Scènes de la vie de jeunesse: Nouvelles

Chapter 7

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--Et pourquoi non? J'ai bien osé d'autres choses sur cet air-là. Tenez, quand je me suis fait soldat, à cause de Jacqueline, vous savez, j'avais à peu près votre âge, et je n'étais certainement pas la valeur en personne. La première fois que je me suis trouvé en face des Autrichiens, dans les plaines de la Lombardie, j'ai joliment regretté ma Bourgogne et le violon du gros Blaise; et si on m'avait offert mon congé, je l'aurais bien accepté. Quand j'ai entendu le premier coup de canon,--c'était un tapage horrible, de la fumée, des cris de mort!--je n'étais pas à mon aise. Notre commandant nous crie: Braves soldats, c'est notre tour! en avant! en avant! C'était justement du côté des canons. Tous mes camarades partent comme s'ils couraient à la fête; moi, je manquais d'enthousiasme.--Mais voilà que la musique d'un régiment qui était en position s'avise justement de jouer mon air... _Tra deri dera, deri dera;_ moi, si doux et si paisible, j'avais à peine entendu la ritournelle, que je me métamorphosai en héros, je devins un vrai lion, il me poussait une crinière, et me voilà en avant de mon escadron, engagé dans une charge avec les cuirassiers autrichiens. Le sabre au poing, jurant, tapant comme un sourd, et fredonnant mon petit air _Tra deri dera, deri dera, la la,_--j'allais comme le diable.--Tout à coup je rencontre sur mon chemin un grand gaillard tout doré, qui tenait un drapeau. _Tra deri,_ ça ferait une jolie robe pour Jacqueline, que je me dis, et je lui tombe dessus, _deri dera_.--Je le coupe en deux,--_Tra deri_;--je lui enlève son drapeau, _deri deri_,--Le général m'embrasse, on met mon nom à l'ordre du jour de l'armée... et la république me fait cadeau d'un sabre d'honneur. _Tra deri dera, la la deri_,--En 1812 un aide de camp de Murat vient nous prier très poliment de nous donner la peine d'entrer dans la redoute de la Moskowa. Notre colonel salue l'aide de camp et lui répond: On y va. En arrivant sous les murs de la redoute, nous n'étions plus que quarante de notre escadron, et le canon tonnait... l'on aurait dit un tremblement de terre. C'est pour le coup que je regrettais le violon du gros Blaise.--Mes camarades et moi, nous hésitions un peu, et je me disais à moi-même en regardant la terrible redoute:--Bien sûr, c'est imprudent d'entrer là-dedans. Mais voilà-t-il pas qu'une musique éloignée se met à jouer mon air, _tra deri..._ Je pars en avant, les miens me suivent, et nous tombons dans la redoute, terribles et rapides comme des boulets vivants.... Un régiment presque entier nous suit, puis deux, puis trois. On fait un hachis de Russes, et j'attrape la croix d'honneur, toujours sur mon air _Tra deri deri dera_,--et après ça, comment diable voulez-vous que j'aie peur de danser dans un bal?

Comme le bonhomme achevait son récit, l'orchestre commença précisément le quadrille en vogue dans lequel se trouvait l'air sur lequel le vieux soldat avait accompli ses exploits guerriers.

--Ah! enfin, dit le vieillard, nous y voilà.... Et, quittant le bras d'Octave, qui ne put le retenir, il fit le tour du bal pour aller inviter une danseuse. Il s'arrêta devant une jeune fille de dix-huit ou vingt ans, vêtue d'une toilette de couleur claire. Elle avait de jolis yeux gris bleu, des cheveux cendrés chastement arrangés en bandeaux et un grand air d'honnêteté sur son visage.

--Elle est charmante, dit le vieillard. Et, s'approchant de la jeune fille, qui paraissait être venue seule au bal, le bonhomme Jadis ôta son petit chapeau rond, se ploya en deux comme un arc, et enchâssa son invitation dans un compliment qui avait une tournure tout à fait galante.

La jeune fille leva les yeux sur ce cavalier singulier, et ne put s'empêcher de sourire en voyant le costume du vieux bonhomme, qui ressemblait à un Colin d'opéra-comique.

--Mais, monsieur, répondit-elle d'une voix douce, je ne sais pas danser.

--Vous ne savez pas danser!... fit le bonhomme. Ah! ciel! c'est prodigieux... mais moi, j'ai su danser avant de savoir lire.

--Du moins, je ne sais pas danser comme on danse aujourd'hui, répondit la jeune fille.

--Oh! ni moi... répliqua le vieillard, ni moi.... On va un peu plus loin, en effet, aujourd'hui... ce sont presque des tours de force.... Cependant je n'ai pas oublié les figures... dit-il; et sur cet air qu'on joue en ce moment, je suis sûr de me tirer d'affaire.... Si vous voulez que nous essayions... fit le bonhomme Jadis en revenant à la charge.

--Oh! non merci, monsieur... dit la demoiselle. Je ne suis pas venue dans l'intention de danser. Je suis entrée ici par curiosité... un moment... parce que c'était sur mon chemin.... Je n'ai pas l'habitude d'aller au bal.... Merci....

--Cependant... fit le bonhomme en insistant, sur cet air-là, qui est si joli... Écoutez-donc... _Tra deri, deri dera._ Hein! Comme c'est gai... _deri, dera_.... Ça ne vous donne pas envie? ajouta-t-il en battant fort prestement un entrechat.

--Merci, monsieur, merci, répondit la jeune fille en se cachant la figure pour ne pas rire.--D'ailleurs il va pleuvoir, dit-elle.

En effet, le ciel s'était chargé, l'air était lourd, le ciel se coupait d'éclairs par intervalles; et le quadrille était à peine commencé, qu'une grosse pluie vint disperser les danseurs, qui se réfugièrent dans le café, où il n'y eut bientôt plus assez de place.

Pendant le dialogue de son vieux voisin avec la jeune fille, Octave s'était tenu à quelque distance. Mais quand l'orage avait éclaté, il s'approcha du bonhomme Jadis et lui dit:

--Il faut nous retirer. Il est tard, d'ailleurs.

--Où diable voulez-vous que nous allions, dit le vieillard, par ce temps affreux? Un vrai déluge! Il faut entrer quelque part... prendre quelque chose. Nous ne pouvons pas rester là. Voilà déjà que je ressemble à une éponge...--Ah! mon dieu! fit-il en se retournant vers la jeune fille.... Mais vous, mademoiselle, vous ne pouvez pas rester dehors.... Vous allez gâter votre jolie toilette. Venez avec nous vous mettre un instant à l'abri.

--Merci, monsieur, dit-elle, je vais m'en aller... je prendrai une voiture... je ne demeure pas loin d'ailleurs, rue Rochechouart... c'est à côté....

Et, mal abritée sous un petit acacia faisant dôme, elle regardait tristement la pluie qui commençait à mouiller sa robe.

--Rue Rochechouart, dit le bonhomme Jadis, mais alors nous sommes voisins, mademoiselle.--Monsieur, fit-il en montrant Octave, qui ne levait pas les yeux, et moi, nous habitons rue de la Tour-d'Auvergne, numéro....

--Tiens, fit la jeune fille, nos maisons se touchent... moi j'habite le pensionnat de demoiselles....

--Ah! fit Octave en levant les yeux. J'ai une fenêtre qui donne sur le jardin.

--Eh bien, c'est ça! fit le bonhomme Jadis, nous sommes tous voisins.... Alors mademoiselle n'a plus de raisons pour refuser de se mettre avec nous à l'abri; nous attendrons la fin du mauvais temps, et nous reconduirons mademoiselle; il sera un peu tard... comme elle est seule....

--En effet... ce serait plus prudent... dit Octave. La jeune fille garda le silence. Le bonhomme Jadis regarda les deux jeunes gens; un sourire courut sur ses lèvres, et il chantonna tout bas le refrain de son vieil ami: _Tra deri, dera, dera._

--Allons, dit-il, voilà qui est entendu... entrons là-dedans. Et il se dirigea vers le café du jardin champêtre, laissant derrière lui la jeune fille et Octave, très embarrassés tous les deux.

--Eh bien, venez-vous? s'écria le vieillard, sur la porte du café.

--Nous voici, dit Octave, qui, après une courte hésitation se décida à offrir la main à sa compagne pour l'aider à franchir une petite mare d'eau.

Ce fut seulement bien après minuit que l'on put songer à se retirer. L'orage n'avait point cessé, et il avait plu à torrents.

--Nous allons être à l'amende, disait le bonhomme Jadis à Octave, en entendant sonner une heure du matin comme ils passaient à la barrière.

--Une heure... déjà... mon Dieu! fit la jeune fille avec épouvante.--Si on n'allait pas m'ouvrir....

--Hi! hi! hi! fit le bonhomme Jadis en lui-même. Ça serait drôle... _Tra deri_,--très drôle... _deri dera_....

--Rassurez-vous, mademoiselle, disait Octave à sa compagne, dont il sentait le coeur battre sous son bras, nous voici arrivés; dans un moment nous serons à votre porte....

Et il pressait le pas, tandis que le vieux voisin ralentissait exprès sa marche, en murmurant des mots décousus, comme:

--Il sera trop tard... pauvre fille... rester à la porte... à la belle étoile...--Ah! bah! _tra deri..._ si mon jeune ami savait s'y prendre... l'hospitalité... de mon temps... _deri dera_... je sais bien ce que j'aurais fait... pas de maîtresse... à vingt ans... _tra deri..._ c'est prodigieux, _deri dera_....

--Tiens! Tiens! on n'ouvre pas, dit-il en s'arrêtant tout à fait à quelque distance des deux jeunes gens, qui étaient arrêtés devant une maison de la rue Rochechouart faisant angle avec celle de la rue de la tour d'Auvergne.

Trois ou quatre coups de marteau retentirent violemment dans le silence et furent répétés par tous les échos de la rue déserte.

--C'est qu'on n'ouvre pas... tout de même, continuait le bonhomme Jadis en se rapprochant. Comment vont-ils se tirer de là?

Trois nouveaux coups ébranlèrent la porte, qui resta close.

--Eh bien, fit le vieillard en s'approchant, ils sont donc sourds?

--Ah! mon Dieu, disait la jeune fille, qui paraissait en proie à une grande agitation, qu'est-ce que madame va dire? Et le portier qui n'entend pas!

--Madame? Qui ça, madame? demanda le bonhomme.

--La directrice de la pension où je suis sous-maîtresse; je devais être de retour à dix heures. Mon Dieu! je vous en prie, ajouta-t-elle en parlant à Octave, frappez plus fort, on entendra peut-être.

Octave frappa, mais plus doucement qu'il n'avait fait, et tout en frappant il regardait la jeune fille, dont l'inquiétude était à son comble, et il aperçut une larme qui roulait sur sa joue. Ces pleurs dans ses yeux bleus causèrent au jeune homme une telle impression qu'il n'avait plus la force de frapper.

--On n'entend pas, dit-il, c'est inutile. Comment faire? Et il regarda sa compagne.

--Ah! mon Dieu, reprit le bonhomme Jadis d'une voix ironiquement dolente, comment faire?

--Comment faire? dit doucement la jeune fille.

--Ah! s'écria-t-elle en relevant la tête, j'entends du bruit... on a entendu.

--C'est impossible, s'écria Octave, tout le monde dort.

--Mais on s'est réveillé.... Vous avez frappé trop fort, jeune homme, lui dit à l'oreille le bonhomme Jadis. C'est égal, la partie est bien engagée, mes compliments.

--Je ne vous comprends pas, fit Octave.

--_Tra deri dera_, chantonna le vieillard.

Pendant ce temps-là une petite fenêtre en oeil-de-boeuf venait de s'ouvrir au-dessus de la porte cochère.

--Qui est là? dit une voix.

--C'est moi, répondit presque à voix basse la jeune fille.

--Qui, vous? demanda la voix; ça n'est pas un nom ça.

--Mademoiselle Clarisse, de chez Madame Hubert, la maîtresse de pension; ouvrez.

--Ah! c'est vous, répliqua la voix. C'est vous qui rentrez à des heures pareilles.... C'est du joli! Excusez....

--Mais ouvrez donc, s'écria Octave avec vivacité; voilà une heure que nous sommes à la porte.

--Chut! dit doucement Clarisse en mettant sa main sur la bouche du jeune homme, ne le fâchez pas, il est méchant et serait capable de ne pas m'ouvrir.

--Ouvrirez-vous, à la fin? cria Octave d'une voix de tonnerre.

Le bonhomme Jadis avait entendu la recommandation faite tout bas par la jeune fille; et voyant de quelle façon le jeune homme lui avait obéi, il s'approcha d'Octave et lui glissa à l'oreille:

--Très bien! Je vous les réitère, mes compliments.

--Puisque c'est comme ça qu'on me parle, reprit la voix du portier, je n'ouvrirai pas; à cette heure-ci les honnêtes gens sont couchés, il n'y a que les vagabonds qui sont dehors.

--Vous voyez, fit Clarisse à Octave.... Je vous l'avais bien dit, il est fâché; j'en étais bien sûre, on va me laisser à la porte, et demain Madame Hubert ne voudra plus me recevoir. Qu'est-ce que je deviendrai? Et elle se mit à fondre en larmes.

--Voyons, mon brave homme, dit le bonhomme Jadis au portier... vous ne laisserez pas cette pauvre petite à la porte. Vous avez la voix grosse... mais vous êtes sensible, le coeur est bon.... Allons! ajouta le bonhomme, le cordon, s'il vous plaît.

Le portier crut qu'on se raillait de lui; et il s'apprêtait à refermer la fenêtre, quand il entendit les pas d'une patrouille qui s'avançait dans la rue; il craignit qu'on ne l'appelât, et, sans répondre, il tira le cordon.

Au moment où elle s'y attendait le moins, Clarisse, qui était appuyée contre la porte, la sentit fléchir sous elle....

--Il a ouvert! Il a ouvert. Merci, messieurs, je rentre bien vite.... Ah! j'ai eu bien peur, ajouta-t-elle en regardant Octave, qui paraissait tout stupéfait. Adieu! dit-elle; et elle disparut, fermant la porte derrière elle.

--Eh bien, dit le bonhomme Jadis à Octave, qui ne bougeait pas, est-ce que nous allons coucher là, mon jeune ami?

--Non, non, répondit machinalement Octave en regardant toujours la porte; le portier avait pourtant dit qu'il n'ouvrirait pas, ajouta-t-il.

--Oui, mais il a ouvert; c'est égal, dit le vieillard, vous êtes en bon chemin maintenant. C'est toujours tout droit; et comme vous allez d'un assez bon pas, à ce que j'ai pu voir, vous arriverez. Et maintenant, allons nous coucher.

Arrivés à leur porte, Octave et le bonhomme Jadis recommencèrent le même manège qu'ils venaient de faire à la porte de Mademoiselle Clarisse. Ce ne fut qu'au bout d'un grand quart d'heure que le portier consentit à leur ouvrir.

Octave se jeta sur son lit et ne dormit presque pas. Le lendemain, dès le matin,--il était installé à la petite fenêtre donnant sur le jardin de l'institution de demoiselles. À l'heure de la récréation des élèves, Octave aperçut enfin mademoiselle Clarisse. Elle était assise sur un petit banc appuyé au mur, et justement situé dans une perpendiculaire directe au-dessous de la fenêtre du jeune homme. Tout à coup un petit papier attaché à un petit morceau de bois tomba sur le livre qu'elle tenait à la main. La jeune fille releva la tête et aperçut Octave;--elle lui sourit en mettant un doigt sur sa bouche, ramassa le petit papier et le mit dans sa poche; puis, la cloche ayant sonné pour la rentrée en classe, elle disparut avec ses élèves. Octave sauta en bas de la fenêtre et exécuta une danse folle.

--Bravo!... bravo! cria une voix qui venait d'une fenêtre de la cour.

Octave courut à sa croisée--qui était resté ouverte--et il aperçut le bonhomme Jadis qui jardinait comme de coutume.

--Eh bien, nous savons donc danser maintenant? dit le vieillard.

Octave lui répondit par un sourire accompagné par un geste amical.

Le soir du même jour, le portier monta tout essoufflé et tout effaré....

--Monsieur Octave, dit-il... c'est extraordinaire... ce qui arrive....

--Quoi donc? demanda le jeune homme avec inquiétude.

--Une lettre... une lettre pour vous!... C'est une dame qui l'a apportée.... Nous en avons été saisis, ma femme et moi....

--Donnez donc vite, s'écria Octave en prenant la lettre des mains du portier, sur qui il referma sa porte.

Quelques jours après,--le matin,--comme le bonhomme Jadis arrosait ses fleurs, il entendit un duo d'éclats de rire qui s'échappait de la chambre d'Octave.

--Ah! dit le bonhomme en se frottant les mains, je n'ai plus besoin de déménager; j'ai mon affaire en face de moi, ça me rappellera Jacqueline. Vingt ans! et pas d'amourettes! c'était trop fort aussi... À la bonne heure, maintenant.--Il faut bien se ranger. _Tra deri, deri dera._

Les amours d'Olivier

I

Olivier avait vingt ans. La poésie n'avait d'abord été chez lui qu'une maladie de la première jeunesse, qu'un premier amour avait fort envenimée, et que plus tard la fréquentation de jeunes gens voués à l'art avait rendue chronique. Le père d'Olivier, homme très rigide et très positif, voulait faire suivre à son fils la carrière du commerce, et dans cette intention il avait envoyé Olivier prendre des leçons de tenue de livres chez un professeur du quartier. C'était un homme déjà vieux, ayant mené longtemps la vie des joueurs et des débauchés, et le moins habile physionomiste aurait lu facilement sur sa figure la carte de tous les mauvais penchants. À quarante-cinq ans cet homme, qui s'appelait M. Duchampy, avait épousé une jeune fille qu'il avait séduite. À l'époque où Olivier vint prendre des leçons chez lui, M. Duchampy était marié depuis quelques années; sa femme avait vingt-quatre ans. C'était une femme de cette race frêle et maladive, où les poètes de l'école poitrinaire vont ordinairement chercher leur idéal. Madame Duchampy possédait toutes les grâces langoureuses et attractives de ces sortes de tempéraments, hypocrites quelquefois, et qui, sous une apparence de faiblesse, cachent de grandes provisions de force et d'ardeur. Ses yeux d'un bleu indécis s'allumaient parfois d'un éclair fugace aux lueurs duquel son visage, ordinairement calme et pâle, s'animait et se colorait à la fois. Mais ce n'étaient là que de rares accidents, de passagères éruptions de vie, résultant peut-être d'un flux de jeunesse et de passion comprimées. Sans être précisément un appel à la pitié, son sourire excitait l'intérêt, et paraissait accuser confusément une vie de souffrances ignorées dont la confidence, faite de sa voix lente et douce, pouvait être souhaitée par un jeune homme enclin à l'élégie. Madame Duchampy restait souvent le soir dans la salle d'étude où Olivier venait prendre sa leçon quotidienne. Elle travaillait à quelque ouvrage de tapisserie ou donnait ses soins à une petite fille de deux ans, qui, dans les bras de sa mère, semblait une fleur mourante attachée à un arbrisseau malade. Pendant que son professeur s'occupait auprès de ses autres élèves, Olivier détournait les yeux de ses cahiers noirs de chiffres, et regardait Madame Duchampy, qui s'arrangeait toujours de façon à être surprise dans quelque attitude de coquetterie maternelle.

Il arriva une chose bien simple: c'est qu'Olivier n'apprit aucunement la tenue des livres, et qu'il devint parfaitement amoureux de la femme de son professeur. Un soir madame Duchampy se trouvant seule avec Olivier, elle lui fit ses confidences. C'était quelques jours après la mort de sa petite fille. Olivier tomba à ses genoux et laissa couler sur ses mains ces larmes toutes chaudes de sincérité qui gonflent les coeurs naïfs. Il eut toute l'éloquence de l'inexpérience. Il exprima la passion réelle avec l'accent vrai, et il fut écouté d'autant plus qu'il était attendu. À compter de ce jour-là Madame Duchampy s'appela Marie pour Olivier.

Cependant, quoi qu'il eût fait pour enrayer ses progrès, afin d'avoir un prétexte pour venir dans la maison, au bout de six mois de leçons Olivier en savait assez pour entrer dans n'importe quel comptoir commercial. Son professeur le lui déclara un jour; mais il ajouta: «J'espère néanmoins que cela ne vous empêchera pas de venir nous voir, et le plus souvent sera le mieux.» Olivier vint hardiment tous les jours.

Le professeur ne paraissait aucunement s'inquiéter de cette assiduité. Il en connaissait parfaitement le motif; mais il savait à quoi s'en tenir sur les relations de ce jeune homme avec sa femme, et se tenait rassuré sur l'innocence de cette passion, qui vivait dans l'outre-mer du platonisme le plus pur. Un jour M. Duchampy surprit une lettre que le poète écrivait à Marie. Cette épître, que le pudique Joseph lui-même aurait signée sans difficulté, commençait par ces mots: «Ma soeur!» M. Duchampy poussa un grossier éclat de rire.

--Et vous, demanda-t-il à sa femme, le nommez-vous mon frère? Cela serait curieux. Mais en vous appelant ainsi de ces noms fraternels, ne savez-vous point que vous semez tout simplement de la graine d'inceste dans le terrain de l'adultère?

--Olivier est un enfant, dit Marie; c'est de l'amitié qu'il a pour moi, c'est de la pitié que j'ai pour lui. Voilà tout, vraiment; mais, si vous le désirez, je le renverrai.

--Non pas! répliqua le mari. À moins qu'il ne vous ennuie trop avec son amour bleu de ciel. Gardez-le, cela m'est égal.

Au fond, M. Duchampy était réellement fort indifférent. Il n'aimait sa femme que comme un être docile et silencieux sur lequel il pouvait à loisir épancher ses colères quand il avait perdu au jeu. D'un autre côté, l'assiduité d'Olivier lui servait de prétexte pour s'échapper de son ménage et courir de honteux guilledous.

Les amours de Marie avec Olivier durèrent dix-huit mois, pendant lesquels ils ne s'écartèrent point des pures régions du sentiment. Au bout de ce temps, des pertes successives faites au jeu engagèrent M. Duchampy dans d'assez méchantes affaires, compliquées de faux. Il fut forcé de fuir en Angleterre pour éviter des poursuites. Sa femme resta à Paris, sans ressources. Olivier, qui jusqu'alors n'était resté avec Marie que du matin jusqu'au soir, y resta une fois du soir jusqu'au matin: c'était une nuit d'hiver, une de ces longues nuits, si longues et si dures pour les pauvres, si courtes et si douces pour ceux qui les passent les bras au cou d'une femme aimée. Mais le réveil de cette nuit fut terrible. Madame Duchampy était avertie qu'elle allait être poursuivie comme complice de son mari, affilié à une société de gens suspects. Voyant la liberté de sa maîtresse menacée, et sans réfléchir un seul moment qu'il pouvait se compromettre en la dérobant aux poursuites dont elle était l'objet, Olivier voulut sauver celle qui n'avait désormais d'autre appui que lui. Comme il ne pouvait l'emmener dans la maison de son père, où il logeait, Olivier pensa à un jeune peintre de ses amis qui, outre l'atelier où il travaillait, possédait dans un quartier voisin une chambre qui lui servait seulement pour coucher. Urbain consentit à céder cette chambre à Olivier, qui vint y cacher sa maîtresse. Urbain venait quelquefois passer la soirée avec les deux jeunes gens à qui il donnait l'hospitalité. Après plusieurs visites il revint un jour pendant l'absence d'Olivier, et passa beaucoup de temps avec Marie; le lendemain il revint de nouveau, et aussi le surlendemain. Le troisième jour, en rentrant le soir, Olivier ne trouva plus personne dans la chambre:--Marie était partie, laissant pour Olivier une lettre très laconique.

Elle lui apprenait qu'ayant reçu avis qu'on avait découvert son refuge, elle avait dû en chercher un autre chez une parente. Olivier ne lui en connaissait pas. Dans sa lettre Marie conseillait à son amant de ne point compromettre sa sûreté en cherchant à la voir, et lui ajournait à huit jours de là une entrevue, le soir, place Saint-Sulpice.

Olivier courut à l'atelier d'Urbain, pour lui apprendre ce qui lui arrivait.

Le peintre le reçut avec un air embarrassé.

--J'étais allé dans ma chambre tantôt pour prendre quelque chose dont j'avais besoin, dit Urbain. J'ai trouvé Marie en émoi: elle venait de recevoir l'avis dont elle parle dans la lettre; elle est partie sur-le-champ.... Je l'ai accompagnée, ajouta-t-il maladroitement.

--Alors, tu sais où elle est? dit Olivier avec vivacité.

--À peu près, répondit le peintre, mais ce secret n'est point le mien, et je ne puis rien te dire. Qu'il te suffise de savoir que Marie est en sûreté; et comprends bien que, pour un certain temps, toi, qui es peut-être surveillé aussi, suivi sans doute, il importe, et la prudence l'exige, que tu cesses de voir Marie. Au reste, ajouta Urbain, je suis tout à toi, et je ferai auprès de ta maîtresse toutes les commissions dont tu me chargeras.

Olivier n'eut aucun soupçon. Au jour que lui avait indiqué Marie, il se trouva le soir place Saint-Sulpice; l'heure désignée avait déjà sonné et Marie n'était pas encore arrivée. Au moment où il commençait à perdre patience, il aperçut venir Urbain.

--Marie est malade et ne peut sortir ce soir, dit le peintre.

--Malade! fit Olivier, pâle d'angoisse. Conduis-moi vers elle.

--Non, reprit Urbain, elle me l'a défendu. Olivier regarda son ami, qui, malgré lui, baissa les yeux.