Scènes de la vie Hollandaise, par Hildebrand

Part 11

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--Non pas un peu, continua le persécuteur, mais énormément, mon brave! Et si tu me demandes s'il t'est possible d'avoir assez peur, je dois te répondre: Non, mon gaillard! car tu as bien mal suivi les cours, sais-tu; et puis tu as dit un jour que l'ostéologie est une science très-sèche! Ne penses-tu pas que cela ait été rapporté aux professeurs?

La victime s'efforça de sourire, mais de mauvaise grâce.

--Ensuite, poursuivit Jean qui rit, et c'est là le pire, il est suffisamment connu que tu es un imbécile.

--Tu te moques de moi! dit Jean qui pleure, mais, à parler vrai, j'en sais moins que tu ne penses ... mais j'entends la sonnette!

Au même instant, la victime sauta au bas de la table, suivit l'appariteur qui lui ouvrit la porte de la faculté de médecine, entra d'un pas modeste et fit une salutation à ses bourreaux; son camarade, au contraire, le suivit d'un pas délibéré et se plaça sur le banc si dur réservé aux auditeurs, où il se trouva néanmoins beaucoup plus à l'aise que la victime sur le fauteuil de cuir luisant des récipiendaires.

Trois quarts d'heure après, on sonna de nouveau, et le patient dut se retirer. Il sortit de la salle avec son satellite, d'un pas calme et posé, mais aussitôt que l'appariteur eut refermé la porte derrière lui, il fit un bond d'un pied de haut et serra la main de son ami avec une expansion effrénée. C'était un autre homme: ses yeux rayonnaient, la joie étincelait sur son visage.

--Comment cela a-t-il été? demanda-t-il à son confident.

--Tout doucement! dit l'autre.

--Vilain plaisant! s'écria l'examiné en lui pinçant le bras.

--J'ai perdu ma fine bouteille! reprit l'auditeur; si tu as le second grade ce sera très-joli.

--Je voudrais déjà l'avoir! s'écria le récipiendaire, et ses traits s'obscurcirent de nouveau.

La sonnette retentit derechef. L'appariteur entra gravement dans la salle et en sortit aussi gravement. Le patient alla écouter sa sentence.

--Ne te fais pas d'illusion! lui chuchota l'autre à l'oreille.

L'examiné attendit le prononcé de l'arrêt avec une physionomie très-calme en apparence. Le doyen débita plusieurs phrases latines, mais lui les entendit sans les comprendre; il n'attendait qu'un mot et ce mot vint: _Summâ cum laude._

--Ne te l'avais-je pas dit? dit l'ami qui lui avait conseillé de ne pas se faire d'illusions, tandis qu'ils descendaient l'escalier comme un ouragan et avec un tout autre élan qu'ils ne l'avaient gravi peu auparavant.

--J'espérais à part moi, dit celui qui avait parié une fine bouteille, qu'il aurait le second grade.

--Je vois bien que cela s'est bien passé! dit l'hôtesse lorsque le candidat rentra chez lui et franchit en courant l'escalier, pour s'aller déshabiller et écrire à son père. Je vois bien que cela s'est bien passé! dit-elle à l'ami qui l'attendait en bas pour le conduire ensuite triomphalement à la société des étudiants; j'ai pensé pendant toute la semaine que monsieur avait certainement un examen à faire... Et Monsieur a sans doute _simma cum laudis?_

--Oui, Madame, vous en étiez sure sans doute, bien que Monsieur n'ait jamais été bien rassuré sur ce point.

--N'est-ce pas, dit la dame. C'est un excellent Monsieur et très-bien aussi de toute manière; mais savez-vous ce que c'est? Il n'a pas de confiance en lui-même, et quand un examen approche il devient si mélancolique! C'est justement comme monsieur Possel, que vous avez sans doute connu, ce petit, vous savez! C'était tout à fait la même chose. Quand il devait faire un examen, mon mari et moi nous nous disions souvent qu'on le mettrait dans un trou de souris; il savait bien son affaire, ce n'était pas l'embarras; mais il avait des scrupules, voyez-vous. C'est égal, je suis toujours contente quand vous venez voir Monsieur, car, en autre temps, il est toujours gai, juste comme vous; mais quand il a un examen il perd la tête.

Le candidat descendit et fut amplement félicité par l'hôtesse. Après quoi les deux amis se rendirent à la société, où ce fut aussi une pluie de félicitations, car le candidat était très-aimé de ses condisciples; seulement son bonheur fut troublé par deux étudiants qui étaient aussi sous le coup d'un examen et qui le fatiguèrent de questions sur la façon d'interroger de tel et tel, et en s'informant si les examinateurs voulaient qu'on sût telle chose et insistaient sur telle autre, à tout quoi le candidat se borna à répondre qu'ils réussiraient comme lui.

Puis, le candidat régala de vin les convives de sa table; après le dîner un drowski parut et le candidat se rendit avec son confident et un autre ami au Deyl[9], où ils prirent du thé, c'était en février. Le soir, le candidat réunit dans sa chambre, outre ses deux compagnons déjà nommés, deux autres amis; on s'attabla autour d'une douzaine de bouteilles de Cantemerle, et, les fenêtres ouvertes au large (c'était bien en février), on fuma une quantité de cigares et l'on causa sur une multitude de sujets. A une heure du matin, les bouchons de champagne sautèrent. Deux des amis raisonnaient gravement sur la meilleure forme de gouvernement; deux autres étaient engagés dans une comparaison entre la philosophie de Kant et celle de Hegel, dont aucun d'eux ne connaissait rien, et le cinquième portait un toast à l'union des facultés.

A deux heures, les amis étaient partis, sauf l'ami du _cabinet des sueurs_, qui écoutait, avec de petits yeux, un récit que lui faisait le candidat avec beaucoup de mystère et tout confidentiellement. Il racontait comment il était passionnément amoureux d'une jeune fille qu'il avait vue, l'année précédente, dans un voyage pédestre en Gueldre, sur la terrasse d'une petite maison de campagne et avec un pigeon blanc sur la tête: il expliquait ensuite comme quoi il avait vu par hasard chez madame Schrender[10] un portrait de femme qui _lui_ ressemblait comme deux gouttes d'eau; il avait acheté ce portrait sur-le-champ et il demanda à son ami comment il le trouvait. Sur quoi l'ami lui jura qu'il ne parlerait de cette affaire à personne, de crainte de compromettre toutes les jeunes filles de la Gueldre, qui avaient de petites maisons de campagne et élevaient des pigeons blancs. Mais il prit ensuite la chose sur un ton sérieux, et porta un toast à la bien aimée, toast que le candidat but, les larmes aux yeux.

L'ami raconta à son tour que lui aussi était amoureux fou, mais qu'il était malheureux en amour et que c'était sa troisième passion. La première avait pour objet une jeune pensionnaire qu'il voyait tous les dimanches à l'église française; la seconde, une jeune fille déjà fiancée en secret à un autre, et la troisième, la fille d'un colonel pensionné, lequel était furieux contre lui et ne pouvait le souffrir ni le voir.

A trois heures, l'ami ferma derrière lui la porte de l'hôtel du candidat, et le lendemain à huit heures, le susdit candidat s'éveilla avec la bienheureuse idée qu'il n'avait plus d'examen à subir ce jour-là.

[1] Rue large.

[2] Dans la soirée du 12 janvier 1807, un bateau chargé de soixante-dix barils de poudre fit explosion dans l'intérieur de Leyde; plusieurs centaines de personnes furent ensevelies sous les ruines de rues entières; huit cents maisons s'écroulèrent ou durent être abattues. Aujourd'hui on voit à droite et à gauche du Rapenburg, dans le voisinage de l'université, deux vastes places plantées d'arbres, qui servent de champ d'exercice et occupent l'emplacement des rues détruites; elles portent le nom de _Ruines._ (_Note du traducteur._)

[3] _Société pour le bien être général_, célèbre association philanthropique de la Hollande.

[4] On désigne, en Hollande, parle nom de _verts_ les étudiants récemment entrés à l'université.

[5] Les renards sont les étudiants émérites.

[6] Le diplôme est conféré, en Hollande, avec quatre formules différentes, selon le mérite du récipiendaire, savoir: _Summâ cum laude; magnâ cum laude; cum laude; simpliciter._

[7] Lieux où s'affichent les décisions et les avis émanant de l'autorité académique ou des professeurs.

[8] Tous les examens se subissent en latin dans les universités hollandaises.

[9] Guinguette aux environs de Leyde.

[10] Marchande de gravures à Leyde.

II

Joie des parents.

Monsieur Witse, tenant à la main une lettre ouverte, et la figure rayonnante de plaisir, souhaita le bonjour à sa femme en arrivant au déjeuner.

--Demain notre candidat arrive à la maison, dit monsieur Witse.

--Notre quoi? demanda madame son épouse.

--Notre étudiant; répondit monsieur Witse. Mais il est candidat maintenant. Il m'écrit qu'il a dû subir son examen hier. Cela se sera bien passé, je n'ai pas d'inquiétude là-dessus.

--Nous avons bien de la satisfaction de cet enfant-là, dit madame Witse en versant de l'eau sur le thé. N'ai-t-il pas passé son examen extraordinairement vite?

--Assurément, ma chère, assurément. Il est à Leyde depuis cinq ans seulement, et il a mis trois ans à son premier examen.

--Sa propédentique[1], n'est-ce pas? dit gravement madame Witse, toute fière d'avoir si bien appris à prononcer ce mot difficile.

--Justement, ma chère! c'est là une chose que la plupart des étudiants traitent avec légèreté; mais lui, il s'en est occupé particulièrement. Vois-tu, il nous coûte là-bas une bonne somme d'argent, mais la médecine, je l'ai toujours entendu dire, est une rude et difficile étude, et il ne faut pas qu'il néglige rien.

--Mais combien cela durera-t-il encore, maintenant que le voilà candidat?

--Je n'en sais rien. Il voulait aussi étudier la chirurgie et l'obstétrique, et cela demandera encore assez de temps. Mais qui sait aussi à quoi il est destiné?

--En vérité, croiriez-vous cela? demanda madame Witse en laissant à mi-chemin le couteau avec lequel elle coupait une tartine, et en regardant fixement son mari.

--Tout est possible, ma chère, répondit celui-ci, en parcourant derechef la lettre du regard. Et un joyeux sourire illumina ses traits.

--Mais ne faut-il pas pour cela avoir un certain âge? demanda madame Witse, en baissant modestement les yeux et en coupant sa tartine en morceaux avec une attention particulière.

--De quoi voulez-vous parier? demanda M. Witse, qui avait la même idée que sa femme.

--Mais, répondit la bonne femme en considérant la pointe de son couteau avec une extrême obstination, mais pour devenir une chose ou l'autre.

--Comment, une chose ou l'autre, petite mère? demanda en riant son époux, qui brûlait du désir d'entendre sortir des lèvres de sa moitié le mot que lui-même n'osait prononcer.

--Mais, répondit madame Witse, quel âge avait le jeune (comment donc s'appelle-t-il?) quand il est devenu professeur?

--Tut! tut! tut! dit M. Witse, dont les yeux étincelaient de plaisir et dont la face était agitée par des mouvements nerveux, il ne faut pas voler si haut, petite mère, qu'il devienne seulement un bon médecin et ce sera très-bien.

--Sans doute, reprit la mère, fâchée d'avoir parlé si imprudemment; c'est seulement pour dire, et cela n'est nullement nécessaire. Quant à moi, je serais très-contente quand il ne ferait que réussir dans la pratique. Aussi bien, ne pouvons-nous tout exiger.

--Assurément non! dit M. Witse.

--Et puis, continua madame, qui sait si cela serait bon pour lui? Un professeur doit étudier si terriblement!

--Il le doit sans doute, ma chère, mais ce serait là le moindre pour notre Gerrit.

--Oui, je veux bien le croire, reprit la mère de Gerrit; c'est seulement pour dire, et je puis vous assurer sincèrement que je n'y pense jamais.

--Eh! il ne faut pas rejeter cela si loin! répondit le père de Gerrit.

--Non! dit la mère de Gerrit, certainement non.

--On a vu d'autres choses, dit M. Witse sans savoir au juste à quoi il faisait allusion.

--Oh oui! pourquoi cela ne pourrait-il pas arriver aussi? dit madame Witse,

--On ne peut s'appliquer plus que Gerrit, reprit Witse.

--Et il aurait, je crois, beaucoup d'aptitude pour renseignement, poursuivit-t-elle.

--Je le crois aussi, et je pense encore qu'on a l'œil sur des jeunes gens comme cela, ajouta-t-il.

--Ce serait un grand bonheur! observa-t-elle.

--Certainement! Mais il ne faut-pas compter là-dessus; le mérite n'est pas toujours reconnu... C'est comme pour Ja question du concours.

--Il a pourtant eu l'accessit, dit la mère.

--Il aurait dû avoir la médaille, dit le père.

--Les fous ont toujours beau jeu, dit la mère, qui se mit tout d'un coup à tout attribuer à la chance.

--Cela sonnerait bien, dit le père, le professeur Witse!

--Allons donc; Witse! dit la mère, dont c'était le tour d'être modeste, ne vous flattez donc pas de cela!

--Je ne me flatte pas, répondit le mari; je dis seulement que cela sonnerait bien.

Il se fit un silence; monsieur jeta les yeux sur le Handelsblad et madame tricotait un bas, mais tous deux songeaient au professorat de Gerrit, dont chacun se tenait pour convaincu, pour peu que, dans ce monde sublunaire, le mérite fût apprécié à sa juste valeur.

L'heureux couple resta quelque temps plongé dans cette douce méditation. M. Witse rompit le premier le silence.

--Il nous faudrait pourtant faire quelque chose en l'honneur du candidat, il me semble! dit-il.

--J'y ai déjà pensé! répondit sa chère et conciliante moitié.

--Un petit dîner ne ferait pas mal...

--Mais oui. Qui inviterions-nous? Les Vernooy, qu'en pensez-vous?

--Ce serait parfait; j'irai les inviter moi-même; puis les Van Hoel surtout! Vendredi me paraît un beau jour?

--Mais il faut absolument que nous ayons madame Stork.

--Gerrit ne la connaît pas le moins du monde, observa Witse.

--Bah! répondit son épouse, je prends cela sur mon compte; elle saura fort bien lui plaire; c'est une femme des plus intéressantes. A propos, savez-vous qu'il y a une nièce chez Vernooy? C'est aussi une étrangère; mais plus il y a de monde, mieux on s'amuse. Mais il faudrait avec cela une couple de messieurs? Que dites-vous du jeune Hateling?

--Je ne sais pas si Gerrit aime beaucoup Hateling, remarqua M. Witse.

--Eh! pourquoi Gerrit n'aimerai-t-il pas Hateling, demanda madame. C'est un jeune homme très-agréable, et je le trouve si parfaitement mis; oui, vraiment, il se met parfaitement. A quoi songez-vous? Gerrit aimer Hateling? Lequel de nos jeunes gens Gerrit connaît-il donc? Depuis qu'il est à l'université, il ne fréquente plus personne parmi la jeunesse de Rotterdam.

--Quant à moi, j'approuve, dit M. Witse. Mais n'inviterons-nous pas aussi Wagesteert?

--Sans doute, Wagesteert, répondit sa femme; nous sommes sûrs alors que ce sera un joyeux dîner.

Ce projet de dîner était arrêté, et bien que le susdit dîner dût avoir lieu en l'honneur de Gerrit, on n'avait guère pris garde à ses sympathies dans le choix des convives. Disons à titre d'excuse que le but des bons parents était bien plutôt de faire parade de leur savant fils, que de ménager à ce fils une agréable journée.

Ce jour là, M. Witse sortit de bonne heure pour faire différentes visites; il les fit avec la lettre de Gerrit en poche, et dans toutes les maisons où il alla, s'étendit longuement sur l'érudition inouïe de son fils. Il y a bien des manières de faire le malheur d'un fils ou d'une fille, et M. Witse y était tombé depuis longtemps.

A vrai dire, c'était le côté faible du brave homme. M. Witse était très à son aise, appartenait à la bonne bourgeoisie, et était un notaire en vogue. Il avait un esprit net et lucide, beaucoup de connaissances acquises, mais ses idées sur la supériorité d'une personne qui a fait ses études étaient très-exagérées. On ne pouvait dire qu'il eût gâté son fils, ni qu'il lui eût lâché la bride, car il avait trop de bon sens pour cela; il avait donné au jeune Gerrit une très-bonne éducation, et l'avait parfaitement tenu en laisse. Mais dès que son fils avait été inscrit comme étudiant, il avait conçu pour lui la plus profonde vénération, vénération que la mère était très-portée à partager, vu que Gerrit était son unique enfant. Son mari, tout instruit qu'il était, tout considéré qu'il fût généralement pour la distinction de son intelligence, croyait n'être rien en comparaison d'un fils, qui, à la vérité, s'était toujours occupé avec zèle de ses études, mais qui, peut-être, lui était encore inférieur sous bien des points de vue, et principalement quant au discernement et à la pénétration. Ce qu'il y a de meilleur dans cette conviction, c'est que cela lui inspirait des idées très-libérales quant à tout ce qui pouvait agrandir le cercle des études de Gerrit, et développer les aptitudes du jeune homme; la bibliothèque de Gerrit était une des meilleures qu'eût jamais possédée un étudiant en médecine, et il n'y avait pas de doute qu'après avoir acquis son grade, il ne visitât Berlin et Paris,

[1] Examen préparatoire aux véritables épreuves scientifiques.

III

Ennuis de jeune fille.

Clara Douze était assise dans une chambre de la maison de monsieur et madame Vernooy, sur le banc établi dans l'embrasure de la fenêtre; elle travaillait à un cordon de sonnette pour la fête prochaine de son père, et levait de temps en temps sa jolie tête pour regarder dans la rue Haute, mais le plus souvent elle détournait les yeux d'un air désappointé et reprenait son ouvrage.

Clara Douze était une fraîche, joyeuse et charmante jeune fille de la Gueldre, qui n'avait pas encore atteint sa dix-huitième année. Elle avait des cheveux bruns, dont une partie tombait sur ses joues en boucles longues et abondantes, et dont le reste se rattachait sur sa tête en une épaisse tresse, un front blanc comme la neige, de grands yeux bleus pleins d'éclat et ayant une expression franche et ouverte, des joues vermeilles, et une petite bouche si séduisante qu'on ne savait ce qu'on aimerait mieux en recevoir, d'un baiser ou d'une douce parole.

Élevée à la campagne, Clara avait, depuis son enfance, vu chaque année s'épanouir la première verdure, nourri des poulets, des canards et des poissons dorés, couru à l'aventure sans souci de rien, et chevauché sur un poney tant qu'elle avait porté pantalon. Elle savait distinguer toutes les espèces d'arbres et connaissait de plus leur valeur. Tons les ans, à Pâques, elle recevait en présent un; jeune agneau et tenait sur le grenier d'une grange au moins vingt pigeons qui mangeaient dans sa main. Elle saluait les garçons du pays, non par l'apostrophe vulgaire et générique: amis! mais elle les appelait Jean, Henri, Pierre, en un mot, par leur nom quel qu'il fût. Elle ne regardait pas à un peu de neige ou de gelée, et cent fois, dans ses jeunes années, elle avait pêché à la ligne sous une averse.

Clara Douze était depuis quelques jours à Rotterdam, et logeait chez son oncle et sa tante Vernooy. Elle n'était jamais venue en Hollande et s'était fait une très-haute idée de son séjour dans une ville comme la seconde capitale de la Hollande. La sombre rue Haute l'avait passablement désenchantée, et elle ne s'imaginait pas non plus que des pavés ou des briques pussent être aussi sales que le sont ordinairement ceux de Rotterdam par le mauvais temps, alors qu'on dirait qu'il a plu du chocolat délayé, pour me servir de l'expression d'une charmante Rotterdarmoise elle-même. Elle était sortie deux ou trois fois. Le large _Blaak_[1], avec la multitude de ses boutiques; le _Boomtjes_[2] et le joyeux _Wynharen_[3], et leurs mille navires se mêlant les uns aux autres, avec leurs flammes de couleur et leurs pavillons numérotés; l'imposant _Leuvenhaven_[4], encadré de ses majestueuses maisons, lui plurent assez: mais elle ne trouva pas le _Niewe-Werk_[5] digne du nom de promenade, et elle compara le _Plantädje_[6] aux environs de Gorcum. La vaste vue sur les eaux intérieures qu'on découvre du _Hoofd_ lui plut davantage, mais l'oncle Vernooy, qui l'en faisait jouir, trouva qu'il y avait trop de vent en cet endroit, et se vit forcé de tourner le dos au paysage aquatique, tandis que Clara exposait son visage riant au vent qui faisait battre les rubans de son chapeau sur la carcasse de ce même chapeau, et soulevait derrière elle la pointe de son châle. Au demeurant, elle s'estimait plus en sécurité derrière les chevaux dans l'écurie de son père ou au milieu des vaches dans les prairies du pays natal, que dans la presse des rues de Rotterdam, où elle perdait l'ouïe et la vue parmi la foule des chariots et des voitures, qui lui semblaient avoir l'intention expresse de lui passer sur les pieds. Elle trouvait la situation plus critique que quand ainsi que cela arrivait dans le _Draai-Steeg_[7], le sol se dérobait soudainement sous ses pieds, et que de sales garçons de magasin, en faisant rouler leurs tonneaux, la forçaient à tout instant de chercher un refuge sur le seuil d'une maison, ou que, de temps en temps on jetait d'en haut dans la me des choses peu agréables à recevoir.

Son oncle et sa tante aimaient beaucoup Clara; c'était d'excellentes gens qui avaient très-bon cœur; ils l'avaient invitée avec beaucoup d'instance à venir passer quelque temps chez eux, à l'occasion d'une visite qu'ils avaient faite à ses parents l'été précédent, en revenant d'un petit voyage à Clèves; mais, tout bons qu'ils fussent, ils ne prenaient pas grande part aux plaisirs de la ville. Clara avait appris qu'il y avait à Rotterdam un théâtre où jouaient tour à tour les acteurs hollandais et français de la Haye, et pas moins de trois salles de concerts; à la suite de ces renseignements, elle s'était imaginé que les établissements susdits, contribueraient puissamment à ses plaisirs et lui procureraient des amusements tout nouveaux pour elle. Monsieur Vernooy était bien le plus débonnaire négociant qui ait jamais été planté sur deux jambes, et jamais sa femme, aussi placide que lui du reste, n'avait entendu de sa bouche une parole dure ou désagréable; il était toujours jovial et de bonne humeur; mais le soir, quand il fermait son bureau, il se rendait à la société _Amicitia_, et y faisait sa petite partie; il rentrait à la maison sur le coup de dix heures, tout aussi débonnaire et aussi jovial qu'en sortant; mais, cependant, de théâtre ou de concert pas de nouvelles.

Ces contrariétés ne firent cependant pas perdre courage à la gentille Clara; elle garda sa gaieté naturelle, bien qu'il lui arrivât de souhaiter de temps en temps d'être à la maison paternelle, ne fût-ce que pour savoir si les pigeons la connaîtraient encore.

Au moment dont nous parlons, elle était donc assise à la fenêtre donnant sur la sombre rue Haute; elle songeait à la campagne, puis jetait un nouveau coup d'œil dans la rue, et s'étonnait qu'un allumeur de réverbères fût si souvent dérangé par la foule, dans l'exercice de ses fonctions. Il était environ midi, et les préparatifs du café étaient faits sur la table.

Madame Vernooy entra. C'était une grosse dame d'une quarantaine d'années, qui avait une figure rose tirant sur le rouge, et un imposant double menton, et qui découvrait, en parlant, une rangée de très-grandes dents blanches. Elle portait un tour très-blond sous son bonnet, et était vêtue d'une robe de mérinos écossais à carreaux immenses. Elle déposa silencieusement sur la table son petit panier à clefs [8] et se mit à faire le café.

--Eh bien! Clara, dit-elle, en versant l'eau, il y a de bonnes nouvelles. Nous avons une charmante perspective pour après-demain.

--Pour après-demain, ma tante? dit Clara, en jetant le cordon de sonnette sur le banc et la figure toute souriante.

--Oui, répondit madame Vernooy, devine un peu ce dont il est question?

--Nous allons au spectacle?

--Non, mon enfant, il n'y a pas de spectacle le jeudi.

--Au concert?

--Du tout! du tout! dit la tante, et craignant que des plaisirs du même ordre ne vinssent à se présenter encore à l'imagination mondaine de sa nièce, elle ajouta: Nous allons dîner en ville!

--Dîner en ville! répéta Clara, un peu désappointée, et chez qui?

--Ah! voilà la question! chez qui?

--Il m'est impossible de le deviner.

--Je te le dirai donc; c'est dans la famille Witse Gerrit; il est de retour... Allons, Clara ne rougis donc pas comme cela...