qui ne vous a vu de sa vie ne vous connaisse pas, j'octroyai un pardon entier sur ce point an bon pensionnaire de l'hospice. Je laissai ma petite malle au _Repos du Maure_, jusqu'à ce qu'on la fit prendre, et me mis à suivre ma nouvelle connaissance, qui cheminait d'un pas traînant vers la maison de mon oncle. En route, j'eus l'avantage d'être renseigné bienveillamment par le petit vieux sur la destination d'on grand édifice à portes et fenêtres gothiques, surmonté d'une tour, avec les appendices habituels, la pomme et le coq en girouette, et que mon guide me dit être l'église, comme aussi sur une bande d'eau verdâtre, enfermée entre deux rives maçonnées, et qu'il me déclara être le _Gracht_[3].
--Et voici la maison! dit-il enfin en hissant ses vieilles jambes sur le seuil et en donnant une vigoureuse secousse à la sonnette avec cette expression de physionomie qui, chez un vieillard, signifie: je n'entends pas si cette sonnette sonne fort ou non.
[1] Le _cents_ vaut environ deux centimes.
[2] Il y a dans les villes hollandaises nombre de sociétés de lectures (_Leesgezelschappen_) dont les membres reçoivent tout à tour à domicile les journaux, les revues et les volumes.
[3] Nom consacré aux canaux d'eau le plus souvent stagnante dont la nature marécageuse du sol nécessite le creusement dans la plupart des villes de la Hollande.
II
La réception.
Il se passa une minute environ avant qu'un traînement de pieds tout particulier trahit dans le corridor l'arrivée d'une vieille cuisinière; celle-ci avait dû naturellement achever d'abord de peler la pomme de terre commencée, ôter ensuite l'écuelle de ses genoux et les pieds de son poêle, mettre ses pantoufles rouges, passer sous son nez le revers de la main, relever son tablier en diagonale, et faire le long trajet qui comptait vingt pas de la porte de la cuisine au baromètre, et six du baromètre au paillasson. Pendant ce temps, j'examinai l'extérieur de la maison.
Celle-ci était bourgeoise comme mon oncle, et quoique la maison fût plus vieille, l'oncle appartenait aussi bien qu'elle à un autre siècle. Elle avait une façade en escalier, et à l'étage supérieur les croisées étaient garnies de châssis en plomb. Elle n'avait qu'une seule chambre donnant sur la rue; cette chambre comptait deux fenêtres en guillotine, à vitres de grandeur moyenne, qu'ornaient des rideaux de gaze verte sur de larges baguettes de cuivre, légèrement entr'ouverts au milieu, pour inviter amicalement la lumière à bien vouloir éclairer deux pots de fleurs de ma tante, sous l'expresse défense d'illuminer ou de pâlir autre chose dans la chambre. J'étais curieux de savoir si je serais jamais admis dans cette salle. En tout cas, je fus introduit dans le corridor, et un instant après dans une chambre de derrière, éclairée par le haut, où je me trouvai immédiatement eu présence de mon oncle et de ma tante.
L'accueil fut vraiment cordial, et les bonnes gens qui ne m'avaient jamais vu depuis que j'étais au monde, parurent très-heureux d'avoir ce plaisir, bien qu'au commencement, le susdit plaisir parût quelque peu empoisonné par cette circonstance que j'étais arrivé un jeudi, jour où l'on faisait la chambre de devant, de sorte que l'on se tenait précisément sur l'arrière. Ma tante fit observer que le neveu prendrait la chose en bien, et qu'il lui était arrivé sans doute chez ses parents de se tenir aussi sur l'arrière, sur quoi le neveu dit que c'était une charmante chambre, et qu'il aimait beaucoup une chambre de derrière; à quoi l'oncle répliqua que, _bien qu'il le dît lui-même_, pour son compte, il n'y tenait pas; la tante, d'accord avec son neveu, affirma qu'elle y tenait infiniment; sur ce, l'oncle ajouta que, le soir, il l'aimait assez, et la tante et le neveu affirmèrent que c'était le soir qu'ils y tenaient le plus, de sorte qu'il fut décidé, à l'unanimité des voix, qu'une chambre de derrière, éclairée par le haut se présente, le soir, sous son aspect le plus avantageux. Je dois ajouter que toute la discussion s'était passée de la façon la plus amicale pendant que mon oncle ranimait avec une allumette sa pipé culottée, et que ma tante, tout en souriant avec affabilité, séchait avec un essuie-mains à carreaux, les tasses où l'on avait pris le café. Elle rangeait précisément celles-ci sur le plateau, lorsqu'elle s'écria: Eh! Seigneur mon temps[1]! Hildebrand, n'auriez-vous pas voulu prendre de café?
Dans le fait, il n'y avait en ce moment rien au monde que je désirasse plus ardemment qu'une tasse de café; mais comme je pensai que ma tante demanderait le moyen d'augmenter la dose de café à l'art de le raréfier, je la remerciai généreusement, et dis que j'allais prendre un petit verre d'amer avec mon oncle, sur quoi l'oncle déclara qu'il avait coutume d'en prendre toujours un, lorsque passait la diligence de deux heures.
Avec cette perspective, je rapprochai un peu ma chaise du foyer, auprès duquel mon oncle s'asseyait toujours quand il se tenait sur l'arrière, bien que ce foyer ne fût jamais allumé avant le 1er novembre, et que par conséquent il n'y eût pas de feu en ce moment; je demandai des nouvelles de mon cousin Pierre.
Mon cousin Pierre étudiait le droit à Utrecht, mais quelque souvent que j'eusse demandé en différentes circonstances, à différents étudiants de différentes facultés, s'ils connaissaient mon cousin Pierre Stastok, je n'avais jamais reçu de réponse satisfaisante, si bien qu'incertain sur les causes de cet incognito, je finis par m'informer, non plus de mon cousin Pierre Stastok, mais d'un certain étudiant Stastok.
--Vous devriez l'avoir vu, dit le vieux Stastok, car il est sorti pour aller vous attendre.
--Pour aller vous attendre, répéta ma tante, en laissant tomber son tricot sur son giron et en regardant par-dessus ses lunettes; bien sûr il vous aura manqué; mais il sera bientôt ici. Il s'occupe tellement de son examen en ce moment, que j'ai peur qu'il ne travaille trop; il est si vif, savez-vous?
A peine eus-je le temps d'exprimer Tardent désir de voir ce rare composé de vivacité et de zèle au travail, c'est-à-dire, le jeune Stastok, que la sonnette retentit, les pantoufles de la cuisinière se traînèrent, et le pas de l'étudiant d'Utrecht se fit entendre.
Je n'avais pas eu jusque-là la moindre notion de monsieur mon cousin, dès qu'il entra dans la chambre, je le connus de part en part. Tout son extérieur parlait de cours; tout son maintien accusait la dictée des leçons. Sa pâleur, sa tête baissée, ses lunettes d'acier, sa cravate pareille à un essuie-main, sa redingote fermée avec une double rangée de boutons, sa clef de montre, son pantalon ni étroit ni large, ses bottes remontées, ses gants de filoselle, sa canne noire de vicaire, ornée des deux glands obligés, tout dénonçait l'étudiant qui, de la vie académique, ne connaît rien que les salles des cours et les thés des professeurs[2]; des étudiants, que ses concitoyens et les sénateurs qui l'ont _déverdi_[3]; des bourgeois que son hôte; l'étudiant qui attrape un coup de soleil quand il rencontre deux condisciples, qui fait nu détour d'une rue quand il en aperçoit cinq ou six, qui se plaint qu'il y ait si peu de fraternité parmi les étudiants, et ignore que la vie universitaire a ses plaisirs particuliers; l'étudiant prêt à engager une discussion à laquelle personne ne voudrait prendre part; qui reçoit tous les jours cinq plats du restaurant: un plat de viande hachée, un de pourpier à la daube, un _dito_ d'endives, un de pommes de terre bouillies, et un de riz à la gelée de groseilles, et cela parce qu'il n'a pas le courage de se faire présenter à une table[4]; l'étudiant qui, à la société [5], souffre mille angoisses, dans la crainte que quelqu'un ne vienne demander le journal derrière lequel il se cache, et dont les autres étudiants entendent pour la première fois le nom, lorsqu'ils se trouvent par hasard au cours, le jour où le professeur articule ce nom, en interrogeant son propriétaire. Sans nul doute, mon cousin inconnu, Pierre Stastok, était un étudiant pareil.
--D'où vient, Pierre, que vous avez manqué votre cousin Hildebrand? demanda ma tante avec surprise.
L'étudiant Pierre Stastok fit un tour de conversion pour déposer sa canne dans un coin, et dit que la diligence était arrivée étonnamment tôt, circonstance très-étonnante à coup sûr, vu qu'en route nous avions eu un retard d'une demi-heure, parce qu'un cheval s'était abattu. Il était allé d'abord chez le libraire, chargé de relier ses Institutes, et s'était ensuite rendu directement à la diligence, mais à sa grande surprise, il avait appris qu'elle était arrivée depuis longtemps, et que je m'en étais allé avec le domestique, etc., etc.
Le fait est qu'il avait fait un petit tour de promenade, jusqu'à ce qu'il se tînt pour certain que j'étais installé depuis longtemps sous le toit paternel, et ce dans la crainte de s'adresser à une autre personne qu'à moi. S'il était tombé, en effet, sur le commissaire de police, c'eût été un homme perdu pour six semaines!
--Il faut que les cousins fassent bonne connaissance maintenant, dit ma tante, qui appartenait à la catégorie des mères de famille la plus affable; ils sont étudiants tous les deux.
--Oui, mais dans des branches différentes, dit Pierre, qui n'était pas familiarisé depuis longtemps avec l'idée de faire connaissance.
Ce qu'il disait était vrai, et nous appartenions même à des universités différentes. Mais je n'ai jamais été assez étudiant de Leyde pour ne pas boire volontiers un toast, en toute occasion, à la bonne harmonie entre les deux universités sœurs, toast qui se boit toujours partout où se trouvent réunis des étudiants d'Utrecht et de Leyde, mais qu'il ne faut pas cependant répéter trop souvent, si l'on ne veut pas avoir de querelle. Quant à nous, l'occasion d'un toast se présenta bientôt; car après avoir échangé quelques mots avec Pierre Stastok, pour m'informer de sa demeure à Utrecht, ce à quoi il avait répondu qu'il logeait chez un catéchiste de la rue Elisabeth; après un court entretien avec mon oncle sur les nouvelles du jour (il n'y en avait pas); enfin, après avoir parlé à ma tante de la tenture en cuir doré de la chambre, tenture dont elle m'affirma avoir entendu dire que les fabricants de pantoufles de Waalwyk avaient offert de grosses sommes, avant d'être ruinés par l'incendie; après tout cela, dis-je, entra le vieillard de l'hospice que j'entendis décorer, en cette circonstance, du nom de Keesjen[6], avec la nouvelle que la diligence de deux heures passait précisément. Sur cette annonce, ma tante, après avoir préalablement déposé ses lunettes, ouvrit une cassette et en tira Un flacon d'élixir de Van der Ven, un flacon de liqueur contre le choléra, et trois petits verres. Mon oncle me souhaita la bienvenue.