Scènes de la vie de jeunesse: Nouvelles
Chapter 8
--Je veux voir Marie absolument, dit Olivier, entends-tu cela? ce soir, tout de suite, sans retard. Arrange-toi comme tu voudras; qu'elle vienne ou que j'aille la trouver. Choisis, il faut que je la voie.
--C'est bien, dit Urbain, qui paraissait inquiet. Je vais aller dire à Marie, malade, brûlée par la fièvre, qu'elle quitte son lit pour courir la rue, sous les frissons d'un ciel noir; je lui dirai que, dût-elle arriver en rampant sur le pavé et tomber morte sur cette place, il faut qu'elle vienne.
--Pourquoi ne veux-tu pas me conduire chez elle? dit Olivier doucement.
--Parce qu'elle ne peut point te recevoir là où elle est; ce n'est pas chez elle.
--Mais elle te reçoit bien, toi.
--Je ne suis pas son amant, moi, je ne suis que son ami à peine, et le tien; le trait d'union qui vous unit, voilà tout ce que je suis. Que décides-tu? Demain... après... dans quelques jours Marie pourra sortir sans danger pour sa santé et pour sa liberté. Attends.
--Je n'attendrai pas une minute, dit Olivier; va chercher Marie.
--C'est bien, répondit Urbain, j'y vais. Une idée terrible traversa l'esprit d'Olivier. Marie est chez Urbain, lui cria un instinct prophétique; et il s'élança sur les traces du peintre, le rejoignit, et sans avoir été aperçu, le vit entrer chez lui. Olivier se cacha dans un angle obscur du voisinage pour surprendre Urbain au moment où il sortirait. Au bout de quelques instants le peintre sortit de la maison où était son atelier; il n'était point seul, quelqu'un l'accompagnait, c'était un jeune homme.
Olivier respira plus librement, seulement son inquiétude n'avait pas cessé.
Comment Urbain, qui l'avait quitté pour aller chercher Marie, revenait-il avec un jeune homme et non avec Marie? et si ç'avait été elle, comment et pourquoi se serait-elle trouvée chez Urbain? Olivier se posait toutes ces questions en rejoignant à la hâte la place Saint-Sulpice par un chemin plus abrégé que celui pris par Urbain. Aussi arriva-t-il quelques secondes avant lui.
--Et Marie? cria Olivier en voyant Urbain s'avancer sur la place, où est-elle, Marie?
--Me voilà, répondit une voix, la voix du compagnon d'Urbain, qui n'était autre que Marie sous des habits d'homme.
--Ah! fit Olivier.... C'était donc toi, tout à l'heure!
--Mais le cri de sa maîtresse, la révélation subite de la trahison d'Urbain, avaient frappé Olivier au coeur,--il chancela comme un homme qui vient de recevoir une balle, et sans l'appui d'un arbre qui se trouvait derrière lui, il serait tombé sur le pavé.
--Le malheureux! s'écria Marie, en se précipitant vers Olivier.
--Allons, bon! dit Urbain avec impatience, allons-nous faire des scènes en public, à présent? Pourquoi êtes-vous venue? Laissez-moi seul avec Olivier, nous nous expliquerons, c'est impossible devant vous; allez... retournez à la maison.
Jamais les plus orageuses colères de son mari n'avaient autant épouvanté la jeune femme que cette brutalité froide. L'attitude cruelle d'Urbain la trouva sans résistance, et sous son regard impératif elle ploya comme un saule sous l'ouragan. Après une courte hésitation elle se retira lentement, laissant Urbain et Olivier seuls sur la place déjà déserte.
La fraîcheur de l'air tira un instant Olivier de son presque évanouissement. Il regarda autour de lui.
--Où est Marie? demanda-t-il.
--Elle est retournée chez elle, chez moi, répondit Urbain brièvement.
--Chez elle... chez toi... murmura machinalement Olivier.... C'est donc vrai... chez elle... chez toi?...
--Eh bien, oui, puisque nous demeurons ensemble. Après?... Est-ce tout ce que tu as à me dire?
Olivier parut chercher une réponse, mais sa pensée était pour ainsi dire asphyxiée par sa douleur, et sa parole, noyée dans les larmes, n'arrivait pas jusqu'à sa bouche.
--Que dire à cela? murmura Urbain, j'aimerais mieux une querelle. Mais des pleurs ici, des pleurs là-bas sans doute; que le diable les emporte tous les deux!--Si ce qui arrive est arrivé, c'est autant la faute de Marie que la mienne;--d'ailleurs--_c'était dans ma chambre._ Voyons, dit-il en secouant Olivier, parle-moi, accuse-moi.... Je me défendrai si je veux.... Marie est ma maîtresse, eh bien, oui! c'est vrai... elle était bien la tienne!
Olivier n'entendait pas,--il avait un millier de cloches dans la tête, qui toutes lui donnaient ce nom, Marie. Sa bouche se contractait horriblement, et il paraissait souffrir comme s'il eût mâché des charbons ardents. C'était une espèce d'apoplexie du désespoir.
--Mais parle-moi donc! s'écria Urbain.
--Oh! oh! fit Olivier... en tombant aux genoux du peintre... je t'en supplie... mène-moi voir Marie;--et il retomba dans son insensibilité.
--Allons, dit Urbain, il n'y a rien à faire.
Un cabriolet passait. Urbain appela le cocher, lui paya sa course d'avance, lui donna l'adresse d'Olivier, qui sanglotait comme une fille, et fit monter celui-ci dans la voiture.
--Il est malade, le bourgeois, dit le cocher, il pleure.
--Il est ivre, dit Urbain.
--Ah! oui, il sue son boire par les yeux, moi j'ai pas le vin tendre. Hue, la blonde! ajouta le cocher, en allongeant un coup de fouet à sa rosse.
II
Pendant la course Olivier retrouva graduellement un peu de calme. En arrivant chez lui il alla dire bonsoir à son père, qui le reçut fort mal. Puis il monta dans sa chambre. Sans même songer à fermer la fenêtre, par où soufflait une bise aiguë dont les baisers, qui pouvaient être des caresses mortelles, glissaient sur son front humide d'une sueur brûlante, Olivier s'assit près d'une table, la tête posée entre ses mains.
Avez-vous vu dans un hôpital faire à un homme l'amputation d'un membre? On étend le malade sur une haute table recouverte d'un drap blanc. Tout autour se rangent le chirurgien et les élèves, qui, en les tirant de la trousse, font cliqueter l'arsenal des instruments de chirurgie. À ce bruit sinistre le sujet détourne la tête, épouvanté comme un cerf qui entend l'aboi des chiens prêts à le déchirer. Sur le seuil de la salle, les autres malades de l'hôpital viennent voir _comme cela se joue._ Le chirurgien retrousse le parement de son habit, choisit un joli instrument à manche d'ivoire ou de nacre, et, s'il est habile, fend d'un seul coup l'épiderme. Une rosée pourpre vient tacher le drap. L'opération est commencée. Le patient crie; ce n'est rien encore. Voici tous les bistouris, tous les couteaux et les scalpels, toute la meute de fer et d'acier qui se précipite à la curée et ouvre dans la chair une brèche sanglante au passage de la scie qui s'en va mordre l'os. Le chirurgien continue son exécution; et, si c'est un jour de clinique, tâche de se distinguer, comme un musicien qui joue un solo dans un concert à son bénéfice. Le patient hurle plus fort, la scie a entamé l'os. Pendant ce temps-là, et tout en préparant les ligatures et les tampons pour étancher le sang, les élèves rient et causent entre eux de l'actrice en vogue et de la pièce sifflée. Cependant le patient pousse un cri suprême: la scie a donné son dernier coup de dent; et le membre, détaché du tronc, tombe dans une mare de sang.
Le chirurgien essuie ses outils, lave ses mains, rabat les manches de son habit, et dit au malade:
--Adieu, mon brave homme. Vous n'aurez plus la goutte à cette jambe-là; ou vous n'aurez plus d'engelures à cette main-là, si c'est un bras qu'on vient de couper, car il y a une plaisanterie spéciale et appropriée à chaque genre d'opération.
Quant au malade, on le transporte dans son lit:--il meurt ou il guérit. Mais, dans ce dernier cas, il est bien sûr que sa jambe ou son bras coupé ne lui repousseront pas--et qu'il n'aura plus à subir le martyre d'une nouvelle amputation.
Mais si, au lieu d'un membre, il s'agit d'un sentiment, d'une passion, d'une amitié rompue, d'un amour trahi; si c'est surtout la première de nos illusions qu'il s'agit d'amputer, c'est autre chose de bien plus terrible, ma foi! D'ailleurs tout n'est pas fini et l'opération n'a pas le résultat brutal de l'acier du chirurgien, qui coupe et retranche à jamais. À cette amitié rompue succédera une amitié nouvelle; à cet amour trahi un amour nouveau, qui doivent, l'une se rompre encore et l'autre être encore trahi. Et de nouveau l'expérience viendra vous dire: Je t'avais pourtant prévenu: pourquoi n'es-tu pas encore guéri? et elle recommencera ses terribles opérations; mais à peine partie, arrivera derrière elle l'espérance, cette éternelle persécutrice, qui déchirera l'appareil posé par l'expérience et détruira son ouvrage; et ainsi toujours, jusqu'à la fin de la fin.
Il est des natures qui ne survivent pas à la mort de leur première illusion: ce sont les natures privilégiées. Il en est d'autres chez qui l'espérance perpétue la douleur.
Olivier avait dix-huit ans. Son premier amour et sa première amitié gisaient flétris sur le champ de sa jeunesse. Un peu plus tôt, un peu plus tard, qu'importe! son heure était venue. Subissant le sort commun, il allait à son tour s'étendre sur le sinistre chevalet de torture où, venant lui porter son premier coup de griffe et lui donner sa première leçon, l'expérience allait le mutiler avec tous ses scalpels et tous ses couteaux.
À cette heure même, dans une chambre voisine de la sienne, une compagnie de jeunes gens et de jeunes femmes, buvant à plein verre le vin, qui est le jus du plaisir, chantaient ce refrain connu:
«Dans un grenier qu'on est bien à vingt ans.»
Méchant mensonge qu'on croirait écrit par un propriétaire pour faire une réclame à ses mansardes! Triste paradoxe qui montre les coudes comme un habit usé! Mauvais vers au milieu des vers de ce poète qui, pour avoir trop consommé de lauriers pendant sa vie, n'en aura peut-être plus assez pour indiquer sa tombe.
Toute la moitié de la nuit Olivier resta immobile à la même place, se crucifiant sur la croix des souvenirs et buvant la douleur à pleine coupe jusqu'à ce que son coeur lui criât: assez!
Pareilles aux corbeaux qui flairent les cadavres, les sinistres pensées qui rôdent autour du désespoir voltigeaient autour d'Olivier, et lui soufflaient au coeur la haine de la vie et l'amour de cette haine; son cerveau ébranlé battait sous son crâne comme le marteau d'une cloche: c'était le tocsin qui sonnait la mort prochaine de sa jeunesse.
On chantait toujours dans la chambre voisine, et chaque vers de ces joyeux couplets, comme une flèche de gaieté acérée, s'enfonçait dans le coeur moribond du jeune homme.
Enfin, sortant de cette muette immobilité, il prit du papier et écrivit rapidement jusqu'au jour levant.
Il écrivit deux longues lettres, l'une à Urbain, l'autre à Marie. Ces lettres terminées, il réunit dans un seul paquet toutes les petites choses que sa maîtresse lui avait données _au temps de l'autrefois._ Il ferma ce paquet en répétant une strophe d'un des poèmes les plus lamentables d'Alfred de Musset:
_Je rassemblais des lettres de la veille,_ _Des cheveux, des débris d'amour;_ _Tout ce passé me criait à l'oreille_ _Ses éternels serments d'un jour,_
_Je contemplais ces reliques sacrées_ _Qui me faisaient trembler la main,_ _Larmes du coeur par le coeur dévorées,_ _Et que les yeux qui les avaient pleurées,_ _Ne reconnaîtront plus demain._
Au matin, la servante de son père monta pour faire le ménage.
--Où est mon père? demanda Olivier.
--Il est sorti pour toute la journée, répondit la bonne femme.
Olivier profita de cette absence pour envoyer la servante chez le pharmacien de la maison avec une ordonnance qu'il avait faite lui-même. Il la chargea aussi de mettre à la poste les deux lettres pour Urbain et Marie.
--Monsieur, dit la servante en rapportant un demi-rouleau de sirop de pavots, vous prendrez bien garde: le pharmacien m'a bien recommandé de vous dire de ne boire ça que par cuillerées, de deux heures en deux heures. Il paraît que c'est _de la poison_ tout de même. C'est pour faire dormir, pas vrai?
--Oui, dit Olivier, pour faire dormir, et il renvoya sa bonne.
En moins d'une heure il avait bu entièrement le sirop de pavots.
III
Depuis près de deux jours le père d'Olivier ne l'avait pas vu. Pris de quelque inquiétude, il monta à la chambre de son fils pour savoir ce que celui-ci pouvait faire. Ne trouvant point, comme d'habitude, la clef sur la porte, qui était intérieurement fermée au double tour, il frappa violemment et appela plusieurs fois à haute voix. On ne lui répondit pas. Ce silence obstiné augmenta son inquiétude et l'effraya presque. Il alla chercher de l'aide dans la maison et revint enfoncer la porte, qui céda à la fin. Suivi de deux ou trois voisins, il se précipita dans la chambre. Olivier se réveilla à tout ce bruit; il avait dormi trente heures. L'énorme dose de soporifique qu'il avait prise, mortelle pour des natures moins robustes que la sienne ne l'avait point tué, et le premier mot qui vint caresser sa lèvre à son réveil fut le nom de Marie.
En apercevant son père, Olivier avait essayé de se lever du lit où il s'était couché tout habillé, mais il ne put faire un pas.
Sa tête était de plomb, et il avait un enfer dans l'estomac.
--Qu'est-ce que tu as? lui demanda son père, resté seul avec lui.
--J'ai mal à la tête, dit Olivier. Et comme ses yeux venaient de rencontrer le rouleau de sirop, il murmura: Il n'y en avait pas assez! Il y en avait trop, au contraire, et c'était cela qui l'avait sauvé.
Ce fut seulement en voyant cette fiole que le père d'Olivier comprit sa tentative de suicide. Il allait commencer un interrogatoire lorsqu'on entendit marcher dans le corridor. Olivier tressaillit: il avait reconnu le pas qui s'approchait.
--Mon père, dit-il, laissez-moi seul avec la personne qui va entrer.
--Mais tu souffres, lui dit son père; il faut envoyer chercher un médecin.
--Non, fit Olivier avec vivacité. N'ayez point de crainte; je me suis bien manqué. Et d'ailleurs j'ai l'idée que la personne qui vient m'apporte le meilleur des contre-poisons. Je vous en prie, laissez-moi seul... après, tantôt... plus tard, nous causerons... je vous dirai tout ce que vous voudrez.
En ce moment on frappa à la porte.
--Entrez, dit Olivier.
La porte s'ouvrit. Urbain entra. Le père d'Olivier sortit. Les deux rivaux restèrent seuls.
--Et Marie? s'écria Olivier, en essayant de se soulever sur son lit.
--Et toi? répondit Urbain.
--Ne me parle pas de moi, répliqua Olivier, parle-moi de Marie. Lui as-tu remis ma lettre seulement? Tiens, ajouta-t-il en montrant la fiole de sirop, je ne mentais pas, va... j'ai bu....
Puis il répéta encore.... Mais il n'y en avait pas assez. Qu'a-t-elle dit, Marie?
--Marie n'a point reçu ta lettre; mais au moment où tu lui écrivais elle _nous_ écrivait aussi; au moment où tu voulais mourir, comme toi elle tentait le suicide... et comme toi elle n'est point morte, ajouta Urbain avec vivacité.
--Oh! dit Olivier dans un mouvement de joie égoïste, Marie a voulu mourir parce qu'elle me croyait mort... elle n'avait pas cessé de m'aimer alors... et tu as menti. Ô Marie! ma pauvre Marie! Je lui pardonne... je l'embrasserai encore... je la reverrai... je l'entendrai. As-tu remarqué, Urbain, as-tu remarqué avec quelle douceur elle dit certains mots... _mon ami_, par exemple... et _vois-tu_?... C'est bien peu de chose, ces deux mots-là... pourtant, _mon ami_, _vois-tu_!... ô douce musique de la voix aimée!... ô Marie! ma pauvre Marie!...
--Je t'ai dit, reprit tranquillement Urbain, que Marie n'avait point reçu ta lettre.
--Mais pourquoi ne la lui as-tu pas remise, toi?...
--Parce que je n'ai point revu Marie depuis le moment où je t'ai quitté, avant-hier soir, place Saint-Sulpice.
--Comment cela? demanda Olivier. Elle n'est donc point rentrée chez toi?
--Elle y est rentrée, dit Urbain. J'avais loué sur le même carré où était mon atelier une chambre toute meublée, c'est là qu'elle habitait.
--Seule? dit Olivier.
--C'est là qu'elle habitait, continua Urbain. C'est là qu'on est venu l'arrêter au moment où elle rentrait après nous avoir quittés tous les deux sur la place Saint-Sulpice. Je te disais bien, Olivier, qu'il était dangereux pour elle de sortir.... Malgré la précaution que j'avais eue de la vêtir en homme, elle a été reconnue sans doute par les gens qui l'épiaient.
Enfin, quand je suis rentré, j'ai trouvé la chambre vide et sur la table cette lettre qu'on lui avait permis d'écrire avant de l'emmener. La voici. Et Urbain tendit à Olivier la lettre de Marie. Elle était écrite sur du papier et avec du crayon à dessin.
«Monsieur Urbain, je vous remercie de vos bontés pour moi; votre hospitalité a prolongé ma liberté de quelques jours. Au moment où je vous écris, on vient m'arrêter sur un mandat du juge d'instruction. Je ne sais pas de quoi l'on peut m'accuser, je vous assure. J'ignorais les affaires de mon mari. Mais, quoi qu'il arrive, j'ai pris mes précautions pour ne point paraître devant la justice.... Dans la crainte d'être arrêtée un jour ou l'autre, j'avais sur moi un petit flacon plein de cette eau bleue qui vous servait pour graver...»
--De l'acide sulfurique, dit Urbain. Heureusement il était éventé. Olivier continua à lire la lettre de Marie:
«Je boirai cette eau, qui est du poison, et ça sera fini. Je n'ai pas eu le temps de vous aimer, Urbain, parce que je n'avais pas eu le temps d'oublier Olivier.»
En cet endroit de la lettre, il y avait quelques mots raturés avec de l'encre et non point du crayon, comme l'écriture de la lettre. Cette suppression avait été faite par Urbain; mais Olivier n'en déchiffra pas moins l'alinéa supprimé. Il continua:
«que j'ai aimé pendant si longtemps. Vous lui donnerez mes cheveux, que j'ai coupés le jour où vous m'aviez fait déguiser en homme. MARIE.»
--Urbain, resta confondu en voyant son ami lire presque couramment ce passage, malgré la rature qui le recouvrait.
--Pourquoi as-tu rayé cela? demanda Olivier.
--Je voulais garder les cheveux de Marie, répondit Urbain; je te les donnerai.
--Écoute, dit Olivier, si tu veux me donner cette lettre, nous partagerons les cheveux.
--Oui, répondit Urbain. Écoute le reste... le lendemain du jour où Marie a été arrêtée, j'ai couru au palais de justice, où je connais quelqu'un; c'est là que j'ai appris que Marie avait en effet tenté de se suicider. Mais, comme je te l'ai dit, l'acide qu'elle avait employé était éventé: elle ne mourra pas.... Maintenant je vais te dire adieu; après ce qui est arrivé, il est probable que nous ne pouvons plus avoir de relations. J'ai aimé Marie malgré moi, et pour une maîtresse de huit jours, je perds un ami de longue date; j'ai du malheur.
--Pourquoi ne plus nous revoir? dit Olivier avec un sourire mélancolique; et, tendant la main à Urbain, il ajouta: Il faut bien que je te revoie... à qui donc veux-tu que je parle d'ELLE?
Comme Urbain sortait de chez Olivier, le père de celui-ci y rentrait. Resté sur le carré, l'oreille collée à la porte, il avait entendu tout l'entretien des deux jeunes gens. Il se doutait bien que la tentative de suicide faite par son fils avait sa source dans quelque amourette contrariée. Mais en apprenant que sa maîtresse était en état d'arrestation, il craignit que les relations d'Olivier avec cette femme n'eussent des suites compromettantes. Sans aucun préambule conciliateur, il aborda la discussion avec une violente colère, que le calme d'Olivier ne fit qu'irriter. Il fut impitoyable pour son fils, et plus impitoyable encore pour la maîtresse de celui-ci, qu'il traita de femme perdue.
Trahi par cette femme, pour laquelle il avait frappé aux portes de la mort, Olivier ne put l'entendre injurier par son père; celui-ci avait été sans pitié, Olivier fut sans respect. Cette scène horrible se prolongea deux heures. Elle se termina par cette épouvantable accusation que le fils en délire jeta au visage du père en courroux:
--Vous avez été le bourreau de ma mère, morte lentement sous vos colères.
--Malheureux! s'écria son père, en levant sa main, qu'il laissa aussitôt retomber.
--Si je suis sacrilège, que Dieu vous venge! répondit Olivier.
--Retire les affreuses paroles que tu viens de dire, reprit son père.
--Retirez les injures que vous avez jetées à Marie, à une femme malheureuse, mourante peut-être en ce moment.
--Cette femme est une misérable, elle te perdra.
--Ma mère est morte de chagrin, dit Olivier avec un regard sinistre. Encore une fois, si j'ai menti, qu'elle me maudisse, et si je dis vrai qu'elle vous pardonne!
Le père était blanc de fureur; et comme il venait d'apercevoir sur la cheminée, parmi les souvenirs que Marie avait donnés à Olivier, un portrait d'elle au daguerréotype, il le prit et s'écria:
--La voilà donc la créature pour qui tu m'insultes, malheureux!
Et jetant le portrait à terre, il l'écrasa sous son pied.
--Mon père, dit Olivier en se dressant sur son lit et en étendant sa main vers la porte, pas un mot de plus... sortez.
--Pourquoi n'est-ce pas elle que j'ai là sous mon pied? continuait le père en écrasant les morceaux déjà brisés du portrait.
Il n'avait pas achevé, que son fils était debout devant lui, terrible, l'oeil hagard, la voix étranglée.
--Mon père, murmura-t-il en paroles hachées par le claquement de ses dents... vous voyez bien cette arme... et il montrait un petit pistolet, dit _coup de poing_, qu'il venait de décrocher du mur, vous voyez cette arme... je n'ai pas osé m'en servir hier quand je voulais mourir... j'ai préféré le poison, qui ne fait pas de bruit....
--Après? lui dit son père froidement, en portant la main sur les autres souvenirs de Marie.
--Après? continua Olivier... qui armait son pistolet.... Si vous dites un mot de plus sur Marie... si vous touchez à ces choses qui lui ont appartenu, eh bien, mon père, je me brûle la cervelle devant vous... et ceux qui vous connaissent diront ceci: «Il avait mis vingt ans à tuer la mère... mais il a tué le fils d'un seul coup.»
Son père le regarda un moment... et saisissant rapidement parmi les souvenirs un petit bouquet de fleurs fanées, il le jeta à terre....
Comme il mettait le pied dessus, Olivier porta le pistolet à son front et lâcha la détente.
On entendit le bruit sec causé par la chute du chien sur la cheminée.
--Oh! malheur! s'écria Olivier en retombant sur son lit la tête entre ses mains... la mort ne veut pas de moi!
Dans une visite domiciliaire faite dans la chambre huit jours auparavant, le pistolet avait été trouvé par son père, qui l'avait déchargé.
Olivier était resté seul. Cinq minutes après sa sortie, son père lui envoyait la servante avec une lettre et un petit rouleau d'argent.
La lettre contenait seulement ces mots: «Voilà cent francs. Sois parti demain.»
--Dites à mon père que je serai parti ce soir, répondit Olivier, et allez me chercher une voiture.
Il jeta au hasard dans une malle ses habits, son linge, tous ses papiers; il ramassa tous les souvenirs de Marie, éparpillés par l'ouragan de la colère paternelle, les enveloppa soigneusement, et ayant fait monter le cocher, il lui fit transporter sa malle dans la voiture.
En descendant l'escalier bien lentement, car il était faible et brisé par toutes ces émotions, il rencontra son père.
Ils s'arrêtèrent en face l'un de l'autre, et échangèrent cet adieu plein de voeux qui durent épouvanter le ciel:
--Va-t'en, dit le père.... Je t'abandonne et te laisse à la honte, à la misère.
--Je sors encore vivant de cette maison, d'où ma mère est sortie morte. Adieu, mon père, dit Olivier, je vous laisse à vos remords.
Olivier monta dans la voiture et se fit conduire chez Urbain. Il était onze heures du soir. Le peintre était seul dans son atelier.
--Qu'y a-t-il donc? s'écria-t-il en voyant Olivier, suivi du cocher qui portait sa malle.
--Il y a, répondit Olivier quand ils furent seuls, que mon père m'a chassé, et pour la seconde fois je viens te demander l'hospitalité.