Scènes de la vie Hollandaise, par Hildebrand
Part 12
--Je ne rougis pas le moins du monde, ma chère tante, dit Clara en se levant, et se regardant dans la glace; je n'ai jamais vu ce monsieur de ma vie.
--Fort bien, mais tu en as assez entendu parler, reprit la tante avec un sourire, et il t'intéresse beaucoup.
Clara laissa jaser sa tante et reprit le cordon de sonnette.
En effet, il n'était pas vrai, que la charmante jeune fille eût suffisamment entendu parler du jeune Witse. Madame Vernooy était une excellente femme,--je crois l'avoir déjà dit,--mais elle ne péchait pas précisément par excès d'intelligence. Elle n'avait pas d'enfants, bien que sa prestance physique eût donné lieu à la plaisanterie qu'elle en avait eu, mais qu'à l'exemple de Saturne, de païenne mémoire, elle les avait dévorés; et comme elle avait deux servantes secondées de plus par une couturière, une femme de charge et un homme de peine, elle vivait très-commodément, ou pour mieux dire, elle n'avait rien à faire. Elle ne tenait pas particulièrement à la lecture, sauf lorsqu'elle était malade, ce qui arrivait très-rarement; et comme elle voulait un passe-temps qui l'amusât, elle s'appliquait à rechercher à Rotterdam et ailleurs, les personnes qui pourraient convenablement entrer ensemble dans les liens du mariage. Le plus souvent ses calculs n'aboutissaient à aucun résultat positif, mais comme elle avait chez elle en ce moment une jolie nièce, elle ne pouvait se dispenser d'en faire l'objet de ses vues spéculatives, et cette fois avec le ferme propos de réaliser, si c'était possible, le projet qui sortirait de ses méditations. Après avoir longtemps cherché dès avant l'arrivée de Clara, après l'avoir dix fois conduite à l'autel, chaque fois avec un nouvel époux, elle s'était enfin arrêtée à l'idée que le jeune étudiant Witse serait pour sa nièce un parti convenable. Gerrit avait trois ou quatre ans de plus qu'elle; ses parents possédaient une fortune raisonnable, et de plus comptaient parmi ses meilleurs amis, ce à quoi contribuait principalement cette circonstance, que dans toute la ville d'Erasme on ne pouvait trouver personne qui écoutât avec plus de patience et d'affabilité, les éloges de la perle des fils, que monsieur et madame Vernooy. Une fois ce mariage décidé dans son intérieur, il lui fut impossible de s'imaginer quelque bonheur dans l'avenir pour Clara, sans que le susdit mariage fût d'abord conclu devant l'officier de l'état civil, puis béni par son ministre favori, et par degrés elle en vint aussi à mettre au nombre de ses articles de foi, que les choses étaient ainsi décrétées dans le ciel. Elle ne doutait pas un instant non plus que Gerrit ne revînt pendant le séjour de Clara à Rotterdam, et se mettait l'esprit à la torture pour trouver comment au besoin, on pourrait amener ce retour. Oublieuse des paroles de son illustre contemporain Napoléon (à la mort duquel, soit dit en passant, elle ne croyait pas encore tout à fait), que rien ne glace les cœurs comme l'excès de zèle d'autrui, elle s'était mise à prôner tous les jours, et cela dans les moments les plus mal choisis, le mérite transcendant du jeune homme. Pour ce faire, elle avait fait usage de tous les éloges qu'elle avait recueillis de la bouche de monsieur et madame Witse, et comme ceux-ci tombaient admirablement d'accord sur l'apologie de Gerrit, et répétaient à l'envi, combien Gerrit était studieux, combien Gerrit se conduisait raisonnablement au milieu de la folle jeunesse de Leyde, combien Gerrit était bien vu de ses professeurs, combien Gerrit était fort dans toutes les sciences, il en était résulté que la joyeuse Clara n'avait pu se former d'autre idée du jeune homme tant encensé, que celle d'un intolérable pédant, espèce d'êtres qui, à ses yeux, devaient être estimés les plus ennuyeuses des créatures. D'après cela, elle s'était bien gardée de s'informer de l'extérieur de cette sorte de monstre, persuadée qu'elle était qu'il était impossible qu'il ne ressemblât pas d'une manière frappante au pâle sous-maître du village voisin de la campagne de son père. Madame Witse avait eu la sottise, sans que Gerrit le sût (car il ne soupçonnait pas que sa mère eût conservé de pareilles niaiseries), de répandre des copies de quelques pièces de vers que Gerrit avait faites à l'âge de douze ans, et qui, naturellement, étaient très-médiocres; mais ces vers, de même que la plupart de ceux que font les enfants, étaient écrits sur un ton si grave et si plein de _mort_ et d'_éternité_, que Clara, à qui on les avait montrés, en avait ri de tout son cœur. Par tous ces motifs, la perspective de s'asseoir à la même table que cette merveille, n'excita nullement chez Clara le degré de satisfaction sur laquelle sa tante avait compté.
--Ce sera bien sûr toute une fête! poursuivit la digne dame, pour provoquer plus d'enthousiasme chez Clara; Gerrit vient d'être promu.
--Holà, holà, ma chère! dit monsieur Vernooy, qui entrait justement, il n'en est pas encore là!...
--C'est bien vrai! dit madame Vernooy qu'inquiétait toute restriction, oui, mon cher trésor, il est promu.
--Non vraiment, répondit-il en s'installant dans son fauteuil, mais il a fait un examen, un très-grand examen. Witse ma raconté que cela a duré deux jours; comment s'appelle cet examen, je l'ai oublié; mais ce qui est certain c'est que le premier jour il a disséqué un cadavre tout entier et le second, il a ... enfin! Il a fait autre chose, mais toujours parfaitement.
--Bah, dit Clara, un cadavre entier!
--Il a sûrement le plus haut? demanda madame Vernooy.
--Le plus haut quoi? demanda son mari.
--Le plus haut ... oh, comment donc cela s'appelle-t-il? je veux dire le plus haut, voyez-vous, tout ce qu'il y a de plus haut; c'est comme, pour dire, le _primus_ à l'école latine. Il était _primus_ tous les ans. Sais-tu ce que c'est _primus_, Clara?
--Non, ma tante! répondit de l'air le plus innocent Clara qui le savait parfaitement.
--_Primus_, reprit la tante d'une voix affable qu'accentua un ton doctoral, c'est quand on est le premier de sa classe mais à l'école latine, sais-tu. Alors, il y a distribution des prix à l'église française, et alors tous les _primus_ font des _gratias._ Sais-tu ce que c'est qu'un _gratias?_
--Non, ma tante.
--Eh, mon Dieu, tu ne sais pas ce que c'est qu'un _gratias?_ demandèrent en même temps madame Vernooy et son mari.
--Non, en vérité.
--Tu ne sais pas cela? poursuivit la tante; c'est un remerciement pour le prix qu'on reçoit. J'allais toujours avec madame Witse quand il y avait distribution, mais cela s'appelait alors proprement promotion. Mon Dieu, Gerrit faisait cela si gentiment; le cœur me battait quand son tour arrivait. J'ai su longtemps ce que disait le recteur: comment donc était-ce?
--Oui, dit Vernooy, comment était-ce? _Acide_ Witse...
--_Et excipe pryzia_; oui, Clara, je sais aussi mon latin. Te rappelles-tu encore la dernière fois, Vernooy?
--Sans doute! répondit celui-ci avec aplomb, bien que les différentes fois n'eussent laissé dans sa mémoire que les souvenirs les plus confus.
--C'était le plus grand de tous les élèves, poursuivit sa femme. Oh, c'était si drôle de voir un si grand garçon au milieu de tous ces petits! Mais aussi c'était le seul qui eût un habit. Et ses gants neufs, t'en souviens-tu, Vernooy?
--Oui, dit Vernooy avec un sourire qu'il ne sut comprimer, oui, oui, ses gants neufs!
--On portait alors, continua sa moitié, de ces gants jaune clair; tu te le rappelles encore Clara, des gants couleur _pattes de canard_? Eh bien, il en avait aussi, comme cela lui allait bien! Comme à un vrai faraud, quoi! Mais on voyait bien qu'ils étaient neufs; ils avaient les bouts si plats, tu sais?
--Oui, de longs bouts si plats, dit Vernooy en riant; mais qu'arriva-t-il donc de ces gants?
Cette question était risquée. Monsieur Vernooy fondait sur la mention simple mais apologétique en quelque sorte d'une paire de gants couleur pattes de canard la supposition hardie qu'en réalité ils avaient joué un rôle historique, tandis qu'ils n'avaient été qu'un ornement passif, ruais absolument qu'un ornement passif du jeune Witse.
--Que voulez-vous dire, Vernooy? demanda sa femme avec surprise; il n'arriva rien pour autant que je sache.
--Si! si! répondit le mari qui devint tout rouge et vida sa tasse pour dissimuler son embarras; il arriva quelque chose de ces gants. Ne les laissa-t-il pas tomber bêtement ou quelque chose comme cela? j'ai là comme un souvenir confus...
Pendant l'évocation do ce vague souvenir la tante n'avait cessé de hocher la tête d'un air incrédule:
--Non, je ne sais rien de cela, dit-elle, je n'en sais vraiment rien; mais ce que je sais parfaitement c'est que c'était beau à voir; je n'y pouvais rien comprendre, comme bien tu penses, Clara, car c'était tout latin... N'y avait-il pas du grec aussi, Vernooy?
--Oui, dit Vernooy, en fronçant les sourcils d'an air significatif, si je me rappelle bien, je crois que c'était du grec.
--Cela n'y fait rien. C'était un plaisir de le voir. Il montra avec les mains la table où étaient assis les ... comment donc? les...
--Curateurs! acheva Vernooy.
--Et alors il mit la main sur son cœur, puis la leva en l'air, car il y avait quelque chose du ciel là-dedans, et tout cela si bien, si gentiment, avec tant de grâce ...
--Et tout cela avec des gants _pattes de canard_? demanda la malicieuse Clara.
--Tout cela avec des gants _pattes de canard_, répéta la tante avec ce zèle bienveillant qui portait à intéresser sa nièce au jeune Witse par toutes les paroles, tous les renseignements, tous les tableaux possibles; vrai, c'était un plaisir de le voir. Beaucoup de personnes disaient qu'il s'acquittait de sa tâche le mieux de tous. Cela allait aussi sans manquer un mot ...
--Mais qu'arriva-t-il donc avec ces gants? marmotta Vernooy; il me semble pourtant...
--Allons donc, dit Madame craignant que cette, histoire de gants rêvée ne vint encore jeter une ombre sur la séduisante peinture qu'elle venait de faire de Gerrit comme collégien; vous confondez avec autre chose.
--Je sais bien que nous avons ri de ce petit garçon qui, dès qu'il a eu son livre en main, a tourné le dos et oublié tout à fait le _gratias._
--Ce sera cela, dit l'excellent mari tout content de pouvoir s'attacher à quelque chose qui couvrît son imprudente réminiscence. Oui, oui, ce petit garçon, je le vois encore.
--Mais, dites-moi, ma tante, demanda la jeune fille aussi naïvement qu'elle le put, monsieur Witse n'a pourtant pas remporté de prix maintenant, n'est-ce pas?
--Mais non, mon enfant! à l'université! allons donc! A moins que ce ne soit une médaille, se hâta-t-elle d'ajouter pour tirer parti de cet incident aussi, en avez-vous entendu parler, Vernooy?
--Non, dit Vernooy, non, ce n'est pas le cas, en pareille circonstance on reçoit un grade.
--Justement, un grade: voilà le mot que je cherchais tout à l'heure. Gerrit a sûrement le plus haut grade, n'est-ce pas?
--Certainement, certainement, dit monsieur Vernooy, oui, très-certainement. Oui, il a écrit cela aussi.
Le lecteur sait mieux à quoi s'en tenir, mais Vernooy qui donnait volontiers raison à tout le monde et surtout à sa femme, assurait le fait par bonté de cœur et sur une simple conjecture. Cependant, que cette circonstance donnât le dernier coup à la personne de Gerrit Witse dans l'estime de Clara à qui il était impossible de se le représenter autrement que comme un présomptueux pédant avec les gants jaunes de la promotion, cela va de soi, et c'est ce que sentira quiconque a une dent contre de jeunes pédants et des gants jaunes.
Longtemps elle avait su se contenir, mais maintenant elle dit avec une évidente ironie:
--En vérité, je désire extraordinairement voir cette merveille de science.
--Vois-tu bien que tu le désires? répondit sa tante qui prenait tout au mieux. Voilà que lu rougis encore. Maintenant du moins tu ne me soutiendras plus que lu ne rougis pas, ma fille. N'est-ce pas, Vernooy, ne rougit-elle pas terriblement?
--Le plus terriblement du monde! répondit Vernooy, et sans nul doute il devait en être ainsi; si le brave homme qui avait la vue mauvaise pouvait le remarquer, surtout si l'on songe que Clara était assise à l'ombre d'un rideau, le dos tourné à une fenêtre et cela à une fenêtre de la rue Haute à Rotterdam, où, d'après le témoignage des plus vieux habitants, le soleil n'a jamais pénétré.
--Clara, dit l'oncle qui aimait bien à tourmenter, prends garde, ma fille, qu'il ne prenne ton petit cœur dans ses filets!
--Il n'y a pas de danger, mon oncle.
--Hé! je suis curieuse de voir ce qui sortira de là, dit la tante, fais-y bien attention, mon enfant! Et elle espéra que pour la jeune fille cet avis signifierait: Jette-le bien vite ce cœur aux pieds du jeune homme.
Mais les chances étaient très-défavorables, car l'aversion de Clara n'avait fait que s'enraciner de plus en plus.
--Un Monsieur si savant ne fera pas attention à moi, dit Clara tout haut, et puis je ne suis pas faite pour autant de science.
Et elle songeait à part soi:
--Fût-il aussi sage que Salomon cela ne l'avancerait pas; je tournerai le dos à ce fou présomptueux.
On voit combien était peu dangereuse la manie de la tante Vernooy de marier les gens.
[1] Principale rue de Rotterdam.
[2] Superbe quai planté d'arbres.
[3] _Port au vin._
[4] _Port du Lion._
[5] Promenade récemment créée.
[6] Autre promenade.
[7] _Ruelle tournante._
[8] Les ménagères hollandaises portent leurs clefs dans un petit panier.
IV.
Une fête pleine de cordialité.
Le jour était arrivé où devait avoir lieu le grand banquet donné en l'honneur de Gerrit Witse, candidat en médecine, et qui, ainsi que le lecteur a pu s'en apercevoir au début de cette esquisse, avait de son propre mérite une idée si différente de celle de ses parents.
--Il était environ trois heures après midi et le jeune homme était occupé à sa toilette. Considérait-ii comme une corvée la solennité à l'occasion de laquelle ses parents se proposaient sans doute de parader avec lui jusqu'à satiété? Se représentait-il, comme un soporifique épouvantail, l'ennui contre lequel il aurait à lutter dans une réunion de personnes dont les unes lui étaient indifférentes elles autres à charge? Etait-ce l'une de ces pensées en particulier ou peut-être un agréable mélange de toutes deux qui le faisait procéder si lentement à s'habiller, s'arrêter un vêtement ou l'autre à la main, regarder sans but par la fenêtre, se jeter sur une chaise sans être fatigué, le tout avec les signes évidents du chagrin ou de la contrariété?
Voilà certes un bel exorde et que j'ai tout expressément écrit pour vous détourner de la véritable cause de l'état dans lequel se trouve mon héros. Cette cause la voici: ses pensées étaient absorbées par un objet bien au-dessus du morceau de savon parfumé, de la belle chemisette, ou de la cravate de satin qu'il prenait tour à tour en main. Le malin, il était allé à la société de lecture. Quand il se trouvait pour quelques jours dans sa ville natale, la société de lecture dont monsieur Witse père était membre, était toujours son refuge. Il se figurait chaque fois qu'il pourrait y passer agréablement son temps, bien que le résultat trompât le plus souvent son attente. Il s'approchait, plein de curiosité, de la table de lecture, mais il s'apercevait à son grand désappointement qu'à l'exception du _Cours de la bourse_, de la _Gazette des Indes Orientales_ et de l'_Indicateur des adresses_, il ne se trouvait rien sur cette table qu'il n'eût déjà lu à Leyde. C'était le même numéro de la _Revue littéraire_, comprenant la même quantité de bottes à l'adresse des jeunes poètes (j'entends _la jeune école poétique_) et le même langage figuré qui relève éminemment de l'économie domestique: _nourriture mal cuite, plats d'élite, bons condiments, fortement épicés_, etc., c'était le même _Gids_ renfermant les mêmes assertions sur l'inconvenance qu'il y a à ce que la Hollande ait des comtes et des chevaliers, sur l'époque florissante de _Jan_, mot qu'on nous donne comme l'équivalent de la nation hollandaise, et sur les défauts de la rhétorique, le tout accompagné des mêmes citations du précédent numéro; c'était le même _Cabinet de lecture_, avec la même couverture verte, et la même _Bibliothèque du monde savant_, avec les mêmes pièces de vers sur l'enterrement de Monsieur tel et tel, et sur le cinquantième anniversaire de Monsieur ci et çà. Il recourait alors aux livres nouvellement arrivés. Il connaissait déjà aussi bon nombre de ceux-là grâce aux soins officieux d'un Van der Hook, et d'une demi-douzaine de Harenberg[1]; et les autres lui paraissaient trop volumineux pour pouvoir être lus en quelques jours. Il arrivait donc le plus souvent qu'il se bornait à lire la préface de quelques nouvelles françaises, préface dans laquelle l'auteur assurait qu'il avait fait appel à sa conscience pour écrire un livre très-immoral, à ses connaissances esthétiques pour faire une œuvre de très-mauvais goût. Et voilà, comment, ce matin même, il s'était enfoncé dans la lecture de la préface du _Ruy Blas_ de Victor Hugo.
Quelque attachante que lui parût cette préface, quelque solides, puissants et concluants que pussent lui en sembler les raisonnements elles déductions, elle ne l'absorbait pas tellement qu'il ne jetât de temps en temps les yeux au-dehors, tantôt sur le _pont de la Bourse_, tantôt sur le _Blaak_ qui, éclairé par un tiède et charmant soleil, offrait un coup d'œil agréable et gai. Et tout à coup (j'abrège) il aperçut distinctement la belle qu'il avait vue avec un pigeon blanc sur la tête dans le _paradis de la Néerlande_, comme dit l'aveugle Moens, la belle qui n'avait frappé ses yeux qu'une seule fois et qu'il ne connaissait pas le moins du monde, ce qui avait été une raison de plus pour penser sans cesse à elle, pour y rêver, pour en devenir amoureux enthousiaste.
Je n'aurai pas la témérité d'affirmer que le livre lui tomba des mains, car c'eût été encore un tort plus grand; non, mais il le jeta à terre, prit son chapeau, mit ses gants, dégringola l'escalier de la société de lecture, et se précipita à travers la porte. La belle avait suivi le _Blaak_ et par conséquent pris à droite. La suivra-t-il? Non, il connaît trop bien les désagréments des ailes des chapeaux. Il tourne le coin à gauche, traverse verse au pas accéléré la ruelle du Poisson, au trot la rue du Vin, au galop la ruelle du Roi, et revient tout posé et avec une physionomie aussi calme que si rien ne s'était passé, se promener au Blaak; En vérité c'est bien elle! Oui c'est bien ce riant visage, cette aimable bouche, ce spirituel regard! Il la salue.--Ciel et terre! elle lui a rendu son salut! Quelques maisons plus loin, il s'arrête, contemple sa gracieuse tournure, et admire d'un œil amoureux la légèreté de sa démarche; elle traverse le pont de Bois; il la suit d'un œil fixe jusqu'à ce qu'elle disparaisse dans la rue de l'Empereur. Alors il revient précipitamment à la société littéraire et en franchit l'escalier d'un pas rapide; _Ruy Blas_ gît encore sur le parquet; machinalement il reprend sa première position et ramasse le livre. C'était par dépit. Il eût dû la suivre, chercher à savoir sa demeure. Il quitte la société, retourne sur ses pas, franchit le pont de Bois, traverse la rue de l'Empereur. Il ne l'aperçoit plus; sa trace a disparu. Plus amoureux que jamais et tout mécontent de lui-même, il parcourt toute la ville, regarde curieusement dans tous les magasins de nouveautés, pour voir s'il n'y découvrira pas la robe de soie verte qui l'a si vivement ému ou le chapeau de satin brun surmonté d'une plume d'autruche qui occupe la place où il a vu jadis ce pigeon blanc qu'il a tant envié. Mais c'est en vain, il ne la voit nulle part, nulle part, à aucune fenêtre, la charmante... Oui, comment se nomme-t-elle? Il n'en sait rien, et rit de sa folie. Il rentre ainsi à la maison paternelle.
C'est dans cette disposition d'esprit que nous le retrouvons dans sa chambre. Mais non! Un rayon d'espoir a illuminé son âme. Les calculs d'un homme qui se trouve dans la position de Witse sont audacieux. Il y avait chez monsieur et madame Vernooy une jeune fille, une nièce, dont il ignorait le nom: il connaissait aussi peu le nom de la jolie Gueldroise; c'était là un point de rapport. Ce pouvait être la même personne, et si cela était, il en serait plus heureux que d'avoir obtenu le plus haut grade pour tous les examens possibles.
Préoccupé de ces pensées, il finit cependant par être prêt, non sans avoir d'abord noué soigneusement sa cravate avant d'avoir mis sa chemisette, puis endossé son habit avant de lui avoir préalablement donné pour dessous son gilet de satin.
Il descendit. Il était déjà arrivé des convives. Il entendit leurs voix dans le salon. Il ouvrit la porte avec un battement de cœur.
--Voilà notre candidat! s'écrièrent d'une seule voix le papa et la maman.
Le candidat s'inclina devant monsieur et madame Van Hoel.