Scènes de la vie Hollandaise, par Hildebrand
Part 16
Monsieur Bruis se remit en route. Le canal le rendit un peu à lui-même, car il était bordé des deux côtés de grands arbres; mais cette jouissance fut bientôt, à bout, attendu que la ville, dans un moment de pénurie d'argent et à l'occasion d'une illumination pour la fête du roi, avait fait abattre une grande partie des arbres qui se trouvaient remplacés, sous le nom de jeune plantation, par une rangée de maigres rejetons tout desséchés. Il était de nouveau aux abois lorsqu'il aperçut entre deux palissades noires une étroite allée qu'il crut devoir suivre. Cette allée était déserte. Il ne s'y trouvait rien que les palissades, au-dessus desquelles s'élevaient des arbres, rien que des portes de jardins ornées d'inscriptions et de numéros. Un seul moineau y sautillait. Monsieur Bruis poursuivit son chemin, son chapeau dans une main, sa canne et son mouchoir de poche dans l'autre, absolument comme dans les rues de la ville, sauf la légère obliquité de son allure, ce qui tenait à l'ardent désir qu'il avait de prendre à droite selon les indications du commis. Mais l'occasion de faire cette conversion ne se présentait pas et monsieur Bruis se trouva enfin devant une flaque d'eau passablement large et à côté d'un tas d'immondices émaillé de trognons de choux, de feuilles de salade, de tessons de pots, de bouquets fanés et sur lequel des champignons, croissant au milieu de la corruption, répandaient dans l'air leur nauséabonde odeur.
Il était évident que monsieur Bruis avait fait fausse route, et quelque désagréable que fût le tas de fumier, le voisinage de l'eau lui fit tant de plaisir qu'il résolut de se reposer un instant avant de retourner sur ses pas. Dans ce but il se rapprocha autant que possible du bord du canal et tout en s'éventant avec son mouchoir et en cherchant de bonnes raisons pour apaiser son impatience, il parvint à se calmer un peu. En regardant de tous côtés le long des rives, il aperçut, à sa main gauche et à une certaine distance, un pavillon carré peint en vert clair et dans lequel se trouvaient quelques personnes. Bien qu'il lui fût impossible de distinguer ces personnes, il eut comme une subite révélation et se dit que ce devait être là le Veldzicht de son ami le docteur; que ce pavillon pût à juste titre porter ce nom, c'est ce que prouvait la vue étendue qui se déployait au delà de l'eau. A droite et à gauche c'étaient d'immenses prairies qui couraient jusqu'à la ligne bleuâtre de l'horizon; partout ce n'était que pâturages verdoyants, jaunissants, inondés de soleil.
Monsieur Bruis reprit le bâton du voyageur, remonta l'allée qu'il venait de suivre et regagna le bord du canal; bientôt une nouvelle allée s'offrit à lui, mais cette fois il jugea à propos de l'explorer à distance avant de s'y engager. Il vit qu'il aurait bientôt occasion de prendre à droite, et, ceci fait, il atteignit bientôt aussi le poteau blanc signalé. Il prit alors à gauche, puis encore à droite et jugea, selon toute apparence, qu'il se trouvait dans l'allée de maître Moris.
Sur la porte d'un jardin se trouvait un petit enfant vêtu d'une jaquette noire, d'un bonnet noir garni de dentelle noire, ayant la face tout aussi noire, et s'amusant avec une citrouille et des pelures de pommes de terre.
--Est-ce ici l'allée de maître Moris, mon cher enfant? demanda monsieur Bruis.
L'enfant fit un signe affirmatif.
--Et où est Veldzicht?
L'enfant ne dit rien.
Monsieur Bruis se fâcha non pas tant contre l'enfant que contre l'introuvable et mystérieux Veldzicht.
--Ne le savez-vous pas? demanda-t-il d'un ton beaucoup plus haut.
L'enfant laissa tomber la citrouille et les pelures de pommes de terre, se mit à jeter les hauts cris et se sauva dans le jardin.
Monsieur Bruis poussa un soupir. L'allée de maître Joris semblait très-longue et les portes de jardin étaient nombreuses, Il y lut toutes sortes de noms, des noms prétentieux et ronflants, tels que Schoonoord, Welgelegen, Bloemenhof, Vrengderyk[5]; des noms indiquant le contentement et le repos, tels que: Myngenvegen, Weltevreden, Buitenrust[6]; des noms naïfs tels que: Nooit Gedecht, Klein maer Rein, Hierna Beter[7], et aussi une quantité de noms géographiques comme: Naby, Bystad, Zuiderhof[8] et de noms optiques comme Vaartzicht, Weizicht, Landzicht, Veezicht, Veelzicht[9]; ce dernier ressemblait à distance à Veldzicht[10], mais ce n'était pourtant pas cela.
Enfin il se trouva deux portes sur lesquelles on ne lisait rien que Q. 4 n° 33 et Q. 4 n° 34. L'une des deux pouvait être Veldzicht. Quelque exaspéré et impatient qu'il fût, monsieur Bruis était cependant modeste. Il passa donc outre du numéro 33 pour ne pas prendre la première propriété, qui était la plus belle, pour Veldzicht, et frappa au numéro 34.
Après qu'il eut un peu attendu, il lui fut ouvert par une dame longue, majestueuse, raide comme une image, en robe de deuil, un fichu de poils de chameau blanc sur les épaules, la tête couverte d'un chapeau noir rabattu sur le nez à cause du soleil, ayant des lunettes vertes, une légère apparence de moustaches sur la lèvre supérieure et un livre à la main.
--Est-ce ici Veldzicht, madame? demanda monsieur Bruis. Pourquoi ne s'apercevait-il pas que ce n'était pas une dame?
--Non, monsieur! répondit la demoiselle tout effrayée à la vue d'un _étranger_, et s'imaginant peut-être que c'était quelqu'un qui voulait la dévaliser, c'est ici à côté! Et la porte se referma brusquement.
Monsieur Bruis frappa à la porte Q. 4 nu 33.
[1] Sorte de miroirs très-communs en Hollande et en Flandre, qu'on adapte à l'extérieur des fenêtres, et dans lesquels se reflète le spectacle de la rue.
[2] Les pois frits dans l'huile sont, en Hollande et en Flandre, une friandise très-appréciée des gens du peuple.
[3] On inscrit sur cette ardoise les visites à faire.
[4] Diminutif de _Marguerite._
[5] La manie de ces noms recherchés est générale en Hollande, les précédents signifient littéralement; _Beau lieu, bien situé, jardin des fleurs, riche en plaisir._
[6] _Mon plaisir, très-satisfait, repos champêtre._
[7] _Jamais pensé, petit mais beau, il fait meilleur ici._
[8] _Tout proche, voisin de la ville, jardin du sud._
[9] _Vue du canal, vue des prairies, vue des champs, vue du bétail, vue étendue._
[10] _Vue de la campagne._
II
Combien c'était agréable.
Jeannette! on frappe, cria une voix féminine.
Je l'entends, Mademoiselle, répondit Jeannette.
Il était plus que probable cependant que Jeannette n'avait rien entendu vu qu'elle avait incroyablement de plaisir à s'amuser avec le garçon jardinier qui lui jetait de l'eau.
Monsieur Bruis s'était reposé près du tas de fumier justement assez longtemps pour concerter un charmant plan de surprise. Aussi dès que Jeannette lui ouvrit et lui eut déclaré que c'était réellement Veldzicht et que c'était bien le jardin du docteur Deluw (car sur ce point la voix de la logette du savetier paraissait avoir raison en qualifiant, la propriété de jardin et non de campagne), il dit:
--Bien, ma fille! montrez-moi le chemin du pavillon; je suis un vieil ami de Monsieur, et je voudrais le surprendre.
--Ne dois-je pas annoncer d'abord que Monsieur est là? demanda Jeannette.
--Pas le moins du monde, mon enfant, allez en avant, je vous prie.
Le jardin consistait en une longue et étroite bande de terrain qui longeait l'eau sur les bords de laquelle monsieur Bruis avait tout récemment repris haleine pendant quelques instants. Ce jardin où tout était affreusement vert n'avait que des sentiers très-étroits et bordés des deux côtés de fraisiers. Quiconque y pénétrait s'étonnait à juste titre de ce qu'il fût possible d'entasser sur un si petit espace autant de pommiers, de poiriers et de groseillers, et était continuellement obligé de se courber sous les rameaux des uns et de se ranger à côté des autres. En un mot c'était ce que les citadins qualifient avec admiration de _fertile bout de terrain_ et dont ils retireraient incroyablement de satisfaction, si les gens de la campagne ne demeuraient pas plus près, ne se levaient pas plus tôt qu'eux et aussi ne savaient pas mieux l'époque particulière où chaque fruit doit être cueilli.
--Il fait chaud aujourd'hui, Monsieur! dit Jeannette qui, après avoir marché quelque temps, se sentit prise de pitié pour le gros Monsieur qui soufflait et haletait derrière elle.
--Oui, mon enfant, terriblement chaud, terriblement! dit Bruis, mais n'y a-t-il personne au jardin?
--La famille est au pavillon, répondit Jeannette, excepté mademoiselle Mina qui lit là bas.
Tout en suivant les capricieux détours du sentier, Jeannette et monsieur Bruis arrivèrent en ce moment au bord de l'eau où se trouvait effectivement, sous un petit cyprès pleureur et sur une pelouse exiguë, la fille aînée de son ami Deluw. Elle était assise sur un banc rustique peint en vert, portait des gants et avait un livre en main et un petit chien à ses pieds; elle jouait à la maison de campagne. Elle était d'ailleurs très-vexée que depuis une heure personne n'eût passé de l'autre côté du canal et qu'il ne se fût pas trouvé un seul passager dans le trekschuit[1].
Elle inclina cérémonieusement la tête sur la poitrine lorsque monsieur Bruis la salua, mais le petit chien vola comme une flèche et fit entendre des aboiements désespérés contre l'intrus qui se sentit une envie furieuse de lui donner des coups de canne; mais il n'osa pas, parce que c'était le chien d'une dame, et aussi parce qu'il n'avait pas précisément l'intention de commencer par un meurtre la surprise qu'il réservait à son ami.
Le pavillon vert-clair apparut bientôt. Il paraissait assez spacieux et surmontait un réduit inférieur orné d'une petite cheminée, d'une plaque de foyer sur laquelle on pouvait faire bouillir de l'eau, de pincettes et d'une petite armoire vide; monsieur Bruis remarqua à distance tous ces détails; quant au pavillon même on y arrivait par un escalier.
--Merci, ma fille! dit notre héros à Jeannette lorsqu'il se trouva à dix pas du pavillon, et il s'achemina lentement vers celui-ci. Heureusement les volets étaient fermés du côté du jardin et la porte n'était pas vitrée comme c'est ordinairement le cas dans ces sortes d'observatoire. Monsieur Bruis put donc exécuter parfaitement son plan de surprise. Quel touchant plaisir ne se promettait-il pas! Son cœur aimant et affectueux déborda! Depuis seize ans il n'avait pas vu son excellent _noir Daniel_, c'était le nom donné à Deluw à l'université; comment allait-il le retrouver? à côté d'une aimable femme, entouré de florissants enfants? Sans doute des cheveux gris auraient remplacé les cheveux noirs d'autrefois, mais ce serait toujours le même cœur, un cœur ouvert à l'amitié, à la joie, à la sympathie!
Tout entier au bonheur que lui causait cette pensée, il ne remarqua pas les cris aigus qui s'échappaient du pavillon.
Il franchit les marches de l'escalier et ouvrit la porte avec le sourire le plus affectueux qui ait jamais épanoui la face empourprée d'un gros homme rendu de fatigue.
Quel tableau!
C'était un méchant gamin d'environ six ans qui jetait les hauts cris et frappait du pied; c'était un père, rouge de colère, qui debout se retenait d'une main à la table et de l'autre faisait un énergique geste de menaces; c'était une mère, pâle d'angoisse, qui s'efforçait de calmer l'enfant; c'était un grand garçon de treize ans au visage pâle, aux yeux cernés en dessous d'un cercle bleuâtre et qui, les coudes sur la table et un livre devant lui, regardait en riant la scène de famille; c'était une petite fille de cinq ans qui se cramponnait en pleurant au jupon de sa maman. C'était le docteur Deluw, son aimable femme et sa florissante progéniture.
--Je ne veux pas! hurla le petit garçon eu renversant d'un coup de pied la chaise qui se trouvait près de lui.
--A l'instant! s'écria le père d'une voix rauque de colère, ou je fais un malheur!
--Calmez-vous, Deluw, dit la mère d'une voix suppliante, il le fera!
--Ne prenez pas cela en mauvaise part, Monsieur! dit le docteur en s'efforçant de reprendre une attitude raisonnable; cet enfant me rend la vie dure. Je suis à vous à l'instant, et il saisit le petit entêté parle collet.
--O mon Dieu, ne déchire pas son habit, Deluw, dit la mère, il va le faire.
--Laisse-moi! dit le docteur, et il traîna hors du pavillon le méchant garçon qui, nonobstant la bonne opinion que venait d'émettre sa mère sur son obéissance, se refusait à bouger un pied; le père l'emmena dans le réduit souterrain et l'enferma dans le trou à tourbe.
Ne prenez pas cela en mauvaise part, Monsieur! dit à son tour madame Deluw au visiteur; je suis hors de moi, je ne me reconnais plus!
Et à l'appui de ses paroles elle se laissa tomber sur une chaise.
Je crois que ce que j'ai de mieux à faire est de prendre un peu l'air, ajouta-t-elle.
--Ne vous gênez pas, Madame! dit le camarade d'études fraîchement débarqué de son mari. Et elle sortit avec l'enfant qui sanglotait toujours suspendu à sa jupe.
Le jeune Deluw, aux joues pâles et aux yeux cernés de bleu, demeura seul avec monsieur Bruis qu'il se mit à toiser d'un œil impertinent.
--J'aurai bien raison de ces tourments des voisins, dit en rentrant le docteur Deluw qui jugea nécessaire de signaler à l'étranger le méfait de son fils, afin de ne pas passer pour un père inique et barbare. Puis-je savoir?...
--La panse! s'écria le bon gros homme tandis qu'un sourire franc et ouvert se dessinait sur ses joues pourpres.
Bien que le mot _panse_, vulgaire augmentatif du mot ventre, soit très-connu surtout d'un médecin, il sortait en ce moment tout à fait hors de saison de la bouche d'un étranger. C'est pourquoi le docteur Deluw ouvrit de grands yeux.
--La panse! répéta monsieur Bruis.
Monsieur Deluw crut avoir à faire à un fou et, comme il venait de se fâcher tout rouge, il fut sur le point de se remettre en colère, ce qui n'eût pas demandé grand'peine, tandis qu'ordinairement cela ne lui arrivait que très-rarement et à la dernière extrémité.
--Que désirez-vous, Monsieur? dit-il.
--Mais n'avez-vous donc pas mangé cent bons dîners avec la panse?
Monsieur Deluw ne se souvenait d'avoir jamais mangé qu'avec la bouche. Il haussa les épaules.
--A coup sûr elle a gagné en ampleur depuis ce temps-là, noir Daniel! dit le gros homme en quittant la chaise sur laquelle il était assis.
--Bruis! s'écria tout à coup le docteur Daniel Deluw. C'est vrai, je m'appelais le noir Daniel et _vous la panse!_ Je ne vous aurais pas reconnu, mon brave! Comme vous êtes changé! Si nous avons dîné en semble? je le crois parbleu bien; c'était à _la Saucière appétissante!_
Et quittant soudain le ton familier d'autrefois, il ajouta:
--Que puis-je vous offrir, monsieur Bruis?
L'expression monsieur Bruis était sans doute un moyen terme entre le _Bruis_ tout court du temps passé et le _monsieur_ de cérémonie qui n'avait jamais été de mise entre eux.
--Savez-vous où est ma femme? demanda le docteur.
--Elle est un peu dérangée, dit Bruis, et est allée prendre l'air un instant.
--Willem, va chercher ta maman! dit le docteur Deluw.
Willem se leva paresseusement, s'étira, alla jusqu'à la porte du pavillon et cria de toute sa force:
--Maman!
Après quoi il vint se rasseoir et remit le nez dans son livre.
--Je veux sortir! cria le gamin du fond du trou à la tourbe en ébranlant la porte à coups de pied.
--Que vous dirai-je? dit le docteur Deluw; ces gaillards-là mettent ma patience à une rude épreuve... Vous n'avez pas d'enfants, je crois?
--Pas un, dit le gros homme qui se mourait de soif; pas un à mon grand regret! ajouta t-il avec un soupir, bien que le spectacle qu'il venait d'avoir sous les yeux n'eût pas précisément aggravé ce regret.
Maman entra.
--C est monsieur Bruis, ma chère! dit le docteur, monsieur Bruis dont je l'ai parlé si souvent.
La physionomie de Madame attesta qu'elle ne s'en souvenait nullement. Madame Deluw, disons-le, était une dame très-prude.
--Offrirai-je à Monsieur une tasse de thé? dit-elle en allant à une armoire que la sécheresse empêchait de se bien fermer et de laquelle elle tira une tasse à fleurs et une soucoupe.
Monsieur Bruis eût donné tout au monde pour un verre de bière ou de vin coupé d'eau; mais il se vit condamné, tout harassé et tout échauffé qu'il fût, à prendre du thé dans un pavillon dont l'atmosphère était étouffante. Il faut dire que les femmes n'admettent pas qu'on puisse trouver de tout dans un jardin, et puis n'est-ce pas le propre d'un jardin à thé[2] qu'on n'y trouve que du thé?
M. Bruis approcha donc ses lèvres brûlantes d'une tasse de thé plus brûlant encore.
--Puis-je demander un peu de lait? dit-il.
Le docteur Deluw s'apercevait bien que son ami d'université eût préféré quelque chose de froid et lui fit mille excuses sur cette mauvaise réception, dans un pavillon où il ne venait que de temps en temps pour faire plaisir aux enfants.
--Il est fâcheux qu'il n'y ait pas de cave ici! ajouta-t-il.
--Il y a un trou à tourbe! cria à tue-tête l'insolent gamin du lieu même qu'il nommait.
--Le polisson! dit la mère avec un léger sourire.
--Monsieur a-t-il d'autres connaissances à ... demanda madame Deluw à M. Bruis, en nommant la ville que je n'ai pas encore nommée.
--Je vous demande pardon, madame, répondit M. Bruis; je n'y connais personne que monsieur votre mari, et notre connaissance a déjà bien vieilli! ajouta-t-il avec un soupir.
--Ainsi vont les choses, dit madame Deluw. Encore une tasse de thé?
--Merci, merci!
Madame Deluw se leva, fit une révérence et pria monsieur de vouloir bien l'excuser pour un instant; sur quoi elle partit. La petite fille de cinq ans ne hurlait plus, mais s'accrochait toujours à la jupe de sa mère, et se fit traîner par elle.
Lorsque sa femme eut disparu, le cœur aimant du docteur Deluw reprit le dessus; il se fût volontiers enfoncé avec son vieil ami dans le bon vieux temps, dans les plaisirs de Leyde, dans les souvenirs de la _Saucière appétissante_, et je ne sais quoi encore, mais il jugea bon toutefois d'éloigner préalablement son sournois de treize ans.
--Je ne comprends pas, Willem, dit-il, que tu n'ailles pas pêcher à la ligne!
--Pêcher à la ligne! riposta l'enfant en tirant la langue, voilà un beau plaisir, ma foi!
--Ou bien à la balançoire avec ta sœur.
--Allons donc, la balançoire!
--Le jeune monsieur paraît aimer la lecture, dit monsieur Bruis.
--Oui, quelquefois, lorsque c'est tout à fait hors de propos, répondit le docteur Deluw.
Le sournois Willem se fâcha à cette remarque, regarda de travers M. Bruis, ferma brusquement son livre, et le poussa si violemment sur la table que le volume glissa à une certaine distance au grand péril de la tasse vide du visiteur, renversa sa chaise, ce qui paraissait la spécialité des jeunes Deluw, marmota entre ses vilaines dents et ses lèvres épaisses, et sortit en tirant vivement la porte après lui.
--Oh! cette humeur! dit l'heureux époux et père.
L'occasion était bonne pour renouveler une vieille amitié. Ces messieurs allumèrent chacun un cigare, et se mirent à parler de Leyde, et l'entretien allait justement prendre une tournure agréable lorsque Jeannette, qui n'avait cessé de folâtrer avec le garçon jardinier, entra, rouge comme une cerise, pour dire «qu'un domestique de madame Van Alpyn venait prier le docteur de se rendre sur-le-champ auprès de madame qui se trouvait fort mal à son aise.»
--Dites que je viens à l'instant, répondit le docteur Deluw à la servante, et s'adressant à son ami: je ne crois pas que ce soit très-grave. C'est une misère de notre état que les gens nous fassent appeler à propos de petits riens.
C'est là une phrase de médecin, phrase que j'ai souvent entendue, sans comprendre pourquoi un médecin a raison de trouver mauvais que ses clients ne se bornent pas à le mander exclusivement dans les cas mortels, tandis que ce serait bien plutôt au patient à se plaindre de ce que son médecin inscrive une visite pour tous ces _petits riens._
Quoi qu'il en soit, le docteur Deluw se prépara à aller voir les _petits riens_ de madame Van Alpyn.
--Il se passera bien une heure et demie avant que je puisse être de retour, dit-il en consultant sa montre, vous retrouverai-je encore ici?
--Je n'en sais rien! dit Bruis qui s'était formellement proposé de loger chez son ami, je voudrais aller ce soir un peu plus loin encore.
--Bah, bah! dit le docteur, je viendrai vous prendre ici et vous soupez avec nous en ville.
--Je ne sais, répondit Bruis qui eût aimé que madame fût présente à l'invitation.
--Enfin, dit le docteur, nous verrons; je vais vous conduire auprès de ma femme.
[1] Barque traînée par un cheval qui, malgré les chemins de fer, est encore aujourd'hui un moyen de transport très-usité en Hollande, et nous devons ajouter très-agréable.
[2] Le texte dit _theetuin_ dont le sens littéral est: _jardin à thé._
III
Combien elle était charmante.
Madame Deluw était non loin de là, occupée à gourmander Jeannette sur sa conduite. Elle ne concevait pas, disait-elle, l'œil fixé sur le jardinier, qu'il y eût toujours quelque chose à faire au jardin quand la famille s'y trouvait.
Deluw confia son ami à sa femme et voulut s'éloigner.
--Encore un mot! dit madame Deluw.
--Qu'est-ce, ma chère? dit le docteur.
--N'y aurait-il rien à faire à cela?
--A quoi?
--A ces gamins.
--Quels gamins? Willem et...
--Eh non! à ces gamins là-bas...
--Que voudrais-tu donc qu'on leur fît?
--Je voudrais que cela leur fût défendu! dit madame Deluw.
--Mais, ma chère, nous n'en avons pas le droit, répondit le docteur.
--Je trouve cela parfaitement indécent, et surtout pour Mina qui est toujours assise sous le cyprès... Ne pourrais-tu...
Le docteur n'écouta pas; il était déjà parti.
Cet entretien concernait cinq ou six petits garçons de huit à neuf ans qui étaient dans la prairie, à un quart de lieue de Veldzicht, et qui, par cette excessive chaleur, trouvaient l'eau du canal beaucoup plus fraîche que leurs vêtements.
--Votre fille aînée, dit Bruis quand il se trouva seul avec madame Deluw, votre fille aînée paraît aimer beaucoup la solitude...
--Oh oui, monsieur! Cette fille me donne beaucoup de plaisir. Elle est toujours dehors avec un livre ou l'autre; je vous assure qu'elle comprend le français encore mieux que moi; elle lit aussi l'anglais et l'allemand...
--Vraiment! dit monsieur Bruis; c'est en effet un plaisir. En Hollande les circonstances sont si favorables pour tout cela...
Madame Deluw crut que cette remarque diminuait les mérites de sa progéniture.
--Cela dépend beaucoup, monsieur, répondit-elle, de la façon dont on met à profit ces circonstances, et ma fille étudie toujours. Son plus grand plaisir est d'étudier, et elle ne se soucie pas non plus de toutes les choses auxquelles prennent plaisir les jeunes filles de son âge.
Monsieur Bruis n'aimait pas beaucoup les jeunes filles de cette espèce.
--Quel âge a mademoiselle votre fille? demanda-t-il.
--Seize ans! dit madame Deluw en relevant la tête avec une majesté toute maternelle.
--_Ipsa flos!_ murmura monsieur Bruis.
--Et comme je vous disais, poursuivit madame Deluw, elle sait l'anglais, le français et l'allemand. Je pense qu'elle est encore sortie avec un livre anglais. Ne l'avez-vous pas vue?
--J'ai vu une dame, assise sous un arbre et occupée à lire, dit monsieur Bruis qui n'avait pas l'habitude d'appeler _dame_ une jeune fille de seize ans; mais il songeait à l'anglais, au français, à l'allemand, puisa cette lecture continuelle!
--Oh! c'est sa place favorite! dit madame Deluw; nous irons lui rendre visite, si vous le voulez bien. Il y fait frais et nous pourrons nous y reposer un instant.
Ils s'approchèrent de la place favorite; la jeune fille se leva et inclina de nouveau la tête en l'honneur de monsieur Bruis.
Madame Deluw s'assit sur le banc à côté de sa fille et monsieur Bruis s'accommoda d'une chaise.
--Nous venons nous asseoir un instant auprès de toi, Mina, que lis-tu là, ma fille? est-ce encore de l'anglais!