Sauvageonne

Part 11

Chapter 113,719 wordsPublic domain

Oui, elle était partie et déjà loin, à travers les tranchées de Montavoir, elle s’en allait le cœur navré. En passant devant la Peutefontaine, elle avait eu un moment la tentation d’y ensevelir à tout jamais, sous les roseaux, le terrible chagrin qui la torturait, mais la pensée de mourir dans cette eau bourbeuse, pleine de sangsues, l’avait fait frissonner de dégoût et elle s’était hâtée de gravir la route qui menait au bois.--Elle souffrait atrocement; son amour si vivace, si confiant, si exubérant, avait été brisé en pleine sève; il lui semblait que, dans tout son corps, il n’y avait pas une fibre qui ne fût déchirée et saignante. A cette souffrance constante une piqûre aiguë ajoutait ses élancements intermittents, chaque fois que Denise repensait à l’égoïsme de Francis. Elle l’aimait toujours et elle ne pouvait se consoler d’être réduite à le mépriser. Son idole était brisée, et ce qui désolait le plus la pauvre fille, c’était de découvrir de quelles matières vulgaires était composé celui dont elle avait fait un dieu. Avec sa nature de sauvage sur laquelle la civilisation avait à peine mordu, elle ne comprenait rien aux hypocrisies, aux faux-fuyants et aux faux-semblants à l’aide desquels les gens du monde composent avec leur conscience et arrêtent l’élan de leurs instincts les plus généreux.--Il y a des plantes forestières qui meurent plutôt que de s’accoutumer à une culture artificielle, et Sauvageonne était de leur famille.--Elle cheminait lentement sous bois, choisissant les sentiers les moins frayés, les tranchées les plus abruptes, et s’y abandonnait à un chagrin violent qui se traduisait par des larmes abondantes et des sanglots convulsifs. Parfois elle s’arrêtait, étreignait un arbre et tordait désespérément ses bras autour de l’écorce rugueuse. Cet embrassement farouche la soulageait; il lui semblait que la forêt, sa vieille amie d’enfance, compatissait fraternellement à sa peine.

Quand on a longtemps vécu au milieu des bois, on entre avec eux en une intime communion de sentiments. On subit les impressions confuses qu’ils paraissent recevoir, et, par contre, on s’imagine volontiers que la forêt s’associe sympathiquement aux émotions qu’on éprouve. L’épanouissement joyeux des verdures nouvelles, la chute mélancolique des feuilles tombantes, la majesté des soleils couchants entrevus à travers la futaie, la fraîcheur apaisante des réveils du matin dans les taillis, trouvent en nous de fidèles échos, et de même, selon que nous sommes heureux ou misérables, nous finissons par croire que l’âme mystérieuse des plantes se met avec nous en fête ou en deuil.--Dans la forêt assoupie et silencieuse sous l’embrasement du soleil d’août, Sauvageonne sentait comme un épuisement, comme un accablement pareil au sien. Les ruisseaux qui bourdonnaient encore gaîment à l’époque de son retour étaient maintenant taris; les pierres blanchies, les herbes couchées et limoneuses indiquaient seules la trace de leur lit desséché; les feuillées, si vertes et si lustrées le mois d’avant, pendaient ternes et privées de sève. Elle traversa la coupe du Fays; le sol, couvert de broussailles et de fougères roussies, était aveuglant de clarté; des milliers d’insectes l’emplissaient d’un murmure strident et métallique; la loge était effondrée, et les sabotiers étaient partis.--Ah! songeait Denise en se frayant un chemin parmi les ronces défleuries et les genêts couverts de gousses noires, pourquoi n’ai-je pas trouvé dans le cœur de Francis la bonne foi et le dévouement qu’avaient mes pauvres sabotiers? J’aurais été heureuse avec lui, même dans une hutte en ruine comme celle-ci!

Elle était rentrée sous bois et cherchait à s’orienter. A travers le silence des ramures engourdies, elle entendit au loin le bouillonnement des sources de l’Aujon, et tout son corps tressaillit douloureusement au souvenir de la soirée du bain. Elle s’arrêta et prêta l’oreille, se berçant du chimérique espoir que Francis repentant était parti à sa recherche et qu’il allait peut-être déboucher du fourré.--Ah! s’il lui était apparu tout à coup, de même que ce soir de juillet où elle l’avait vu se dresser brusquement au milieu des coudraies, comme elle lui eût tendu les bras, comme elle lui eût pardonné bien vite ses cruelles hésitations! Mais les cépées demeuraient immobiles, et le soleil, devenu perpendiculaire, dardait ses rayons implacables à travers la futaie déserte. Elle se remit en route; le Creux d’Aujon était sur sa gauche, la ferme d’Acquenove était derrière elle; en poussant vers la droite, elle devait tomber sur les champs du plateau de Langres. En effet, après une heure de marche, elle atteignit une lisière et vit devant elle, dans une clarté éblouissante, les plaines pierreuses et un long ruban de route blanche qui tranchait sur le jaune pâle des seigles déjà moissonnés. Elle franchit les raies ensoleillées où les chaumes et les chardons lui meurtrissaient les jambes, et arriva déjà fatiguée au milieu du grand chemin.

Cette route, nue et droite, bordée d’ormes au feuillage grêle, lui faisait peur. On eût dit qu’en quittant la forêt, elle y avait laissé son courage et un peu de la force physique qui l’avait soutenue jusque-là. Ses pieds étaient gonflés et la grosse chaleur de midi l’étourdissait. La flambante réverbération du soleil sur les talus calcaires, sur les champs et sur le sable du chemin lui faisait mal aux yeux. Devant elle, de temps en temps, le vent d’ouest soulevait une colonne de poussière, la roulait en spirale, puis l’éparpillait sur les herbes jaunies des fossés. Les sauterelles emplissaient de leur bruit de lime les cailloux emmétrés sur le bord de la route; puis elles se taisaient brusquement à son approche. Le bourdonnement reprenait et se succédait ainsi de cent pas en cent pas, avec de subites intermittences pendant lesquelles on n’entendait plus que le crépitement sec des chaumes embrasés de lumière.--Pour Denise, cette route poudroyante et sans ombre était réellement le commencement de l’inconnu; elle y cheminait comme à regret, déjà alourdie et désorientée. Au point culminant du plateau, un cantonnier assis sur un énorme moellon cassait des cailloux. Abrité derrière un châssis de paille, les yeux protégés par de grosses lunettes, il brisait la pierre à coups de marteau, d’un geste machinal et résigné. Denise s’arrêta pour lui demander le chemin d’Aprey. Il examina un moment avec curiosité cette fille habillée comme une demoiselle et tenant à la main son paquet noué dans un châle, puis, se dressant sur ses jambes noueuses, il lui montra du bras l’embranchement qui coupait au loin le plateau sur la droite et se remit à concasser ses cailloux, tandis que Denise recommençait à marcher dans la poussière brûlante.

Elle se sentait horriblement lasse. Un malaise étrange, causé sans doute par la fatigue d’une nuit blanche, la privation de nourriture et l’accablement d’un soleil torride, s’était emparé de tout son corps. Le cœur lui manquait, ses jambes chancelaient, de soudaines chaleurs lui montaient à la gorge et faisaient perler une sueur froide sur ses tempes. Prise de vertige, elle eut à peine la force de se traîner jusqu’au fossé et de s’appuyer au talus. Tout tournait.--Ah! Dieu, pensait-elle, est-ce que je vais mourir là, sur cette horrible route?--Ses paupières s’alourdirent, sa tête s’en alla en arrière et elle n’eut plus conscience de ce qui se passait autour d’elle...

A Rouelles, pendant ce temps, Francis attendait l’arrivée de sa femme dans des transes un peu analogues à celles d’un condamné à mort durant l’heure qui précède son exécution. Il avait la fièvre et ne pouvait tenir en place. Il ne savait plus comment il sortirait de toutes les complications funestes où l’avait jeté son aventure avec Denise. Qu’allait dire Mme Adrienne en apprenant le mystérieux et inexplicable départ de Sauvageonne? A la maison, les domestiques ne s’en doutaient pas encore, mais avant le soir tout se saurait... Pauvre Sauvageonne! où était-elle à cette heure et comment allait-elle vivre dans ce village où on la considérerait sans doute comme une charge embarrassante?... Malgré son égoïsme, Francis se sentait pris de pitié en songeant aux hasards, aux dangers même qu’allait courir cette malheureuse enfant, qui l’avait si étourdiment aimé et qu’il avait si cruellement poussée à sa perte. Le sentiment d’une lourde responsabilité ne contribuait pas peu à accroître le malaise où le plongeait l’attente d’Adrienne. A chaque instant, il consultait sa montre:--Encore deux heures... encore une heure... et elle sera ici!--Un frisson glacé lui passait dans le dos. Il se levait, préparait la contenance qu’il prendrait au moment de l’arrivée, les raisons qu’il pourrait bien donner pour expliquer la fuite de Denise. Puis, enfiévré et brisé par l’anxiété, il se jetait dans un fauteuil, fermait les yeux et se creusait l’esprit pour trouver une solution favorable.

Par moments il arrivait à se rassurer en se payant d’illusions, en se leurrant lui-même au moyen d’arguments ingénieux, à l’aide desquels il endormait momentanément son inquiétude:--Après tout, se disait-il, Denise est une créature étrange; ses goûts rustiques et ses habitudes vagabondes l’ont peut-être mieux organisée que je ne l’imagine pour supporter l’épreuve qu’elle s’est volontairement imposée. Elle aime les paysans, elle a de leur sang dans les veines, elle était née pour vivre avec eux, et pourvu qu’elle trouve ses parents à Aprey, elle saura se tirer d’affaire. Ce n’est pas une fille comme une autre. Elle est entêtée et indépendante; une fois installée là-bas, elle refusera énergiquement de rentrer à Rouelles.--Reste Adrienne; mais celle-là est plus maniable, et elle m’écoute volontiers. Je saurai manœuvrer de façon à ce qu’elle renonce à rappeler sa filleule auprès d’elle. Ce sera difficile peut-être tout d’abord, parce qu’elle est imbue d’un tas d’idées sentimentales et romanesques, mais avec de l’adresse et de la ténacité j’arriverai à lui faire entendre raison. Elle comprendra que ce parti est de beaucoup le plus avantageux, dans le propre intérêt de Denise, et aussi dans l’intérêt de notre tranquillité intérieure. Alors, comme le plus fort sera fait, puisque Denise a pris les devants, les choses s’arrangeront au moyen d’une somme d’argent placée sur la tête de la fugitive... En résumé, tout sera ainsi pour le mieux; rien ne transpirera de la faute que j’ai eu la sottise de commettre... Oui, je me suis mal conduit, c’est certain, et je plains la pauvre enfant... Mais je ne suis pas un ange après tout, et un ange lui-même aurait succombé à la tentation... Si elle était restée ici, la situation eût été intolérable, et fatalement Adrienne aurait fini par tout découvrir... Décidément, c’est un mal pour un bien... Pourvu que Denise soit arrivée saine et sauve à Aprey!

Il en était là de son monologue, quand un bruit de roues fit crier le sable de la route et il entendit qu’on ouvrait la grande porte de la cour.--Il se leva tout pâle, le cœur battant, et s’élança vaillamment hors du vestibule. Mme Pommeret était déjà descendue de voiture et, avant qu’il eût pu placer un mot, elle lui sauta au cou.

--Me voici! s’écria-t-elle en l’embrassant, je te reviens en parfaite santé... Il n’en est pas de même de tout le monde, car je te ramène la pauvre Sauvageonne dans un triste état.

--Sauvageonne! murmura Francis atterré... Elle est là?

Il n’osait lever les yeux vers la voiture, à la portière de laquelle la femme de chambre se tenait affairée.

--Oui, figure-toi que nous l’avons trouvée à demi évanouie sur le bord de la route... En plein soleil! il y avait de quoi la tuer... Oh! j’ai bien deviné tout de suite qu’elle avait commis quelque nouvelle incartade... Elle ne voulait pas revenir, et nous avons été obligés de l’emporter de force.--Maintenant, elle va mieux, mais elle est encore faible, et il ne faudra pas être trop rude avec elle.

Abasourdi, il regardait alternativement sa femme et la jeune fille qui avait fini par descendre avec l’aide de Zélie. Elle passa près de lui, blanche comme un cierge, et marcha presque automatiquement dans le vestibule, sans avoir l’air de voir Francis.

--Mon ami, reprit Adrienne en glissant son bras sous celui de son mari, sois indulgent!... Je suis sûre que tu l’as traitée avec trop de sévérité, et c’est une fille qu’il ne faut pas brusquer... Reste avec elle pendant que je vais changer de robe; dis-lui une bonne parole!--Elle rejoignit Denise et la baisa au front:--A tout à l’heure, mon enfant, continua-t-elle; je te laisse faire la paix avec ton beau-père.

Mme Pommeret était entrée avec Zélie dans la pièce où on avait porté les bagages. Francis respirait plus librement en songeant qu’après tout Denise n’avait rien dit de compromettant. Il s’arrêta sur le seuil de la chambre où la jeune fille venait de pénétrer.

--Denise?... commença-t-il avec un accent interrogatif.

Elle leva sur lui un regard sombre, et ses lèvres pâles se desserrèrent enfin:

--N’ayez pas peur, interrompit-elle, je ne suis pas revenue de mon plein gré, allez!--Elle fit quelques pas dans la chambre, puis, se retournant, elle ajouta avec une sourde voix rageuse:--Si vous saviez comme je vous méprise!

Et la porte se referma violemment au nez de Francis.

V

Une semaine se passa, et malgré les tentatives conciliatrices de Mme Pommeret le bon accord ne se rétablit pas entre Denise et Francis. Adrienne n’y comprenait rien. Elle savait par expérience que, si les colères de Sauvageonne étaient violentes, elles ne duraient pas longtemps d’ordinaire, et cette rancune persistante l’étonnait d’autant plus qu’elle ne pouvait obtenir ni de son mari ni de Denise la raison de cette brouille mystérieuse. Si elle s’adressait à Francis, il haussait les épaules et répondait avec humeur:

--Est-ce que je sais, moi?...

Elle se rabattait sur Denise; mais à toutes ses questions l’opiniâtre fille ne répliquait que d’une façon énigmatique, en fronçant les sourcils et en tenant obstinément ses fauves regards fixés à terre.

--T’es-tu querellée avec Francis?

--Non.

--Lui as-tu donné quelque sujet de plainte?

--Est-ce qu’il se plaint?

--Non pas, mais il faut bien qu’il se soit passé quelque chose de grave pour que tu lui fasses aussi mauvais visage.

--Je ne peux pas changer ma figure.

--En tout cas, tu pourrais changer de manières et tâcher d’être plus aimable. Tes bouderies sont très déplaisantes.

--Si je déplais, qu’on me renvoie!

--Pourquoi parles-tu de la sorte?... Qui t’a mis en tête de quitter une maison où l’on fait ce qu’on peut pour te rendre la vie agréable?... Tu n’es qu’une ingrate!

--Je le sais bien...

On ne pouvait lui arracher rien de plus que ces réponses ambiguës et mal sonnantes. Elle vivait confinée dans sa chambre et ne reprenait que de loin en loin ses longues promenades dans la forêt. Son aversion subite pour Francis Pommeret et le brusque changement de son humeur, naguère si en dehors, maintenant si taciturne, n’avaient pas échappé à la curiosité toujours éveillée des domestiques; la bizarrerie de sa conduite provoquait à l’office de nombreux commentaires généralement peu charitables:

--Vous conviendrez, remarquait Zélie, que madame n’a pas de chance avec cette fille-là... C’est encore heureux qu’elle ne l’ait pas emmenée à Plombières, nous aurions eu trop de maux à la garder et elle y aurait fait les cent coups.

--Je ne suis pas de votre avis, mamselle Zélie, répondait Modeste, la cuisinière, qui ne pardonnait pas à Denise de s’être mêlée du ménage en l’absence d’Adrienne;--au contraire, madame aurait eu bon nez de nous débarrasser de cette Sauvageonne... Tout le monde y aurait gagné... Vous n’avez pas idée de ce qu’elle m’a fait endurer, et des diableries qu’elle inventait pour enjôler M. Pommeret... Je n’ai pas les yeux en poche, et encore que je ne sois qu’une bête, j’ai remarqué des choses qui me faisaient bouillir dans ma peau... Enfin, voulez-vous que je vous dise le fin mot?... Eh bien! je crois que mamselle Denise est jalouse de madame, voilà!...

--Voulez-vous bien brider votre langue, vieux serpent à sonnettes! se récriait Pierre en dégustant sa _potée_; on ne sait vraiment pas où, vous autres femmes, vous allez prendre les idées que vous vous fourrez dans la cervelle... Mamselle Denise est une enfant qui n’a pas plus de méchanceté que mes chevaux, et tout ça, ce sont des _dailleries_.

--Des _dailleries_!... Pourquoi donc alors votre Sauvageonne, qui était tout sucre et tout miel le mois dernier, est-elle devenue rêche comme un chardon depuis le retour de madame?... Pourquoi le jour même a-t-elle fait son paquet et s’est-elle _vredée_ (sauvée), comme si elle avait eu le feu après ses chausses?... Voyez-vous! il n’y a pas plus méchante espèce que ces rousses... A la place de madame, je ne serais pas tranquille avec une créature qui a ainsi le diable au corps... Et monsieur est de mon avis pareillement; vous n’avez qu’à regarder sa figure depuis huit jours...

Il ne fallait pas, en effet, être un observateur bien perspicace pour remarquer la mine piteuse de Francis, chaque fois que les nécessités de la vie commune le mettaient en présence d’Adrienne et de Denise. Il expiait durement son péché, étant condamné à jouer une humiliante comédie. Afin de ne pas éveiller les soupçons de sa femme, il s’efforçait de paraître attentif et empressé; et, d’un autre côté, il se rendait compte du caractère odieux et avilissant que prenaient ces tendresses maritales aux yeux de Denise qui s’était donnée à lui et qu’il avait prétendu aimer passionnément. Après chaque mot gracieux adressé à Adrienne, il regardait furtivement la jeune fille, craignant de surprendre sur ses lèvres ou dans ses regards une trop visible expression de mépris et de colère. Les heures des repas devenaient pour lui des heures de supplice. Le pis était que Mme Pommeret, avec toute l’effusion d’une femme aimante qui rentre au logis après deux mois d’absence, ne se gênait pas pour se montrer tendre et expansive devant Denise, qu’elle traitait toujours en enfant. Elle n’attendait pas les démonstrations de son mari et les provoquait volontiers. Les lettres aimables écrites par Francis pendant le séjour à Plombières avaient fait illusion à Adrienne; elle était revenue pleine d’indulgence et de bon espoir dans l’avenir, et elle manifestait sa confiance en donnant à Pommeret des marques d’un amour raffermi et tonifié par l’absence. C’était tantôt une parole caressante mignotement coulée dans l’oreille, tantôt une main s’offrant d’elle-même libéralement aux lèvres du jeune mari, tantôt un baiser pris au passage. Francis, très mal à l’aise, n’osait se dérober à ces menues privautés conjugales, mais il les recevait d’un air contraint, avec une réserve qui étonnait Adrienne, sans amortir le coup brutal asséné à Sauvageonne par chacune de ces cruelles caresses. Assise en face des deux époux, elle assistait avec des regards farouches à ces épanchements, et se sentait mordue en plein cœur par une atroce jalousie mêlée d’indignation.

Un jour elle n’y put tenir. Mme Pommeret s’était penchée vers son mari et, tenant d’une main une assiette pleine de framboises des bois, de l’autre elle présentait un à un les fruits aux lèvres de Francis et les lui faisait avaler de force. Ses doigts rougis effleuraient la bouche du patient; elle se complaisait à ce manège enfantin et riait d’un joli rire aux notes amoureuses et câlines. Soudain, Denise jeta sa serviette sur la table, se leva tout d’une pièce et sortit en faisant claquer la porte.

Adrienne, stupéfaite, avait déposé l’assiette devant elle.

--Eh bien! s’écria-t-elle, qu’est-ce qui lui prend?

Elle regardait avec ahurissement la porte encore vibrante derrière laquelle Sauvageonne venait de disparaître, puis ses yeux interrogeaient Francis. Celui-ci rougissait, se mordait les lèvres et avait une mine inquiète que Mme Pommeret trouva aussi étrange que la brusque sortie de Denise. Elle plia silencieusement sa serviette et se leva à son tour. Comme elle passait devant la chambre de la jeune fille, elle crut entendre un bruit sourd de sanglots.

--Denise! cria-t-elle en secouant le bouton de la porte,--mais la porte était verrouillée à l’intérieur et Denise ne répondit pas.

Pour la première fois depuis son retour, Adrienne conçut des soupçons. Les allures de Sauvageonne et de Francis avaient quelque chose de louche. Elle se rappela certains détails qui d’abord ne l’avaient point frappée; elle rassembla plusieurs menus incidents qui lui avaient semblé insignifiants et qui, maintenant, rapprochés, éclairés l’un par l’autre, prenaient une physionomie inquiétante. Les singuliers propos tenus un soir de l’automne dernier par Manette Trinquesse, la fuite de Sauvageonne le jour même du retour de Plombières, les airs ahuris et embarrassés de Francis, quelques mots à double entente échappés à la cuisinière, et surtout cette violente sortie de sa fille adoptive, toutes ces choses lui donnaient à réfléchir. Elle se sentait enveloppée d’une atmosphère équivoque dont elle voulait pénétrer le mystère. Comme elle avait un remarquable empire sur elle-même et savait maîtriser ses émotions, elle dissimula, et silencieusement, attentivement, elle épia désormais la conduite de son mari et de Denise.

Mais les deux jeunes gens avaient compris sans doute à quel péril ils s’exposaient en ne se possédant pas mieux, car à partir de ce jour-là ils se tinrent sur leurs gardes, et pendant plus d’un mois Mme Pommeret ne put recueillir aucun indice nouveau, qui fût de nature à confirmer ses soupçons. Denise était devenue impassible et impénétrable; Francis avait repris de l’aplomb et faisait meilleure contenance. Et cependant un courant glacé de méfiance et de rancune soufflait entre eux. Ils ressemblaient à deux complices qui ont enterré un secret, et qui, tout en se haïssant mutuellement, restent d’accord pour ne pas se perdre. Les muettes et tenaces observations d’Adrienne ne lui apprenaient rien; mais son subtil instinct de femme l’avertissait néanmoins de la persistance d’un péril caché.

Elle prit le parti de recourir à la ruse. On touchait au mois de novembre et, un soir, elle annonça à Francis que, toute réflexion faite et à raison de l’intraitable caractère de Denise, elle croyait convenable de la remettre en pension quelque part.--Si elle avait compté sur ce biais pour découvrir les véritables sentiments de son mari à l’égard de Sauvageonne, elle fut complètement déçue. Cette proposition allait trop au-devant des désirs de Pommeret pour qu’il ne l’accueillît pas. C’était un moyen d’éloigner, au moins momentanément, toute cause de trouble intérieur; une fois hors de la maison, Denise se calmerait peu à peu, et le temps achèverait de la guérir. Aussi entra-t-il en plein dans les vues de sa femme.

On chercha donc une nouvelle institution dont le régime pût s’accommoder à l’humeur capricieuse et rebelle de la jeune fille, et une fois qu’on fut fixé, Mme Pommeret se chargea d’annoncer à l’enfant terrible la décision qu’on avait prise et la date de son départ, qui devait avoir lieu pour la mi-novembre. Denise, toujours impénétrable, s’inclina sans répondre; pourtant Mme Adrienne crut remarquer que, malgré ses efforts pour rester impassible, elle changeait de couleur. Ses lèvres se contractaient légèrement, et le tour de sa bouche avait pris une pâleur verdâtre qui était toujours chez elle le signe d’une émotion violente.