Scènes de la vie de Bohème

Chapter 13

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--C'est toi qui es céans, n'est-ce pas? dit Colline, qui avait la lèpre de ce genre de bons mots.

--Mimi, répondit Rodolphe, je te présente mes meilleurs amis, et maintenant va tremper la soupe.

--Oh! Madame, fit Alexandre Schaunard en se précipitant vers Mimi, vous êtes fraîche comme une fleur sauvage.

Après s'être convaincu qu'il y avait en réalité des assiettes sur la table, Schaunard s'informa de ce qu'on allait manger. Il poussa même la curiosité jusqu'à soulever le couvercle des casseroles ou cuisait le dîner. La présence d'un homard lui causa une vive impression.

Quant à Colline, il avait tiré Rodolphe à part pour lui demander des nouvelles de son article philosophique.

--Mon cher, il est à l'imprimerie. Le _Castor_ paraît jeudi prochain.

Nous renonçons à peindre la joie du philosophe.

--Messieurs, dit Rodolphe à ses amis, je vous demande pardon si je suis resté si longtemps sans vous donner de mes nouvelles, mais j'étais dans ma lune de miel. Et il raconta l'histoire de son mariage avec cette charmante créature qui lui avait apporté en dot ses dix-huit ans et six mois, deux tasses en porcelaine et un chat rouge qui s'appelait Mimi comme elle.

--Allons, messieurs, dit Rodolphe, nous allons pendre la crémaillère de mon ménage. Je vous préviens, au reste, que nous allons faire un repas de bourgeois; les truffes seront remplacées par la plus franche cordialité.

En effet, cette aimable déesse ne cessa point de régner parmi les convives, qui trouvaient cependant que ce repas, soi-disant frugal, ne manquait pas d'une certaine tournure. Rodolphe, en effet, s'était mis en frais. Colline faisait remarquer qu'on changeait d'assiettes, et déclara à haute voix que Mademoiselle Mimi était digne de l'écharpe azurée dont on décore les impératrices du fourneau, phrase qui était complétement _sanscrite_ pour la jeune fille, et que Rodolphe traduisait en lui disant: «qu'elle ferait un excellent cordon bleu.»

L'entrée en scène du homard causa une admiration générale. Sous le prétexte qu'il avait étudié l'histoire naturelle, Schaunard demanda à le partager lui-même; il profita même de la circonstance pour casser un couteau et pour s'adjuger la plus grosse part, ce qui excita l'indignation générale. Mais Schaunard n'avait point d'amour-propre, en matière de homard surtout; et comme il en restait encore une portion, il eut l'audace de la mettre de côté, disant qu'elle lui servirait de modèle pour un tableau de nature morte qu'il avait en train.

L'indulgente amitié eut l'air de croire à ce mensonge, fils d'une gourmandise immodérée.

Quant à Colline, il réservait ses sympathies pour le dessert, et s'obstina même cruellement à ne point échanger sa part de gâteau au rhum contre une entrée à l'orangerie de Versailles que lui proposait Schaunard.

En ce moment, la conversation commença à s'animer. Aux trois bouteilles de cachet rouge succédèrent trois bouteilles de cachet vert, au milieu desquelles on vit bientôt apparaître un flacon qu'à son goulot surmonté d'un casque argenté on reconnut pour faire partie du régiment de Royal-Champenois, un champagne de fantaisie récolté dans les vignobles de Saint-Ouen, et vendu à Paris deux francs la bouteille, pour cause de liquidation, à ce que prétendait le marchand.

Mais ce n'est pas le pays qui fait le vin, et nos bohèmes acceptèrent comme de l'aï authentique la liqueur qu'on leur servit dans des verres _ad hoc_; et malgré le peu de vivacité que le bouchon mit à s'évader de sa prison, ils s'extasièrent sur l'excellence du crû en voyant la quantité de mousse. Schaunard employa ce qui lui restait de sang-froid à se tromper de verre et à prendre celui de Colline, lequel trempait gravement son biscuit dans le moutardier, en expliquant à Mademoiselle Mimi l'article philosophique qui devait paraître dans le _Castor_; puis tout à coup il devint pâle et demanda la permission d'aller à la fenêtre pour voir le soleil couchant, bien qu'il fût dix heures du soir et que le soleil fût couché et endormi depuis longtemps.

--C'est bien malheureux que le champagne ne soit pas frappé, dit Schaunard en essayant encore de substituer son verre vide au verre plein de son voisin, tentative qui n'eut point de succès.

--Madame, disait à Mimi Colline, qui avait cessé de prendre l'air, on frappe le champagne avec la glace, la glace est formée par la condensation de l'eau, _aqua_ en latin. L'eau gèle à deux degrés, et il y a quatre saisons, l'été, l'automne et l'hiver; c'est ce qui a causé la retraite de Russie; Rodolphe, donne-moi un hémistiche de champagne.

--Qu'est-ce qu'il dit donc, ton ami? demanda Mimi, qui ne comprenait pas, à Rodolphe.

--C'est un mot, répondit celui-ci; Colline veut dire un _demi-verre_.

Tout à coup Colline frappa brusquement sur l'épaule de Rodolphe, et lui dit d'une voix embarrassée qui semblait mettre des syllabes en pâte:

--C'est demain jeudi, n'est-ce pas?

--Non, répondit Rodolphe, c'est demain dimanche.

--Non, jeudi.

--Non, encore une fois, c'est demain dimanche.

--Ah! Dimanche, fit Colline en dodelinant de la tête, plus souvent, c'est demain jeu... di...

Et il s'endormit en allant mouler sa figure dans le fromage à la crème qui était sur son assiette.

--Qu'est-ce qu'il chante donc avec son jeudi? fit Marcel.

--Ah! J'y suis maintenant, dit Rodolphe qui commençait à comprendre l'insistance du philosophe, tourmenté par son idée fixe; c'est à cause de son article du _Castor..._ tenez, il en rêve tout haut.

--Bon! dit Schaunard, il n'aura pas de café, n'est-ce pas, madame?

--À propos, dit Rodolphe, sers-nous donc le café, Mimi.

Celle-ci allait se lever, quand Colline, qui avait retrouvé un peu de sang-froid, la retint par la taille et lui dit confidentiellement à l'oreille:

--Madame, le café est originaire de l'Arabie, où il fut découvert par une chèvre. L'usage en passa en Europe. Voltaire en prenait soixante-douze tasses par jour. Moi, je l'aime sans sucre, mais je le prends très-chaud.

--Dieu! Comme ce monsieur est savant! Pensait Mimi en apportant le café et les pipes.

Cependant l'heure s'avançait; minuit avait sonné depuis longtemps, et Rodolphe essaya de faire comprendre à ses convives qu'il était temps de se retirer. Marcel, qui avait conservé toute sa raison, se leva pour partir.

Mais Schaunard s'aperçut qu'il y avait encore de l'eau-de-vie dans une bouteille, et déclara qu'il ne serait pas minuit tant qu'il resterait quelque chose dans le flacon. Pour Colline, il était à cheval sur sa chaise et murmurait à voix basse:

--Lundi, mardi, mercredi, jeudi.

--Ah çà! disait Rodolphe très-embarrassé, je ne peux pourtant pas les garder ici cette nuit; autrefois, c'était bien; mais maintenant c'est autre chose, ajouta-t-il en regardant Mimi, dont le regard, doucement allumé, semblait appeler la solitude à deux.

--Comment donc faire? Conseille-moi donc un peu, toi, Marcel. Invente une ficelle pour les éloigner.

--Non, je n'inventerai pas, dit Marcel, mais j'imiterai.

--Je me rappelle une comédie où un valet intelligent trouve le moyen de mettre à la porte de chez son maître trois coquins ivres comme Silène.

--Je me souviens de ça, fit Rodolphe, c'est dans _Kean_. En effet, la situation est la même.

--Eh bien, dit Marcel, nous allons voir si le théâtre est la nature. Attends un peu, nous commencerons par Schaunard. Eh! Schaunard! s'écria le peintre.

--Hein? Qu'est-ce qu'il y a? répondait celui-ci, qui semblait nager dans le bleu d'une douce ivresse.

--Il y a qu'il n'y a plus rien à boire ici, et que nous avons tous soif.

--Ah! Oui, dit Schaunard, ces bouteilles, c'est si petit.

--Eh bien, reprit Marcel, Rodolphe a décidé qu'on passerait la nuit ici; mais il faut aller chercher quelque chose avant que les boutiques soient fermées...

--Mon épicier demeure au coin de la rue, dit Rodolphe. Schaunard, tu devrais y aller. Tu prendras deux bouteilles de rhum de ma part.

--Oh! Oui, oh! Oui, oh! Oui, dit Schaunard en se trompant de paletot et prenant celui de Colline, qui faisait des losanges sur la nappe avec son couteau.

--Et d'un! dit Marcel quand Schaunard fut parti. Passons maintenant à Colline, celui-là sera dur. Ah! Une idée. Eh! Eh! Colline, fit-il en heurtant violemment le philosophe.

--Quoi?... quoi?... quoi?...

--Schaunard vient de partir et a pris par erreur ton paletot noisette.

Colline regarda autour de lui et aperçut en effet, à la place ou était son vêtement, le petit habit à carreaux de Schaunard. Une idée soudaine lui traversa l'esprit et l'emplit d'inquiétude. Colline, selon son habitude, avait bouquiné dans la journée, et il avait acheté, pour quinze sous, une grammaire finlandaise et un petit roman de M. Nisard, intitulé: _le Convoi de la Laitière._ À ces deux acquisitions étaient joints sept ou huit volumes de haute philosophie, qu'il avait toujours sur lui, afin d'avoir un arsenal où puiser des arguments en cas de discussion philosophique. L'idée de savoir cette bibliothèque entre les mains de Schaunard lui donna une sueur froide.

--Le malheureux! s'écria Colline, pourquoi a-t-il pris mon paletot?

--C'est par erreur.

--Mais mes livres... il peut en faire un mauvais usage.

--N'aie point peur, il ne les lira pas, dit Rodolphe.

--Oui, mais je le connais, moi; il est capable d'allumer sa pipe avec.

--Si tu es inquiet, tu peux le rattraper, dit Rodolphe, il vient de sortir à l'instant; si tu trouveras à la porte.

--Certainement que je le rattraperai, répondit Colline en se couvrant de son chapeau, dont les bords sont si larges, qu'on pourrait facilement servir dessus un thé pour dix personnes.

--Et de deux, dit Marcel à Rodolphe; te voilà libre, je m'en vais, et je recommanderai au portier de ne point ouvrir si on frappe.

--Bonne nuit, fit Rodolphe, et merci.

Comme il venait de reconduire son ami, Rodolphe entendit dans l'escalier un miaulement prolongé, auquel son chat écarlate répondit par un autre miaulement, en essayant avec subtilité une évasion par la porte entre-bâillée.

--Pauvre Roméo! dit Rodolphe, voilà sa Juliette qui l'appelle; allons, va, fit-il en ouvrant sa porte à la bête enamourée qui ne fit qu'un bond de l'escalier jusque entre les pattes de son amante.

Resté seul avec sa maîtresse qui, debout devant un miroir, bouclait ses cheveux dans une charmante attitude provocatrice, Rodolphe s'approcha de Mimi et l'enlaça dans ses bras. Puis, comme un musicien qui, avant de commencer son morceau, frappe un placage d'accords pour s'assurer de la capacité de son instrument, Rodolphe assit la jeune Mimi sur ses genoux et lui appuya sur l'épaule un long et sonore baiser qui imprima une vibration soudaine au corps de la printanière créature.

L'instrument était d'accord.

XIV

_MADEMOISELLE MIMI_

Ô mon ami Rodolphe, qu'est-il donc advenu pour que vous soyez changé ainsi? Dois-je croire les bruits que l'on rapporte, et ce malheur a-t-il pu abattre à ce point votre robuste philosophie? Comment pourrai-je, moi, l'historien ordinaire de votre épopée bohème, si pleine d'éclats de rire, comment pourrai-je raconter sur un ton assez mélancolique la pénible aventure qui met un crêpe à votre constante gaieté, et arrête ainsi tout à coup la sonnerie de vos paradoxes?

Ô Rodolphe, mon ami! Je veux bien que le mal soit grand, mais là, en vérité, ce n'est point de quoi s'aller jeter à l'eau. Donc je vous convie au plus vite à faire une croix sur le passé. Fuyez surtout la solitude peuplée de fantômes qui éterniseraient vos regrets. Fuyez le silence, où les échos des souvenirs seraient encore pleins de vos joies et de vos douleurs passées. Jetez courageusement à tous les vents de l'oubli le nom que vous avez tant aimé, et jetez avec lui tout ce qui vous reste encore de celle-là qui le portait. Boucles de cheveux mordues par les lèvres folles du désir; flacon de Venise, où dort encore un reste de parfum, qui, en ce moment, serait plus dangereux à respirer pour vous que tous les poisons du monde; au feu les fleurs, les fleurs de gaze, de soie et de velours; les jasmins blancs; les anémones empourprées par le sang d'Adonis, les myosotis bleus, et tous ces charmants bouquets qu'elle composait aux jours lointains de votre court bonheur. Alors, je l'aimais aussi, moi, votre Mimi, et je ne voyais pas de danger à ce que vous l'aimassiez. Mais suivez mon conseil: au feu les rubans, les jolis rubans roses, bleus et jaunes dont elle se faisait des colliers pour agacer le regard; au feu les dentelles et les bonnets, et les voiles et tous ces chiffons coquets dont elle se parait pour aller faire de l'amour mathématique avec M. César, M. Jérôme, M. Charles, ou tel autre galant du calendrier, alors que vous l'attendiez à votre fenêtre, frissonnant sous les bises et les givres de l'hiver; au feu, Rodolphe, et sans pitié, tout ce qui lui a appartenu et pourrait encore vous parler d'elle; au feu les lettres d'_amour_. Tenez, en voici précisément une, et vous avez pleuré dessus comme une fontaine, ô mon ami infortuné!

_«Comme tu ne rentres pas, je sors pour aller chez ma tante; j'emporte l'argent qu'il y a ici, pour prendre une voiture.--Lucile.»_ Et ce soir-là, ô Rodolphe, vous n'avez pas dîné, vous en souvenez-vous? Et vous êtes venu chez moi me tirer un feu d'artifice de plaisanteries qui attestaient de la tranquillité de votre esprit. Car vous croyiez Mimi chez sa tante, et si je vous avais dit qu'elle était chez M. César, ou avec un comédien de Montparnasse, vous auriez certainement voulu me couper la gorge. Au feu encore cet autre billet qui a toute la tendresse laconique du premier:

_«Je vais me commander des bottines, il faut absolument que tu trouves de l'argent pour que je les aille chercher après-demain.»_ Ah! mon ami, ces bottines-là ont dansé bien des contre-danses où vous ne faisiez pas vis-à-vis. À la flamme tous ces souvenirs, et au vent leurs cendres.

Mais d'abord, Ô Rodolphe, par amour pour l'humanité et pour la gloire de _l'Écharpe d'Iris_ et du _Castor_, reprenez les rênes du bon goût que vous aviez abandonnées durant votre souffrance égoïste, sans quoi il peut arriver des choses horribles et dont vous seriez responsable. Nous en reviendrions aux manches à gigot, aux pantalons à petit pont, et on verrait un jour venir à la mode des chapeaux qui fâcheraient l'univers et appelleraient la colère du ciel.

Et maintenant, voici le moment venu de raconter les amours de notre ami Rodolphe avec Mademoiselle Lucile, surnommée Mademoiselle Mimi. Ce fut au détour de sa vingt-quatrième année, que Rodolphe fut pris subitement au coeur par cette passion, qui eut une grande influence sur sa vie. À l'époque où il rencontra Mimi, Rodolphe menait cette existence accidentée et fantastique que nous avons essayé de décrire dans les précédentes scènes de cette série. C'était certainement un des plus gais porte-misère qui fussent au pays de Bohème. Et lorsque dans sa journée il avait fait un mauvais dîner et un bon mot, il marchait plus fier sur le pavé qui souvent faillit lui servir de gîte, plus fier sous son habit noir criant merci par toutes les coutures, qu'un empereur sous la robe de pourpre. Dans le cénacle où vivait Rodolphe, par une pose assez commune à quelques jeunes gens, on affectait de traiter l'amour comme une chose de luxe, un prétexte à bouffonnerie. Gustave Colline, qui était depuis fort longtemps en relation avec une giletière qu'il rendit contrefaite de corps et d'esprit à force de lui faire copier jour et nuit les manuscrits de ses ouvrages philosophiques, prétendait que l'amour était une espèce de purgation, bonne à prendre à chaque saison nouvelle, pour se débarrasser des humeurs. Au milieu de tous ces faux sceptiques, Rodolphe était le seul qui osât parler avec quelque révérence de l'amour; et quand on avait le malheur de lui laisser prendre cette corde, il en avait pour une heure à roucouler des élégies sur le bonheur d'être aimé, l'azur du lac paisible, chanson de la brise, concert d'étoiles, etc, etc. Cette manie l'avait fait surnommer l'_harmonica_, par Schaunard. Marcel avait aussi fait à ce propos un mot très-joli, où, faisant allusion aux tirades sentimentales et germaniques de Rodolphe, ainsi qu'à sa calvitie précoce, il l'appelait: _myosotis chauve_. La vérité vraie était ceci: Rodolphe croyait alors sérieusement en avoir fini avec toutes les choses de jeunesse et d'amour; il chantait insolemment le _De Profundis_ sur son coeur qu'il croyait mort, alors qu'il n'était qu'immobile, mais prêt au réveil, mais facile à la joie et plus tendre que jamais à toutes les chères douleurs qu'il n'espérait plus et qui le désespéraient aujourd'hui. Vous l'avez voulu, ô Rodolphe! et nous ne vous plaindrons pas, car ce mal dont vous souffrez est un de ceux qu'on envie le plus, surtout si l'on sait qu'on en est à jamais guéri.

Rodolphe rencontra donc la jeune Mimi qu'il avait jadis connue, alors qu'elle était la maîtresse d'un de ses amis. Et il en fit la sienne. Ce fut d'abord un grand haro parmi les amis de Rodolphe lorsqu'ils apprirent son mariage; mais comme Mademoiselle Mimi était fort avenante, point du tout bégueule, et supportait sans maux de tête la fumée de la pipe et les conversations littéraires, on s'accoutuma à elle et on la traita comme une camarade. Mimi était une charmante femme et d'une nature qui convenait particulièrement aux sympathies plastiques et poétiques de Rodolphe. Elle avait vingt-deux ans; elle était petite, délicate, mièvre. Son visage semblait l'ébauche d'une figure aristocratique; mais ses traits, d'une certaine finesse et comme doucement éclairés par les lueurs de ses yeux bleus et limpides, prenaient en de certains moments d'ennui ou d'humeur un caractère de brutalité presque fauve, où un physiologiste aurait peut-être reconnu l'indice d'un profond égoïsme ou d'une grande insensibilité. Mais c'était le plus souvent une charmante tête au sourire jeune et frais, aux regards tendres ou pleins d'impérieuse coquetterie. Le sang de la jeunesse courait chaud et rapide dans ses veines, et colorait de teintes rosées sa peau transparente aux blancheurs de camélia. Cette beauté maladive séduisait Rodolphe, et il passait souvent, la nuit, bien des heures à couronner de baisers le front pâle de sa maîtresse endormie, dont les yeux humides et lassés brillaient à demi clos sous le rideau de ses magnifiques cheveux bruns. Mais ce qui contribua surtout à rendre Rodolphe amoureux fou de Mademoiselle Mimi, ce furent ses mains que, malgré les soins du ménage, elle savait conserver plus blanches que les mains de la déesse de l'oisiveté. Cependant, ces mains si frêles, si mignonnes, si douces aux caresses de la lèvre, ces mains d'enfant entre lesquelles Rodolphe avait déposé son coeur de nouveau en floraison, ces mains blanches de Mademoiselle Mimi devaient bientôt mutiler le coeur du poëte avec leurs ongles roses.

Au bout d'un mois, Rodolphe commença à s'apercevoir qu'il avait épousé une tempête, et que sa maîtresse avait un grand défaut. Elle _voisinait_, comme on dit, et passait une grande partie de son temps chez des femmes entretenues du quartier, dont elle avait fait la connaissance. Il en résulta bientôt ce que Rodolphe avait craint lorsqu'il s'était aperçu des relations contractées par sa maîtresse. L'opulence variable de quelques-unes de ses _amies_ nouvelles avait fait naître une forêt d'ambition dans l'esprit de Mademoiselle Mimi, qui jusque-là n'avait eu que des goûts modestes et se contentait du nécessaire, que Rodolphe lui procurait de son mieux. Mimi commença à rêver la soie, le velours et la dentelle. Et malgré les défenses de Rodolphe, elle continua à fréquenter les femmes, qui toutes étaient d'accord pour lui persuader de rompre avec le bohémien qui ne pouvait pas seulement lui donner cent cinquante francs pour s'acheter une robe de drap.

--Jolie comme vous êtes, lui disaient ses conseillères, vous trouverez facilement une position meilleure. Il ne faut que chercher.

Et Mademoiselle Mimi se mit à chercher. Témoin de ses fréquentes sorties, maladroitement motivées, Rodolphe entra dans la voie douloureuse des soupçons. Mais dès qu'il se sentait sur la trace de quelque preuve d'infidélité, il s'enfonçait avec acharnement un bandeau sur les yeux, afin de ne rien voir. Cependant, quoi qu'il en fût, il adorait Mimi. Il avait pour elle cet amour jaloux, fantasque, querelleur et bizarre que la jeune femme ne comprenait pas, parce qu'elle n'éprouvait alors pour Rodolphe que cet attachement tiède qui résulte de l'habitude. Et d'ailleurs, la moitié de son coeur avait déjà été dépensée au temps de son premier amour, et l'autre moitié était encore pleine des souvenirs de son premier amant.

Huit mois se passèrent ainsi, alternés de jours bons et mauvais. Pendant ce temps, Rodolphe fut vingt fois sur le point de se séparer de Mademoiselle Mimi, qui avait pour lui toutes les cruautés maladroites de la femme qui n'aime pas. À proprement parler, cette existence était devenue pour tous deux un enfer. Mais Rodolphe s'était habitué à ces luttes quotidiennes, et ne craignait rien tant que de voir cesser cet état de choses, parce qu'il sentait qu'avec lui cesseraient à jamais et ces fièvres de jeunesse et ces agitations qu'il n'avait point ressenties depuis si longtemps. Et puis, s'il faut tout dire aussi, il y avait des heures où Mademoiselle Mimi savait faire oublier à Rodolphe tous les soupçons auxquels il se déchirait le coeur. Il y avait des moments où elle courbait à ses genoux comme un enfant, sous le charme de son regard bleu, ce poëte à qui elle avait fait retrouver la poésie perdue, ce jeune à qui elle avait rendu la jeunesse, et qui, grâce à elle, était rentré sous l'équateur de l'amour. Deux ou trois fois par mois, au milieu de leurs orageuses querelles, Rodolphe et Mimi s'arrêtaient d'un commun accord dans l'oasis fraîche d'une nuit d'amour et de douces causeries. Alors, Rodolphe prenait entre ses bras la tête souriante et animée de son amie, et pendant des heures entières il se laissait aller à lui parler cet admirable et absurde langage que la passion improvise à ses heures de délire. Mimi écoutait calme d'abord, plutôt étonnée qu'émue, mais à la fin, l'éloquence enthousiaste de Rodolphe, tour à tour tendre, gai, mélancolique, la gagnait peu à peu. Elle sentait fondre, au contact de cet amour, les glaces d'indifférence qui engourdissaient son coeur, des fièvres contagieuses commençaient à l'agiter, elle se jetait au cou de Rodolphe et lui disait en baisers tout ce qu'elle n'aurait pu lui dire en paroles. Et l'aube les surprenait ainsi, enlacés l'un à l'autre, les yeux dans les yeux, les mains dans les mains, tandis que leurs bouches humides et brûlantes murmuraient encore le mot immortel:

«Qui, depuis cinq mille ans, Se suspend chaque nuit aux lèvres des amants.»

Mais le lendemain, le plus futile prétexte amenait une querelle, et l'amour épouvanté s'enfuyait encore pour longtemps.