Scènes de la vie Hollandaise, par Hildebrand

Part 23

Chapter 232,519 wordsPublic domain

Quiconque a partagé avec le beau sexe les béatitudes d'une partie de plaisir en barque, sent l'effet que dut produire sur nos dames la subite immersion de Pierre. Il les entend toutes jeter les hauts cris, il les voit se lever toutes, se jeter dans les bras les unes des autres, voire même dans les nôtres et s'écrier: O mon Dieu! Son imagination lui représente tous les efforts qu'elles font de concert pour amener, si c'est possible, un malheur plus grand encore; eh bien! il aura une idée de notre position!

--Asseyez-vous! cria Dolphe en même temps que nous; au nom du ciel restez assises! en un instant, nous enfonçâmes les rames à babord, afin d'empêcher la barque de s'éloigner davantage: Pierre, mon garçon, vous n'êtes que mouillé, nous allons vous suivre avec la barque pour que vos jambes ne tombent pas dans l'eau; rampez sur les mains jusqu'au bord, il fit ce qu'on lui disait, et bientôt il se trouva sur le terrain des bienheureux vergiss-mein-nicht.

Pierre avait fini par piquer une tête et était mouillé jusqu'aux os, de la tête à la ceinture. Ses cheveux dégouttant d'eau, son visage pâle et hagard, ses mains noircies par la vase, tout lui donnait un aspect à fendre le cœur! Ce fut une commisération universelle à laquelle s'associa Dolphe lui-même. Le noyé fut recueilli dans la barque, et on résolut de regagner la ferme pour le sécher. Il serait trop tard ensuite pour se laisser aller à la dérive dans l'étang, mais nous savourerions nos rafraîchissements à la ferme pour ramer ensuite vivement vers la ville. Le chapeau de Pierre fut préalablement repêché, et bientôt l'accorte fermière nous revit.

--Elle avait bien pensé, dit-elle, qu'un malheur arriverait à monsieur, car il avait, près de l'escarpolette, l'air si chagrin et si triste qu'elle s'était dit: Vrai, cela n'ira pas bien pour ce monsieur! Mais elle allait jeter des ramilles sur le foyer, et monsieur serait bientôt complètement remis; si monsieur voulait une chemise de son mari, monsieur n'avait qu'à parler, etc.

Nous laissâmes Pierre à ses soins et nous nous rendîmes en plein air.

Tous ces événements nous avaient conduits jusqu'à cinq heures et demie, et bien qu'il fit encore clair, le soleil était cependant déjà couché, et nous ne pûmes jouir que d'un froid crépuscule. Nous nous aperçûmes alors que c'était une folle idée que d'entreprendre une promenade en barque par une après-dînée d'octobre; il s'éleva un petit vent très-frais, et nous trouvâmes qu'il valait mieux rentrer. Nous fûmes introduits dans la meilleure chambre de la maison où se trouvait le lit de parade, où étaient appendus une horloge frisonne et un damier, et où quatre cadres qui garnissaient la muraille, nous rappelèrent l'histoire de Guillaume Tell, pour ne pas parler de ces petits tableaux qu'on pourrait appeler des éditions abrégées de Trommius, et sur lesquels on peut lire combien il y a de chapitres, de versets, etc., etc., dans la Bible, et bien d'autres choses aussi dignes d'être sues. Dans la chambre où nous étions, se trouvait un de ces tableaux dans un petit cadre doré. Nous nous assîmes sur des chaises de jonc, et, après qu'Amélie qui disait avoir les nerfs agacés, se fut un peu calmée, nous nous mîmes à boire du vin du Rhin et à manger des oranges, comme si c'eût été une chaude soirée de juillet.

Là-dessus la guitare fit son entrée, la guitare qui, dans la situation où nous nous trouvions, fut vraiment une précieuse ressource; car, s'il est vrai que la musique et le chant troublent et gâtent mainte agréable réunion, il faut dire aussi qu'il n'y a rien de meilleur pour mettre en train une société qui n'est pas en veine de gaieté ou pour ranimer une partie manquée.

Amélie chanta différentes romances allemandes, et les chanta vraiment fort bien; mais elle y joignit, à son grand préjudice, toutes ces petites coquetteries naïves qui siéent à une jolie personne, mais qui, chez une fille laide comme Amélie, la rendent plus laide encore et de plus ridicule. Assurément sous ce toit rustique, n'avait jamais retenti chanson aussi tendre que celle que la pâle Amélie y fit entendre, le sein paré de vergiss-mein-nicht, et la guitare au ruban bleu clair sur les genoux; j'étais justement plongé dans cette contemplation, et elle finissait avec de grandes aspirations, un très-tendre _aveu d'amour_, en répétant par deux fois le dernier vers sur un ton toujours plus langoureux et plus bas:

Zum Kühles Grab[7], Zum Kühles Grab, Zum Kühles Grab,

jusqu'à ce que sa voix s'élançât de nouveau très-haut sur les mêmes paroles:

Zum Kühles Grab!

lorsque vint alterner avec la sentimentale romance, une bonne, franche et joyeuse voix de paysanne qui venait du dehors et chantait:

Klompertjen et sa femme Se lèvent de bonne heure Pour se rendre au marché Et y vendre leurs œufs...

Ils étaient à mi-chemin, A mi-chemin de la digue, Quand tous les œufs se cassèrent Et le beurre tomba dans la boue.

Elle ne regrette pas les œufs, Mais bien plutôt le beau linge Qu'hier seulement elle avait fait De la meilleure culotte de Klompertjen.

--Voilà une jolie chanson! dit Dolphe, en ouvrant la fenêtre et en s'adressant à la grosse fille de ferme qui plongeait ses bras pourpres, ainsi que s'exprime Rotgans, dans le fumant cuvier à lessive, et qui, selon toute probabilité, avait chanté la chansonnette de Klompertjen. Voilà une très-jolie chanson, Trinette!

--Je ne m'appelle pas Trinette! dit la fille, en jetant en arrière un regard fin et matois.

--Comment vous appelez-vous donc? cria Dolphe.

--Ma mère le sait! dit la fille en riant, et en laissant voir une rangée de dents les plus blanches qui aient jamais orné bouche de paysanne.

--Savez-vous beaucoup de chansons comme cela, ma chère? dit Dolphe.

--Allez donc, dit la fille dont la mère savait le nom, je n'ai pas chanté.

--Cette croisée donne un affreux vent coulis! remarqua Amélie, à qui, pour mille raisons, ce dialogue plaisait peu. Mais à peine la croisée était-elle refermée, et Dolphe avait-il rempli les verres, qu'une chansonnette plus joyeuse encore s'échappa des lèvres de la fraîche servante; tous nous prêtâmes l'oreille.

Danse, nonnette, danse! Et je te donnerai un bonnet; Non, répond la jolie nonnette, J'en ai un de ma sœur; Je ne veux danser, je ne puis danser Dans mon ordre on ne danse pas; Nonnes, moines, moines, nonnes, Nonnes, moines ne dansent pas.

Danse, nonnette, danse! Et je te donnerai une maison; Non, répond la jolie nonnette, Non, pour cela je n'en suis pas; Je ne veux danser, je ne puis danser, Dans mon ordre on ne danse pas; Nonnes, moines, moines, nonnes, Nonnes, moines no dansent pas.

Danse, nonnette, danse! Et je te donnerai un baiser. Non, répond la jolie nonnette, Je n'en veux pas à ce prix là. Je ne veux danser, je ne puis danser, Dans mon ordre on ne danse pas; Nonnes, moines, moines, nonnes, Nonnes, moines ne dansent pas.

Danse, nonnette, danse! Et je te donnerai un mari. Lors, répond la jolie nonnette, Je danserai tant que je puis! Je veux bien danser, je m'en vais danser, Dans mon ordre on danse très-bien, Nonnes, moines, moines, nonnes Nonnes, moines dansent bien[8].

A peine la chansonnette fut-elle finie, que Rodolphe Van Brammen tapant adroitement sur son chapeau de paille, de façon à ce que, au lieu de couvrir le sommet de la tête, il s'inclinait sur sa joue gauche, il saisit sa mélancolique sœur par son spencer violet, l'enleva de sa chaise, et fit malgré elle et avec elle un tour de valse dans la chambre, en répétant le refrain:

Nonnes, moines, moines, nonnes, Nonnes, moines dansent bien.

La joyeuse Christine poussa du coude Koosjen, et les deux jeunes filles cachèrent leurs rires derrière leur mouchoir de poche.

Amélie tomba sur une chaise, défaillante, à demi-morte, et ayant vraisemblablement une cinquantaine de points de côté, mais au même instant, la porte s'ouvrit, et le joyeux Dolphe Van Brammen se jeta avec le même élan fou, sur la personne de Pierre lequel entrait vêtu d'une large jaquette de duffel et d'une bouffante rouge de Teeuwis, et portant sous le bras un paquet d'effets mouillés et noués dans son mouchoir Dolphe saisit à l'instant le susdit Pierre par la main gauche, passa sa main droite à lui, autour de la taille du cousin, qui s'efforça vainement de résister, et galopa avec lui à travers la chambre, en répétant gaiement les vers qui paraissaient lui plaire si particulièrement.

--Lâchez-moi, Van Brammen! s'écria Pierre, en montrant pour la première fois une virile énergie, et, transporté de rage, il se dégagea par une énergique évolution de l'étreinte de Dolphe, qui ne s'attendait pas à une pareille expansion de forces et fut presque lancé contre le mur. Toutefois, sans perdre son calme, il saisit sa canne à épée, en tendit le pommeau à Stastok, tout étonné de lui-même, et dit:

--Vous voulez vous battre, mon petit gaillard? Oh! très bien. Tirez ce pommeau. Voilà! vous la lame, à moi le fourreau... Allons, _en garde! droit au fond._ S'il vous plaît!

Et prenant la position de quelqu'un prêt à s'escrimer, il se mit à faire quelques parades.

Les dames étaient tout en émoi, mais Christine ne put cependant s'empêcher de rire, et Amélie était à demi satisfaite d'assister à une péripétie aussi romanesque.

Sur ces entrefaites, Pierre avec ses fines lunettes d'acier, sa bouffante, sa jaquette de duffel, la rapière forcément acceptée et qu'il tenait avec une insigne maladresse, Pierre, disons-nous, offrait un spectacle étrange, et tout à fait digne de la plume d'un Cruikshank. Mais la pose ne dura pas longtemps; il jeta dédaigneusement l'épée.

--Je ne veux pas chercher de querelle! dit le généreux Pierre.

--Vous avez bien raison! dit Dolphe.

En ce moment solennel on entendit un bruit semblable à celui d'une bouteille qu'on débouche, puis un autre bruit pareil à celui d'un verre qu'on emplit. Une seconde après, Hildebrand présentait aux deux champions deux verres d'inégale grandeur, et l'on but à la conclusion d'une paix honorable.

Cependant il était grand temps de partir. Il n'y avait pas à songer à arriver en ville avant la fermeture de la barrière; mais cela n'était nécessaire en aucun cas, vu que nous avions la permission de laisser la barque en dehors de la barrière susdite, et qu'un domestique viendrait en retirer les rames; mais nous devions pourtant nous hâter à cause du soir qui tombait. Christine voulut à toute force ramer; et Amélie dit qu'elle prendrait volontiers place au gouvernail. Dolphe se plaça sur l'arrière-banc. Christine vint m'aider sur le banc de devant, et prit adroitement une des rames; cette besogne ne lui permettait pas de garder son manteau; elle proposa au noyé, plutôt par malice que par pitié, à ce que je crois, de mettre ce manteau au-dessus de sa jaquette de duffel. C'était un tartan écossais chiné. Pierre se laissa convaincre, et s'assit dans cet accoutrement à côté de Koosjen.

Amélie regardait la charmante lune et les charmantes étoiles. Dolphe ramait et fumait de toutes ses forces. Christine échangeait avec moi toutes sortes de saillies et de taquineries; Pierre se trouvait donc aussi bien que seul avec l'objet de sa tendresse. Koosjen semblait très-aimable pour lui. A différentes reprises, elle l'aida à se mieux envelopper dans les plis du manteau, et plus d'une fois elle le contempla avec une sincère compassion. Lui aussi se rapprochait sans cesse et se serrait plus près d'elle. Sa figure était rayonnante, et je présumai qu'il était engagé avec elle dans un tendre et touchant entretien, à en juger par les paroles significatives qui arrivaient jusqu'à moi, telles que: _Vous souvenez-vous encore ... heureux jours ... plus jamais aussi heureux ... penser toujours_ ... autres semblables.

Cela dura ainsi jusqu'à ce que le malheur voulût que Rodolphe Van Brammen eût fumé son dernier cigare, et éprouvât le besoin d'une autre distraction.

--Voyez donc! s'écria-t-il, en jetant dans l'eau le bout de son cigare, voyez donc! En vérité, Pierre fait sa cour.

Pierre rougit et jeta vers celui qui parlait un regard couroucé, absolument comme un cheval ombrageux qui rencontre sur son chemin une charrette traînée par des chiens. Koosjen rougit, se détourna et demanda instamment à Christine si elle n'était pas fatiguée de ramer.

C'en était fait du bonheur de Pierre Stastok Junior, et comme non-seulement je n'ai pas appris par la suite qu'aucune relation se soit établie entre Koosjen Van Naslaan et lui, mais bien plus que j'ai su qu'à l'automne dernier, et à l'occasion de noce d'argent[9] de son père, Koosjen Van Naslaan a été fiancée solennellement à un jeune marchand de vins d'une ville voisine, je tiens pour certain, qu'avec la circonstance que je viens de rapporter, finit le premier et tendre amour de Pierre Stastok Junior, étudiant en droit à l'université d'Utrecht, et en même temps la première cour du susdit Pierre.

Nous eûmes bientôt atteint la ville, et lorsque le lendemain à onze heures, je me trouvai emballé dans la diligence jaune qui traverse D...., en allant de E.... à C...., j'avais depuis longtemps pris congé de mon oncle et de ma tante Stastok, et de toutes les connaissances que j'avais faites à D.... Toutefois, j'avais quitté en dernier lieu Keesjen qui avait amené ma malle et Pierre qui m'avait accompagné jusqu'au _Repos du Maure._ En débouchant hors de la porte, j'eus encore occasion de jeter un salut par la portière à monsieur Rodolphe Van Brammen qui se trouvait déjà là pour assister à l'exercice d'une couple de pelotons de recrues qui apprenaient, d'une main tremblante, une charge accélérée à laquelle ils consacraient largement autant de temps que leurs sévères sergents à la charge ordinaire, c'est-à-dire en quatre temps; le vieux sous-lieutenant surveillait cet exercice d'un œil vigilant.

[1] En français dans le texte.

[2] Décemment arrivé à l'université.

[3] En français dans le texte.

[4] Formule consacrée en Hollande pour indiquer le plus haut grade.

[5] La petite fille a parlé un dialecte campagnard.

[6] Petite grange qui sert aussi à renfermer les ustensiles et outils de la ferme. (_Note de l'auteur._)

[7] Dans le froid tombeau.

[8] Cette chanson populaire se retrouve en Flandre et dans plusieurs parties de l'Allemagne avec des variantes insignifiantes.

[9] Fête pour célébrer la vingt-cinquième année de mariage.

FIN DE LA FAMILLE STASTOK.

TABLE

LA FAMILLE KEGGE

I. Une triste introduction. II. Où l'on fait connaissance avec des gens et des bêtes. III. Où l'on voit paraître une demoiselle et un monsieur. IV. Angoisses paternelles et amour filial. V. Où il est prouvé que les plaisirs simples sont aussi des plaisirs vrais, et où l'on trouvera de plus un incident triste. VI. La grand'mère. VII. Un concert. VIII. Visites le matin, promenade le soir. IX. Chapitre où l'auteur est affreusement embarrassé... X. L'hospice.--Retraite de Van der Hoogen. XI. Un noble et puissant seigneur.--Conclusion.

GERRIT WITSE OU LES AMOURS D'UN CANDIDAT EN MÉDECINE.

I. Les angoisses de l'étudiant. II. Joie des parents. III. Ennuis de jeune fille. IV. Une fête pleine de cordialité. V. Amour et souffrance du docteur.

UNE VIEILLE CONNAISSANCE.

I. Combien il faisait chaud et combien c'était loin. II. Combien c'était agréable. III. Combien elle était charmante.

LA FAMILLE STASTOK.

I. L'arrivée. II. La réception. III. Hildebrand visite la ville, et Pierre se risque à jouer la poule. IV. Le bonhomme de l'hospice raconte son histoire. V. Il vient du monde pour prendre une tasse de thé et passer la soirée. VI. Pierre est vraiment amoureux...