Scènes de la vie de jeunesse: Nouvelles
Chapter 6
Octave avait vingt ans. Son histoire était fort courte. Son père était un petit négociant qu'une mauvaise spéculation avait ruiné. Il était mort foudroyé par ce désastre. La mère d'Octave, ne pouvant plus payer sa pension au collège, l'en retira avant qu'il eût achevé ses études. Ils vécurent dans un grand dénûment l'un et l'autre pendant une année. Au bout de ce temps la mère, qui traînait en langueur depuis la mort de son mari, tomba malade, et mourut elle-même après quinze jours de maladie. Quand Octave eut fait enterrer sa mère avec le produit de la rente qu'il possédait, à peine lui restait-il assez pour entourer son chapeau d'un crêpe. Il était orphelin à seize ans, et n'avait au monde aucun parent, aucun ami qui pût le secourir, même d'un conseil. Il alla au hasard chez un notaire qui jadis avait fait les affaires de son père. C'était un homme honnête et charitable. Il eut compassion d'Octave, lui prêta un peu d'argent et promit de s'intéresser à lui. En effet, il ne tarda pas à le placer en qualité de secrétaire chez un de ses clients.--Depuis quatre ans Octave occupait cette place, qui lui rapportait douze cents francs par an. C'était peu; mais Octave était sobre, économe, et sut encore mettre de côté quelques centaines de francs, qui devaient lui servir quand il commencerait l'étude du droit,--car il voulait réaliser le désir que son père avait eu de le destiner au barreau. En attendant, il se préparait à passer son examen de bachelier, et travaillait dans ce but avec une grande assiduité. Depuis la mort de sa mère il n'avait fait aucune connaissance. Il n'allait jamais ni au spectacle, ni au bal, ni au café. Ses distractions se bornaient à quelques promenades faites le dimanche dans les environs de Paris.
Un dimanche soir, Octave lisait auprès de sa fenêtre, quand il aperçut son vieux voisin, dont la tête blanche s'encadrait dans un berceau de chèvrefeuille et de plantes grimpantes. Ils se saluèrent l'un l'autre par une inclination de tête. C'était au commencement de mai. La soirée était magnifique; l'air doux promenait des odeurs de feuilles vertes et de lilas, et des refrains joyeux que chantaient des ouvriers se rendant par bandes aux barrières. De temps en temps, et suivant les variations du vent, on entendait, tantôt distinctement, et tantôt comme des rumeurs confuses, les orchestres des guinguettes qui peuplent les boulevards extérieurs.
--Eh! jeune homme, s'écria tout à coup le vieux voisin, dont le visage venait de se fendre par un large sourire,--entendez-vous?
Octave leva les yeux de dessus son livre et regarda le vieillard.
--Entendez-vous, continua celui-ci, entendez-vous les violons? et en avant deux, allez donc! ajouta-t-il en se dandinant.
Et comme une bouffée de musique, apportée par le vent, venait précisément de lui secouer une gamme dans les oreilles, Octave répondit qu'il entendait en effet.
--Eh bien, continua le voisin, est-ce que cela ne vous donne pas envie de fermer votre livre? Octave sourit, et détourna la tête en signe négatif.
À cette réponse, le sourire du vieillard s'éteignit sur sa figure.
--Vraiment, reprit-il, ça ne vous fait rien?
--Rien! dit Octave.
--Quel âge avez-vous donc?
--J'ai vingt ans....
--Vingt ans... et ça ne vous fait rien? prodigieux! Ah! jeune homme, si vous pouviez me prêter vos jambes, comme je les prendrais à mon cou pour courir où sont les violons. Et vous avez vingt ans? dit le voisin avec un accent étonné.
--Je les ai eus précisément aujourd'hui, répondit Octave, qui se rappelait que ce jour était son anniversaire de naissance.
--Aujourd'hui! dit le vieillard en frappant dans ses deux mains. Aujourd'hui! prodigieux! étrange en vérité! Vingt ans; eh bien, moi, jeune homme, moi qui vous parle, aujourd'hui, ce matin, j'ai eu soixante-cinq ans.
--On ne vous les donnerait pas, dit Octave, pour répondre.
--Oui, mais le bon Dieu me les a donnés, lui, et je ne le tiens pas quitte. Il voudrait m'en donner encore autant, que ça ne serait pas de refus. Au reste, quand il lui plaira d'arrêter les frais, je suis tout prêt; au moins je n'aurai pas loin à aller. Montmartre est à deux pas, ce sera commode, j'entendrai les violons de plus près.
Octave avait fermé son livre et regardait son voisin avec plus de curiosité qu'il ne l'avait fait jusque-là. C'était un petit homme d'une physionomie à la fois douce et fière. Son front, à demi couvert de cheveux parfaitement blancs, n'avait pas une seule ride; sa bouche était spirituelle et fine, et l'éclat de ses yeux vifs jetait sur tout son visage une clarté gaie qui lui enlevait, à première vue, au moins un tiers de son âge.
--Monsieur, dit-il tout à coup pendant qu'Octave l'examinait, permettez-moi de vous faire une proposition; vous la trouverez peut-être indiscrète, mais je me risque; après cela vous êtes libre de ne la point accepter... ce qui me ferait de la peine, je vous l'avoue.... Voilà, monsieur, ce que je voulais vous proposer, fit le vieillard avec un charmant sourire. Vous m'avez dit tout à l'heure que vous aviez vingt ans aujourd'hui même. Par un singulier rapport, il se trouve que ce jour est l'anniversaire de ma naissance; ordinairement, à cette occasion, j'ai toujours eu un convive ou deux, des jeunes gens toujours.--Ah! la jeunesse! dit le vieillard en se frappant le front avec un geste et un accent indescriptibles, la jeunesse!--Enfin, monsieur, toutes les autres années, j'ai eu un visage ami à ma table.--On riait, on causait; au dessert on chantait des chansons, les nouvelles et celles de jadis, et on arrosait les chansons avec un vieux vin qui est de mon âge et que j'ai goûté, quand il était raisin, dans un petit clos bourguignon. On l'a mis en bouteille le jour où on m'a mis une culotte. J'en ai encore une quarantaine de flacons dans ma cave, et je n'en bois qu'aux jours de fête, comme aujourd'hui par exemple.--Eh bien, dit le bonhomme, je suis sûr que j'userai la provision. Mais je reviens à ma proposition, monsieur, car je vous ennuie en bavardant là:--C'était pour vous dire qu'aujourd'hui je suis tout seul à dîner, tout à fait seul. L'année dernière j'avais un voisin, un jeune homme qui logeait précisément dans la chambre où vous êtes, et sa femme, jolie fille; quand je dis sa femme, non, ce ne l'était pas, le pauvre garçon, puisqu'il s'est marié avec une autre. La petite était drôle, gaie comme un pinson, et chantait du matin au soir. Je passais ma vie à regarder ce joli ménage. Le jeune homme est parti, comme je vous le disais, et la petite s'est mariée d'un autre côté.--Elle doit être par là-bas à danser, ajouta le vieillard en étendant la main du côté d'où venait la musique du bal. Enfin, monsieur, j'ai été tout triste quand j'ai vu la chambre vide.--Qu'est-ce qui va venir loger là? me demandais-je tous les jours avec inquiétude.--Une vieille femme peut-être?--Ah, voyez-vous, cette idée-là me faisait trembler. Moi qui suis vieux, je ne peux pas regarder ce qui me ressemble. C'est prodigieux, monsieur; mais les vieilles femmes et les enterrements, je ne peux pas voir ça. Ça m'empêche de boire pendant huit jours. C'est pourquoi je me suis logé sur le derrière. Sur le devant, j'aurais trop été exposé à voir les corbillards qui passent dans cette rue du matin au soir, parce que c'est le chemin pour aller au cimetière. Je n'aurais pu me mettre à la fenêtre. À chaque voiture qui serait passée, j'aurais eu peur d'entendre le cocher m'appeler pour m'emmener. Merci, je ne suis pas pressé, c'est moi qui enterrerai les autres. Enfin, monsieur, quand vous êtes emménagé, j'ai été ravi.--Un jeune homme! bon, voilà un jeune homme, me suis-je dit; je ferai sa connaissance, et je me suis intéressé à vous du premier jour où je vous ai vu. C'est pourquoi, monsieur, je vous invite à dîner avec moi pour célébrer mon jour de naissance, qui est aussi le vôtre, à moins que vous n'ayez disposé de votre temps.
Sans savoir pourquoi, Octave fut ému de ce bavardage plein de franchise, de bonne humeur et de gaieté. Le vieux bonhomme paraissait attendre avec anxiété sa réponse, et il poussa un véritable cri de joie quand Octave lui eut répondu qu'il acceptait.
Octave descendit de chez lui et monta chez son voisin, qui lui avait indiqué par où il devait passer.
Le portier ayant aperçu Octave qui montait l'escalier du devant, lui demanda où il allait.
--Je vais chez mon voisin d'en face, dit Octave.
--C'est drôle, fit le portier à sa femme, voilà M. Octave qui va chez le bonhomme Jadis. Et cet événement fut toute la soirée un thème de causerie dans la loge.
Quand Octave entra chez le vieillard, celui-ci l'accueillit avec une cordialité toute juvénile, qui semblait vouloir abréger tout préambule de politesse et les mettre sur-le-champ dans l'intimité.
--Attendez-moi un instant, dit le voisin en faisant asseoir Octave, je vais faire un bout de toilette.
--Je vous en supplie, monsieur, dit Octave en se levant, ne faites point de _cérémonies_ à cause de moi.
--Eh! monsieur, s'écria le vieillard avec un sourire, c'est aujourd'hui fête; on sort la croix et la bannière, comme on dit; je ne puis point rester comme je suis là. Ne voyez-vous pas que je suis en cuisinier? ajouta-t-il en montrant un tablier qui était serré autour de son corps; depuis ce matin je suis auprès de mes fourneaux à préparer ma petite _noce_; nous avons un joli petit dîner; je suis gourmand, fils de _gueulards_, comme nous disions dans le temps jadis. Enfin, vous verrez. J'avais bien peur de le manger tout seul, mon pauvre dîner; mais j'ai eu la bonne idée de vous inviter. Attendez-moi, je suis à vous dans un instant; je vous ménage une surprise; je parie que vous ne me reconnaîtrez pas tout à l'heure. Ah! bah! Vous direz que je suis un vieux fou; mais c'est égal, je n'ai pas de perruque et je ne porte pas lunettes. Mon vin est bon, mes verres sont grands, et nous allons rire.
Et il passa dans une chambre voisine, laissant Octave tout stupéfait.
En attendant le retour de son hôte, Octave examina la pièce où il se trouvait. C'était un petit salon tendu de papier de couleur gaie et garni de meubles d'un autre âge. Les fauteuils, dont les housses étaient enlevées, racontaient de galantes histoires et des bergeries dans le style de Boucher et de Watteau: bergers et bergères, chaumières fleuries, troupeaux enrubannés, Colins et Colettes, tout le monde charmant de la pastorale. Au-dessus d'une petite glace au cadre historié qui se trouvait posée sur la cheminée, on voyait dans un autre cadre un parchemin jauni sur lequel était apposé le grand sceau de l'empire: c'était un brevet de chevalier de la légion d'honneur. Au-dessous étincelait la croix, attachée à un bout de ruban. À côté de la croix, des épaulettes de laine noircies par la fumée de la poudre, et, pour compléter ce trophée, un sabre d'honneur dont la lame avait brillé au soleil des grandes batailles impériales. Aux murailles étaient accrochés quelques tableaux, ou plutôt de simples lithographies coloriées, dont les sujets étaient empruntés à des histoires d'amour d'une littérature qui florissait jadis au bruit du canon. Le parquet de ce petit salon était recouvert d'une assez belle tapisserie représentant l'enlèvement d'Hélène.
Au bout d'un quart d'heure d'absence,--et comme Octave avait achevé son examen,--le vieux voisin entra dans le salon. Comme il en avait prévenu Octave, celui-ci ne le reconnut pas sur-le-champ, tant il était changé.
Le vieux voisin avait un costume d'il y a soixante ans: c'était un habit complet de paysan endimanché.
La veste en surcot marron, culotte en velours olive, gilet de basin,--laissant voir une chemise à petits plis, agrafée au col par un anneau d'argent; cravate à pointes brodées, des breloques en graines d'Amérique battant sur le ventre, des bas chinés et des souliers à boucles;--un gros bouquet comme en ont les mariés de campagne était attaché à la veste.
Il s'avança en souriant et d'un air leste vers Octave, qui était au comble de l'étonnement.
--Ah! ah! fit-il, vous ne me reconnaissez pas. Je vous l'avais bien dit; ça me fait plaisir tout de même. C'est l'habit de ma jeunesse, voyez-vous. Je ne le mets plus qu'une fois par an, au jour de ma naissance. Ça vous fait rire!... Ah! jeune homme... quand je mets cet habit-là, voyez-vous, il me semble que je change de peau... et que mes cheveux redeviennent blonds.
Et comme il disait ces paroles, ses gestes, son accent, son regard,--tout cela n'avait que vingt ans.
Octave ne comprenait rien à cette métamorphose subite.
--Allons, dit le vieillard... passons dans la salle à manger; tout est prêt, la table est mise, et nous n'aurons point à nous déranger. Je me sers moi-même, mon jeune ami. Autrefois j'avais une servante jeune et jolie; c'était la fille d'une pauvre femme; mais on jasait dans la maison, et quand on rencontrait ma domestique, on lui chantait sur l'escalier:
«Allons, Babet, un peu de complaisance.» J'ai entendu ça un jour et ça m'a fâché. La pauvre fille était innocente. Je lui ai payé un an de gages et je l'ai renvoyée; j'ai préféré rester seul plutôt que d'avoir une servante vieille.
--Allons, dit le vieux voisin en faisant entrer Octave dans une petite salle à manger--où un appétissant dîner était préparé,--allons, jeune homme, asseyez-vous là,--en face de moi, et pour commencer, buvons,--buvons à nos vingt ans!
Et, faisant sauter le bouchon d'une bouteille de vieux vin, contemporain de son enfance, le voisin en versa deux verres et trinqua avec Octave, qui se plaça en face de lui.
--Comment vous nommez-vous? demanda tout à coup le voisin.
--Je m'appelle Octave, dit celui-ci.
--Et moi... dit le voisin. Au fait, ajouta-t-il en riant, appelez-moi comme tout le monde... le bonhomme Jadis... et votre maîtresse, comment se nomme-t-elle? dites, que nous buvions à sa santé.
--Je n'ai pas de maîtresse, dit Octave en rougissant presque.
Ah! ciel!--fit le bonhomme Jadis. Vous êtes sûr.... Ordinairement l'approche de la jeunesse a toutes les douceurs souriantes d'une aube d'été, et, comme l'oiseau qui va tenter sa première volée et se penche au bord du nid pour saluer d'un chant joyeux le rayon matinal, le coeur de ceux qui arrivent à l'âge juvénile s'emplit de murmures: mille voix pleines de charmantes promesses s'éveillent dans leur âme, et leurs lèvres, où fleurit un beau sourire, saluent d'un cri d'espérance le soleil levant de leur vingtième année.
Il n'en était pas de même pour Octave, qui avait trouvé le malheur assis au seuil de son adolescence. Aussi la jeunesse lui apparaissait-elle à travers une brumeuse tristesse, et il aurait voulu pouvoir franchir d'un seul pas, et dans un seul jour, cet âge qui sépare l'époque où l'on rêve de l'époque où l'on se souvient. À vingt ans, il ne savait donc rien d'exact et de précis sur les choses de la vie. C'était une de ces natures tardives qui atteignent quelquefois le milieu de la jeunesse sans que rien ait tressailli dans leur coeur, recouvert d'une cuirasse de placidité. Aussi avait-il paru étonné et presque effrayé quand son vieux voisin lui avait demandé le nom de sa maîtresse.
Mais le vieillard parut encore surpris davantage lorsque Octave lui répondit qu'il n'était pas amoureux. Un sourire d'incrédulité courut sur ses lèvres, et il fit un petit geste qui voulait dire:
--Allons donc!
Mais Octave répéta sa réponse, et, en quelques mots, raconta son passé et sa situation présente. Le vieillard l'avait écouté, les coudes sur la table et la tête appuyée dans ses mains.
--Pas de maîtresse! C'est prodigieux! murmurait-il. Mais alors, jeune homme, qu'est-ce que vous faites donc de vos vingt ans?
--Je suis pauvre, j'ai mon avenir à assurer, et pour moi le travail est un devoir, dit Octave.
--Le premier devoir de la jeunesse, c'est le plaisir, et l'amour en est la première vertu, dit le bonhomme Jadis en vidant son verre. Moi, j'ai été vertueux. Ma conscience est en repos, ajouta-t-il avec un large rire.
Ces maximes d'une philosophie avancée, inconnue à Octave, l'effarouchèrent au point qu'il se leva de dessus sa chaise, comme s'il s'apprêtait à sortir.
--Eh! là là, dit en souriant le bonhomme Jadis, n'ayez point peur, mon jeune ami, je ne suis point le diable, rassurez-vous.--Ah! dit le vieillard, voilà qui est certainement bien étrange. D'après ce que vous m'avez dit, vous vivez dans l'isolement, fuyant exprès toute société, dans la crainte qu'elle ne vous induise à mal. Je suis sans doute la seule personne avec laquelle vous ayez consenti à avoir des relations, et c'est probablement mon âge qui m'a valu cette préférence. Vous m'aurez pris pour un marchand de morale, un bon _père sermon_ bien radoteur, et vous vous serez dit: Voilà mon affaire. De même que moi, lorsque je vous ai vu arriver ici pour la première fois, je me suis dit de mon côté: mon nouveau voisin est jeune, ça doit faire un gaillard; il amènera un régiment de colombes dans son pigeonnier, ajouta le bonhomme en indiquant du doigt la chambre d'Octave, ça me réjouira la vue; et ce soir, quand je vous ai vu à votre fenêtre et que j'ai eu l'idée de vous inviter à partager mon dîner pour célébrer ensemble notre jour de naissance, je me suis dit encore: Bon, ça va être gai, nous nous conterons nos fredaines. Et puis... pas du tout, voilà que nous sommes trompés tous deux: c'est moi qui suis le jeune homme, et c'est vous qui avez des cheveux blancs. C'est prodigieux, n'est-ce pas? acheva le vieux bonhomme en regardant Octave, qui ne put s'empêcher de sourire.
--Voyons, dit le bonhomme Jadis en frappant sur l'épaule d'Octave, avouez que je vous fais peur, que vous me prenez pour un libertin, pour un fou tout au moins. Ah! fit le vieillard avec un autre accent et en levant les yeux vers le ciel, fou... oui, je le suis peut-être, et Dieu me la conserve, cette chère et douce folie qui ne fait de mal à personne et qui me fait du bien à moi. Eh! mais, dit-il en relevant la tête après un court silence, nous boudons les bouteilles, à ce que je crois, jeune homme.
Et débouchant un second flacon, il versa du vin dans les verres.
Octave avait d'abord eu l'idée de chercher une excuse pour se retirer; mais un vague instinct de curiosité le retint près de ce singulier vieillard: il but le verre que le bonhomme venait de remplir.
--Ah! bon vin de mon pays, disait celui-ci en buvant lentement, tu as baptisé mon premier amour; et quand tu coules dans ma poitrine, il me semble que mon coeur prend un bain de jeunesse, bon vin de mon pays! Comme ça, dit tout à coup le vieillard en regardant son convive dans les yeux, vous n'aurez rien à me conter? Au fait, qu'est-ce que vous me pourriez dire? vous ne savez rien, puisque vous vivez dans un trou.
--Ah! c'est bien triste, autant vaudrait avoir pour voisin un séminariste. Quel funèbre compagnon vous faites! Dieu vous punira, jeune homme.
Octave releva la tête et regarda son hôte, dont le visage s'animait de plus en plus.
--Dieu me punira! dit Octave, qu'est-ce que je fais donc de mal? pourquoi?
--À quoi bon vous le dire? reprit le vieillard, vous ne me comprendriez pas. Vous ne croyez pas à mon évangile; c'est pourtant un livre honnête, car il conseille le bonheur, qui est la santé de l'âme. Après tout, continua le bonhomme, vous n'avez que vingt ans; vous êtes en retard, c'est vrai, mais vous pouvez vous convertir. Cependant vous aurez perdu le meilleur temps. Pour moi, je vais déménager; cette maison m'attriste maintenant. Je ne peux plus mettre le nez à la fenêtre sans apercevoir une vieille figure. Je comptais sur votre voisinage; mais.... Bah! n'en parlons plus. J'irai loger de l'autre côté de l'eau, dans le quartier latin, c'est plein de jeunes gens; quelquefois je vais m'y promener. Je monte dans les maisons, sous le prétexte de louer un logement, j'entre partout, je regarde, j'écoute. Quelles jolies filles, quelle bonne humeur! comme tout ce monde-là est heureux! Seulement ils ont le tort de boire trop de bière; c'est mauvais, ça glace le sang. Parlez-moi du vin, à la bonne heure. Et il se versa une nouvelle rasade.
En ce moment, le vent qui soufflait des hauteurs de Montmartre secouait à la fenêtre de la salle à manger les lambeaux d'une vieille ronde populaire nouvellement arrangée en quadrille; et un musicien d'alentour, qui faisait à sa croisée des exercices de hautbois, se mit à répéter comme un écho l'air exécuté par l'orchestre de la barrière.
Le bonhomme Jadis, qui s'était subitement tu quand il avait entendu les sons lointains de cette musique, tressaillit et se leva précipitamment lorsque le hautbois du voisinage répéta l'air, dont pas une note n'était perdue.
Comme Octave faisait quelque bruit en se remuant sur sa chaise, le vieillard, qui avait l'oreille tendue dans la direction où l'on entendait l'instrument, se retourna vers le jeune homme et lui dit presque brutalement:
--Chut! taisez-vous donc.
Mais le hautbois avait cessé. Il s'était mis à jouer des fragments de musique empruntés aux opéras nouveaux.
--Il faudra que je découvre ce musicien, dit le bonhomme Jadis; et il allait verser à boire, quand le hautbois capricieux laissa de côté la musique moderne et recommença le vieil air populaire.
--Ah! le bon musicien, fit le bonhomme Jadis en se levant tout à fait et en se mettant à danser dans la chambre; le bon musicien! comme c'est bien ça.--Ça vous étonne, jeune homme, dit-il à Octave, qui paraissait de plus en plus surpris.
--Je vais vous dire, j'ai beaucoup aimé sur cet air-là autrefois, au temps où cette culotte, que vous me voyez, était neuve, l'habit aussi et mes mollets aussi, dit en riant le bonhomme en frappant sur ses jambes grêles. Ah! les pauvres quilles; elles se sont joliment trémoussées sur cet air-là. Et pourtant, si j'avais ma pauvre Jacqueline et que nous fussions sous le marronnier avec le gros Blaise, monté sur un tonneau et raclant sur son violon ce vieil air, je ne m'en tirerais pas encore trop mal. Ah! Jacqueline, voilà une fille; on l'appelait _la belle aux cent amoureux._ Et ce n'était pas assez dire, tout le pays en tenait pour elle; il y avait à l'armée une compagnie de gens qui s'étaient faits soldats à cause d'elle; j'en ai fait partie à mon tour.
Pour cette fois, Octave ne douta plus que son vieux voisin ne fût fou.
Une nouvelle bouffée de vent apporta les sons de l'orchestre de la guinguette, où l'on dansait encore le vieux quadrille dont le principal motif avait été répété par le hautbois.
Le bonhomme Jadis ne put pas y résister cette fois.
--Encore un coup, dit-il en vidant la bouteille, buvons et en route!
--En route! dit Octave, pendant que son voisin mettait son chapeau. Où allons-nous?
--Eh! parbleu,--nous allons à la danse. Ces diables de violons qui s'avisent de jouer cet air-là justement aujourd'hui, quand je suis dans mes idées. Il me semble que c'est Jacqueline qui m'appelle. Allons, jeune homme, en avant!
Octave hésitait, mais la curiosité l'emporta.
--Je vous accompagnerai, dit-il.
--Encore un coup, fit le vieillard en montrant les verres, ça donnera des jambes.
--Encore un coup, donc, dit Octave en trinquant avec le bonhomme Jadis.
--Et en route! fit celui-ci. Vous voyez que je marche droit et sans canne, dit-il à Octave. Au bout d'une demi-heure, le vieillard et le jeune homme couraient toutes les guinguettes de la barrière.
Dans chaque bal où il entrait suivi de son compagnon, le costume singulier du bonhomme Jadis lui attirait de bruyantes ovations mêlées de rires et de quolibets; mais le vieillard ne se fâchait pas et savait toujours répondre à ceux qui l'agaçaient, quelque repartie qui mettait les rieurs de son côté.
--C'est bien fâcheux, disait le bonhomme à Octave, je n'entends plus mon air, j'aurais volontiers dansé.
--Vous oseriez... devant le monde! fit Octave avec inquiétude.