Scènes de la vie de Bohème

Chapter 12

Chapter 123,791 wordsPublic domain

«Comme l'introduction d'un nouveau membre dans le cénacle était chose grave, qu'un étranger pouvait y apporter des éléments de discorde, en ignorant les moeurs, les caractères et les opinions de ses camarades, chacun des membres passerait une journée avec ledit Carolus, et se livrerait à une enquête sur sa vie, ses goûts, sa capacité littéraire et sa garde-robe. Les bohémiens se communiqueraient ensuite leurs impressions particulières, et l'on statuerait après sur le refus ou l'admission: en outre, avant cette admission, Carolus devrait subir un noviciat d'un mois, c'est-à-dire qu'il n'aurait pas avant cette époque le droit de les tutoyer et de leur donner le bras dans la rue. Le jour de la réception arrivé, une fête splendide serait donnée aux frais du récipiendaire. Le budget de ces réjouissances ne pourrait pas s'élever à moins de douze francs.»

Cet amendement fut adopté à la majorité de trois voix contre une, celle de Colline, qui trouvait qu'on ne s'en rapportait pas assez à lui, et que cet amendement attentait de nouveau à sa prudence.

Le soir même, Colline alla exprès de très-bonne heure au café, afin d'être le premier à voir Carolus.

Il ne l'attendit pas longtemps. Carolus arriva bientôt, portant à la main trois énormes bouquets de roses.

--Tiens! dit Colline avec étonnement, que comptez-vous faire de ce jardin?

--Je me suis souvenu de ce que vous m'avez dit hier, vos amis viendront sans doute avec leurs dames, et c'est à leur intention que j'apporte ces fleurs; elles sont fort belles.

--En effet, il y en a au moins pour quinze sous.

--Y pensez-vous? reprit Carolus: au mois de décembre, si vous disiez quinze francs.

--Ah! Ciel! s'écria Colline, un trio d'écus pour ces simples dons de flore, quelle folie! Vous êtes donc parent des cordillères? Eh bien, mon cher monsieur, voilà quinze francs que nous allons être forcés d'effeuiller par la fenêtre.

--Comment! Que voulez-vous dire?

Colline raconta alors les soupçons jaloux que Marcel avait fait concevoir à ses amis, et instruisit Carolus de la violente discussion qui avait eu lieu entre les bohèmes à propos de son introduction dans le cénacle. J'ai protesté que vos intentions étaient immaculées, ajouta Caroline, mais l'opposition n'a pas été moins vive. Gardez-vous donc de renouveler les soupçons jaloux qu'on a pu concevoir sur vous en étant trop galant avec ces dames, et, pour commencer, faisons disparaître ces bouquets.

Et Colline prit les roses et les cacha dans une armoire qui servait de débarras.

--Mais ce n'est pas tout, reprit-il: ces messieurs désirent avant de se lier intimement avec vous, se livrer, chacun en particulier à une enquête sur votre caractère, vos goûts, etc. Puis, pour que Barbemuche ne heurtât pas trop ses amis, Colline lui traça rapidement un portrait moral de chacun des bohèmes. Tâchez de vous trouver d'accord avec eux séparément, ajouta le philosophe, et à la fin ils seront tous pour vous.

Carolus consentit à tout.

Les trois amis arrivèrent bientôt, accompagnés de leurs épouses.

Rodolphe se montra poli avec Carolus, Schaunard fut familier, Marcel resta froid. Pour Carolus, il s'efforça d'être gai et affectueux avec les hommes, en étant très-indifférent avec les femmes.

En se quittant le soir, Barbemuche invita Rodolphe à dîner pour le lendemain. Seulement, il le pria de venir chez lui à midi.

Le poëte accepta.

--Bon, se dit-il à lui-même, c'est moi qui commencerai l'enquête.

Le lendemain, à l'heure convenue, Rodolphe se rendit chez Carolus. Barbemuche logeait en effet dans un fort bel hôtel de la Rue Royale, et y occupait une chambre où régnait un certain confortable. Seulement, Rodolphe parut étonné de voir, bien qu'on fût en plein jour, les volets fermés, les rideaux tirés et deux bougies allumées sur une table. Il en demanda des explications à Barbemuche.

--L'étude est fille du mystère et du silence, répondit celui-ci. On s'assit et on causa. Au bout d'une heure de conversation, Carolus, avec une patience et une adresse oratoire infinies, sut amener une phrase qui, malgré sa forme humble n'était rien moins qu'une sommation faite à Rodolphe d'avoir à écouter un petit opuscule qui était le fruit des veilles dudit Carolus.

Rodolphe comprit qu'il était pris. Curieux, en outre, de voir la couleur du style de Barbemuche, il s'inclina poliment, en assurant qu'il était enchanté de ce que...

Carolus n'attendit pas le reste de la phrase. Il courut mettre le verrou à la porte de la chambre, la ferma à clef en dedans, et revint près de Rodolphe. Il prit ensuite un petit cahier dont le format étroit et le peu d'épaisseur amenèrent un sourire de satisfaction sur la figure du poëte.

--C'est là le manuscrit de votre ouvrage? demanda-t-il.

--Non, répondit Carolus, c'est le catalogue de mes manuscrits, et je cherche le numéro de celui que vous me permettez de vous lire... Voilà: _Don Lopez, ou la Fatalité,_ numéro 14. C'est sur le troisième rayon, dit Carolus, et il alla ouvrir une petite armoire dans laquelle Rodolphe aperçut avec épouvante une grande quantité de manuscrits. Carolus en prit un, ferma l'armoire et vint s'asseoir en face du poëte.

Rodolphe jeta un coup d'oeil sur l'un des quatre cahiers dont se composait l'ouvrage, écrit sur un papier format du champ de mars.

--Allons, se dit-il, ce n'est pas en vers... mais ça s'appelle DON LOPEZ!

Carolus prit le premier cahier et commença ainsi sa lecture:

«Par une froide nuit d'hiver, deux cavaliers, enveloppés dans les plis de leurs manteaux et montés sur des mules indolentes, cheminaient côte à côte sur l'une des routes qui traversent la solitude affreuse des déserts de la Sierra Morena...»

--Où suis-je? Pensa Rodolphe atterré par ce début. Carolus continua ainsi la lecture du premier chapitre, écrit tout dans ce style.

Rodolphe écoutait vaguement et songeait à trouver un moyen de s'évader.

--Il y a bien la fenêtre, se disait-il en lui-même; mais, outre qu'elle est fermée, nous sommes au quatrième. Ah! Je comprends maintenant toutes ces précautions.

--Que dites-vous de mon premier chapitre? demanda Carolus; je vous en supplie, ne me ménagez pas les critiques.

Rodolphe crut se rappeler qu'il avait entendu des lambeaux de philosophie déclamatoire sur le suicide, proférés par le nommé Lopez, héros du roman, et il répondit à tout hasard:

--La grande figure de Don Lopez est étudiée avec conscience; ça rapelle la _Profession de foi du vicaire savoyard;_ la description de la mule de Don Alvar me plaît infiniment; on dirait une ébauche de Géricault. Le paysage offre de belles lignes; quant aux idées, c'est de la graine de J-J Rousseau semée dans le terrain de Lesage.

Seulement, permettez-moi une observation. Vous mettez trop de virgules, et vous abusez du mot _dorénavant_; c'est un joli mot qui fait bien de temps en temps, ça donne de la couleur, mais il ne faut pas en abuser. Carolus prit son second cahier et relut encore une fois le titre de D LOPEZ OU LA FATALITÉ.

--J'ai connu un Don Lopez jadis, dit Rodolphe; il vendait des cigarettes et du chocolat de Bayonne, c'était peut-être un parent du vôtre... Continuez...

À la fin du second chapitre, le poëte interrompit Carolus.

--Est-ce que vous ne vous sentez pas un peu de mal à la gorge? Lui demanda-t-il.

--Aucunement, répondit Carolus; vous allez savoir l'histoire d'Inésille.

--J'en suis très-curieux... Cependant, si vous étiez fatigué, dit le poëte, il ne faudrait pas...

--CHAPITRE III dit Carolus d'une voix claire.

Rodolphe examina attentivement Carolus, et s'aperçut qu'il avait le cou très-court et le teint sanguin.

J'ai encore un espoir, pensa le poëte après qu'il eut fait cette découverte. C'est l'apoplexie.

--Nous allons passer au CHAPITRE IV. Vous aurez l'obligeance de me dire ce que vous pensez de la scène d'amour.

Et Carolus reprit sa lecture.

Dans un moment où il regardait Rodolphe pour lire sur sa figure l'effet que produisait son dialogue, Carolus aperçut le poëte qui, incliné sur sa chaise, tendait la tête dans l'attitude d'un homme qui écoute des sons lointains.

--Qu'avez-vous? Lui demanda-t-il.

--Chut! dit Rodolphe: n'entendez-vous pas? Il me semble qu'on crie au feu! Si nous allions voir? Carolus écouta un instant, mais n'entendit rien.

--L'oreille m'aura tinté, fit Rodolphe, continuez; Don Alvar m'intéresse prodigieusement; c'est un noble jeune homme.

Carolus continua à lire et mit toute la musique de son organe sur cette phrase du jeune Don Alvar.

«Ô Inésille, qui que vous soyez, ange ou démon, et quelle que soit votre patrie, ma vie est à vous, et je vous suivrai, fût-ce au ciel, fût-ce en enfer.»

En ce moment on frappa à la porte, et une voix appela Carolus du dehors.

--C'est mon portier, dit-il en allant entre-bâiller sa porte.

C'était en effet le portier; il apportait une lettre; Carolus l'ouvrit avec précipitation. Fâcheux contre-temps, dit-il; nous sommes obligés de remettre la lecture à une autre fois; je reçois une nouvelle qui me force à sortir sans retard.

--Oh! Pensa Rodolphe, voilà une lettre qui tombe du ciel; je reconnais le cachet de la Providence.

--Si vous voulez, reprit Carolus, nous ferons ensemble la course à laquelle m'oblige ce message, après quoi nous irons dîner.

--Je suis à vos ordres, dit Rodolphe.

Le soir, quand il revint dans le cénacle, le poëte fut interrogé par ses amis à propos de Barbemuche.

--Es-tu content de lui? T'a-t-il bien traité? demandèrent Marcel et Schaunard.

--Oui, mais ça m'a coûté cher, dit Rodolphe.

--Comment? Est-ce que Carolus t'aurait fait payer? demanda Schaunard avec une indignation croissante.

--Il m'a lu un roman dans l'intérieur duquel on se nomme Don Lopez et Don Alvar, et où les jeunes premiers appellent leur maîtresse _Ange ou Démon_.

--Quelle horreur! Dirent tous les bohèmes en choeur.

--Mais autrement, fit Colline, littérature à part, quel est ton avis sur Carolus?

--C'est un bon jeune homme. Au reste, vous pourrez faire personnellement vos observations: Carolus compte nous traiter tous les uns après les autres. Schaunard est invité à déjeuner pour demain. Seulement, ajouta Rodolphe, quand vous irez chez Barbemuche, méfiez-vous de l'armoire aux manuscrits, c'est un meuble dangereux.

Schaunard fut exact au rendez-vous, et se livra à une enquête de commissaire-priseur et d'huissier opérant une saisie. Aussi revint-il le soir l'esprit rempli de notes; il avait étudié Carolus sous le point de vue des choses mobilières.

--Eh bien lui demanda-t-on, quel est ton avis?

--Mais, reprit Schaunard, ce Barbemuche est pétri de bonnes qualités; il sait les noms de tous les vins, et m'a fait manger des choses délicates, comme on n'en fait pas chez ma tante le jour de sa fête. Il me paraît lié assez intimement avec des tailleurs de la rue Vivienne et des bottiers des panoramas. J'ai remarqué, en outre, qu'il était à peu près de notre taille à tous, ce qui fait qu'au besoin nous pourrions lui prêter nos habits. Ses moeurs sont moins sévères que Colline voulait bien le dire; il s'est laissé mener partout où j'ai voulu le conduire, et m'a payé un déjeuner en deux actes, dont le second s'est passé dans un cabaret de la halle, où je suis connu pour y avoir fait des orgies diverses dans le carnaval. Carolus est entré là-dedans comme un homme naturel. Voilà! Marcel est invité pour demain.

Carolus savait que Marcel était, parmi les bohèmes, celui qui faisait le plus obstacle à sa réception dans le cénacle: aussi il le traita avec une recherche particulière; mais où il se rendit surtout l'artiste favorable, ce fut en lui donnant l'espérance qu'il lui procurerait des portraits dans la famille de son élève.

Quand ce fut au tour de Marcel de faire son rapport, ses amis n'y trouvèrent plus cette hostilité de parti pris qu'il avait montrée d'abord contre Carolus. Le quatrième jour, Colline informa Barbemuche qu'il était admis.

--Quoi! Je suis reçu, dit Carolus au comble de la joie.

--Oui, répondit Colline, mais à corrections.

--Qu'entendez-vous par là?

--Je veux dire que vous avez encore un tas de petites habitudes vulgaires dont il faudra vous corriger.

--Je ferai en sorte de vous imiter, répondit Carolus. Pendant tout le temps que dura son noviciat, le philosophe platonicien fréquenta assidûment les bohèmes; et, mis à même d'étudier plus profondément les moeurs, il n'était pas sans éprouver quelquefois de grands étonnements.

Un matin, Colline entra chez Barbemuche le visage radieux.

--Eh bien, mon cher, lui dit-il, vous êtes définitivement des nôtres, c'est fini. Reste maintenant à fixer le jour de la grande fête et l'endroit où elle aura lieu; je viens m'entendre avec vous.

--Mais ça se trouve parfaitement, répondit Carolus: les parents de mon élève sont en ce moment à la campagne; le jeune vicomte, dont je suis le mentor, me prêtera pour une soirée les appartements: comme ça, nous serons plus à notre aise; seulement, il faudra inviter le jeune vicomte.

--Ce serait assez délicat, répondit Colline; nous lui ouvrirons les horizons littéraires; mais croyez-vous qu'il consente?

--J'en suis sûr d'avance.

--Alors il ne reste plus qu'à fixer le jour.

--Nous arrangerons cela ce soir au café, dit Barbemuche.

Carolus alla ensuite retrouver son élève et lui annonça qu'il venait d'être reçu membre d'une haute société littéraire et artistique, et que, pour célébrer sa réception, il comptait donner un dîner suivi d'une petite fête; il lui proposait donc de faire partie des convives:

--Et comme vous ne pouvez pas rentrer tard, et que la fête se prolongera dans la nuit, pour notre commodité, ajouta Carolus, nous donnerons ce petit gala ici, dans les appartements. François, votre domestique, est discret, vos parents ne sauront rien, et vous aurez fait connaissance avec les gens les plus spirituels de Paris, des artistes, des auteurs.

--Imprimés? dit le jeune homme.

--Imprimés, certainement; l'un d'eux est rédacteur en chef de _l'Écharpe d'Iris_ que reçoit madame votre mère; ce sont des gens très-distingués, presque célèbres; je suis leur ami intime; ils ont de charmantes femmes.

--Il y aura des femmes? dit le vicomte Paul.

--Ravissantes, reprit Carolus.

--Ô mon cher maître, je vous remercie; certainement, nous donnerons la fête ici; on allumera tous les lustres et je ferai ôter les housses des meubles. Le soir, au café, Barbemuche annonça que la fête aurait lieu le samedi suivant.

Les bohèmes invitèrent leurs maîtresses à songer à leur toilette.

--N'oubliez pas, leur dirent-ils, que nous allons dans des vrais salons. Ainsi donc, préparez-vous; toilette simple, mais riche.

À compter de ce jour, toute la rue fut instruite que mesdemoiselles Mimi, Phémie et Musette allaient dans le monde.

Le matin de la solennité, voici ce qui arriva. Colline, Schaunard, Marcel et Rodolphe se rendirent en choeur chez Barbemuche, qui parut étonné de les voir si matinalement.

--Serait-il arrivé quelque accident qui oblige la fête à être remise? demanda-t-il avec une certaine inquiétude.

--Oui et non, répondit Colline. Seulement, voici ce qui arrive. Entre nous, nous ne faisons jamais de cérémonie; mais quand nous devons nous trouver avec des étrangers, vous voulons garder un certain décorum.

--Eh bien? fit Barbemuche.

--Eh bien, continua Colline, comme nous devons nous rencontrer ce soir avec le jeune gentilhomme qui nous ouvre ses salons, par respect pour lui et par respect pour nous, que notre tenue quasi-négligée pourrait compromettre, nous venons simplement vous demander si vous ne pourriez pas, pour ce soir, nous prêter quelques hardes d'une coupe avantageuse. Il nous est presque impossible, vous devez le comprendre, d'entrer en vareuse et en paletot sous les lambris somptueux de cette résidence.

--Mais, dit Carolus, je n'ai pas quatre habits noirs.

--Ah! dit Colline, nous nous arrangerons de ce que vous aurez.

--Voyez donc, fit Carolus en leur ouvrant une garde-robe assez bien fournie.

--Mais vous avez là un arsenal complet d'élégances.

--Trois chapeaux! dit Schaunard avec extase; peut-on avoir trois chapeaux quand on n'a qu'une tête?

--Et les bottes, dit Rodolphe, voyez donc!

--Il y en a des bottes! Hurla Colline.

En un clin d'oeil ils avaient choisi chacun un équipement complet.

--À ce soir, dirent-ils en quittant Barbemuche; ces dames se proposent d'être éblouissantes.

--Mais, dit Barbemuche en jetant un coup d'oeil sur les porte-manteaux complétement dégarnis, vous ne me laissez rien, à moi. Comment vous recevrai-je?

--Ah! Vous, c'est différent, dit Rodolphe, vous êtes le maître de la maison; vous pouvez laisser l'étiquette de côté.

--Cependant, dit Carolus, il ne reste plus qu'une robe de chambre, un pantalon à pied, un gilet de flanelle et des pantoufles; vous avez tout pris.

--Qu'importe? Nous vous excusons d'avance, répondirent les bohémiens.

À six heures, un fort beau dîner était servi dans la salle à manger. Les bohémiens arrivèrent. Marcel boitait un peu et était de mauvaise humeur. Le jeune vicomte Paul se précipita au-devant des dames et les conduisit aux meilleures places. Mimi avait une toilette de haute fantaisie. Musette était mise avec un goût plein de provocation. Phémie ressemblait à une fenêtre garnie de verres de couleur, elle n'osait pas se mettre à table. Le dîner dura deux heures et demie et fut d'une gaieté ravissante.

Le jeune vicomte Paul marchait avec fureur sur le pied de Mimi qui était sa voisine, et Phémie redemandait quelque chose à chaque service. Schaunard était dans les pampres. Rodolphe improvisait des sonnets et cassait des verres en marquant le rhythme. Colline causait avec Marcel, qui était toujours maussade.

--Qu'as-tu? Lui disait-il.

--Je souffre horriblement des pieds et ça me gêne. Ce Carolus a un pied de petite-maîtresse.

--Mais, dit Colline, il suffira de lui faire comprendre que ça ne peut pas durer comme ça, et qu'à l'avenir il ait à faire faire sa chaussure quelques points plus large; sois tranquille, j'arrangerai cela. Mais passons au salon, où les liqueurs des îles nous appellent.

La fête recommença avec plus d'éclat. Schaunard se mit au piano et exécuta, avec une verve prodigieuse, sa nouvelle symphonie: LA MORT DE LA JEUNE FILLE. Le beau morceau de la marche du CRÉANCIER obtint les honneurs du _ter_. Il y eut deux cordes brisées au piano.

Marcel était toujours morose, et comme Carolus venait s'en plaindre à lui, l'artiste lui répondit:

--Mon cher monsieur, nous ne serons jamais amis intimes, et voici pourquoi. Les dissemblances physiques sont presque toujours l'indice certain d'une dissemblance morale, la philosophie et la médecine sont d'accord là-dessus.

--Eh bien? fit Carolus.

--Eh bien, dit Marcel en montrant ses pieds, votre chaussure, infiniment trop étroite pour moi, m'indique que nous n'avons pas le même caractère; du reste, votre petite fête était charmante.

À une heure du matin, les bohémiens se retirèrent et rentrèrent chez eux en faisant de longs détours. Barbemuche fut malade et tint des discours insensés à son élève qui, de son côté, rêvait aux yeux bleus de Mademoiselle Mimi.

XIII

_LA CRÉMAILLÈRE_

Ceci se passait quelque temps après la mise en ménage du poëte Rodolphe avec la jeune Mademoiselle Mimi; et depuis environ huit jours tout le cénacle bohémien était fort en peine à cause de la disparition de Rodolphe, qui était subitement devenu impondérable. On l'avait cherché dans tous les endroits où il avait habitude d'aller, et partout on avait reçu la même réponse:

--Nous ne l'avons pas vu depuis huit jours. Gustave Colline, surtout, était dans une grande inquiétude, et voici à quel propos. Quelques jours auparavant, il avait confié à Rodolphe un article de haute philosophie que celui-ci devait insérer dans les colonnes _Variétés_ du journal _le Castor_, revue de la chapellerie élégante dont il était rédacteur en chef. L'article philosophique était-il paru aux yeux de l'Europe étonnée? Telle était la question que se posait le malheureux Colline; et on comprendra cette anxiété quand on saura que le philosophe n'avait pas encore eu les honneurs de la typographie, et qu'il brûlait du désir de voir quel effet produirait sa prose imprimée en caractère _cicéro_. Pour se procurer cette satisfaction d'amour-propre, il avait déjà dépensé six francs en séance de lecture dans tous les salons littéraires de Paris, sans y rencontrer _le Castor_. N'y pouvant plus tenir, Colline se jura à lui-même qu'il ne prendrait pas une minute de repos avant d'avoir mis la main sur l'introuvable rédacteur de cette feuille.

Aidé par des hasards qu'il serait trop long de faire connaître, le philosophe s'était tenu parole. Deux jours après, il connaissait bien le domicile de Rodolphe, et se présentait chez lui à six heures du matin.

Rodolphe habitait alors un hôtel garni d'une rue déserte située dans le faubourg Saint-Germain, et il logeait au cinquième parce qu'il n'y avait point de sixième. Lorsque Colline arriva à la porte, il ne trouva point la clef dessus. Il frappa pendant dix minutes sans qu'on lui répondît de l'intérieur; le vacarme matinal attira même le portier qui vint prier Colline de se taire.

--Vous voyez bien que ce monsieur dort, dit-il.

--C'est pour cela que je veux le réveiller, répondit Colline en frappant de nouveau.

--Il ne veut pas vous répondre, alors, reprit le concierge en déposant à la porte de Rodolphe une paire de bottes vernies et une paire de bottines de femme qu'il venait de cirer.

--Attendez donc un peu, fit Colline en examinant la chaussure mâle et femelle, des bottes vernies toutes neuves! Je me serai trompé de porte, ce n'est pas ici que j'ai affaire.

--Au fait, dit le portier, après qui demandez-vous?

--Des bottines de femme! continua Colline en se parlant à lui-même et en songeant aux moeurs austères de son ami; oui, décidément je me suis trompé. Ce n'est pas ici la chambre de Rodolphe.

--Faites excuse, monsieur, c'est ici.

--Eh bien, alors, c'est donc vous qui vous trompez, mon brave homme?

--Que voulez-vous dire?

--Certainement que vous faites erreur, ajouta Colline en indiquant les bottes vernies. Qu'est-ce que c'est que ça?

--Ce sont les bottes de M. Rodolphe; qu'est-ce qu'il y a d'étonnant?

--Et ceci, reprit Colline en montrant les bottines, est-ce aussi à M. Rodolphe?

--C'est à sa dame, dit le portier.

--À sa dame! Exclama Colline stupéfait! Ah! Le voluptueux! Voilà pourquoi il ne veut pas ouvrir.

--Dame! dit le portier, il est libre, ce jeune homme; si monsieur veut me dire son nom, j'en ferai part à M. Rodolphe.

--Non, dit Colline, maintenant que je sais où le trouver, je reviendrai; et il alla sur-le-champ annoncer les grandes nouvelles aux amis.

Les bottes vernies de Rodolphe furent généralement traitées de fables, dues à la richesse d'imagination de Colline, et on déclara à l'unanimité que sa maîtresse était un paradoxe.

Ce paradoxe était pourtant une vérité; car, le soir même, Marcel reçut une lettre collective pour tous les amis. Cette lettre était ainsi conçue:

«Monsieur et Madame Rodolphe, hommes de lettres, vous prient de leur faire l'honneur de venir dîner chez eux demain soir, à cinq heures précises.»

N.-B. Il y aura des assiettes.

--Messieurs, dit Marcel en allant communiquer la lettre à ses camarades, la nouvelle se confirme; Rodolphe a vraiment une maîtresse; de plus il nous invite à dîner, et, continua Marcel, le post-scriptum promet de la vaisselle. Je ne vous cache pas que ce paragraphe me paraît une exagération lyrique; cependant il faudra voir.

Le lendemain, à l'heure indiquée, Marcel, Gustave Colline et Alexandre Schaunard, affamés comme le dernier jour du carême, se rendirent chez Rodolphe, qu'ils trouvèrent en train de jouer avec un chat écarlate, tandis qu'une jeune femme disposait le couvert.

--Messieurs, dit Rodolphe en serrant la main à ses amis et en leur désignant la jeune femme, permettez-moi de vous présenter la maîtresse de céans.