Scènes de la vie Hollandaise, par Hildebrand
Part 14
Le dessert fut servi, et personne ne portait le toast. Vernooy était de plus en plus mal à l'aise. Il trouvait impoli et inconvenant de ne pas le proposer, mais quand il songeait à s'en charger, il lui prenait une sueur froide. Deux ou trois fois, il porta la main à son verre pour le lever solennellement, mais chaque fois il le laissa en repos; deux fois même il le leva en effet, mais il hésita et dissimula son dessein réel, sous le prétexte d'adresser à madame Van Hoel une insignifiante remarque sur la couleur du vin et sur l'agrément des verres taillés. Cependant la situation devenait de plus en plus critique. Maman Witse, toute rouge, se mit à promener sur les convives des yeux inquiets, et elle faisait de temps en temps de petites pauses dans sa conversation. Plusieurs verres étaient déjà vides, et toutes les bouteilles étaient entamées. Il le fallait enfin. Vernooy fit de son mieux et le visage pâle, le front humble, les lèvres tremblantes, il dit:--Mes amis, il faut remplir les verres! Bien que, sur la fin du repas, la conversation eût eu de grandes lacunes pendant lesquelles on entendait les couteaux à dessert faire leur œuvre, le moment où le bon Vernooy fit cette invitation était des plus mal choisis, car Wagesteert venait justement de prendre une pomme et commençait à tourmenter comme toujours les mangeuses de pommes.
Le brave homme feignit de s'être parlé à lui-même, et considéra avec une grande attention les dessins de la nappe. Un instant après, il reprit courage:--Mes amis! dit-il.
--Je crois que monsieur Vernooy veut dire quelque chose, dit madame Witse, en se penchant sur la table, jusqu'à ce qu'elle pût le voir; n'est-ce pas, Vernooy?
--Oui, Keetjen[4], dit l'excellent homme, je voulais proposer de boire un verre à la santé de Gênât, pour le féliciter encore une fois de ce qu'il est devenu candidat. Je n'ai pas d'enfants, mais je prends part au bonheur de mes amis qui en ont et qui en retirent de la satisfaction. J'aime Gerrit, et j'ose dire qu'il en est de même de tous ceux qui sont ici. Ainsi, Gerrit, à vous de tout cœur, mon brave!
--Gerrit! Gerrit! Gerrit! monsieur Witse! entendit-on sur tous les tons et de tous les points de la table; les verres furent levés à la hauteur du nez, puis vidés jusqu'au fond.
--Monsieur Witse! dit aussi Clara, mais on eût dit que son visage avait une expression moqueuse, et d'ailleurs elle n'adressa son toast au candidat qu'en passant, car Hateling venait de prétendre qu'il savait reconnaître à l'extérieur si les amandes contenaient ou non deux noyaux, et à l'appui de son dire, il présentait à Clara un double noyau sur sa cuiller. Elle accepta l'un des jumeaux, et l'on prit accord pour la première fois qu'on se rencontrerait, «mais pas en plein air.»
--Voilà un toast porté avec un entrain général! dit Wagesteert, avec une gravité bouffonne, n'est-il pas vrai, maman Witse? Vive la persévérance! Gerrit étudie pour devenir professeur, n'est-ce pas?
--Allons donc, Monsieur! dit madame Witse.
Clara et Hateling sourirent.
Toutefois le moment de gêne fut bientôt passé pour Gerrit, et il éprouva une sorte de soulagement, lorsque madame Stork s'avisa de lui dire qu'il déclamait très-bien sans doute et lui demanda s'il ne voudrait pas réciter quelque chose, en faisant observer que l'occasion était si bonne.
On prétend souvent cela. Quand toute la société est rassasiée de mets et de vins de toute espèce; à l'heure où les oranges font la ronde et où l'on croque les amandes; quand celui qui doit déclamer à la tête doublement embarrassée et échauffée, conséquence naturelle d'un copieux dîner fait en nombreuse compagnie; quand les auditeurs, grâce à l'usage qu'ils ont fait des dons de la vigne et des cinq parties du monde, sont tout disposés à se laisser conduire, bercés par le rhythme, dans le royaume de Morphée, on appelle cela _une bonne occasion pour déclamer._ Je ne sais quelle était sur ce point l'opinion de Gerrit, mais ce qu'il savait lui, c'est qu'eu aucun moment la déclamation n'était son fort, et par conséquent il s'excusa. Mais madame Stork lança un regard en diagonale par-dessus la table pour appeler à son aide madame Witse.
--Est-il vrai, madame, demanda-t-elle, du ton de la plus opiniâtre incrédulité, est-il vrai que monsieur votre fils ne déclame jamais?
Madame Witse déclara qu'elle croyait au contraire que Gerrit déclamait très-volontiers.
--Des vers de lui? demanda Clara.
Le candidat fut assailli avec un redoublement d'insistance, et tous, qu'ils aimassent ou non la déclamation, formèrent un chœur dont le sens était qu'il fallait que Gerrit déclamât; celui-ci demeura néanmoins inflexible.
Madame Van Hoel fut la première à se formaliser de cette résolution et fit la remarque que «la déclamation était sans doute au-dessous d'un savant comme Gerrit.» La mère du candidat lui demanda «s'il ne saurait réciter les vers qu'il avait faits pour sa fête à l'âge de douze ans?» Clara sourit, Gerrit persista dans son refus.
--La plus jolie pièce, dit Wagesteert pour donner à l'affaire qui devenait sérieuse une autre tournure, la plus jolie pièce que j'aie entendue de ma vie, c'est un quatrain sur Beronicius qui était un grand poète, et, permettez-moi de le dire, un grand ivrogne.
--Oh! voyons donc ce quatrain, monsieur Wagesteert! dit madame Stork, voyons-le donc!
--Madame! répondit Wagesteert d'un ton solennel, c'est une épitaphe, une épitaphe, pour le grand Beronicius qui a trouvé une mort subite dans un fossé bourbeux. La voici:
Ci gît un génie admirable, Qui vécut, mourut en pourceau; Car cet ivrogne insatiable, Vécut de vin, mourut dans l'eau.
Quelque spirituellement qu'il fût débité, ce chef-d'œuvre de Buizero n'excita pas les rires que Wagesteert eût voulu lui voir provoquer. Il sentit le besoin de faire une nouvelle pointe, et Gerrit en fut la victime.
--Savez-vous, monsieur le candidat en médecine, ce qu'il y a de mieux dans cette pièce?
--Pas le moins du monde! dit Gerrit d'un ton très-expressif.
--Comment vous ne voyez pas quel grand éloge du défunt elle renferme?
--Non! dit Gerrit presque déconcerté par le singulier homme, vis-à-vis duquel il savait qu'on ne pouvait se tenir assez sur ses gardes.
--Non? dit enfin Wagesteert après avoir longtemps fixé Gerrit, non? En ce cas, je vais vous l'expliquer. Le sel de cette pièce, monsieur le candidat, git en ceci qu'elle prouve que le grand poète Beronicius n'a eu besoin de médecins ni pour vivre ni pour mourir.
Sur ce, il prit très-gravement une poignée de _patiences_, les mit dans sa poche et dit à maman Witse:
--C'est pour mes petits enfants!
Tout le monde se mit à rire et surtout madame Van Hoel, et l'exclamation:--Ce Wagesteert, etc., retentit d'une seule voix. Gerrit eût donné une pièce de trois florins pour une repartie, mais il n'en trouva pas avant d'être le soir dans son lit, ce qui peut arriver, en pareil cas, aux gens les plus spirituels. Madame Stork fit oublier à Gerrit le désagréable incident en le consultant sur les hiéroglyphes des devises de bonbons, devises qui offraient des veaux pour signifier renard[5], des haies pour est et dans le déchiffrement desquelles le beau Hateling était infiniment plus habile que lui.
Le dernier mets, le couronnement du festin, fit le tour des convives. Dans le fait, le gingembre est un détestable mets, puis c'est le signal sérieux de quitter la table. Les dames se levèrent et les messieurs ne tardèrent pas à les suivre.
Les premières étaient en grande dispute dans la chambre voisine; toutes voulaient aider à madame Witse à servir le café, le différend s'apaisa toutefois, et le beau Hateling prit sur lui la tâche de distribuer les tasses. Alors les messieurs, la tasse dans une main, la soucoupe dans l'autre, s'engagèrent dans une conversation très-animée; de toute la journée ils n'avaient eu des vues ainsi profondes et aussi sages.
_Maintenant ou jamais_, disaient en l'année 1831, nos journaux, nos brochures, nos pièces de vers et tant d'autres belles choses. On ne lit cependant rien _alors_, et ce fut huit ans plus tard que l'affaire s'arrangea tellement quellement[6]. _Maintenant ou jamais_, se dit aussi Gerrit, en l'année 1838, après le mémorable dîner que nous venons de raconter et au moment où Clara, debout près de la cheminée, examinait un écran brodé. Il s'approcha d'elle avec toute la résolution qu'il put rassembler.
--Votre campagne, mademoiselle Douze se trouve, je crois, au bord de la chaussée, entre....
En ce moment, Wagesteert qui débitait des plaisanteries à Hateling se retourna brusquement, poussa le coude de Gerrit et tout le contenu de la tasse que celui-ci tenait en main vola sur la robe de gros de Naples gris de la charmante Clara.
La confusion de Gerrit fut terrible. Les dames s'empressèrent, à l'exception de madame Van Hoel, et les mouchoirs ne furent pas épargnés pour étancher le malencontreux liquide. Madame Stork ne cessait d'assurer que l'eau de Cologne était une panacée contre toutes les taches; madame Vernooy racontait la consolante légende d'une intéressante tache qui avait disparu d'elle-même, et plusieurs autres dames déclaraient en même temps qu'il était heureux que tout le café fût tombé _dans les plis._ Madame Van Hoel affirma que le champagne ne laisse aucune tache, consolation qui venait moins à propos; madame Witse fit mille excuses pour son fils et pour son café; un esprit pratique conseilla à Clara de faire mettre le devant de sa robe derrière; Wagesteert fit observer qu'elle avait là un charmant souvenir de monsieur Gerrit; Hateling gardait le silence en souriant triomphalement; monsieur Van Hoel parlait de nouveau de distractions et du _Blaak_; Gerrit faisait de son mieux pour garder une figure raisonnable. Quant à la belle Clara elle-même, elle ne fit que rire de tout cet émoi et de toute cette agitation et répéta cent fois que ce n'était rien avec une physionomie qui, heureusement, s'accordait tout à fait avec cette façon légère de considérer l'affaire.
Cependant, quand tout fut calmé, Gerrit n'eut pas le courage de reprendre sa conversation à peine entamée sur sa maison de campagne au bord de la chaussée, et il laissa le champ libre à Hateling.
Ou disposa les tables à jeu et il se forma trois parties.
Madame Stork déclara qu'elle aimait passionnément l'hombre, _un jeu délicieux_, disait-elle; monsieur Van Hoel dit avec tout le calme de celui qui y joue tous les jours qu'il l'aimait aussi, et Gerrit dut faire le troisième joueur.
Le reste de la société se partagea entre deux tables de boston. A l'une d'elles s'installa le père de Gerrit, avec madame Van Hoel et monsieur Vernooy, à l'autre madame Vernooy, Clara, Wagesteert et Hateling.
La passion de madame Stork pour le jeu d'hombre paraissait surpasser plus ou mains son habileté; au moins y avait-il chez elle entre ces deux conditions requises une disproportion qui contrariait visiblement monsieur Van Hoel. Elle parla beaucoup en jouant, il n'était pas rare qu'eu babillant elle perdit de vue quelque petit incident du jeu. Elle avait une façon énigmatique de mélanger ses cartes chaque fois qu'il lui fallait jouer, et il arrivait, lorsque ces Messieurs avaient longtemps attendu sa décision, qu'elle leur posait tout à coup l'importante question de savoir qui d'eux deux était l'hombre; on eût dit aussi que les larmes du veuvage empêchaient ses yeux de distinguer nettement un roi d'une dame; parfois aussi elle faisait la plaisanterie de prendre sans motif apparent la levée qui appartenait déjà à son partner, et elle réservait à l'hombre la spirituelle surprise de jouer à la fin du jeu une carte d'une couleur à laquelle elle avait précédemment renoncé; le tout entremêlé d'intéressantes anecdotes sur les votes qu'elle avait faites et les parties sans prendre qu'elle avait gagnées, et de la dépréciation de tous les autres jeux qui, comparés à l'hombre, étaient si simples. La politesse de Van Hoel était en lutte continuelle avec son estime pour le grave jeu de l'hombre. Il faisait une mine très-sérieuse et très-rébarbative et, quand il ne pouvait s'empêcher de faire une observation, il s'adressait à Gerrit comme plastron: Monsieur Witse, disait-il, il ne faut jamais jouer atout ou il faut continuer à le faire. Monsieur Witse, il faut toujours... Mais nous ne pouvons vous donner une leçon ici, cher lecteur, et vous êtes tout aussi innocent que Gerrit.
A la table de boston où se trouvait madame Van Hoel, il y avait une autre cause de différend. Monsieur et madame Witse, bien que vivant toujours dans la meilleure harmonie, ne pouvaient s'entendre à ce jeu nommé _le livre d'images du diable_, et se fâchaient en quelque sorte régulièrement l'un contre l'autre lorsqu'ils avaient perdu une partie où ils avaient été partners; dans ces cas-là madame Witse saisissait toujours par le bras monsieur Vernooy et l'invoquait comme arbitre, et celui-ci assurait invariablement quelle n'eût pu jouer autrement qu'elle ne l'avait fait, qu'il était impossible aussi que Witse eût joué autrement, et que toute la faute revenait à lui-même; ce digne homme était vraiment une de ces rares créatures nées pour le jeu de cartes et auxquelles cette récréation ne nuit absolument en rien. Cela ne le surexcitait pas, ne l'ennuyait pas, ne l'aigrissait pas; il supportait également bien te gain et la perte; il restait toujours de bonne humeur et, ce qui dit tout, le même en toute occurrence.
Quant à la troisième partie, Wagesteert y prenait le ton le plus haut; il n'imitait pas Vernooy qui, selon l'ancien style, altérait par plaisanterie les noms des couleurs, et à chaque coup hasardeux, assurait qu'il pouvait également bien geler ou dégeler; non, monsieur Wagesteert était beaucoup plus original et s'obstinait à donner à toutes les figures leurs noms royaux tels que Sara, David, Esther, etc., etc. Hateling s'éventuait à chuchoter à l'oreille de Clara l'éternel _malheureux au jeu, heureux en amour_, lui laissait les levées, répondait à son appel avec le regard le plus tendre, l'aidait à consulter la carte de boston, s'approchait si près de la jeune fille que ses belles boucles frôlaient sa joue et ses favoris, et vantait le jeu habile de madame Vernooy, de quoi il résulta que madame Vernooy fut enchantée du charmant, spirituel, amusant Hateling qui était si bien en société.
On fixa le dernier tour; les jolies bourses en soie vinrent au jour; madame Stork qui avait beaucoup perdu, mais qui l'ignorait bien entendu, eut la générosité de mêler toutes les fiches; aux autres tables on décida que personne n'avait gagné. On se leva.
Gerrit s'aventura de nouveau à parler à Clara et lui demanda la situation de la campagne quelle habitait, il raconta comment il avait passé devant cette campagne et l'avait aperçue, elle, Clara. Il faisait un voyage à pied.
--Oh! oh! dit Clara; un voyage à pied. C'était un voyage scientifique sans doute, monsieur Witse?
Il ne put répondre; des larmes de dépit remplirent ses yeux.
--Est-ce-là votre boa, mademoiselle Bonze? demandait Hateling qui s'approcha de la jeune fille avec le vêtement en question, et il le jeta sur ses blanches épaules.
Les convives se retirèrent.
Une dernière torture attendait Gerrit.
--Pourquoi donc n'avez-vous pas voulu déclamer? demanda sa maman quand tout le monde fut parti,
--Parce que je ne le sais pas! répondit-il.
--Oh! dit le papa Witse, n'en parlons plus; c'est une misérable affaire. On dit partout que tu es très-bien et quand il y a du monde à la maison tu es toujours muet et sournois. Nous ne nous apercevons guère de ton mérite. J'ai vu parfaitement que monsieur Van Hoel pensait: Est-ce bien là le charmant Witse?
--Oui, Gerrit, cela ne fait pas plaisir! ajouta la maman. Voilà madame Stork; elle ne s'est vraiment épargné aucune peine, elle t'a entamé de toutes les manières! C'est une gentille femme, une femme parfaite, une femme particulièrement charmante,--la brave mère appuyait sur chaque mot,--et tu étais roide comme un mannequin...
--Madame Stork ne me laissait pas prendre la parole, ma chère maman, répondit Gerrit avec un léger sourire.
--Allons, mon ami, c'est bon pour une fois, mais que cela ne recommence plus, dit le papa, je t'en remercie; à quoi te sert d'être savant si tu ne le montres pas?
Ce soir-là Gerrit monta à sa chambre en déplorant sa science. Il ferma la porte à double tour et dit:
--Je voudrais être un imbécile!
[1] Libraire de Leyde.
[2] _Port neuf._
[3] En français dans le texte original.
[4] Catherine.
[5] Renard se dit _vos_ en hollandais.
[6] Allusion au traité des vingt-quatre articles qui consacra définitivement l'indépendance de la Belgique.
V
Amour et souffrance du docteur.
Deux ans après, le jeune homme que nous venons de laisser candidat en médecine, était occupé à déjeuner dans une certaine ville de la Gueldre... La chambre dont il avait fait choix était encore disposée autant que possible sur le pied d'une chambre d'étudiant. Le vénérable portrait du grand Hufeland qui, à Leyde, était attaché à la tapisserie par deux épingles, avait, il est vrai, reçu depuis lors un cadre sévère; mais l'homme écorché, si cher aux médecins, faisait pendant, ici comme là, à ce tableau où l'on voit l'Apollon du Belvédère transformé, par une douce transition, en grenouille.
Mais où était le portrait de femme qui ressemblait d'une si frappante manière à Clara Douze? Longtemps encore il l'avait eu sous les yeux à Leyde, mais comme l'ami du _cabinet des sueurs_, qui était dans le secret, le tourmentait au sujet de la belle au pigeon blanc et qu'à cette occasion certains souvenirs de Rotterdam lui faisaient monter la rougeur au front, peu à peu le portrait en question avait été relégué dans la chambre de derrière, sans cesser toutefois, même dans ce dernier lieu, de lui faire parfois affluer le sang au visage.
Deux années s'écoulèrent; Gerrit devint plus vieux et à ce qu'il crut plus sage. Il vit beaucoup d'autres jeunes filles, et il ne lui manqua pas de petites amourettes d'un jour, d'une semaine ou d'un mois. La belle Clara passa à l'arrière-plan. Elle ne vint plus à Rotterdam. Elle rendait rarement visite à monsieur et madame Vernooy. Son nom était rarement prononcé. Le portrait alla rejoindre d'autres dessins au fond d'un portefeuille.
Cependant le jour où nous retrouvons le docteur à son déjeuner, nous trouvons aussi le souvenir de la charmante jeune fille réveillé en lui. Sous ses yeux est déployée une lettre de l'ami du _cabinet des sueurs_ qui lui annonce qu'il a attendri le cœur du colonel et, en dépit de ses formidables moustaches, épousé sa jolie fille. Il ne pouvait s'empêcher d'ajouter que les préventions du vieux guerrier contre sa personne, vues de plus près, n'étaient pas aussi fortes qu'il se l'était imaginé d'abord.
--Lui aussi déjà marié! murmura Gerrit. Qu'a besoin d'une femme un avocat qui cherche encore sa première cause? Mais moi qui suis un médecin à la recherche d'une clientèle, je devrais être marié depuis longtemps déjà... Quel est le médecin qui ait une clientèle sérieuse tant qu'il n'a pas une femme?
Une clientèle sérieuse! Il n'avait, pour ainsi dire, aucune clientèle, mais en revanche d'autant plus de collègues. (La veille encore était arrivé de l'université d'Utrecht un jeune docteur récemment promu.) Il n'avait pas de clientèle, mais d'autant plus de temps, qu'il ne pouvait cependant consacrer à ses livres favoris. Ne fallait-il pas qu'on le vît dans les rues comme s'il avait quelque chose à faire? Ne lui fallait-il pas être poli et faire des visites comme si rien ne lui eût été plus agréable? de même qu'il lui fallait payer sa patente, absolument comme s'il pouvait la mériter par un exercice réel de son art.
C'était un bonheur pour Gerrit de songer au mariage. Beaucoup de jeunes médecins tombent sous le coup du désolant dilemme que voici: il leur faut une femme pour avoir de la clientèle, et il leur faut une clientèle pour obtenir une femme. Mais Gerrit avait de la fortune. Monsieur le notaire avait passé assez d'actes en sa vie pour permettre à son fils de procéder à l'acte de mariage auquel il aspirait, son choix tombât-il sur une jeune fille qui ne lui apporterait en dot rien que sa vertu et sa beauté. Clara Donze avait-elle quelque chose de plus? Clara Donze était-elle déjà mariée? Il n'en savait rien. Mais pourquoi songeait-il de nouveau à Clara Donze?
Neuf heures sonnèrent. Gerrit s'habilla et se rendit à l'hôpital militaire, où, à défaut de clientèle personnelle, il regardait comme un heureux privilège le droit d'assister à la visite des malades par le chirurgien major. De là il se rendit chez quelques malades perdus dans des bouges et d'étroites ruelles, malades qu'un vieux collègue avait complaisamment confiés à ses soins. Il écouta avec une extrême patience les plaintes de chacun d'eux sur les tintements, les étourdissements, les faiblesses dans la tête, les étouffements dans la gorge, les points de côté, les tournoiements de cœur, l'eau qui passe sur ce même cœur, la bile, les obstructions et mille autres choses sans compter les vers, les rhumatismes volants et les humeurs figées.
Il revint chez lui:
--Y a-t-il des commissions?
Même réponse que la veille: Non!
Il fallut ensuite rendre visite an vieux collègue et lui faire un rapport sur les malades dûs à sa générosité. Le vieux collègue était un homme de soixante-dix ans qui maugréait sans cesse contre les malades et les gens bien portants, ce qui lui valait beaucoup de considération dans les deux catégories. Ses paroles passaient pour des oracles: ses recettes étaient aussi estimées que les feuilles de la Sybille, surtout par les mixtureurs de drogues qui idolâtraient le vieux docteur. Dans les cas un peu graves il en confectionnait habituellement cinq en vingt-quatre heures. Le jeune médecin parvenait difficilement à faire à sa guise. Il gâtait déjà son affaire en grande partie en assistant à la clinique de l'hôpital militaire. Les sangsues n'avaient aucunement la sympathie du vieux docteur.
Cette fois, sa mauvaise humeur se borna à murmurer ces mots: _non missurœ cutem_, qu'il répétait d'ailleurs tous les jours.
--J'ai mal à la tête, dit le vieux collègue, et la voiture me fatigue aujourd'hui. Ayez la bonté, cette après-dînée, d'aller voir pour moi une malade à la campagne; c'est la fille de la femme Symens à Sprankendel. C'est une jolie promenade; vous pourrez revenir avec la fraîcheur. Cette fille est dangereusement malade.
La lâche confiée à Witse ne lui fut pas désagréable. Sprankendel était un pittoresque hameau situé à côté du grand chemin, au milieu de riantes collines. Il fallait une grande heure pour s'y rendre. Après son dîner, il se mit gaiement en route. Il devait passer devant la campagne où il avait aperçu jadis la charmante Clara avec un pigeon Diane sur la tête.
Il en fut ainsi. Mais jamais maison de campagne n'eut un aspect aussi mort que celle où Gerrit eût si volontiers vu de la vie. C'était une chaude journée; personne ne se hasardait sur la terrasse incendiée par un ardent soleil. Sur la façade entière toutes les jalousies étaient hermétiquement fermées. Quelques pigeons blancs étaient posés sur le toit, immobiles et resplendissants sous l'éclatante lumière du soleil.
--Voilà les pigeons, dit Witse, mais où est la charmante jeune fille? Peut-être est-elle chez une tante ou l'autre, où quelque Hateling lui fait la cour! Peut-être, qui sait? est-elle sur le point d'épouser un être pareil! Pauvres femmes, qui avez le malheur d'être belles! Quels pièges on tend à votre bonheur! Vous croyez qu'on vous aime avec toute la sincérité toute l'ardeur, toute la naïveté d'un premier amour, et pourtant...
Pourtant l'innocent objet de ces misanthropiques méditations était très-probablement assis devant un bon dîner.