Scènes de la vie Hollandaise, par Hildebrand
Part 13
Monsieur et madame Van Hoel étaient des personnes d'une cinquantaine d'années, dont ils en avaient passé vingt-cinq dans l'état de mariage. Ils appartenaient au haut commerce, et monsieur était ce qu'on appelle un homme de poids. A la société il promenait autour de lui un regard très-grave et comme un homme qui a beaucoup d'influence, et dans la rue il tenait, beaucoup à ce qu'on le saluât, honneur que, vu la fortune qu'il avait faite, chacun s'empressait de lui rendre. Le ton et l'importance de madame avaient suivi d'un même pas l'accroissement de la fortune de son mari; dans le principe elle était prétentieuse, puis elle devint ce qu'on appelle une femme entière, et en ce moment elle était, pour ainsi dire, devenue inaccessible. C'étaient de très-anciennes connaissances de monsieur et madame Witse; à l'époque où c'était encore deux jeunes couples, ils se voyaient presque tous les jours; les dames s'aidaient l'une l'autre à tailler leurs robes, et les messieurs allaient ensemble à la pêche. Mais cette intimité exagérée avait cessé par degrés, à mesure que les Van Hoel, pour me servir d'une expression vulgaire, avaient dépassé la tête des Witse. Néanmoins il ne se fêtait aucun événement important dans les deux familles sans qu'elles s'invitassent réciproquement; elles étaient l'une pour l'autre un mal nécessaire. Il ne fallait cependant pas chercher la cause du refroidissement survenu, uniquement dans l'accroissement de la fortune de monsieur Van Hoel; une autre petite circonstance y avait contribué. Comme monsieur Witse, monsieur Van Hoel avait un fils unique, et il est notoire que rien n'est plus mortel pour les relations d'amitié, que l'existence d'enfants, surtout quand ils commencent à devenir grands. Witse avait un fils intelligent et studieux, dont se faisaient gloire toutes les écoles qu'il avait fréquentées, et qui était devenu ensuite un brillant sujet à l'université, tandis que le fils de Van Hoel était un imbécile qui n'en voulait faire qu'à sa tête et qui, arrivé à l'âge où l'on se distingue, s'était hâté de se distinguer comme un écervelé et avait été envoyé aux Indes parce qu'on ne savait qu'en faire dans la mère-patrie. D'où monsieur et madame Van Hoel étaient devenus les ennemis naturels de Gerrit. D'où il arrivait que monsieur Van Hoel ne recevait jamais de son fils une lettre où celui-ci, comme preuve de l'excellente façon dont il plaçait l'argent que devait lui envoyer son père, s'étendait complaisamment sur les brillantes perspectives qui s'ouvraient devant lui et sur la merveilleuse rapidité avec laquelle il faisait sa fortune, sans se hâter de la communiquer à haute voix à la société _Amicitia_, et cela de préférence à la table où monsieur Witse s'enfonçait dans le _Handelsblad_, le tout en ajoutant: «qu'on ne pouvait mieux faire que d'envoyer ses enfants aux Indes, ni agir d'une façon plus inconsidérée qu'en les faisant étudier, ce qui ne leur permettait de se faire une carrière que très-tard; on en avait pour exemple les jeunes médecins.» De là venait enfin que jamais n'avait lieu une échauffourée d'étudiants, un petit tapage dans les rues de la ville universitaire, tapage à peine digne d'être mentionné à côté du grand émoi qu'il devait causer dans le pays, sans que madame Van Hoel éprouvât le besoin de rendre aussitôt visite à madame Witse et, à cette occasion, de lui communiquer la nouvelle en la plaignant, avec force soupirs, de ce qu'elle ne sût pas au juste si son fils avait ou non pris part à l'affaire; «elle espérait, disait-elle, elle espérait de tout cœur qu'il n'en était rien; Gerrit était connu pour un bon, brave et excellent jeune homme, mais enfin on ne pouvait savoir! Et à Leyde!... oh! les jeunes gens y sont si vite corrompus!»
Le candidat s'inclina devant monsieur et madame Van Hoel.
Après les politesses d'usage, vint naturellement un compliment sur l'examen subi. Monsieur Van Hoel ajouta qu'il espérait de tout cœur que c'était un pas vers une prompte promotion et une brillante pratique, et madame Van Hoel, à titre de sympathique condoléance, exprima le regret que la plupart des personnes _fissent choix d'un vieux médecin._ Après quoi monsieur Van Hoel qui, les bras derrière le dos, écartait devant le feu les pans de son habit et se laissait caresser la paume des mains par la chaleur, monsieur Van Hoel dit:
--J'ai rencontré monsieur Witse ce matin, je crois?
--Moi, monsieur? demanda Gerrit surpris; je ne sache pas avoir eu l'honneur...
--C'est ce dont je me suis aperçu, reprit monsieur Van Hoel avec un ironique sourire et en regardant obliquement la mère de Gerrit; c'était au _Blaak_; mais j'ai bien vu que vous ne sembliez pas me voir...
--Effectivement, je ne vous ai pas vu, répondit Gerrit en rougissant.
--Oh! ces jeunes _savants_, remarqua madame Van Hoel en joignant les mains et en pressant entre les doigts ses gants neufs de peau de chevreau, oh! ces jeunes savants planent dans une si haute sphère qu'ils ne voient plus personne.
--Cela peut bien arriver une fois en passant, n'est-ce pas, Gerrit? dit la maman, qui trouvait qu'une sphère élevée convenait à son fils.
--Mieux vaudrait que cela n'arrivât pas, dit Gerrit; cela vient si mal à propos au _Blaak._
--Oui, répondit monsieur Van Hoel en haussant les épaules avec une gravité affectée, nous ne sommes ici que dans une ville de commerce; il faut bien en prendre notre parti.
--Je ne voulais pas dire cela! reprit Gerrit qui s'aperçut seulement alors que monsieur Van Hoel était en train de faire des épigrammes.
La porte s'ouvrit. Gerrit regarda avidement. Ce ne fut pas une belle jeune fille qui entra, mais un jeune homme qui, de son avis seul, eût pu être dit une beauté, s'il eût été fille. C'était un de ces _beaux hommes_, dont les jeunes gens sont peut-être beaucoup plus jaloux que les jeunes filles n'en sont éprises. Une chevelure noire, soyeuse, bouclée, un front d'une parfaite blancheur, un teint des plus délicats, des yeux vifs et brillants et de coquets favoris, tel était son lot. Il n'y avait dans les traits de cet homme ni énergie, ni majesté, ni même quelque passion, et moins encore dans son attitude qui avait le laisser-aller langoureux d'un Adonis. C'était monsieur Hateling, un jeune homme de bonne maison, qui demeurait en quartier et étudiait le commerce dans l'un des principaux comptoirs de Rotterdam. Ce jeune homme était parfaitement à sa place, soit derrière un pupitre, soit à un dîner; c'est-à-dire qu'il savait bien aligner des chiffres et bien babiller. Il ne péchait pas par excès d'esprit ni de goût, mais il ne _lisait jamais de hollandais_, circonstance qui donne toujours une haute opinion de tous deux. Il plaisantait sur tout ce qui se nomme étude ou, comme il le disait, _prend l'essor dans les nues_. Du reste, comme sa position de célibataire faisait qu'il aimait beaucoup dîner dehors, il avait pris le bon chemin pour être souvent invité, il possédait à fond la routine du métier et connaissait parfaitement tout ce qu'il avait à faire pour plaire en pareille circonstance.
Tandis que ce Narcisse était encore occupé à faire son compliment, entra, avec beaucoup de fracas et la figure haute en couleur, une dame de vingt-cinq à vingt-six ans, qui portait une robe noire pour montrer qu'elle était affligée, et était très-décolletée pour montrer qu'elle n'avait pas abdiqué tout désir de plaire. Elle n'était ni jolie, ni laide, très-blonde et très-affairée. C'était madame Stork, la jeune veuve d'un mari mort de consomption. Monsieur et madame Witse avaient fait sa connaissance depuis peu; aussi fit-elle à Monsieur et à la _chère madame_ le compliment le plus cordial, le plus charmant, le plus affectueux. Elle fut présentée aux Van Hoel et, à cette occasion, s'empressa de demander, avec un ravissant sourire et en laissant voir ses belles dents, s'ils étaient de la famille de madame Van Hoel d'Utrecht, qu'elle avait le plaisir de connaître et qui était une femme délicieuse. Puis elle se tourna de nouveau vers messieurs Witse, tourmenta le père et dit au fils toutes sortes de galanteries avec le laisser-aller d'une femme mariée et la coquetterie d'une femme qui ne l'est pas. A peine cette dame avait-elle fini de saluer les convives présents que la porte s'ouvrit de nouveau, madame Vernooy entra suivie de Clara Donze.
Le cœur de Gerrit tressaillit; il pâlit, puis rougit très-fort; car c'était elle, la charmante jeune fille de la Gueldre, la dame de ses pensées!
Monsieur Vernooy apparut derrière ces dames, fit, dès le seuil de la porte, un bonasse hochement de tête à l'adresse de Gerrit, et, avec un sourire plus bonasse encore, serra la main du jeune homme en s'écriant:
--De tout cœur, de tout cœur, mon brave! Vous voilà donc candidat; n'est-ce pas ainsi que cela s'appelle?
--Et sans doute avec tous les grades? demanda madame Vernooy en souriant avec affabilité.
--Oui, dit madame Witse, en redressant la tête avec bonheur; nous n'avions pas d'inquiétude quant à cela, mais il ne voulait pas l'écrire. Eh bien, c'est un beau garçon, n'est-ce pas? Notre petit Gerrit nous donne bien du plaisir.
Le _petit Gerrit_ qui pendant ce colloque faisait une figure passablement niaise, ne grandit pas dans l'estime de Clara à qui du reste il n'avait pas déplu quant à l'extérieur; bien plus il lui semblait si bien qu'elle en était intérieurement mécontente. Non, pensa-t-elle, ne reculons pas! Qu'il ait bon air cela ne prouve rien contre sa pédanterie. Ce doit être un pédant!
Gerrit l'avait saluée très-poliment, et les dames s'empressèrent autour de la jeune étrangère. La mère du jeune homme parut très-curieuse de savoir comment se portait sa famille en Gueldre, bien qu'aucun de ceux qui étaient là ne sût si elle avait ou non père et mère, frères et sœurs. Clara répondit à tout avec assurance et le sourire sur les lèvres.
Gerrit ne pouvait détourner d'elle son regard. Qu'elle était belle vue de près! Comme ses formes étaient délicates! comme la blancheur de son cou était transparente! comme les contours de son visage et les lignes de sa taille étaient purs!
Comme il s'apprêtait, dès que les battements de son cœur seraient un peu calmés, à lui adresser la parole, le dernier des convives parut et attira sur lui l'attention de l'assemblée entière.
C'était un homme dont l'âge flottait entre cinquante et soixante ans, ce qu'il dissimulait en partie par un faux toupet couronnant des joues très-rouges. Une ample cravate blanche à bouts flottants et de grands cols flasques complétaient sa physionomie. Il portait un large habit noir, un pantalon de drap bleu et un gilet de velours d'une respectable antiquité et marqué de raies perpendiculaires. C'était monsieur Wagesteert connu de ses amis pour un original. A force d'originalité, cet homme en était venu à ce résultat très-enviable dans ce monde hypocrite lui-même et supposant, encourageant et provoquant l'hypocrisie, il en était venu à ce point, disons-nous, qu'on lui reconnaissait le droit de dire tout ce qui lui venait sur les lèvres, droit dont il faisait largement usage. Ajoutez à cela qu'il avait une façon toute particulière de s'exprimer; son vocabulaire différait complètement de celui des autres hommes, et il avait coutume de dire qu'il était fâcheux, quand il se faisait de nouvelles inventions, qu'on ne le consultât pas sur les noms à donner aux choses. Ainsi, par exemple, il désignait invariablement le beau sexe par le nom de _mangeuses de pommes_ par allusion à sa grand'mère Eve, et ne donnait jamais aux médecins d'autre titre honorifique que celui qu'enferme la qualification d'_inspecteurs de langues._ Les médecins et les femmes étaient ses plus grandes antipathies, et il assurait ordinairement qu'il saurait vivre sans les dernières et mourir sans les premiers. Ce singulier homme vivait en quartier sur le Nieuwe Haven[2] d'un revenu clair et net, et comme il n'avait rien à faire, il avait non pas tant la paresse que l'esprit de rester tous les jours dans son lit jusqu'à onze heures ou midi, et, dans cette commode attitude, de lire, d'écrire, et de faire tout ce qui lui passait par la tête. Il avait l'habitude d'aller acheter lui-même du saumon frais et de le rapporter à la maison dans un petit filet. Il possédait la plus affreuse chienne de tout Rotterdam et deux chats gris qui avaient été allaités par cette même chienne. A la Société il ne buvait jamais autre chose que de ta limonade gazeuse et à table rien autre que du vin de Porto. Il avait une canne dont le pommeau projetait une ombre ressemblant au portrait de Louis XVI; et une montre sous le verre de laquelle était peinte une mouche qu'on eût juré être posée sur le cadran; un canif universel, muni de toute espèce d'appendices, était son fidèle compagnon, et il savait parfois en tirer parti très-spirituellement. Bref, rien n'était plus évident ou mieux connu que ceci, que monsieur Wagesteert était un original, et il lui arrivait rarement d'ouvrir la bouche sans goûter la satisfaction d'entendre l'une ou l'autre personne de la société où il se trouvait, murmurer: Ce Wagesteert a toujours quelque bonne plaisanterie à débiter!
L'entrée de cet humoristique génie et les politesses qu'il adressa à la maîtresse de la maison et aux convives étaient une sorte de parodie bouffonne de la façon dont ces choses se font d'ordinaire, et bien que monsieur Wagesteert répétât cette plaisanterie en toute circonstance, elle trouva grâce cette fois encore aux yeux de ses admirateurs.
On en riait encore, quand le domestique entra avec la nouvelle que la soupe était sur la table. Les Messieurs offrirent leur bras aux dames avec ce lent empressement avec lequel on procède toujours quand on se sait trop à qui revient le pas, et monsieur Wagesteert qui, tout dédaigneux qu'il fût des _mangeuses de pommes_, n'en savait pas moins très-bien lesquelles étaient les plus charmantes, offrit son bras à Clara toujours d'une façon plaisante. Clara n'avait jamais vu d'original.
On se rendit à table, et la première remarque que fit Gerrit fut que la distribution des places ne lui plaisait pas le moins du monde.
Voici le lieu de dire un mot de commisération sur vous, généreux philanthropes, qui êtes assez bons pour donner à dîner à vos amis. Ce n'est pas encore assez que vous envoyiez à la ronde chez tous les marchands de comestibles à la recherche de volailles ou de gibier qu'on ne trouve nulle part; ce n'est pas assez que vous vous évertuiez à effacer, à surpasser, s'il se peut les plats fins du dernier dîner auquel vous avez assisté; ce n'est pas assez que de votre propre main, Madame, vous prépariez le blanc-manger, et que vous vous imposiez la dure nécessité de déguster votre gelée au rhum à une heure indue. Il vous faut encore disposer les gens les plus difficiles, les plus chatouilleux, les plus intolérants sur ce point, il vous faut placer vos convives, et cela de façon à ce que chacun se trouve selon son idée et son goût; de façon que toutes les antipathies soient séparées et toutes les sympathies appariées; de façon que vous ayez tel égard que de raison à la dignité et à l'âge de chacun; de façon que les jeunes filles ne soient pas assises trop haut et les vieilles filles trop bas; de façon que vous puissiez compter sur une conversation animée; de façon qu'il y ait de la variété, toute la variété possible dans l'arrangement de vos hôtes. Et lorsque vous vous êtes efforcée de satisfaire à ces mille obligations si compliquées et si embarrassantes, quand vous avez, avec le plus grand scrupule, sacrifié partout le moins au plus, vient un convive ou l'autre, sinon votre propre fils ou époux qui trouve votre disposition parfaitement absurde et se plaint de la place qui lui est assignée. Le téméraire ne sait ce qu'il dit! Qu'il propose un autre arrangement et il verra comme tout s'embrouillera! Mais il ne l'en dit pas moins, c'est-à-dire qu'il y songe à part lui et murmure en silence. Si encore il se plaignait toujours à haute voix, votre justification lui fermerait la bouche; mais non, il se tient pour convaincu de la malveillance de vos intentions, de votre perversité, de votre désir de le vexer, de le choquer, de le blesser, et emporte cette conviction jusque dans la tombe. L'ingrat! il ne sait pas de quelles misères vous l'avez préservé!
Pour la mère de Gerrit, la distribution des convives avait été particulièrement difficile, grâce à la circonstance que le nombre était impair, et qu'il y avait un monsieur formant superfétation. Par conséquent, il fallait de toute nécessité que deux messieurs se trouvassent côte à côte; l'un devait être naturellement son fils, et l'autre Monsieur Wagesteert, direz-vous peut-être, puisque c'est un ennemi des femmes? Ce serait cependant, mon cher lecteur, une présomption très-erronée de votre part. C'était précisément là un motif pour que, dans toutes les réunions, monsieur Wagesteert fût placé entre deux dames, et tonies les dames se disputaient le plaisir d'être dans son voisinage; car qu'y a-t-il de plus piquant pour les femmes que la société d'un homme qui fait profession de les détester. Monsieur Wagesteert était donc placé entre madame Witse elle-même, et madame Van Hoel. Mais ce n'était pas là ce qui scandalisait si grandement Gerrit. C'était bien moins encore que madame Vernooy fût assise au centre de la table, entre monsieur Van Hoel et son père, _comme une perle enchâssée dans l'or_, ainsi qu'elle-même le faisait modestement remarquer. Mais la cause de son indignation, c'était que lui, placé au bas bout de la table, vit en face de lui Hateling, ce fat personnage placé ... à côté de sa mère (jusque-là c'était bien), mais de l'autre côté, auprès de Clara, qui avait elle-même son père pour second voisin; c'était-là une chose que Gerrit ne pouvait pardonner à sa mère, bien qu'elle lui eût donné en partage à sa droite l'éveillée madame Stork, et, à sa gauche, l'affable monsieur Vernooy; comme ce dernier était le plus accommodant, il n'avait qu'une seule voisine, madame Van Hoel, qui, à dire vrai, pouvait compter pour deux dames.
Le dîner commença par ce mystérieux _conlicuere omnes_, qui marque le début de tous les dîners; la soupe fut mangée avec un muet recueillement qu'interrompirent seulement l'observation, faite en même temps aux quatre coins de la table, sur le changement d'atmosphère, et une petite plaisanterie dite par monsieur Wagesteert qui baptisa la soupe à la tortue, du nom de _soupe au poivre_, ce qui était un mot entièrement neuf.
Le _verre de vin après la soupe_[3] amena quelque mouvement, vu que la plupart des dames tenaient la paume de leurs mains gantées sur leurs verres pour empêcher les messieurs de remplir ceux-ci.
Quelques instants plus lard, madame Stork fut assez exigeante pour demander un verre d'eau; ce qui donna à toutes les dames de la société le courage d'exprimer le même vœu.
Après ces cérémonies préliminaires, la conversation devint par degrés plus animée, plus haute et plus vive.
Madame Stork assaillit Gerrit par une dissertation très-enthousiaste sur toutes sortes de livres; sur le _Corsaire_ de lord Byron; la _Notre-Dame_ de Victor Hugo, les _Mémoires_ de Walter Scott, le _Jocelyn_ de Lamartine, le _Maltravers_ de Bulwer, et une foule d'autres romans et nouvelles moins connus, et que Gerrit n'avait jamais entendu nommer. L'un faisait _ses délices_, l'autre était le _favori de feu monsieur Stork._ Elle avait lu celui-ci la nuit, celui-là pendant ses visites de noces avec Stork; elle en avait emporté un autre à la promenade; elle avait prêté un tel à une amie, elle voulait absolument prêter tel autre à Gerrit lui-même; elle désirait savoir l'opinion de Gerrit sur celui-ci, elle ne voulait nullement connaître son avis sur celui-là, parce qu'elle n'en pouvait entendre dire le moindre mal; elle avait pour celui-ci une très-vive sympathie, et celui-là, disait-elle, en baissant les yeux et avec un profond soupir, celui-là renfermait tant de choses, qui se rapportaient à sa propre position!...
De l'autre côté du jeune homme, le bon Vernooy s'extasiait sur la science et la lecture de Gerrit, que mettaient en lumière ses réponses à l'avalanche de paroles que faisait pleuvoir sans interruption la langue agile de madame Stork; à tout instant il témoignait à voix basse à madame Van Hoel, son admiration pour _ce jeune homme distingué_, sans que cela lui fit perdre beaucoup dans l'estime de cette dame, qui promenait son regard avec une inexprimable majesté, sur une société dont elle était, à son sens, le plus grand ornement. Lorsque Gerrit levait les yeux, il apercevait le beau Hateling qui, avec le plus doux sourire épanoui entre ses favoris bien peignés, causait très-gaiement avec la belle Clara, et mettait en œuvre en l'honneur de celle-ci toute son urbanité et toute sa galanterie. Madame Witse jetait un bienveillant regard sur Hateling, qui était très-avant dans ses bonnes grâces, puis reportait les yeux sur Gerrit, auquel elle faisait un signe de tête, comme pour lui demander s'il ne se trouvait pas extraordinairement bien placé; puis comme sa voix ne pouvait aller jusqu'à son fils et qu'elle ne pouvait réaliser directement sa demande, elle se mit à raconter à Hateling et à Clara, qu'elle n'avait pu mieux traiter Gerrit, qu'en le plaçant près de madame Stork, qui était une savante, «c'est-à-dire, non pas une savante proprement dite, car elle était charmante, mais une savante sans qu'on s'en aperçût, qui savait toutes les langues, avait beaucoup vu, et était extraordinairement intéressante.» Ensuite elle plaisantait un peu avec Wagesteert sur la perversité des hommes, et prenait à témoin madame Van Hoel, qui, elle aussi, «les trouvait tous très-mauvais.» Pendant ce temps, madame Vernooy débitait sur le compte de Clara autant de bien, qu'elle en avait jamais entendu sur Gerrit de la bouche du papa Witse, et ce dernier n'était pas indifférent au charmant visage de la jeune personne. Monsieur Van Hoel, avec une physionomie sceptique et pleine d'ironie, observait madame Stock, et, dans son orgueil de négociant, estimait très-bas ce babil dénué de sens; de temps en temps il adressait à Witse et à Vernooy, une sententieuse parole, déclarait qu'il avait une foule de reproches à adresser au gouvernement et au conseil communal, et s'apitoyait sur le monde qui n'y voyait pas assez clair «pour choisir des hommes expérimentes et habiles qui se donneraient volontiers la peine de remettre tout sur pied.»
Le dessert fut servi, et madame Witse fit changer les bouteilles avec un certain apparat.
Monsieur Vernooy, dans la bonté de son cœur, comprenait parfaitement qu'on devait porter un toast au jeune candidat, mais il n'était pas homme à proposer des toasts. Il est vrai qu'il était vraisemblablement le plus âgé de la société, mais il pensait que cet honneur revenait à monsieur Van Hoel, qui jouissait d'une haute considération, et qui d'ailleurs, songeait-il encore, s'acquitterait de cette tache beaucoup mieux que lui. Monsieur Van Hoel, cet homme si considérable, était très-certainement du même avis, mais il ne se sentait pas la moindre envie ou disposition à s'acquitter de la chose; et bien que la pensée du toast que nécessitait la circonstance se fût aussi présentée à l'esprit de Wagesteert, il l'écarta sous prétexte «qu'il ne portait jamais de toasts, et regardait cela comme une insigne folie,» ce à quoi s'ajoutait l'impossibilité où il se trouvait de remplir cette tâche. Il en était de ceci comme de sa singularité prise dans son ensemble, singularité qui à bien des points de vue, n'était que le pis aller de ses efforts malheureux pour agir avec quelque grâce et quelque succès comme les autres hommes. La timidité et la maladresse, d'un commun accord et comme deux sœurs, s'étaient alliées pour faire de lui un violateur des formes reçues, un railleur de toutes les convenances. Ainsi un cheval effrayé prend le mors aux dents, brise le frein qui le contient et met la voiture en pièces.