Scènes de la vie Hollandaise, par Hildebrand
Part 15
Bientôt Witse dut quitter la chaussée pour aller à la recherche du charmant Sprankendel. Le petit ruisseau qui donnait son nom au hameau lui indiqua le sentier le plus court, au milieu de fertiles collines. Tantôt filet tout à fait insignifiant, il disparaissait pour ainsi dire complètement sous les buissons et les herbages suspendus au-dessus de son lit, mais bientôt il reparaissait, joyeux et limpide, en descendant avec un doux murmure d'un terrain supérieur. Witse atteignit en fin la source; l'eau jaillissait du sable et formait un petit bassin d'où sortaient plusieurs filets qui, suivant des directions différentes, se frayaient un chemin sur des pierres polies.
Un jeune couple avait choisi pour lieu de repos cet endroit ombragé et frais. La belle jeune femme, assise sur l'herbe, tenait sur ses genoux, un gentil enfant aux cheveux bouclés, qui regardait en riant le bouillonnement de l'eau et la marche sinueuse de l'écume; le jeune homme, le sourire sur les lèvres, regardait tour à tour la mère et le fils.
--Voilà le bonheur auquel j'aspire! dit Witse en soupirant.
Un sentier latéral le conduisit chez la veuve dont la fille réclamait ses soins. Ce n'était pas son unique enfant. Elle avait une autre fille qui, avec celle qui était malade aujourd'hui, l'aidait dans des travaux de lessive et de blanchisserie qui pourvoyaient en partie à l'entretien de la famille, et de plus un fils qui était voiturier et prenait soin des trois vaches qu'elle faisait paître sur les coteaux environnants. C'était un de ces heureux ménages qui n'ont pas besoin de secours étrangers, où il n'y a jamais disette mais aussi jamais de superflu, et où l'économie et le travail doivent indispensablement marcher de front.
Notre médecin trouva devant la porte la fille aînée, image de la santé, occupée à récurer une de ces grandes cruches à lait en cuivre que, dans les contrées montagneuses, on porte sur la tête.
--Comment va Barbe? lui demanda-t-il.
--Mal, docteur, mal, répondit la paysanne en s'essuyant le front avec le dos de la main; monsieur le curé est auprès d'elle.
Et elle continua sa besogne. Dans ces familles-là tout doit aller son train aussi longtemps que possible. Il n'est permis qu'aux classes élevées de se dévouer à leurs malades.
Gerrit entra. D'après l'ordre du vieux docteur, il régnait dans la chambre de la malade une obscurité complète. Sur la prière qu'émit Gerrit qu'on fit entrer un peu de lumière, une forme humaine qui était agenouillée devant une chaise se leva et ouvrit un volet. Witse s'approcha immédiatement du lit élevé sur lequel gisait la malade.
Il était impossible de reconnaître en elle une jeune fille de dix-huit ans à peine. Peu de jours auparavant elle était le portrait vivant de sa sœur, et aussi joyeuse qu'elle était belle. Maintenant elle gisait là, sans force, épuisée, et son visage pâle se détachait affreusement du milieu des cheveux d'un noir de jais qui s'échappaient en désordre de son bonnet; ses joues étaient tout à fait avachies, ses yeux, enfoncés dans l'orbite, étaient à demi-clos, ses lèvres avaient la noirceur de l''encre.
--Barbe! dit Witse d'une voix forte.
La malade ouvrit les yeux, et son regard s'attacha fixement sur le médecin étranger.
Il lui prit la main. Cette main était sèche comme du cuir.
Le curé et le frère se tenaient près du lit, abattus, et attendant ce que dirait le docteur. La mère s'était agenouillée de nouveau devant une chaise et tenait en main un chapelet qu'elle n'avait pas déposé depuis trois jours.
Le curé secoua la tête.
--En mourra-t-elle? demanda le frère qui était un gaillard fort comme un chêne et qui fondit en larmes en prononçant le mot de mort.
La mère leva la tête et regarda le docteur d'un œil fixe et anxieux.
--J'espère que non, dit Witse, mais éloignez-vous du lit, vous gênez la malade.
Le curé hocha de nouveau la tête.
--Est-ce qu'elle en mourrait, monsieur le curé? répéta le frère.
--Tout est possible à Dieu, dit le prêtre, mais il secoua une troisième fois la tête.
Le bon vieillard aimait Barbe.
--_Frustrà cum morte pugnabis_, dit-il à Witse.
--_Exspecto crisin_, répondit celui-ci. La malade n'est pas encore au plus mal. Faites votre devoir cependant! ajouta-t-il plus bas.
La mère bondit. L'arrêt de mort de sa fille était prononcé! Elle jeta un cri et se précipita hors de la chambre. Gerrit s'élança sur ses pas.
Il la trouva aux pieds d'une jeune dame qui venait de descendre d'une voiture attelée d'un poney, et qui tenait encore les rênes en main.
--Mon enfant! mon enfant! s'écria la malheureuse femme en embrassant les genoux de la jeune dame; mon enfant est morte!
Sa voix s'éteignit, ses mains s'affaissèrent, et, pâle comme une morte, elle tomba sur le sol.
--Secourez cette femme, docteur! dit Clara Douze. Elle a perdu connaissance. Sa fille est-elle morte?
--Non, mademoiselle Donze, balbutia Gerrit ému. Sa fille n'est pas morte. Si Micke veut m'aider à transporter sa mère, et si Gilles prend soin de votre cheval...
Cette dernière recommandation n'était pas nécessaire.
--Dételez, Micke! dit Clara Donze qui avait les larmes aux yeux, mais n'avait pas perdu un instant son sang-froid. Et elle conduisit elle-même son petit cheval jusqu'à la barrière où elle l'attacha.
Pendant ce temps Witse, avec l'aide de Micke, transportait dans une autre salle la mère évanouie, et ils l'y déposèrent sur un lit. Clara les suivit.
--Que faut-il faire, monsieur Witse? demanda-t-elle.
--Buvez un verre d'eau, mademoiselle Donze! dit Gerrit tout heureux de ce qu'elle l'eût reconnu, et faites en prendre un à cette fille. Ayez la bonté aussi d'ouvrir les vêtements de la vieille femme; faites-lui respirer du vinaigre, s'il y en a ici, et frottez-lui-en les poignets et les tempes. Tâchez aussi de lui faire avaler une gorgée d'eau.
Et il retourna auprès du lit de Barbe.
Quelques instants après, il revint. Clara était agenouillée à son tour, et tenait doucement la main de la vieille femme dans les siennes. La mère de Barbe était un peu revenue à elle et regardait la belle jeune fille avec une indicible expression de reconnaissance et d'amour.
--Je sais bien, mère Symens, dit Clara, que vous ne perdra pas courage. Barbe n'est pas encore perdue, et le bon Dieu est tout-puissant.
--Nous devons tous paraître un jour devant un Dieu! dit la vieille femme en songeant que Clara n'était pas catholique.
--Et prier un même Dieu, répondit Clara, et recevoir de lui les mêmes consolations. Que cherchez-vous, mère Symens?
--Mon chapelet, dit la vieille femme; je l'avais encore tout à l'heure.
--Quand vous priez, dit Clara, faites-le avec une ferme confiance dans la puissance et la bonté de Dieu. Une prière semblable vous fortifiera, mère Symens, et Dieu l'exaucera. Vous savez combien ma mère a été dangereusement malade, et maintenant elle est aussi alerte et bien portante que moi. Et Barbe est bien plus jeune qu'elle!
--C'était une fleur, une vraie fleur! dit la vieille femme, et un rayon de bonheur illumina son visage. Puis elle redevint triste:
--Et penser, dit-elle, que je devrai peut-être la conduire auprès de son père, sous les arbres verts du cimetière!
--Le docteur dit qu'il y a encore de l'espoir, mère Symens! En perdant courage vous faites un péché! dit Clara en essuyant deux grosses larmes.
Le médecin confirma ces paroles.
--Allons, Micke, dit la vieille femme, en faisant de son mieux pour se remettre; ferme ma camisole, je vais aller auprès de Barbe.
--Mais vous serez raisonnable, n'est-ce pas, mère Symens? dit Clara d'une voix douce.
--Reviendrez-vous encore? demanda la mère.
Clara promit de revenir. Le temps de partir était venu pour elle, Gerrit l'aida à détacher le cheval. Elle fut d'un bond dans la voiture. Gerrit lui tendit les rênes. Elle partit.
Mais elle contint encore un instant son poney qui paraissait prendre assez mal la chose et tirait en secouant la tête, chose toute naturelle chez un poney aussi fringant.
--Docteur, dit Clara, à quelle heure venez-vous voir la malade demain?
--De bonne heure, mademoiselle Douze, répondit-il.
--Voudriez-vous bien, en revenant, passer au _Wildhoef_ pour dire comment cela va, demanda-t-elle en rougissant.
--Sans aucun doute, répondit Gerrit en ne rougissant pas moins.
Elle lâcha de nouveau la bride au poney qui fit un bond dont Gerrit s'effraya.
--Ne craignez rien, dit-elle, nous nous connaissons! tournant la barrière du verger avec une habileté à laquelle aucun cocher d'Amsterdam n'eût trouvé à redire, elle permit à l'ardent petit cheval de prendre son élan sur le chemins blonneux, et partit au trot.
--Le docteur veut-il retourner à la ville en voiture? demanda Gilles.
--Merci, répondit Gerrit, je préfère marcher. Et après avoir répété ses recommandations, il se mit en route.
Il se hâta d'abord de gravir une haute colline pour tâcher d'apercevoir encore Clara, il y réussit. Elle était tranquillement assise derrière son vif poney qu'elle dirigeait magistralement et auquel elle permit bientôt de prendre le pas. Gerrit la suivit des yeux avec un inexprimable plaisir.
--Quelle résolution, quelle fermeté dans cette jeune fille, s'écria-t-il. Voilà une femme qui me conviendrait, à moi qui suis toujours si embarrassé et si indécis. Comme je la vois...
Mais le poney prit un chemin latéral, non sans avoir témoigné toutefois une grande envie de suivre la route opposée, n'y avait plus moyen de voir Clara Donze ce jour-là. Mais lendemain...
_Cætera desunt._
FIN DE GERRIT WITSE.
UNE VIEILLE CONNAISSANCE
I
Combien il faisait chaud et combien c'était loin.
C'était un vendredi, par une ardente après-dînée, dans une certaine ville de Hollande, une après-dînée si brûlante que les moineaux bâillaient sur les toits, expression hollandaise qui indique la plus grande chaleur qu'on se puisse imaginer. Un vif soleil incendiait les rues et resplendissait sur les pavés à demi réduits en poudre par la chaleur. Dans les rues qui se dirigeaient vers le midi et qui, par conséquent, n'avaient pas d'ombre, ce soleil réduisait littéralement les passants au désespoir. Les marchands qui circulaient avec des cerises et des groseilles s'essuyaient le front à tout instant avec leur tablier de toile; les débardeurs qui, pendant les loisirs que leur laissent leurs occupations nautiques, ont l'habitude de s'appuyer sur la rampe des ponts, ce qui leur a valu le respectable nom de piliers de garde-fous, étaient couchés au bord de l'eau et appuyés sur le coude à côté d'un pot de lait battu qui remplaçait le genièvre habituel; les maçons à l'œuvre, assis sur une poutre au pied de leur échelle, accoudés sur leurs genoux et étreignant des deux mains une jatte, soufflaient sur leur thé deux fois plus longtemps que d'ordinaire, c'est-à-dire pendant un temps infini;--les servantes qui faisaient des commissions pouvaient à peine traîner à la remorque les enfants qui les accompagnaient dans l'espoir de recevoir de l'épicier un pruneau ou une figue, et exprimaient une profonde pitié pour les femmes de charge qui, la face empourprée et le bonnet dénoué sous le menton, nettoyaient la rue. Personne ne se trouvait à l'aise, sinon, çà et là, un vieillard qui, la tête coiffée d'un bonnet de nuit bleu, et les pieds dans des savates noires, les jambes étendues sur la banquette voisine du seuil, fumait sa pipe auprès d'une giroflée et d'une balsamine, en se réjouissant de ce que _l'ancien temps fut de retour._
Lorsqu'il fait une température semblable on a vraiment trop peu compassion des personnes obèses. Il est vrai que souvent, alors qu'avec du calme et de la tranquillité, on s'accommoderait encore de la température, elles vous accablent de chaleur en venant souffler et haleter à côté de vous et témoigner l'irrésistible tentation d'ôter leur cravate en vous regardant avec de gros yeux à fleur de tête; mais aussi, les pauvres créatures ont bien à souffrir! Gros hommes et grosses femmes de cet univers soit que, dans ces dernières années, vous ayez encore pu voir vos genoux et vos pieds, soit que vous ayez dû renoncer depuis longtemps à la douce satisfaction de contempler cette partie de vous-même, quel que soit en ce monde le nombre de ceux qui se raillent de votre embonpoint, de votre prestance, de votre corpulence,--dans la poitrine d'Hildebrand bat un cœur qui compatit à vos souffrances.
Parmi les personnes grasses de temps présent, M. Henri-Jean Bruis méritait sinon la première place, du moins un rang distingué. C'était un de ces privilégiés auxquels il n'arrive jamais de rencontrer une vieille connaissance sans subir dès l'abord cette apostrophe:--Que vous êtes devenu gros! Tandis que quiconque n'a pas eu le bonheur de les rencontrer depuis quinze jours, leur déclare «qu'ils sont encore devenus plus gros;»--un de ces bienheureux qui s'aperçoivent clairement à mille avertissements de leurs parents, de leurs amis, de leur médecin surtout, qu'ils vivent sous la forte présomption de mourir d'apoplexie, et qui, nonobstant cela, sont poussés parleur tempérament à faire, à manger et à boire tout ce qui leur est éminemment nuisible, tout ce qui doit augmenter leur corpulence, les échauffer et surexciter leur sang de toutes les façons possibles; un de ces bienheureux en un mot, qui, pendant l'été, ont trop chaud grâce à leur obésité, et qui, hiver et été, ont trop chaud grâce à leur susceptibilité, à leur vivacité d'humeur, à leur agitation continuelle.
Dans l'ardente après-dînée dont nous venons de donner une idée, vers cinq heures, M. Henri-Jean Bruis cheminait dans l'une des rues de la ville que je n'ai pas nommée, et cela beaucoup trop vite, en égard à la chaleur du jour et à son embonpoint. D'une main il tenait son chapeau, et de l'autre son mouchoir de poche en soie jaune et sa canne en bambou à pommeau rond d'ivoire, pommeau dont il se heurtait à tout instant le front dans la brusquerie de ses mouvements, en voulant se servir de son foulard. Derrière lui trottinait un petit gamin qui portait sur le bras le surtout et la valise du personnage. Ce gamin qui n'avait ni chapeau ni casquette, était vêtu d'une blouse bleue ornée d'une pièce noire à un coude, d'une pièce grise à l'autre, et dont le premier bouton en os noir se mariait à la quatrième boutonnière, tandis que le second, lequel était en cuivre jaune et tenait la place du quatrième, s'associait à la sixième boutonnière. Il avait le bonheur par cette torréfiante chaleur de ne pas porter de bas, ce que révélaient surabondamment ses pieds enfermés dans des sabots et diverses solutions de continuité de son pantalon.
--Eh bien, où est-ce, mon garçon, où est-ce donc? demanda monsieur Henri-Jean Bruis d'une voix impatiente.
--La première maison avec ces marches plates, répondit le gamin; la seconde porte après le charcutier, à côté de celle maison où il y a des espions[1].
--Bien, bien, bien, dit monsieur Bruis.
Le charcutier et les espions furent dépassés, et le gros homme se trouva sur le seuil du docteur Deluw, son camarade d'université, et qu'il n'avait pas revu depuis son mariage; car monsieur Bruis habitait une petite ville de la province d'Overyssel, où il était docteur en droit sans être avocat, époux sans être père, membre du conseil communal et négociant. Il avait pour le moment des affaires à Rotterdam et, malgré la chaleur excessive, avait fait un détour pour venir voir son ami le docteur Deluw et faire connaissance avec la femme et les enfants de celui-ci. Il tira précipitamment le cordon de la sonnette et prit son surtout sur le bras:
--Tiens, mon garçon, dit-il, je n'ai plus besoin de toi.
Le gamin s'éloigna et cela au pas de course, non pas précisément parce qu'il faisait chaud, mais parce qu'il avait reçu un meilleur pourboire qu'il ne s'y attendait, et qu'en outre son père ignorait cette bonne fortune. En un instant il eut disparu à l'extrémité de la rue et fut occupé, je le pense du moins, à se régaler d'un concombre au vinaigre, d'une mesure de pois frits[2], ou de quelque autre friandise de polissons des rues, pour lesquelles on ne saurait assez tôt inspirer de l'horreur aux enfants comme il faut.
Cependant la porte du docteur Deluw ne s'ouvrait pas et monsieur Bruis se vit forcé de tirer de nouveau le cordon. La sonnette retentit merveilleusement et prouva qu'elle était d'un métal éminemment sonore; mais monsieur Bruis s'aperçut qu'aucun bruit dans la maison de son ami ne répondait à son appel. Après s'être encore essuyé le front à plusieurs reprises et avoir frappé de sa canne sur les marches du seuil, il sonna pour la troisième fois et se mit, en attendant le résultat, à regarder dans le corridor, à travers deux étroits guichets treillissés à l'intérieur et placés aux côtés de la porte; mais il n'aperçut rien que le balancier d'une grande horloge peinte en vert, un guéridon sur lequel se trouvait l'ardoise de rigueur chez un médecin[3] et un parapluie de coton bleu. Il chercha ensuite à faire pénétrer son regard entre les petits rideaux des chambres latérales, tâche que rendaient difficile les franges des grands rideaux. Toutefois il vit distinctement dans l'une des chambres un encrier avec deux longues plumes sur une table, et dans l'autre un portrait d'homme. Mais ni l'horloge, ni le guéridon, ni l'encrier, ni le portrait d'homme ne pouvaient ouvrir la porte à monsieur Bruis.
Sur ces entrefaites, celui-ci avait de plus en plus chaud, ce à quoi ne contribuaient pas peu son impatience et le surtout qui pesait sur son bras. Il sonna pour la quatrième fois, et si fort, pour le coup, que la demoiselle de la maison voisine qui regardait dans son espion, et qui avait depuis longtemps aperçu le gros monsieur, en fut toute saisie, détacha l'épingle qui fixait son ouvrage à son genou (elle n'encourageait pas l'invention des pelotes à vis, des plombs ni des courroies), ouvrit un vasistas et déclara à monsieur Bruis qu'il n'y avait personne.
--Le docteur non plus?
--Non, monsieur.
--Madame non plus?
--Non, monsieur, je vous dis qu'ils sont tous sortis.
--Où donc sont-ils allés?
--Je n'en sais rien, monsieur. Ils sont tous sortis et la servante est seule à la maison.
--Pourquoi donc la servante n'ouvre-t-elle pas?
--Mais parce qu'elle n'est pas dedans.
--Et vous dites qu'elle est à la maison?
--Oui, mais cela n'empêche pas qu'elle puisse ne pas être dedans! répondit la demoiselle. Et elle ferma le vasistas avec d'autant plus de précipitation que son chat blanc se préparait à sauter par dessus, et elle laissa monsieur Bruis libre de réfléchir seul, si le cœur lui en disait, à la différence qui existe entre ces ternies: être à la maison et être dans la maison. S'il eût eu assez de patience pour cela, il eût compris que rester à la maison était un devoir imposé par la famille Deluw à la servante, devoir qui, selon l'interprétation personnelle de celle-ci, n'entraînait que très-secondairement l'obligation de rester dans la maison.
Une voix qui sortit de la logette d'un savetier située de l'autre côté de la porte, vint éclaircir cette difficulté:
--Ils sont au jardin, cria la voix, et la servante est allée faire une commission. La voilà qui revient déjà.
La particule _déjà_ eût pu, de l'avis de monsieur Bruis, être convenablement omise dans cette phrase, mais il vit effectivement une jeune fille assez jolie qui, tenant une grande clef à la main, arrivait aussi vite que cela se pouvait sans courir; elle franchit le seuil, passa vivement devant monsieur Bruis, ouvrit la porte avec une célérité sans exemple, et se campa sur la natte en face du visiteur.
--Voudriez-vous parler à monsieur? demanda la servante.
--Oui, mais il paraît que monsieur n'est pas à la maison?
--Non, monsieur; monsieur, madame, mademoiselle, le jeune monsieur et tous les enfants sont à la campagne, et je suis seule à la maison pour recevoir les commissions.
L'occasion était belle pour monsieur Bruis de s'étendre pendant un grand quart d'heure sur l'exactitude avec laquelle s'acquittait de son devoir la servante qui venait de babiller longuement avec la fille d'une fruitière qui allait coudre à la journée et était installée dans le voisinage devant une fenêtre ouverte. Mais il était trop pressé pour songer à faire des reproches.
--Où est la campagne? demanda-t-il. Est-ce loin? Où est-ce?
--Dans l'allée de maître Joris! répondit la servante.
--L'allée de maître Moris! dit Bruis avec un extrême dédain... Que sais-je de cette allée de maître Moris?
D'après l'opinion de la servante il y avait dans l'attitude et le ton de monsieur Bruis plus d'outrecuidance que n'en méritait sa jolie figure. Elle se trouva donc justement offensée.
--Si vous ne savez où c'est, je n'y puis rien, dit-elle sèchement, et elle fit mouvoir la serrure comme pour envoyer promener monsieur Bruis.
Celui-ci changea de ton.
--Voyons, ma fille, dit-il, j'arrive par la diligence expressément pour voir le docteur et sa famille. Si ce n'est pas trop loin, je veux bien les aller trouver à la campagne. Ne pouvez-vous m'indiquer où elle se trouve?
Et tout haletant, il parcourut la rue du regard pour voir s'il n'y avait pas un nouveau gamin qui pût lui servir de guide; mais il ne se montra personne.
Pendant ce temps la servante daignait fournir les renseignements demandés, et monsieur Bruis s'achemina vers la campagne du docteur Deluw.
Lorsqu'il eut dépassé deux ou trois maisons, il s'aperçut seulement qu'il avait encore son surtout sur le bras et sa valise à la main.
Il revint sur ses pas et sonna derechef pour confier l'un et l'autre à la garde de la servante, mais Grietjen[4] avait vraisemblablement déjà rejoint son amie, et monsieur Bruis se vit forcé de reprendre son chemin, chargé de son surtout et de sa valise mais avec le ferme propos, s'il parvenait à joindre le docteur Deluw, de se plaindre à lui de sa servante.
Heureusement pour le brave homme, la ville que je n'ai pas encore nommée, n'est pas grande, et monsieur Bruis aperçut bientôt la porte qu'il devait franchir, bien que l'ascension aussi bien que la descente de deux ponts remarquablement hauts l'eussent complètement mis hors d'haleine. Arrivé à la porte, il eut l'heureuse idée de confier le malencontreux surtout et la valise aux soins d'un commis de l'octroi, et, dans ce but, il entra dans la maisonnette des préposés aux taxes municipales, mais il ne s'y trouvait personne. Il aperçut toutefois une personne en paletot gris qui pêchait à la ligne de l'autre côté du canal et qui avait tout à fait l'extérieur d'un commis de l'octroi; il déposa à terre son bagage et s'adressant au pêcheur qui était effectivement un commis, il se fit en même temps renseigner de nouveau par lui sur la situation de l'allée de maître Moris. Je serais injuste envers lui si je disais que monsieur Bruis avait oublié les instructions de Grietjen, mais son exaspération ne lui avait pas permis de les écouter attentivement.
On lui répondit qu'il devait, à une certaine distance, traverser le canal, puis suivre une allée, ensuite prendre à droite jusqu'à ce qu'il fût arrivé à un poteau blanc, puis prendre à gauche et derechef à droite, moyennant quoi il se trouverait dans l'allée de maître Joris.
--Et la campagne du docteur Deluw?
--Je n'en ai jamais entendu parler, dit Je commis, mais il y a là une quantité de jardins... Comment se nomme-t-elle?
--Veldzicht.
--Veldzicht? dit le commis qui désirait se débarrasser de monsieur Bruis parce qu'il croyait remarquer à la plume de sa ligne qu'une proie mordait à l'hameçon, non, monsieur, je ne connais pas cela.