Sauvageonne

Part 12

Chapter 123,689 wordsPublic domain

Après avoir reçu communication de cette nouvelle, Sauvageonne resta toute l’après-midi enfermée dans sa chambre; mais quand on descendit le soir dans la salle à manger, elle manœuvra sournoisement pour se rapprocher de Francis et se pencha vers lui dans un moment où elle croyait sa mère adoptive occupée à ouvrir un buffet. Celle-ci, qui la surveillait du coin de l’œil, surprit ce manège, qui lui parut d’autant plus significatif que, depuis longtemps, Denise affectait de ne point adresser la parole à Pommeret. Aussi, tout en feignant d’être absorbée par le compte d’une pile de linge, Adrienne prêta l’oreille, et comme elle avait l’ouïe fine, elle put saisir à la volée quelques mots prononcés à voix basse:

--J’ai à vous parler... Cette nuit... Il le faut!...

Le reste se perdit dans un chuchotement confus. L’entretien avait duré quelques secondes à peine; lorsque Adrienne se retourna, Sauvageonne s’était assise devant son assiette et avait repris son attitude indifférente, mais la mine inquiète de Francis suffisait pour prouver à Mme Pommeret qu’elle n’avait pas été dupe d’une hallucination. Un rendez-vous avait été assigné par Denise à son mari; où et quand devait-il avoir lieu? elle l’ignorait, mais elle était fixée sur le point principal, et elle savait ce qui lui restait à faire.

Bien que cette découverte l’eût violemment secouée, elle eut assez d’empire sur elle pour dissimuler, et le dîner se passa sans autre incident. Quand la table fut desservie, Francis alluma un cigare, les deux femmes demeurèrent immobiles au coin du feu, puis, vers neuf heures, chacun, prétextant un besoin de sommeil, se retira dans sa chambre.

Depuis le voyage de Plombières, Pommeret avait repris l’habitude de coucher dans son cabinet de travail, et Adrienne occupait seule la pièce contiguë. A dix heures, après avoir congédié Zélie, Mme Pommeret se rhabilla complètement, éteignit sa lumière et attendit, l’oreille collée contre la porte du couloir, qu’elle avait eu la précaution de laisser entrebâillée. Les domestiques ne tardèrent pas à gagner leurs lits; Pierre dormait à l’écurie près de ses chevaux; Zélie et Modeste couchaient au second, et bientôt on les entendit gravir l’escalier en bavardant, puis s’enfermer dans leur dortoir. Peu à peu une paix profonde régna dans la maison assoupie; on ne distingua plus d’autre bruit que le cri-cri du grillon dans la cuisine, et le tic-tac de la longue horloge qui se dressait dans le vestibule et qui sonna onze heures. Le timbre grave répéta par deux fois les onze coups vibrants, et le silence reprit possession de la vieille demeure.

Tout à coup ce silence solennel, pendant lequel Adrienne entendait les battements de son cœur, fut interrompu par le craquement sourd d’une porte discrètement ouverte. C’était celle de Denise. Peu après, un second craquement indiqua que Francis à son tour quittait sa chambre; en même temps un faible rayon lumineux dansa dans l’obscurité, Pommeret, en homme prudent, ayant eu la précaution de se munir d’une lanterne de poche.

--Venez, murmura-t-il, descendons!

Ils se dirigèrent vers l’escalier; leurs pas, assourdis par le tapis qui garnissait les marches, étaient à peine perceptibles. Adrienne s’était déchaussée, et dès qu’elle les jugea suffisamment éloignés, elle se glissa à son tour dans le couloir. Elle avait saisi à tâtons la rampe et s’arrêtait à chaque marche. Quand elle eut la certitude qu’ils s’étaient réfugiés dans la salle à manger, elle se hasarda à longer le mur du vestibule et chercha des yeux la porte de la salle. Par mesure de prudence, ils ne l’avaient pas refermée derrière eux, et Francis s’était contenté de laisser retomber les portières. Ce fut derrière cette tenture qu’Adrienne vint se placer.

Le tissu de laine peu serré et rongé par places permettait d’entrevoir confusément l’intérieur de la pièce, faiblement éclairé par la petite lanterne que Francis avait posée sur un dressoir. On distinguait la silhouette de ce dernier, debout, le dos tourné à la porte, les mains enfoncées dans les poches de son veston, et aussi la forme plus vague de Denise adossée à un massif buffet de noyer. Quand Adrienne arriva, quelques paroles avaient déjà été échangées et Denise répondait à une question de Francis:

--Si je vous ai dérangé, disait-elle, soyez bien persuadé qu’il a fallu que j’y sois forcée... Je suis honteuse d’en être réduite à cette extrémité... Mais je n’avais plus de temps à perdre, puisque, d’ici à deux jours, Mme Adrienne veut m’envoyer de nouveau en pension.

Francis fit un geste de la tête pour indiquer qu’il était au courant des intentions de sa femme. En ce moment il se sentait doucement remué par un mouvement de compassion attendrie. Le mystère de ce rendez-vous nocturne, la pâle et étrange beauté de Denise, rendue plus séduisante encore par la demi-obscurité de la salle, la pensée que cette charmante fille qui avait été sa maîtresse allait partir dans quelques jours, tout cela l’inclinait vers une mansuétude tendre et réveillait en lui les anciens désirs mal assoupis. Il s’était rapproché de la jeune fille et cherchait à lui prendre les mains.

--Ma pauvre Denise, murmura-t-il, j’ai été bien coupable, je me repens amèrement de la peine que je vous ai causée et je voudrais de tout mon cœur vous montrer à quel point je vous suis attaché...

Elle avait retiré ses mains et les avait appuyées derrière son dos à la tablette du buffet:

--Je ne vous demande pas de protestations, interrompit-elle, je n’y crois plus.

--Vous avez tort... Je vous aime toujours, bien que je vous aie donné le droit de douter de ma sincérité... Quant à ce départ prochain, je n’ai pu l’empêcher; si je m’y étais opposé, j’aurais confirmé des soupçons qui commencent à naître dans l’esprit de qui vous savez. Pour notre sécurité à tous deux, ce départ est nécessaire.

--Il est impossible! répliqua-t-elle d’une voix sourde.

--Impossible?... Ne vouliez-vous pas vous-même vous éloigner?

--Oui, je l’ai désiré et je le désire encore, mais je ne puis pas aller dans cette pension.

--Je ne m’explique pas bien pourquoi.

--Pourquoi? répéta-t-elle; ah! c’est dur à dire... surtout maintenant que vous ne m’aimez plus... Et pourtant il le faut! il le faut! s’exclama-t-elle avec un accent déchirant.

Francis comprenait de moins en moins; il devenait nerveux, et se demandait si l’exaltation de Denise ne frisait pas un peu l’égarement.

--Je ne peux pas retourner en pension dans l’état où je suis, reprit-elle en baissant les yeux... Comprenez-vous maintenant?

Il y eut un moment de profond silence. Pommeret sentait un frisson lui courir par tout le corps, et la crainte qui venait de l’empoigner le mettait dans l’impossibilité d’articuler une seule parole. Mais si pénible que fût son angoisse, elle n’était pas comparable à la souffrance qu’éprouvait la malheureuse femme cachée derrière la tapisserie. Chaque mot de cette conversation était pour elle un coup de poignard creusant une inguérissable blessure. Elle avait été obligée de se cramponner au mur afin de se maintenir debout. Elle étouffait et se raidissait contre la douleur. Ses oreilles bourdonnaient, il lui semblait ouïr un glas sonnant le désastre de tout ce qui lui était cher. Quand elle revint à elle et reprit un peu de sang-froid, elle entendit Denise qui continuait à parler d’une voix brève et saccadée:

--Il se passe en moi quelque chose d’étrange... Je ne sais pas ce que c’est, mais j’ai peur d’être grosse.

--Ce ne serait pas à souhaiter! marmotta Francis entre ses dents.

Puis il ajouta, après avoir respiré péniblement:

--Vous vous alarmez sans doute pour des riens, votre imagination vous crée des chimères...

Elle secouait la tête. Il la pressait de questions, il voulait avoir des détails plus minutieux, et Denise, suffoquant de honte, murmurait:

--Je ne sais pas, mais j’ai vu des femmes dans cet état, et elles éprouvaient tout ce que je sens...

Francis demeurait muet; Sauvageonne continua avec plus d’animation:

--Vous concevez que je ne peux pas, dans de pareilles conditions, m’exposer à aller dans cette pension où l’on veut me mettre... Alors, bien que cela me coûte, allez! j’ai songé à vous pour me tirer de ce mauvais pas...

Il fit un geste effrayé et sa figure s’allongea.

--Oh! tranquillisez-vous! poursuivit-elle avec ironie, je ne vous demande pas de sacrifice pénible... Si j’ai un enfant, comme je le crois, j’aurai la force de l’aimer et de l’élever sans vous... Tout ce que j’exige, c’est que vous fassiez renoncer Mme Adrienne à cette idée de m’envoyer en pension et que vous obteniez d’elle pour moi la permission de retourner à Aprey, dans la famille de ma mère.

--Mais, objecta le triste Francis d’un ton agacé et piteux, tout est prêt pour votre départ; si je parle maintenant de revenir sur ce qui a été arrêté, Adrienne se doutera de quelque chose... Voyons, ma chère enfant, vos craintes peuvent être vaines, et il serait plus sage d’attendre...

--Attendre quoi? fit-elle avec emportement; attendre que ma faute soit visible et que je devienne la fable de cette pension où on m’aura enfermée?... Tenez! vous êtes encore plus lâche que je ne croyais et je suis atrocement punie de vous avoir aimé!... Mais ne me poussez pas à bout! Si vous refusez de me rendre le service que je vous demande, je vous jure que j’irai trouver Mme Adrienne et que je lui confesserai tout!

--C’est inutile! murmura derrière eux une voix faible; j’ai tout entendu.

Ils se retournèrent atterrés et, dans la pénombre, ils aperçurent Adrienne sur le seuil.

Sa pâleur était effrayante, ses traits s’étaient comme durcis et pétrifiés dans une expression tragique de désespoir et de ressentiment. On eût dit à la fois une Niobé et une Némésis.--Sauvageonne, les yeux fixes, agrandis par l’épouvante, demeurait fascinée par cette apparition austère, par ces regards terribles sous l’arc des sourcils rapprochés et menaçants, ce blanc visage de marbre encadré dans des cheveux bruns au milieu desquels tranchait cette mèche argentée qui accentuait si étrangement la physionomie d’Adrienne.--Francis, au contraire, essayant de se dérober à cette confrontation redoutable, s’était reculé et enfoncé dans la partie la plus ténébreuse de la salle.

Sans ajouter un mot, Adrienne, qui s’était d’abord dirigée vers le dressoir, versa une carafe d’eau dans un verre, et but avidement, puis elle s’appuya contre la table, et, d’une voix dont le calme contrastait avec l’altération de son visage:

--Oui, répéta-t-elle, j’ai tout entendu, et si je n’en suis pas morte sur le coup, c’est que de pareilles douleurs ne tuent sans doute que lentement... C’est infâme, ce que vous avez fait, mais je n’ai ni la force ni le cœur de vous dire tout ce que j’en pense... Je ne vous ai jamais voulu que du bien à tous deux, et vous avez empoisonné ma vie... Je n’ai plus qu’un désir: m’en aller de ce monde au plus vite!...

Elle fut interrompue par Sauvageonne, qui s’était brusquement agenouillée à ses pieds. Elle baisait le bas de sa robe et lui demandait pardon à travers des sanglots.

--Assez, ma pauvre Denise, reprit Adrienne, tu es une malheureuse!... Pourtant je comprends encore que tu te sois laissé séduire, puisque ce malheur m’est arrivé, à moi qui avais plus de raison et de discernement que toi... Mais lui, mais cet homme qui m’avait juré fidélité et affection et qui a abusé de ma bonne foi, de ma sottise, pour te déshonorer et m’outrager dans ma propre maison, je le regarde comme le dernier des misérables!

Si démonté, si anéanti que fût Francis, il comprit qu’il était de son intérêt de ne point se laisser maltraiter de la sorte sans regimber au moins en apparence. Il y allait de sa dignité d’homme et de mari, et, sortant de l’ombre où il s’était d’abord enfoui:

--Cette scène est inutile et déplacée, dit-il d’un ton sec, et je n’en entendrai pas davantage... Nous nous expliquerons ailleurs.

--Restez! répliqua impérieusement Adrienne, je dirai tout ce que j’ai à dire et vous m’écouterez, que cela vous plaise ou non!... Je pourrais me venger en demandant une séparation aux tribunaux et en dévoilant à tous les honnêtes gens votre honteuse conduite, mais il me répugne de traîner mon nom chez les avoués et chez les juges; je ne veux pas que vos infamies rejaillissent sur ma famille et je ne tiens pas à me donner avec vous en pâture à la malignité publique... Je me tairai donc, mais, en échange de mon silence, j’exige que tous deux vous vous soumettiez aveuglément à ce que je jugerai à propos de tenter pour tirer de la boue mon honneur et le vôtre... A partir de ce soir, vous m’obéirez tous deux comme des esclaves; vous n’aurez d’autres volontés que les miennes... Ce sera ma vengeance à moi!... Jure de m’obéir! s’écria-t-elle en forçant violemment Denise à se relever; et vous, monsieur, promettez-le-moi aussi, non pas sur votre honneur, mais sur votre vie, à laquelle vous tenez probablement davantage... Vous me devez bien ce serment, à moi, dont vous avez ruiné le repos à tout jamais!

Et tandis que les deux coupables baissaient la tête, elle s’empara de la lumière posée sur le dressoir.

--Maintenant, ajouta-t-elle, remontons!

Elle poussa Denise devant elle, sans s’inquiéter de Pommeret, et la reconduisit dans sa chambre, où elle l’enferma. Comme elle tournait la clé, elle se retrouva en face de Francis, qui traversait le couloir.

--Ecoutez! lui dit-elle d’une voix sourde: à dater d’aujourd’hui nous ne sommes plus rien l’un pour l’autre; mais à l’égard des domestiques et des étrangers, nous devons vivre comme si rien n’était changé dans nos relations... Ce sera une odieuse comédie, mais elle sera plus odieuse encore pour moi que pour vous. Dans tous les cas, arrangez-vous pour la bien jouer, car si par votre faute le monde vient à se douter de ce qui s’est passé ici, je vous le jure par ce que j’ai de plus sacré, je vous tuerai comme un chien!

VI

C’était un jeudi, jour d’ouvroir, et comme il faisait mauvais temps, la petite salle de l’école des sœurs, qui servait d’atelier aux dames d’Auberive, avait vu grossir son contingent habituel de charitables ouvrières. C’étaient de vieilles connaissances:--la femme du notaire, d’humeur inquiète et maussade à cause de ses névralgies, dont la défendait mal un capuchon de soie noire encadrant une figure bilieuse;--la perceptrice, qui avait mis une robe propre et qui s’était arrachée à regret à ses raccommodages domestiques pour venir travailler aux nippes des pauvres:--Mlle Irma Chesnel, sur la tête de laquelle deux hivers avaient passé, non sans quelques dommage, mais qui gardait toujours au fond de son cœur un petit coin vert et printanier pour le mari de ses rêves;--la sœur du curé, Mlle Euphrasie Cartier, droite, sèche, anguleuse, exerçant avec austérité et méthode ses hautes fonctions de directrice de l’ouvroir. Dans l’embrasure d’une croisée, l’une des deux institutrices, la sœur Télesphore, se tenait assise discrètement, modestement, sans prendre part à la conversation. Sous son ample cornette de linge empesé, on ne voyait que le profil penché de son visage couleur de cire, tandis que ses doigts agiles cousaient une chemise de grosse toile.--Non loin de la sœur, une autre vieille connaissance, Manette Trinquesse, debout sur ses larges pieds, contemplait le second de ses _gachenets_, auquel Mlle Cartier essayait une blouse de cotonnade. Le jeune drôle grattant son nez, d’un air ennuyé, se prêtait mal à l’essayage, baissant les bras quand il fallait les lever et essuyant force réprimandes de la part de la sévère Euphrasie, dont les doigts rudes maniaient ces membres d’enfant comme s’il se fût agi d’un mannequin.

Au dehors, le tumulte des giboulées d’avril qui tombaient à chaque instant se mêlait au bruit sec du madapolam déchiré, au grincement des ciseaux, au bourdonnement des voix. Une lumière grise, pâlie encore par la mousseline des rideaux et le ton mat des pièces de calicot déroulées, mettait une froideur de sacristie dans cette salle nue, aux murs blanchis à la chaux, ayant pour tout ornement un crucifix de bois noir et une statuette de la Vierge. Dans ce jour calme et blafard, les profils des ouvrières s’enlevaient en noir; les physionomies étaient paisibles et recueillies, les propos s’échangeaient à mi-voix comme sous la voûte d’une église.

--Allons, laisse ton nez, garnement! grogna tout à coup Mlle Euphrasie en tirant la blouse par les manches.--Puis elle ajouta en la remettant à la sœur Télesphore:--Il y a quelque chose à repincer à l’emmanchure, ma sœur.

Tout à coup elle poussa une exclamation en apercevant un large accroc au fond de la culotte du gamin:

--Ah! bons saints anges! voilà un pantalon déchiré d’une façon indécente!... Encore une dépense sur laquelle nous ne comptions pas... Cet enfant est une ruine pour l’ouvroir: il userait du fer!

--Eh! ma pauvre demoiselle, geignit Manette, à qui le dites-vous? C’est un vrai _brisaque_, et son aîné est encore pire... Si l’ouvroir ne m’assiste pas, ils iront bientôt par les rues, nus comme de petits Saint Jean. Dans le temps que Mme Lebreton était à la Mancienne, elle me donnait bel et bien des nippes pour eux et pour moi, mais maintenant qu’elle a quitté Rouelles, je ne sais vraiment plus comment me tirer d’affaire.

--Mademoiselle Irma, demanda la notaresse à sa voisine, expliquez-moi donc pourquoi Mme Pommeret n’est pas restée à Rouelles pour ses couches?

La sœur de la receveuse des postes haussa les épaules:

--Est-ce que l’on sait? Tout est mystère dans cette maison-là... Il paraît que Denise est souffrante et que les médecins lui ont conseillé le climat du Midi.

--La pauvre chère dame est donc enceinte pour de vrai? reprit plaintivement Manette; eh bien! j’avais toujours cru que c’était une idée qu’elle se faisait... La dernière fois que je l’ai rencontrée, aux entours de Noël, je venais de ramasser des feuilles mortes dans Montavoir et elle se promenait sur le chemin avec Mlle Denise. Comme je la questionnais sur sa santé: «Manette, qu’elle me dit, je crois que c’est mon tour, et qu’au printemps prochain, j’aurai un petit enfant.--Ma foi, ai-je repris, je ne m’en serais pas aperçue, là, à vous voir droite et mince comme un brin de jonc, à côté de votre fille, qui est toute rondelette!... Une supposition que Mlle Denise serait mariée, sauf votre respect, j’aurais plutôt pensé à la chose pour elle que pour vous...» Voilà ce que je lui ai dit vers la Noël, à preuve qu’elle m’a répondu que j’étais une sotte, et qu’elle m’a tout de même donné une pièce blanche...

Les dames de l’ouvroir s’étaient regardées d’un air scandalisé. Mlle Cartier arrêta net ce flux de paroles:

--Cela prouve, fit-elle sèchement, qu’il ne faut pas se fier aux apparences.

--Est-ce que c’est pour bientôt? demanda Mlle Chesnel en rougissant.

--Dans tous les cas, répliqua la notaresse, ça ne peut guère arriver avant le mois de mai... Mme Pommeret est revenue de Plombières le 15 août... Ainsi, comptez!

--Oh! fit la demoiselle en baissant les yeux avec des mines pudibondes, je n’entends rien à ces choses-là!

--Ils n’ont pas perdu de temps, remarqua ingénument la perceptrice; mon mari prétend que c’est l’effet des eaux.

La petite sœur Télesphore rougissait à son tour et voilait avec sa couture son visage effarouché.

--Mesdames, s’exclama aigrement Mlle Euphrasie, songez qu’il y a ici des oreilles qui ne sont pas habituées à entendre des paroles libres... Ménagez-nous, je vous prie!

Il y eut un moment de silence, puis la notaresse recommença:

--Ce qui m’étonne, c’est que M. Pommeret soit resté à Rouelles.

--Il a annoncé tout dernièrement au juge de paix qu’il comptait partir cette semaine... Il va rejoindre ces dames en Suisse.

--Et les domestiques?

--Les domestiques gardent la maison... Elle n’a même pas emmené Zélie, sa femme de chambre.

--Pourquoi? je vous le demande!

--Dame! suggéra la perceptrice, peut-être par économie... De pareils voyages doivent être coûteux.

--Allons donc! Mme Adrienne n’est pas dans une position à regarder à un billet de mille francs.

--Enfin! insinua Mlle Irma, en enfilant son aiguille, on dira ce qu’on voudra, mais je trouve tout cela fort extraordinaire... Ce départ en plein cœur d’hiver, ces deux femmes qui vont seules courir les routes, ces domestiques qu’on n’emmène pas, ce mari qui reste à la maison au lieu d’accompagner sa femme souffrante... Je ne sais pas si je suis faite autrement que les autres, mais cela me paraît invraisemblable; quelqu’un viendrait m’apprendre qu’il se cache là-dessous quelque drame comme on en voit dans les mauvais ménages, eh bien! je n’en serais pas étonnée.

--Pourquoi supposez-vous que les Pommeret fassent mauvais ménage? objecta la notaresse.

--Quand un ménage est mal assorti, soupira Mlle Irma, il y a gros à parier que tout y va de travers... Ma sœur et moi, nous avons toujours pensé que ce mariage-là ne donnerait rien de bon...

Elle fut interrompue brusquement par une voix âpre et virile qui retentit derrière elle comme la trompette du jugement dernier:

--Mademoiselle Chesnel, Notre-Seigneur a dit: «Ne jugez point afin que vous ne soyez point jugés»; et l’Ecriture ajoute: «Vous ne parlerez pas mal du sourd, et vous ne mettrez rien devant l’aveugle qui puisse le faire tomber...»

Les dames levèrent la tête craintivement et aperçurent le curé, qui était entré pendant le discours de Mlle Irma.

--Mesdames, continua sévèrement l’abbé Cartier, vous me semblez avoir oublié que le travail chrétien doit se faire en silence... C’est une des règles que j’ai établies en fondant votre ouvroir: je vous serai reconnaissant de ne plus l’enfreindre.

Là-dessus il les salua et disparut discrètement comme il était venu. Dans l’ouvroir brusquement silencieux on n’entendit plus que le craquement des étoffes déchirées, le grincement des ciseaux et le ruissellement de la pluie sur les vitres...

Ainsi que l’avait dit la perceptrice, Francis Pommeret se préparait à quitter Rouelles. Après avoir reçu une lettre timbrée de Lausanne, il se fit conduire un matin à la gare de Langres et monta en wagon. Bien loin de la montagne langroise, à travers les forêts rocheuses du Jura, la vapeur le poussa de Belfort à Soleure, de Neufchâtel à Lausanne. Il aperçut au passage, comme dans un rêve, des rivières impétueuses, des gorges profondes, des cimes neigeuses bordant l’horizon, puis enfin le lac Léman dans un encadrement de montagnes aux crêtes dentelées. Mais tous ces paysages nouveaux éveillaient à peine son attention. Il passait à travers ce splendide décor, comme un homme dont le cerveau est engourdi, dont les sensations sont pour ainsi dire amorties sous la pression d’une inquiétude pesante. A Ouchy, le bateau à vapeur, après avoir longé une rive bordée de vignobles, le déposa dans un village situé au milieu des vergers qui s’étendent entre Vevey et Clarens. C’était là que Mme Pommeret s’était installée avec Denise, dans une petite maison louée à un vigneron de la Tour-de-Peilz.