Chapter 11
--Et puis, ajouta Rodolphe, le comptoir se plaint qu'on ne consomme pas assez. Il faut le plonger dans l'étonnement.
--Oui, dit Colline, livrons-nous à un festin splendide: d'ailleurs nous devons à ces dames l'obéissance la plus passive, l'amour vit de dévouement, le vin est le jus du plaisir, le plaisir est le devoir de la jeunesse, les femmes sont des fleurs, on doit les arroser. Arrosons! Garçon! Garçon! Et Colline se pendit au cordon de sonnette avec une agitation fièvreuse.
Le garçon arriva rapide comme les aquilons.
Quand il entendit parler de champagne, et de beaune, et de liqueurs diverses, sa physionomie exécuta toutes les gammes de la surprise.
--J'ai des trous dans l'estomac, dit Mimi, je prendrais bien du jambon.
--Et moi des sardines et du beurre, ajouta Musette.
--Et moi des radis, fit Phémie, avec un peu de viande autour...
--Dites donc tout de suite que vous voulez souper, alors, reprit Marcel.
--Ça nous irait assez, reprirent les femmes.
--Garçon! Montez-nous ce qu'il faut pour souper, dit Colline gravement.
Le garçon était devenu tricolore à force de surprise.
Il descendit lentement au comptoir, et fit part au maître du café des choses extraordinaires qu'on venait de lui demander.
Le cafetier crut que c'était une plaisanterie, mais à un nouvel appel de la sonnette, il monta lui-même et s'adressa à Colline, pour qui il avait une certaine estime. Colline lui expliqua qu'on désirait célébrer chez lui la solennité du réveillon, et qu'il voulût bien faire servir ce qu'on lui avait demandé.
Le cafetier ne répondit rien, il s'en alla à reculons en faisant des noeuds à sa serviette. Pendant un quart d'heure il se consulta avec sa femme, et, grâce à l'éducation libérale qu'elle avait reçue à Saint-Denis, cette dame, qui avait un faible pour les beaux-arts et les belles-lettres, engagea son époux à faire servir le souper.
--Au fait, dit le cafetier, ils peuvent bien avoir de l'argent, une fois par hasard. Et il donna ordre au garçon de monter en haut tout ce qu'on lui demandait. Puis il s'abîma dans une partie de piquet avec un vieil abonné. Fatale imprudence!
Depuis dix heures jusqu'à minuit le garçon ne fit que monter et descendre les escaliers. À chaque instant on lui demandait des suppléments. Musette se faisait servir à l'anglaise et changeait de couvert à chaque bouchée; Mimi buvait de tous les vins dans tous les verres; Schaunard avait dans le gosier un Sahara inaltérable; Colline exécutait des feux croisés avec ses yeux, et, tout en coupant sa serviette avec ses dents, pinçait le pied de la table, qu'il prenait pour le genoux de Phémie. Quant à Marcel et Rodolphe, ils ne quittaient point les étriers du sang-froid, et voyaient, non sans inquiétude, arriver l'heure du dénoûment.
Le personnage étranger considérait cette scène avec une curiosité grave; de temps en temps on voyait sa bouche s'ouvrir comme pour un sourire; puis on entendait un bruit pareil à celui d'une fenêtre qui grince en se fermant. C'était l'étranger qui riait en dedans.
À minuit moins le quart, la dame de comptoir envoya l'addition. Elle atteignait des hauteurs exagérées, 25 fr 75 c.
--Voyons, dit Marcel, nous allons tirer au sort quel sera celui qui ira parlementer avec le cafetier. Ça va être grave.
On prit un jeu de dominos et on tira au plus gros dé.
Le sort désigna malheureusement Schaunard comme plénipotentiaire. Schaunard était excellent virtuose, mais mauvais diplomate. Il arriva justement au comptoir comme le cafetier venait de perdre avec son vieil habitué. Fléchissant sous la honte de trois capotes, Momus était d'une humeur massacrante, et, aux premières ouvertures de Schaunard, il entra dans une violente colère. Schaunard était bon musicien, mais il avait un caractère déplorable. Il répondit par des insolences à double détente. La querelle s'envenima, et le cafetier monta en haut signifier qu'on eût à le payer, sans quoi l'on ne sortirait pas. Colline essaya d'intervenir avec son éloquence modérée, mais en apercevant une serviette avec laquelle Colline avait fait de la charpie, la colère du cafetier redoubla, et, pour se garantir, il osa même porter une main profane sur le paletot noisette du philosophe et sur les pelisses des dames.
Un feu de peloton d'injures s'engagea entre les bohémiens et le maître de l'établissement.
Les trois femmes parlaient amourettes et chiffons.
Le personnage étranger se dérangeait de son impassibilité; peu à peu il s'était levé, avait fait un pas, puis deux, et marchait comme une personne naturelle; il s'avança près du cafetier, le prit à part et lui parla tout bas. Rodolphe et Marcel le suivaient du regard. Le cafetier sortit enfin en disant à l'étranger:
--Certainement que je consens, Monsieur Barbemuche, certainement; arrangez-vous avec eux.
M. Barbemuche retourna à sa table pour prendre son chapeau, le mit sur sa tête, fit une conversion à droite, et, en trois pas, arriva près de Rodolphe et de Marcel, ôta son chapeau, s'inclina devant les hommes, envoya un salut aux dames, tira son mouchoir, se moucha et prit la parole d'une voix timide:
--Pardon, messieurs, de l'indiscrétion que je vais commettre, dit-il. Il y a longtemps que je brûle du désir de faire votre connaissance, mais je n'avais pas trouvé jusqu'ici d'occasion favorable pour me mettre en rapport avec vous. Me permettez-vous de saisir celle qui se présente aujourd'hui?
--Certainement, certainement, fit Colline qui voyait venir l'étranger.
Rodolphe et Marcel saluèrent sans rien dire.
La délicatesse trop exquise de Schaunard faillit tout perdre.
--Permettez, monsieur, dit-il avec vivacité, vous n'avez pas l'honneur de nous connaître, et les convenances s'opposent à ce que... Auriez-vous la bonté de me donner une pipe de tabac?... Du reste, je serai de l'avis de mes amis...
--Messieurs, reprit Barbemuche, je suis comme vous un disciple des beaux-arts. Autant que j'ai pu m'en apercevoir en vous entendant causer, nos goûts sont les mêmes, j'ai le plus vif désir d'être de vos amis, et de pouvoir vous retrouver ici chaque soir... le propriétaire de cet établissement est un brutal, mais je lui ai dit deux mots, et vous êtes libres de vous retirer... j'ose espérer que vous ne me refuserez pas les moyens de vous retrouver en ces lieux, en acceptant le léger service que...
La rougeur de l'indignation monta au visage de Schaunard.
--Il spécule sur notre situation, dit-il, nous ne pouvons pas accepter. Il a payé notre addition: je vais lui jouer les vingt-cinq francs au billard, et je lui rendrai des points.
Barbemuche accepta la proposition et eut le bon esprit de perdre, mais ce beau trait lui gagna l'estime de la Bohème.
On se quitta en se donnant rendez-vous pour le lendemain.
--Comme ça, disait Schaunard à Marcel, nous ne lui devons rien; notre dignité est sauvegardée.
--Et nous pouvons presque exiger un nouveau souper ajouta Colline.
XII
_UNE RÉCEPTION DANS LA BOHÈME_
Le soir où il avait, dans un café, soldé sur sa cassette particulière la note d'un souper consommé par les bohèmes, Carolus s'était arrangé de façon à se faire accompagner par Gustave Colline. Depuis qu'il assistait aux réunions des quatre amis dans l'estaminet où il les avait tirés d'embarras, Carolus avait spécialement remarqué Colline, et éprouvait déjà une sympathie attractive pour ce Socrate, dont il devait plus tard devenir le Platon. C'est pourquoi il l'avait choisi tout d'abord pour être son introducteur dans le cénacle. Chemin faisant, Barbemuche offrit à Colline d'entrer prendre quelque chose dans un café qui se trouvait encore ouvert. Non-seulement Colline refusa, mais encore il doubla le pas en passant devant ledit café, et renfonça soigneusement sur ses yeux son feutre hyperphysique.
--Pourquoi ne voulez-vous pas entrer là? dit Barbemuche, en insistant avec une politesse de bon goût.
--J'ai des raisons, répliqua Colline: il y a dans cet établissement une dame de comptoir qui s'occupe beaucoup de sciences exactes, et je ne pourrais m'empêcher d'avoir avec elle une discussion fort prolongée, ce que j'essaye d'éviter en ne passant jamais dans cette rue à midi, ni aux autres heures du soleil. Oh! C'est bien simple, répondit naïvement Colline, j'ai habité ce quartier avec Marcel.
--J'aurais pourtant bien voulu vous offrir un verre de punch et causer un instant avec vous. Ne connaîtriez-vous pas dans les alentours un endroit où vous pourriez entrer sans être arrêté par des difficultés... mathématiques? ajouta Barbemuche, qui jugea à propos d'être énormément spirituel.
Colline rêva un instant.
--Voici un petit local où ma situation est plus nette, dit-il.
Et il indiquait un marchand de vin.
Barbemuche fit la grimace et parut hésiter.
--Est-ce un lieu convenable? fit-il.
Vu son attitude glaciale et réservée, sa parole rare, son sourire discret, et vu surtout sa chaîne à breloques et sa montre, Colline s'était imaginé que Barbemuche était employé dans une ambassade, et il pensa qu'il craignait de se compromettre en entrant dans un cabaret.
--Il n'y a pas de danger que nous soyons vus, dit-il; à cette heure, tout le corps diplomatique est couché.
Barbemuche se décida à entrer; mais, au fond de l'âme, il aurait bien voulu avoir un faux nez. Pour plus de sûreté, il demanda un cabinet et eut soin d'attacher une serviette aux carreaux de la porte vitrée. Ces précautions prises, il parut moins inquiet et fit venir un bol de punch. Excité un peu par la chaleur du breuvage, Barbemuche devint plus communicatif; et, après avoir donné quelques détails sur lui-même, il osa articuler l'espérance qu'il avait conçue de faire officiellement partie de la société des bohèmes, et il sollicitait l'appui de Colline pour l'aider dans la réussite de ce dessein ambitieux.
Colline répondit que pour son compte il se tenait tout à la disposition de Barbemuche, mais qu'il ne pouvait cependant rien assurer d'une manière absolue.
--Je vous promets ma voix, dit-il, mais je ne puis prendre sur moi de disposer de celle de mes camarades.
--Mais, fit Barbemuche, pour quelles raisons refuseraient-ils de m'admettre parmi eux?
Colline déposa sur la table le verre qu'il se disposait à porter à sa bouche, et d'un air très-sérieux parla à peu près ainsi à l'audacieux Carolus:
--Vous cultivez les beaux-arts? demanda Colline.
--Je laboure modestement ces nobles champs de l'intelligence, répondit Carolus, qui tenait à arborer les couleurs de son style.
Colline trouva la phrase bien mise, et s'inclina:
--Vous connaissez la musique? fit-il.
--J'ai joué de la contre-basse.
--C'est un instrument philosophique, il rend des sons graves. Alors, si vous connaissez la musique, vous comprenez qu'on ne peut pas, sans blesser les lois de l'harmonie, introduire un cinquième exécutant dans un quatuor; autrement ça cesse d'être quatuor.
--Ça devient un quintette, répondit Carolus.
--Vous dites? fit Colline.
--Quintette.
--Parfaitement, de même que, si à la trinité, ce divin triangle, vous ajoutez une autre personne, ça ne sera plus la trinité, ce sera un carré, et voilà une religion fêlée dans son principe!
--Permettez, dit Carolus, dont l'intelligence commençait à trébucher parmi toutes les ronces du raisonnement de Colline, je ne vois pas bien...
--Regardez et suivez-moi... continua Colline, connaissez-vous l'astronomie?
--Un peu; je suis bachelier.
--Il y a une chanson là-dessus, fit Colline. «Bachelier dit Lisette...» Je ne me souviens plus de l'air... Allons, vous devez savoir qu'il y a quatre points cardinaux. Eh bien, s'il surgissait un cinquième point cardinal, toute l'harmonie de la nature serait bouleversée. C'est ce qu'on appelle un cataclysme. Vous comprenez?
--J'attends la conclusion.
--En effet, la conclusion est le terme du discours, de même que la mort est le terme de la vie, et que le mariage est le terme de l'amour. Eh bien! Mon cher monsieur, moi et mes amis nous sommes habitués à vivre ensemble, et nous craignons de voir rompre, par l'introduction d'un autre, l'harmonie qui règne dans notre concert de moeurs, d'opinions, de goûts et de caractères. Nous devons être un jour les quatre points cardinaux de l'art contemporain; je vous le dis sans mitaines; et, habitués à cette idée, cela nous gênerait de voir un cinquième point cardinal...
--Cependant, quand on est quatre, on peut bien être cinq, hasarda Carolus.
--Oui, mais on n'est plus quatre.
--Le prétexte est futile.
--Il n'y a rien de futile en ce monde, tout est dans tout, les petits ruisseaux font les grandes rivières, les petites syllabes font des alexandrins, et les montagnes sont faites de grains de sable; c'est dans la _Sagesse des nations_; il y en a un exemplaire sur le quai.
--Vous croyez alors que ces messieurs feront des difficultés pour m'admettre à l'honneur de leur compagnie intime?
--Je le _crains_, de cheval, fit Colline, qui ne ratait jamais cette plaisanterie.
--Vous avez dit?... demanda Carolus étonné.
--Pardon... c'est une paillette! Et Colline reprit: dites-moi, mon cher monsieur, quel est, dans les nobles champs de l'intelligence, le sillon que vous creusez de préférence?
--Les grands philosophes et les bons auteurs classiques sont mes modèles; je me nourris de leur étude. _Télémaque_ m'a le premier inspiré la passion qui me dévore.
--_Télémaque_, il est beaucoup sur le quai, fit Colline. On l'y trouve à toute heure, je l'ai acheté cinq sous, parce que c'était une occasion; cependant je consentirais à m'en défaire pour vous obliger. Au reste, bon ouvrage, et bien rédigé, pour le temps.
--Oui, monsieur, continua Carolus, la haute philosophie et la saine littérature, voilà où j'aspire. À mon sens, l'art est un sacerdoce.
--Oui, oui, oui... dit Colline, il y a aussi une chanson là-dessus.
Et il se mit à chanter:
Oui, l'art est sacerdoce Et sachons nous en servir.
--Je crois que c'est dans _Robert le Diable_, ajouta-t-il.
--Je disais donc que, l'art étant une fonction solennelle, les écrivains doivent incessamment...
--Pardon, monsieur, interrompit Colline qui entendait sonner une heure avancée, il va être demain matin, et je crains de rendre inquiète une personne qui m'est chère; d'ailleurs, murmura-t-il à lui-même, je lui avais promis de rentrer... c'est son jour!
--En effet, il est tard, dit Carolus; retirons-nous.
--Vous logez loin? demanda Colline.
--Rue Royale-Saint-Honoré, numéro 10...
Colline avait eu autrefois occasion d'aller dans cette maison, et se ressouvint que c'était un magnifique hôtel.
--Je parlerai de vous à ces messieurs, dit-il à Carolus en le quittant, et soyez sûr que j'userai de toute mon influence pour qu'ils vous soient favorables... ah! Permettez-moi de vous donner un conseil.
--Parlez, dit Carolus.
--Soyez aimable et galant avec mesdemoiselles Mimi, Musette et Phémie; ces dames exercent une autorité sur mes amis, et, en sachant les mettre sous la pression de leurs maîtresses, vous arriveriez plus facilement à obtenir ce que vous voulez de Marcel, Schaunard et Rodolphe.
--Je tâcherai, dit Carolus.
Le lendemain, Colline tomba au milieu du phalanstère bohème: c'était l'heure du déjeuner, et le déjeuner était arrivé avec l'heure. Les trois ménages étaient à table et se livraient à une orgie d'artichauts à la poivrade.
--Fichtre! dit Colline, on fait bonne chère ici, ça ne pourra pas durer. Je viens, dit-il ensuite, comme ambassadeur du mortel généreux que nous avons rencontré hier soir au café.
--Enverrait-il déjà redemander l'argent qu'il a avancé pour nous? demanda Marcel.
--Oh! fit Mademoiselle Mimi, je n'aurais pas cru ça de lui, il a l'air si comme il faut?
--Il ne s'agit pas de ça, répondit Colline; ce jeune homme désire être des nôtres, il veut prendre des actions dans notre société, et avoir une part dans les bénéfices, bien entendu.
Les trois bohèmes levèrent la tête et s'entre-regardèrent.
--Voilà, termina Colline; maintenant la discussion est ouverte.
--Quelle est la position sociale de ton protégé? demanda Rodolphe.
--Ce n'est pas mon protégé, répliqua Colline: hier soir, en vous quittant, vous m'aviez prié de le suivre; de son côté, il m'a invité à l'accompagner, ça se trouvait parfaitement bien. Je l'ai donc suivi; il m'a abreuvé une partie de la nuit d'attentions et de liqueurs fines, mais j'ai néanmoins gardé mon indépendance.
--Très-bien, dit Schaunard.
--Esquisse-nous quelques-uns des traits principaux de son caractère, fit Marcel.
--Grandeur d'âme, moeurs austères, a peur d'entrer chez les marchands de vin, bachelier ès lettres, hostie de candeur joue de la contre-basse, nature qui change quelquefois cinq francs.
--Très-bien, dit Schaunard.
--Quelles sont ses espérances?
--Je vous l'ai déjà dit, son ambition n'a pas de bornes; il aspire à nous tutoyer.
--C'est-à-dire qu'il veut nous exploiter, répliqua Marcel. Il veut être vu montant dans nos carrosses.
--Quel est son art? demanda Rodolphe.
--Oui, continua Marcel, de quoi joue-t-il?
--Son art? dit Colline, de quoi il joue? Littérature et philosophie mêlées.
--Quelles sont ses connaissances philosophiques?
--Il pratique une philosophie départementale. Il appelle l'art un sacerdoce.
--Il dit sacerdoce! fit Rodolphe avec épouvante.
--Il le dit.
--Et en littérature quelle est sa voie?
--Il fréquente TÉLÉMAQUE.
--Très-bien, dit Schaunard en mâchant le foin des artichauts.
--Comment! Très-bien, imbécile? interrompit Marcel; ne t'avise pas de répéter cela dans la rue.
Schaunard, contrarié de cette réprimande, donna par-dessous la table un coup de pied à Phémie, qu'il venait de surprendre faisant une invasion dans sa sauce.
--Encore une fois, dit Rodolphe, quelle est sa condition dans le monde? De quoi vit-il? Son nom? Sa demeure?
--Sa condition est honorable, il est professeur de toutes sortes de choses au sein d'une riche famille. Il s'appelle Carolus Barbemuche, mange ses revenus dans des habitudes de luxe et loge rue Royale, dans un hôtel.
--Un hôtel garni?
--Non, il y a des meubles.
--Je demande la parole, dit Marcel. Il est évident pour moi que Colline est corrompu; il a vendu d'avance son vote pour une somme quelconque de petits verres. N'interromps pas, fit Marcel, en voyant le philosophe se lever pour protester, tu répondras tout à l'heure. Colline, âme vénale, vous a présenté cet étranger sous un aspect trop favorable pour qu'il soit l'image de la vérité. Je vous l'ai dit, j'entrevois les desseins de cet étranger. Il veut spéculer sur nous. Il s'est dit: voilà des gaillards qui font leur chemin; il faut me fourrer dans leur poche, j'arriverai avec eux au débarcadère de la renommée.
--Très-bien, dit Schaunard; est-ce qu'il n'y a plus de sauce?
--Non, répondit Rodolphe, l'édition est épuisée.
--D'un autre côté, continua Marcel, ce mortel insidieux que patronne Colline n'aspire peut-être à l'honneur de notre intimité qu'avec de coupables pensées. Nous ne sommes pas seuls ici, messieurs, continua l'orateur en jetant sur les femmes un regard éloquent; et le protégé de Colline, en s'introduisant à notre foyer sous le manteau de la littérature, pourrait bien n'être qu'un séducteur félon. Réfléchissez! Pour moi, je vote contre l'admission.
--Je demande la parole pour une rectification seulement, dit Rodolphe. Dans son improvisation remarquable, Marcel a dit que le nommé Carolus voulait, dans le but de nous déshonorer, s'introduire chez nous sous le MANTEAU DE LA LITTÉRATURE.
--C'était une figure parlementaire, fit Marcel.
--Je blâme cette figure; elle est mauvaise. La littérature n'a pas de manteau.
--Puisque je fais ici les fonctions de rapporteur, dit Colline en se levant, je soutiendrai les conclusions de mon rapport. La jalousie qui le dévore égare les sens de notre ami Marcel, le grand artiste est insensé...
--À l'ordre! Hurla Marcel.
--...Insensé, au point que lui, si bon dessinateur, vient d'introduire dans son discours une figure dont le spirituel orateur qui m'a succédé à cette tribune a relevé les incorrections.
--Colline est un idiot, s'écria Marcel en donnant sur la table un violent coup de poing qui détermina une profonde sensation parmi les assiettes, Colline n'entend rien en matière de sentiment, il est incompétent dans la question, il a un vieux bouquin à la place du coeur. (Rires prolongés chez Schaunard.) Pendant tout ce tumulte, Colline secouait gravement les torrents d'éloquence contenus aux plis de sa cravate blanche. Quand le silence fut rétabli, il continua ainsi son discours.
--Messieurs, je vais d'un seul mot faire évanouir dans vos esprits les craintes chimériques que les soupçons de Marcel auraient pu y faire naître à l'endroit de Carolus.
--Essaye un peu de faire évanouir, dit Marcel en raillant.
--Ce ne sera pas plus difficile que ça, répondit Colline, en éteignant d'un souffle l'allumette avec laquelle il venait d'allumer sa pipe.
--Parlez! Parlez! Crièrent en masse Rodolphe, Schaunard et les femmes, pour qui le débat offrait un grand intérêt.
--Messieurs, dit Colline, bien que j'aie été personnellement et violemment attaqué dans cette enceinte, bien qu'on m'ait accusé d'avoir vendu l'influence que je puis exercer parmi vous pour des spiritueux, fort de ma conscience, je ne répondrai pas aux attaques qu'on fait à ma probité, à ma loyauté, à ma moralité. (Émotion.) Mais, il est une chose que je veux faire respecter, moi. (L'orateur se donne deux coups de poing sur le ventre.) C'est ma prudence bien connue de vous qu'on a voulu mettre en doute. On m'accuse de vouloir faire pénétrer parmi vous un mortel ayant le dessein d'être hostile à votre bonheur... sentimental. Cette supposition est une insulte à la vertu de ces dames, et, de plus, une insulte à leur bon goût. Carolus Barbemuche est fort laid. (Dénégation visible sur le visage de Phémie, Teinturière, rumeur sous la table. C'est Schaunard qui corrige à coups de pied la franchise compromettante de sa jeune amie.)
--Mais, continua Colline, ce qui va réduire en poudre le misérable argument dont mon adversaire se fait une arme contre Carolus en exploitant vos terreurs, c'est que ledit Carolus est philosophe PLATONICIEN. (Sensation au banc des hommes, tumulte au banc des femmes.)
--Platonicien, qu'est-ce que ça veut dire? demanda Phémie.
--C'est la maladie des hommes qui n'osent pas embrasser les femmes, dit Mimi, j'ai eu un amant comme ça, je l'ai gardé deux heures.
--Des bêtises, quoi! fit Mademoiselle Musette.
--Tu as raison, ma chère, lui dit Marcel, le platonisme en amour, c'est de l'eau dans du vin, vois-tu? Buvons notre vin pur.
--Et vive la jeunesse! ajouta Musette.
La déclaration de Colline avait déterminé une réaction favorable envers Carolus. Le philosophe voulut profiter du bon mouvement opéré par son éloquente et adroite inculpation.
--Maintenant, continua-t-il, je ne vois pas quelles seraient justement les préventions qu'on pourrait élever contre ce jeune mortel, qui, après tout, nous a rendu service. Quant à moi qu'on accuse d'avoir agi à l'étourdie en voulant l'introduire parmi nous, je considère cette opinion comme attentatoire à ma dignité. J'ai agi dans cette affaire avec la prudence du serpent; et si un vote motivé ne me conserve pas cette prudence, j'offre ma démission.
--Voudrais-tu poser la question de cabinet? dit Marcel.
--Je la pose, répondit Colline. Les trois bohèmes se consultèrent, et d'un commun accord on s'entendit pour restituer au philosophe le caractère de haute prudence qu'il réclamait. Colline laissa ensuite la parole à Marcel, lequel, revenu un peu de ses préventions, déclara qu'il voterait peut-être pour les conclusions du rapporteur. Mais avant de passer au vote définitif qui ouvrirait à Carolus l'intimité de la bohème, Marcel fit mettre aux voix cet amendement: