Chapter 10
Rodolphe ferma les rideaux de son lit, et essaya de reprendre le chemin de son héritage; mais il se trompa de route, et entra tout enorgueilli dans un songe, où le directeur du théâtre-français venait, chapeau bas, lui demander un drame pour son théâtre, et Rodolphe, qui connaissait les usages, demandait des primes. Mais au moment même où le directeur paraissait vouloir s'exécuter, le dormeur fut de nouveau éveillé à demi par l'entrée d'un nouveau personnage, autre créature du 15 avril.
C'était M. Benoît, le mal nommé, maître de l'hôtel garni où logeait Rodolphe: M. Benoît était à la fois le propriétaire, le bottier et l'usurier de ses locataires; ce matin-là, M. Benoît exhalait une affreuse odeur de mauvaise eau-de-vie et de quittance échue. Il avait à la main un sac vide.
--Diable! Pensa Rodolphe... ce n'est plus le directeur des _Français_... il aurait une cravate blanche... et le sac serait plein!
--Bonjour, Monsieur Rodolphe, fit M. Benoît en s'approchant du lit.
--Monsieur Benoît... bonjour. Quel événement me procure l'avantage de votre visite?
--Mais je venais vous dire que c'est aujourd'hui le 15 avril.
--Déjà? Comme le temps passe vite! C'est extraordinaire; il faudra que j'achète un pantalon de nankin. Le 15 avril! ah! mon Dieu! Je n'y aurais jamais songé sans vous, Monsieur Benoît. Combien je vous dois de reconnaissance!
--Vous me devez aussi cent soixante-deux francs, reprit M. Benoît, et il se fait temps de régler ce petit compte.
--Je ne suis pas absolument pressé... il ne faut pas vous gêner, Monsieur Benoît. Je vous donnerai du temps... petit compte deviendra grand...
--Mais, dit le propriétaire, vous m'avez déjà remis plusieurs fois.
--En ce cas, réglons, réglons, Monsieur Benoît, cela m'est absolument indifférent; aujourd'hui ou demain... Et puis, nous sommes tous mortels... Réglons.
Un aimable sourire illumina les rides du propriétaire; et il n'y eut pas jusqu'à son sac vide qui ne se gonflât d'espérance.
--Qu'est-ce que je vous dois? demanda Rodolphe.
--D'abord, nous avons trois mois de loyer à vingt-cinq francs; ci, soixante-quinze francs.
--Sauf erreur, dit Rodolphe. Après?
--Plus, trois paires de bottes à vingt francs.
--Un instant, un instant, Monsieur Benoît, ne confondons pas; je n'ai plus affaire au propriétaire, mais au bottier... je veux un compte à part. Les chiffres sont chose grave, il ne faut pas s'embrouiller.
--Soit, dit M. Benoît, adouci par l'espoir qu'il avait de mettre enfin un acquit au bas de ses mémoires. Voici une note particulière pour la chaussure. Trois paires de bottes à vingt francs; ci, soixante francs.
Rodolphe jeta un regard de pitié sur une paire de bottes fourbues.
--Hélas! Pensa-t-il, elles auraient servi au _Juif Errant_ qu'elles ne seraient point pires. C'est pourtant en courant après Marie qu'elles se sont usées ainsi... Continuez, Monsieur Benoît...
--Nous disons soixante francs, reprit celui-ci. Plus, argent prêté, vingt-sept francs.
--Halte-là, Monsieur Benoît. Nous sommes convenus que chaque saint aurait sa niche. C'est à titre d'ami que vous m'avez prêté de l'argent. Or donc, s'il vous plaît, quittons le domaine de la chaussure, et entrons dans les domaines de la confiance et de l'amitié, qui exigent un compte à part. À combien se monte votre amitié pour moi?
--Vingt-sept francs.
--Vingt-sept francs. Vous avez un ami à bon marché, Monsieur Benoît. Enfin, nous disons donc: soixante-quinze, soixante et vingt-sept... Tout cela fait?
--Cent soixante-deux francs, dit M. Benoît en présentant les trois notes.
--Cent soixante-deux francs, fit Rodolphe... c'est extraordinaire. Quelle belle chose que l'addition! Eh bien! Monsieur Benoît, maintenant que le compte est réglé, nous pouvons être tranquilles tous les deux, nous savons à quoi nous en tenir. Le mois prochain, je vous demanderai votre acquit, et comme pendant ce temps la confiance et l'amitié que vous avez en moi ne pourront que s'augmenter, au cas ou cela serait nécessaire, vous pourrez m'accorder un nouveau délai. Cependant, si le propriétaire et le bottier étaient par trop pressés, je prierai l'ami de leur faire entendre raison. C'est extraordinaire, Monsieur Benoît; mais toutes les fois que je songe à votre triple caractère de propriétaire, de bottier et d'ami, je suis tenté de croire à la Sainte-Trinité.
En écoutant Rodolphe, le maître d'hôtel était devenu à la fois rouge, vert, jaune et blanc; et, à chaque nouvelle raillerie de son locataire, cet arc-en-ciel de la colère allait se fonçant de plus en plus sur son visage.
--Monsieur, dit-il, je n'aime pas qu'on se moque de moi. J'ai attendu assez longtemps. Je vous donne congé, et si ce soir vous ne m'avez pas donné d'argent... je verrai ce que j'aurai à faire.
--De l'argent! de l'argent! est-ce que je vous en demande, moi? dit Rodolphe; et puis d'ailleurs, j'en aurais que je ne vous en donnerais pas... Un vendredi, ça porte malheur.
La colère de M. Benoît tournait à l'ouragan; et si le mobilier ne lui eût pas appartenu, il aurait sans doute fracturé les membres de quelque fauteuil.
Cependant il sortit en proférant des menaces.
--Vous oubliez votre sac, lui cria Rodolphe en le rappelant.
--Quel métier! murmura le malheureux jeune homme quand il fut seul. J'aimerais mieux dompter des lions.
--Mais, reprit Rodolphe en sautant hors du lit et en s'habillant à la hâte, je ne peux pas rester ici. L'invasion des alliés va se continuer. Il faut fuir, il faut même déjeuner. Tiens, si j'allais voir Schaunard. Je lui demanderai un couvert et je lui emprunterai quelques sous. Cent francs peuvent me suffire... Allons chez Schaunard.
En descendant l'escalier, Rodolphe rencontra M. Benoît qui venait de subir de nouveaux échecs chez ses autres locataires, ainsi que l'attestait son sac vide, un objet d'art.
--Si l'on vient me demander, vous direz que je suis à la campagne... dans les Alpes... dit Rodolphe. Ou bien, non, dites que je ne demeure plus ici.
--Je dirai la vérité, murmura M. Benoît, en donnant à ses paroles une accentuation très-significative.
Schaunard demeurait à Montmartre. C'était tout Paris à traverser. Cette pérégrination était des plus dangereuses pour Rodolphe.
--Aujourd'hui, se disait-il, les rues sont pavées de créanciers.
Pourtant il ne prit point les boulevards extérieurs comme il en avait envie. Une espérance fantastique l'encouragea, au contraire, à suivre l'itinéraire dangereux du centre parisien. Rodolphe pensait que, dans un jour où les millions se promenaient en public sur le dos des garçons de recette, il se pourrait bien faire qu'un billet de mille francs, abandonné sur le chemin, attendît son Vincent De Paul. Aussi Rodolphe marchait-il doucement, les yeux à terre. Mais il ne trouva que deux épingles.
Au bout de deux heures il arriva chez Schaunard.
--Ah! C'est toi, dit celui-ci.
--Oui, je viens te demander à déjeuner.
--Ah! Mon cher, tu arrives mal; ma maîtresse vient de venir, et il y a quinze jours que je ne l'ai vue; si tu étais arrivé seulement dix minutes plus tôt...
--Mais tu n'as pas une centaine de francs à me prêter? reprit Rodolphe.
--Comment! Toi aussi, répondit Schaunard qui était au comble de l'étonnement... tu viens me demander de l'argent! Tu te mêles à mes ennemis!
--Je te le rendrai lundi.
--Ou à la trinité. Mon cher, tu oublies donc quel jour nous sommes? Je ne puis rien pour toi. Mais il n'y a rien de désespéré, la journée n'est pas achevée. Tu peux encore rencontrer la Providence, elle ne se lève jamais avant midi.
--Ah! reprit Rodolphe, la Providence a trop de besogne auprès des petits oiseaux. Je m'en vais aller voir Marcel.
Marcel demeurait alors rue de Bréda. Rodolphe le trouva très-triste en contemplation devant son grand tableau qui devait représenter le _Passage de la mer Rouge_.
--Qu'as-tu? demanda Rodolphe en entrant, tu parais tout mortifié.
--Hélas! fit le peintre en procédant par allégorie, voilà quinze jours que je suis dans la Semaine Sainte.
Pour Rodolphe, cette réponse était transparente comme de l'eau de roche.
--Harengs salés et radis noirs! Très-bien. Je me souviens.
En effet, Rodolphe avait la mémoire encore salée des souvenirs d'un temps où il avait été réduit à la consommation exclusive de ce poisson.
--Diable! Diable, fit-il, ceci est grave! Je venais t'emprunter cent francs.
--Cent francs! fit Marcel... Tu feras donc toujours de la fantaisie. Me venir demander cette somme mythologique à une époque où l'on est toujours sous l'équateur de la nécessité! Tu as pris du hatchich...
--Hélas! dit Rodolphe, je n'ai rien pris du tout.
Et il laissa son ami au bord de la mer Rouge.
De midi à quatre heures, Rodolphe mit tour à tour le cap sur toutes les maisons de connaissance; il parcourut les quarante-huit quartiers et fit environ huit lieues, mais sans aucun succès. L'influence du 15 avril se faisait partout sentir avec une égale rigueur; cependant on approchait de l'heure du dîner. Mais il ne paraissait guère que le dîner approchât avec l'heure, et il sembla à Rodolphe qu'il était sur le radeau de la _Méduse_.
Comme il traversait le pont neuf, il eut tout à coup une idée:
--Oh! Oh! Se dit-il en retournant sur ses pas, le 15 avril... le 15 avril... mais j'ai une invitation à dîner pour aujourd'hui.
Et, fouillant dans sa poche, il en tira un billet imprimé ainsi conçu:
+---------------------------------------------------+ | BARRIÈRE DE LA VILLETTE. | | | | AU GRAND VAINQUEUR. | | | | Salon de 300 couverts. | | | | BANQUET ANNIVERSAIRE | | | | EN L'HONNEUR DE LA NAISSANCE | | | | DU | | | | MESSIE HUMANITAIRE, | | | | _le 15 avril 184..._ | | | | Bon pour une personne. | | | |N.-B.--On n'a droit qu'à une demi-bouteille de vin.| +---------------------------------------------------+
--Je ne partage pas les opinions des disciples du messie, se dit Rodolphe... mais je partagerai volontiers leur nourriture. Et avec une vélocité d'oiseau il dévora la distance qui le séparait de la barrière.
Quand il arriva dans les salons du _Grand-Vainqueur_, la foule était immense... Le salon de trois cents couverts contenait cinq cents personnes. Un vaste horizon de veau aux carottes de déroulait à la vue de Rodolphe.
On commença enfin à servir le potage.
Comme les convives portaient leur cuiller à leur bouche, cinq ou six personnes en bourgeois et plusieurs sergents de ville firent irruption dans la salle, un commissaire à leur tête.
--Messieurs, dit le commissaire, par ordre de l'autorité supérieure, le banquet ne peut avoir lieu. Je vous somme de vous retirer.
--Oh! dit Rodolphe en sortant avec tout le monde, oh! La fatalité qui vient de renverser mon potage!
Il reprit tristement le chemin de son domicile, et y arriva sur les onze heures du soir.
M. Benoît l'attendait.
--Ah! C'est vous, dit le propriétaire. Avez-vous songé à ce que je vous ai dit ce matin? M'apportez-vous de l'argent?
--Je dois en recevoir cette nuit; je vous en donnerai demain matin, répondit Rodolphe en cherchant sa clef et son flambeau dans la case. Il ne trouva rien.
--Monsieur Rodolphe, dit M. Benoît, j'en suis bien fâché, mais j'ai loué votre chambre, et je n'en ai plus d'autre qui soit disponible; il faut voir ailleurs.
Rodolphe avait l'âme grande, et une nuit à la belle étoile ne l'effrayait pas. D'ailleurs, en cas de mauvais temps, il pouvait coucher dans une loge d'avant-scène à l'Odéon, ainsi que cela lui était arrivé déjà. Seulement, il réclama _ses affaires_ à M. Benoît, lesquelles affaires consistaient en une liasse de papiers.
--C'est juste, dit le propriétaire: je n'ai pas le droit de vous retenir ces choses-là, elles sont restées dans le secrétaire. Montez avec moi; si la personne qui a pris votre chambre n'est pas couchée, nous pourrons entrer.
La chambre avait été louée dans la journée à une jeune fille qui s'appelait Mimi, et avec qui Rodolphe avait jadis commencé un duo de tendresse.
Ils se reconnurent sur-le-champ. Rodolphe parla tout bas à l'oreille de Mimi, et lui serra doucement la main.
--Voyez comme il pleut! dit-il en indiquant le bruit de l'orage qui venait d'éclater.
Mademoiselle Mimi alla droit à M. Benoît, qui attendait dans un coin de la chambre.
--Monsieur, lui dit-elle en désignant Rodolphe... monsieur est la personne que j'attendais ce soir... ma porte est défendue.
--Ah! fit M. Benoît avec une grimace. C'est bien!
Pendant que Mademoiselle Mimi préparait à la hâte un souper improvisé, minuit sonna.
--Ah! dit Rodolphe en lui-même, le 15 avril est passé, j'ai enfin doublé mon cap des tempêtes. Chère Mimi, fit le jeune homme en attirant la belle fille dans ses bras et l'embrassant sur le cou à l'endroit de la nuque, il ne vous aurait pas été possible de me laisser mettre à la porte. Vous avez la bosse de l'hospitalité.
XI
_UN CAFÉ DE LA BOHÈME_
Voici par quelle suite de circonstances Carolus Barbemuche, homme de lettres et philosophe platonicien, devint membre de la Bohème en la vingt-quatrième année de son âge.
En ce temps-là, Gustave Colline, le grand philosophe Marcel, le grand peintre, Schaunard, le grand musicien, et Rodolphe, le grand poëte, comme ils s'appelaient entre eux, fréquentaient régulièrement le café _Momus_, où on les avait surnommés les _quatre mousquetaires_, à cause qu'on les voyait toujours ensemble. En effet, ils venaient, s'en allaient ensemble, jouaient ensemble, et quelquefois aussi ne payaient pas leur consommation, toujours avec un ensemble digne de l'orchestre du conservatoire.
Ils avaient choisi pour se réunir une salle où quarante personnes eussent été à l'aise; mais on les trouvait toujours seuls, car ils avaient fini par rendre le lieu inabordable aux habitués ordinaires.
Le consommateur de passage qui s'aventurait dans cet antre y devenait, dès son entrée, la victime du farouche quatuor, et, la plupart du temps, se sauvait sans achever sa gazette et sa demi-tasse, dont des aphorismes inouïs sur l'art, le sentiment de l'économie politique faisaient tourner la crème. Les conversations des quatre compagnons étaient de telle nature que le garçon qui les servait était devenu idiot à la fleur de l'âge.
Cependant les choses arrivèrent à un tel point d'arbitraire, que le maître du café perdit enfin patience, et il monta un soir faire gravement l'exposé de ses griefs:
1º M. Rodolphe venait dès le matin déjeuner, et emportait dans _sa_ salle tous les journaux de l'établissement; il poussait même l'exigence jusqu'à se fâcher quand il trouvait les bandes rompues, ce qui faisait que les autres habitués, privés des organes de l'opinion, demeuraient jusqu'au dîner ignorants comme des carpes en matière politique. La société Bosquet savait à peine les noms des membres du dernier cabinet.
M. Rodolphe avait même obligé le café à s'abonner au _Castor_, dont il était rédacteur en chef. Le maître de l'établissement s'y était d'abord refusé; mais comme M. Rodolphe et sa compagnie appelaient tous les quarts d'heure le garçon, et criaient à haute voix: _le Castor_! apportez-nous _le Castor_! quelques autres abonnés, dont la curiosité était excitée par ces demandes acharnées, demandèrent aussi _le Castor_. On prit donc un abonnement au _Castor_, journal de la chapellerie, qui paraissait tous les mois, orné d'une vignette et d'un article de philosophie en _variétés_, par Gustave Colline.
2º Ledit M. Colline et son ami M. Rodolphe se délassaient des travaux de l'intelligence en jouant au trictrac depuis dix heures du matin jusqu'à minuit; et comme l'établissement ne possédait qu'une seule table de trictrac, les autres personnes se trouvaient lésées dans leur passion pour ce jeu par l'accaparement de ces messieurs, qui, chaque fois qu'on venait le leur demander, se bornaient à répondre:
--Le trictrac est en lecture; qu'on repasse demain.
La société Bosquet se trouvait donc réduite à se raconter ses premières amours ou à jouer au piquet.
3º M. Marcel, oubliant qu'un café est un lieu public, s'est permis d'y transporter son chevalet, sa boîte à peindre et tous les instruments de son art. Il pousse même l'inconvenance jusqu'à appeler des modèles de sexes divers.
Ce qui peut affliger les moeurs de la société Bosquet.
4º suivant l'exemple de son ami, M. Schaunard parle de transporter son piano dans le café, et n'a pas craint d'y faire chanter en choeur un motif tiré de sa symphonie: _l'Influence du bleu dans les arts_. M. Schaunard a été plus loin, il a glissé dans la lanterne qui sert d'enseigne au café un transparent sur lequel on lit:
COURS GRATUIT DE MUSIQUE VOCALE ET INSTRUMENTALE,
À L'USAGE DES DEUX SEXES.
_S'adresser au comptoir_.
Ce qui fait que ledit comptoir est tous les soirs encombré de personnes d'une mise négligée, qui viennent s'informer _par où qu'on passe_.
En outre, M. Schaunard y donne des rendez-vous à une dame qui s'appelle Phémie, Teinturière, et qui a toujours oublié son bonnet.
Aussi M. Bosquet le jeune a-t-il déclaré qu'il ne mettrait plus les pieds dans un établissement où l'on outrageait ainsi la nature.
5º non contents de ne faire qu'une consommation très-modérée, ces messieurs ont essayé de la modérer davantage. Sous prétexte qu'ils ont surpris le moka de l'établissement en adultère avec de la chicorée, ils ont apporté un filtre à esprit-de-vin, et rédigent eux-mêmes leur café, qu'ils édulcorent avec du sucre acquis au dehors à bas prix, ce qui est une insulte faite au laboratoire.
6º corrompu par les discours de ces messieurs, le garçon _Bergami_ (ainsi nommé à cause de ses favoris), oubliant son humble naissance et bravant toute retenue, s'est permis d'adresser à la dame de comptoir une pièce de vers dans laquelle il l'excite à l'oubli de ses devoirs de mère et d'épouse; au désordre de son style on a reconnu que cette lettre avait été écrite sous l'influence pernicieuse de M. Rodolphe et de sa littérature.
En conséquence, et malgré le regret qu'il éprouve, le directeur de l'établissement se voit dans la nécessité de prier la société Colline de choisir un autre endroit pour y établir ses conférences révolutionnaires.
Gustave Colline, qui était le Cicéron de la bande, prit la parole, et, _à priori_, prouva au maître du café que ses doléances étaient ridicules et mal fondées; qu'on lui faisait grand honneur en choisissant son établissement pour en faire un foyer d'intelligence; que son départ et celui de ses amis causeraient la ruine de sa maison, élevée par leur présence à la hauteur de café artistique et littéraire.
--Mais, dit le maître du café, vous et ceux qui viennent vous voir, vous consommez si peu.
--Cette sobriété dont vous vous plaignez est un argument en faveur de nos moeurs, répliqua Colline.
Au reste, il ne tient qu'à vous que nous fassions une dépense plus considérable; il suffira de nous ouvrir un compte.
--Nous fournirons le registre, dit Marcel.
Le cafetier n'eut pas l'air d'entendre, et demanda quelques éclaircissements à propos de la lettre incendiaire que Bergami avait adressée à sa femme.
Rodolphe, accusé d'avoir servi de secrétaire à cette passion illicite, s'innocenta avec vivacité.
--D'ailleurs, ajouta-t-il, la vertu de madame était une sûre barrière qui...
--Oh! dit le cafetier avec un sourire d'orgueil, ma femme a été élevée à Saint-Denis.
Bref, Colline acheva de l'enferrer complétement dans les replits de son éloquence insidieuse, et tout s'arrangea sur la promesse que les quatre amis ne feraient plus leur café eux-mêmes, que l'établissement recevrait désormais _le Castor_ gratis, que Phémie, Teinturière, mettrait un bonnet; que le trictrac serait abandonné à la société Bosquet, tous les dimanches de midi à deux heures, et surtout qu'on ne demanderait pas de nouveaux crédits.
Tout alla bien pendant quelques jours.
La veille de noël, les quatre amis arrivèrent au café accompagnés de leurs épouses.
Il y a Mademoiselle Musette, Mademoiselle Mimi, la nouvelle maîtresse de Rodolphe, une adorable créature dont la voix bruyante avait l'éclat des cymbales, et Phémie, Teinturière, l'idole de Schaunard. Ce soir-là, Phémie, Teinturière, avait un bonnet. Quant à Madame Colline, qu'on ne voyait jamais, elle était comme toujours restée chez elle, occupée à mettre des virgules aux manuscrits de son époux. Après le café qui fut, par extraordinaire, escorté d'un bataillon de petits verres, on demande du punch. Peu habitué à ces grandes manières, le garçon se fit répéter deux fois l'ordre. Phémie, qui n'avait jamais été au café, paraissait extasiée et ravie de boire dans des verres à patte. Marcel disputait Musette à propos d'un chapeau neuf dont il suspectait l'origine. Mimi et Rodolphe, encore dans la lune de miel de leur ménage, avaient ensemble une causerie muette alternée d'étranges sonorités. Quant à Colline, il allait de femme en femme égrener avec une bouche en coeur toutes les galantes verroteries de style ramassées dans la collection de l'_Almanach des Muses_.
Pendant que cette joyeuse compagnie se livrait ainsi aux jeux et aux ris, un personnage étranger, assis au fond de la salle à une table isolée, observait le spectacle animé qui se passait devant lui avec des yeux dont le regard était étrange.
Depuis quinze jours environ, il venait ainsi tous les soirs: c'était de tous les consommateurs le seul qui avait pu résister au vacarme effroyable que faisaient les bohémiens. Les scies les plus farouches l'avaient trouvé inébranlable, il restait là toute la soirée, fumant sa pipe avec une régularité mathématique, les yeux fixes comme s'il gardait un trésor, et l'oreille ouverte à tout ce qui se disait autour de lui. Au demeurant, il paraissait doux et fortuné, car il possédait une montre retenue en esclavage dans sa poche par une chaîne d'or. Et un jour que Marcel s'était rencontré avec lui au comptoir, il l'avait surpris changeant un louis pour payer sa consommation. Dès ce moment, les quatre amis le désignèrent sous le nom du _capitaliste_.
Tout à coup Schaunard, qui avait la vue excellente, fit remarquer que les vers étaient vides.
--Parbleu! dit Rodolphe, c'est aujourd'hui le réveillon; nous sommes tous bons chrétiens, il faut faire un extra.
--Ma foi oui, fit Marcel; demandons des choses surnaturelles.
--Colline, ajouta Rodolphe, sonne un peu le garçon. Colline agita la sonnette avec frénésie.
--Qu'allons-nous prendre? dit Marcel. Colline se courba en deux comme un arc et dit en montrant les femmes:
--C'est à ces dames qu'il appartient de régler l'ordre et la marche des rafraîchissements.
--Moi, dit Musette en faisant claquer sa bouche, je ne craindrais pas du champagne.
--Es-tu folle? Exclama Marcel, du champagne, ce n'est pas du vin, d'abord.
--Tant pis, j'aime ça, ça fait du bruit.
--Moi, dit Mimi en câlinant Rodolphe d'un regard, j'aime mieux du _beaune_, dans un petit panier.
--Perds-tu la tête? fit Rodolphe.
--Non, je veux la perdre, répondit Mimi, sur qui le beaune exerçait une influence particulière. Son amant fut foudroyé par ce mot.
--Moi, dit Phémie, Teinturière, en se faisant rebondir sur l'élastique divan, je voudrais bien du _parfait amour_. C'est bon pour l'estomac.
Schaunard articula d'une voix nasale quelques mots qui firent tressaillir Phémie sur sa base.
--Ah! Bah! dit le premier Marcel, faisons pour cent mille francs de dépense, une fois par hasard.