Part 10
A partir de ce jour, elle devint subitement casanière et renonça presque complètement à ses vagabondages en forêt. Elle semblait avoir pris au sérieux le rôle de maîtresse de maison, que l’absence de Mme Pommeret laissait tomber entre ses mains. Elle donnait des ordres aux domestiques, s’occupait du menu des repas, visitait les armoires, entrait vingt fois le jour dans la pièce où se tenait Francis, sous prétexte de voir si tout était en place. Il ne pouvait faire un pas dans la maison sans la rencontrer les cheveux au vent, la robe relevée, un tablier à bavette tendu sur sa poitrine, ayant dans les yeux et sur les lèvres son singulier et hardi sourire. La coureuse de bois, la faunesse indisciplinée et vagabonde se métamorphosait en ménagère;--une ménagère de fantaisie, plus empressée qu’utile, emplissant les couloirs du frou-frou de sa robe, du tac-tac de ses talons et des minutieux raffinements de sa sollicitude domestique. Désormais, grâce à elle, la salle à manger et le fumoir étaient pleins de fleurs, et Francis n’en sortait pas sans avoir attrapé une migraine. A chaque repas, elle le bourrait de plats sucrés, croyant, d’après ses goûts de pensionnaire, que c’était là le _nec plus ultra_ de la bonne chère. Pommeret, tantôt agacé, tantôt amusé par l’activité brouillonne de cette maîtresse de maison improvisée, subissait néanmoins le charme que la capricieuse jeune fille répandait autour d’elle. Il n’avait plus seulement à se défendre des longs tête-à-tête de chaque soir; à tout instant du jour, il se retrouvait seul avec elle, et la fascination devenait plus dangereuse. Il se faisait l’effet d’un gibier autour duquel les chasseurs ont pratiqué une _enceinte_, et qui voit de minute en minute se rétrécir le cercle dans lequel il pourra se mouvoir. Se sentant sur le point de faiblir, il prenait honnêtement le parti de se dérober, en désertant à son tour la maison. Il partait dès le fin matin et se condamnait à de longues courses à travers bois. Durant ces promenades forcées, il se tenait à lui-même de beaux discours très moraux, se répétant énergiquement que succomber dans de pareilles conditions serait un acte de déloyauté. Et justement à mesure qu’il se le répétait, sa pensée s’appesantissait davantage sur les dangers de la situation; la possibilité de la tentation lui arrivait à l’esprit, accompagnée de l’image terriblement séduisante de la tentatrice. Dans la solitude de la forêt, cette pensée dominante prenait de plus fortes proportions, et le flamboiement du soleil, perçant de ses flèches d’or les feuillées immobiles, allumait encore son imagination. Il marchait comme un enragé, ne réussissant qu’à s’éreinter, sans lasser son désir ni distraire sa pensée.
Une après-midi, sa fièvre de locomotion l’avait poussé jusqu’aux sources de l’Aujon. Brûlé par un soleil caniculaire et avide de fraîcheur, il s’était hâté de gagner une combe très ombreuse, qu’on nomme dans le pays le Creux d’Aujon. L’endroit est solitaire, fort éloigné de toute habitation; l’horizon étroit y est pour ainsi dire muré par les taillis qui couvrent les flancs de la combe et ne laissent guère entre eux que l’espace occupé par le lit du ruisseau. Ce cours d’eau naissant, après avoir sautillé bruyamment de pierre en pierre parmi des fourrés de saules et d’aunelles, s’évase tout à coup entre deux talus herbeux, de manière à former un petit réservoir peu profond, une sorte de vasque rocheuse au-dessus de laquelle les branches riveraines s’étendent comme des bras qui se rejoignent. Dans cette cavée de verdure, le silence n’est troublé que par le glou-glou de l’Aujon ou par le vol rapide d’un martin-pêcheur dont les ailes irisées coupent le courant en droit fil. Tout y invite au sommeil: le moelleux gonflement des mousses à la base des hêtres et le frémissement berceur de l’eau qui fuit; tout y repose les yeux, jusqu’aux tons veloutés de l’herbe drue, dont quelques blanches fleurs de parnassie étoilent seules la verte uniformité.
Ecrasé par la chaleur et la fatigue, Francis s’arrêta au bas de l’une des pentes, à vingt pas du ruisseau dont il dominait la nappe limpide; et s’étendant entre deux cépées de noisetiers, la tête sur la mousse, les pieds dans la fougère, il s’assoupit doucement.--Il sommeillait depuis longtemps déjà, quand il fut réveillé par un bruit de branches froissées. Sans bouger, il ouvrit les yeux. Le soleil s’était enfoncé derrière les taillis et le soir approchait. Au-dessous de lui, entre les branches feuillues d’où il voyait comme par des meurtrières le cours de l’Aujon, il aperçut une forme féminine sur l’autre rive,--et reconnut Sauvageonne.
Elle s’avançait lentement, nonchalamment dans l’herbe. Arrivée au bord de l’eau, elle s’assit sur le talus et se déchaussa avec l’insoucieuse indifférence d’une fille des bois qui a la certitude d’être seule, puis, remontant un peu le courant, qu’elle traversa à gué, elle reparut à peu de distance des noisetiers où Francis était blotti. Alors elle jeta dans le gazon les chaussures qu’elle tenait à la main, enleva son peigne, secoua ses cheveux moutonnants et trempa ses doigts dans l’eau comme pour en tâter le degré de fraîcheur.--Francis demeurait coi, les yeux grands ouverts, la gorge serrée.--Aux allures de Denise, on voyait bien qu’elle ne visitait pas pour la première fois le Creux d’Aujon; l’endroit lui était familier, et ses façons d’agir montraient clairement que, se croyant absolument seule, elle se disposait, par cette chaleur accablante, à se baigner dans ce limpide réservoir. Francis songeait que ce serait commettre un acte d’indélicatesse de ne point l’avertir de la présence d’un témoin, ou du moins de ne pas s’éloigner lui-même discrètement;--et pourtant il ne bougeait pas. Une damnable convoitise, une perverse curiosité, le retenaient tapi au milieu des cépées.
La jeune fille s’était éclipsée de nouveau. Un bouquet d’aunelles la masquait tout entière, et les branches remuées trahissaient seules sa présence. C’était pour Francis le moment de fuir s’il avait encore un peu d’honnêteté dans l’âme et de virilité dans les résolutions. Il se soulevait déjà sur un bras, cherchant des yeux l’endroit par où il opérerait sa retraite, quand Denise reparut.
Il fut tout d’abord ébloui. Une éclatante blancheur passa rapidement dans le cadre verdoyant des branches, puis il y eut un éparpillement de gouttelettes rejaillissantes accompagnant le bruit frais d’un corps qui se jette en pleine eau.
Inconsciemment il avait fermé les yeux; quand il les rouvrit, on ne voyait plus dans le réservoir frissonnant que la tête de Sauvageonne, dont le courant agitait faiblement la chevelure crêpelée. La jeune fille aspirait l’air humide avec bonheur; les ailes de son nez retroussé se dilataient, ses yeux luisaient dans la demi-obscurité des verdures surplombantes. Parfois elle plongeait son front dans l’eau avec un joli mouvement d’oiseau qui prend son bain; d’autres fois, s’accrochant des deux mains à une racine, elle laissait son corps aller à la dérive. La nappe liquide, avec ses rubans d’herbes aquatiques, ses remous, ses ondes moirées et circulaires, voilait chastement les formes de la baigneuse; l’eau caressait mollement le cou et le menton, ne découvrant que rarement la rondeur d’un bras ou un coin d’épaule.--Maintenant, Francis n’avait plus la force de s’enfuir. Des bouffées de désirs lui avaient offusqué le sens moral, éteignant en lui tout scrupule et tout remords. Il dressait la tête et retenait son souffle, ne songeant plus qu’à griser ses yeux de ce spectacle si inattendu et si plein de troublantes surprises.
Le bain dura un quart d’heure, puis Denise remonta sur le bord, toute ruisselante, et s’assit dans l’herbe pour laisser aux gouttelettes qui perlaient sur son corps le temps de s’évaporer dans l’air chaud. Elle passait lentement ses mains sur ses bras et sur ses épaules, dont les purs contours se détachaient du fond vert des ramures. On eût dit une nymphe des temps mythologiques.--Le crépuscule tombait. Le pan de ciel aperçu entre les feuillées plus opaques avait pris un ton exquis de turquoise foncée; l’eau déjà brunissante aux endroits couverts reflétait par places la couleur unie du ciel, et la verdure plus sombre de l’herbe faisait encore valoir la teinte claire de ces taches d’azur. Dans ce cadre des feuillages bruns, du gazon velouté et de l’eau bleue, le corps éblouissant de Denise et sa chevelure rousse se fondaient harmonieusement. La lumière assourdie estompait les lignes onduleuses de son dos et de sa jeune poitrine; sa peau blanche frissonnait légèrement, et d’une main distraite elle tordait ses cheveux. Une sérénité délicieuse emplissait la combe et donnait une agreste poésie à cette chaste nudité de jeune fille. Du fond de son observatoire, Francis, bien qu’il fût peu poétique de sa nature, se sentait pris d’une admiration attendrie devant la révélation de cette virginale beauté féminine.--Lentement, Denise se glissa vers les aunelles où elle avait laissé ses vêtements, et les massifs plus noirs la dérobèrent aux indiscrets émerveillements de son admirateur. Quand elle reparut, elle était entièrement vêtue et boutonnait nonchalamment son corsage, en secouant sa chevelure encore mouillée...
Tout à coup un léger éboulis de cailloux, un bruissement de feuilles, la tirèrent brutalement de sa rêverie.--Francis avait-il voulu fuir, ou, dans un moment de distraction avait-il fait un faux mouvement? Toujours est-il que cette rumeur insolite et soudaine trahissait la présence d’un être animé dans le voisinage. La jeune fille dressa la tête, rougit, puis, sans réfléchir, furieuse de cette surprise, elle bondit vers la place d’où partait le bruit, et après avoir écarté précipitamment les coudraies, elle se trouva face à face avec Francis.
--Vous! s’écria-t-elle d’une voix sourde, vous étiez là?
Elle pâlissait et suffoquait; un mouvement de stupéfaction, de honte et de colère faisait trembler ses lèvres et soulevait sa poitrine sous son corsage à demi boutonné.
Francis, vexé d’avoir été découvert et confus de sa mauvaise action, balbutiait de vagues excuses en regardant la figure courroucée de la jeune fille.
--C’est lâche! reprit-elle en trépignant de rage, tandis que des larmes roulaient dans ses yeux.
Elle étouffait et s’était adossée à un arbre, en proie à une sorte de crise nerveuse.
Francis, très effrayé de la voir en cet état, ne savait plus que faire pour la calmer, quand soudain une idée aussi imprudente que peu généreuse lui vint à l’esprit... Elle l’aimait, il s’en doutait depuis longtemps; pourquoi ne se servirait-il pas, pour l’apaiser, de cette naïve passion dont il avait deviné la vivacité croissante tout en affectant de la décourager?... Il fixa de nouveau sur Denise ses yeux caressants et attendris, et se penchant vers elle:
--Pardon! lui chuchota-t-il presque dans l’oreille, pardonnez-moi, chère enfant adorée!
Ces simples mots d’amour opérèrent sur Denise comme un charme. D’un bond farouche, elle s’élança vers Francis, lui jeta les bras autour du cou et cacha dans la poitrine du jeune homme sa tête humide, sa bouche pleine de sanglots passionnés.
IV
Un mois s’était passé depuis l’aventure du Creux d’Aujon. Dans la pièce qui servait de fumoir et de cabinet de travail, Denise et Francis s’entretenaient à voix basse après le dîner. L’ombre des soirées d’août, déjà plus courtes, emplissait la chambre d’une obscurité qui ne permettait plus de distinguer les traits des deux interlocuteurs. On ne voyait que les formes confuses de leurs silhouettes. Celle de Denise, qui arpentait le fumoir dans sa longueur, tantôt s’enfonçait dans le noir et tantôt se dessinait sur le clair de la fenêtre. La jeune fille marchait les bras croisés, la tête penchée, et le bruit sourd de son pas résonnait seul dans le silence de la maison endormie.
--Oui, c’est demain à trois heures qu’elle revient, murmura Francis en jetant son cigare et en se renfonçant dans un coin du divan.
--Demain! répéta Denise comme un écho douloureux, déjà demain!... O Francis, que faire? que devenir?
--Nous resterons ici... Pierre ira seul à Langres avec la voiture: il dira que nous sommes en pleine moisson et que nous n’avons pu quitter Rouelles.
--Ce sera reculer pour mieux sauter, reprit-elle en haussant les épaules... Il faudra toujours la voir, lui parler et l’embrasser à l’arrivée... Je m’imaginais que ce retour ne viendrait jamais, et c’est demain... Non, je ne pourrai plus la regarder en face!
--Ma pauvre Denise, commença Francis avec embarras, combien j’ai été coupable et comme je me reproche!...
Elle l’interrompit brusquement, courut à lui et, lui posant les mains sur les épaules, tandis que ses yeux brillants cherchaient dans l’ombre ceux de Pommeret:
--M’aimes-tu? lui dit-elle avec un accent passionné.
--Peux-tu me le demander?
--M’aimes-tu plus que tout au monde... comme je t’aime, moi... comme je t’ai aimé depuis le premier jour, là-bas, à Auberive, sous le pommier?... Ce jour-là, je me suis de cœur donnée à toi; je te l’ai déjà dit et je te le répète pour que tu comprennes bien que je ne t’ai pas aimé par caprice ou par surprise... Vois-tu! il n’y avait ni convenances, ni mère adoptive, ni rien qui pouvait m’empêcher de t’appartenir. Je ne suis pas d’une nature à raisonner, à faire la part de ceci et de cela... Je me donne tout entière... M’aimes-tu de la même façon?
--Mais... certainement, répondit-il, tandis qu’intérieurement il s’effrayait déjà de l’exaltation de la jeune fille.
--Eh bien! continua-t-elle en lui serrant les bras dans ses mains, sauvons-nous!... Partons demain au petit jour!
Il tressauta, interdit:
--Hein! fit-il... Voyons, ma chère enfant, sois plus calme et tâche de voir les choses avec plus de sang-froid.
--Je les vois comme elles sont... Nous tremblons déjà rien qu’à l’idée de ce retour... Ce sera bien pis quand elle sera ici entre nous deux... Non, vois-tu, partons!... Après tout, elle n’est que ma mère adoptive, et quant à toi, elle n’est plus ta femme, puisque tu es à moi.
--Mais c’est de l’enfantillage! répliqua-t-il, ahuri; d’abord c’est impraticable, et puis ce serait odieux.
--Ce sera encore bien plus odieux de rester ici et de la tromper.
--Où irions-nous?
--N’importe où... A l’étranger, si tu veux.
--A l’étranger? répliqua-t-il avec un sourire de pitié, comment et de quoi y vivrions-nous?... Tu ignores sans doute que tout ce qui est ici appartient à Mme Adrienne, et que ni toi ni moi ne possédons un sou vaillant.
--Ha! fit-elle...--En effet, elle n’avait pensé à rien de tout cela. Après un moment de réflexion, elle releva la tête et repartit avec sa logique impitoyable:--Raison de plus pour ne pas rester... Je travaillerai et toi aussi... Nous sommes jeunes et bien portants; avec de la bonne volonté, nous parviendrons toujours à gagner notre vie.
Il demeurait abasourdi. Toutes ces objections qu’elle lui poussait avec la persistance d’une enfant qui ne doute de rien l’irritaient sans l’entraîner. Chaque mot de Sauvageonne était une douche d’eau glacée qui le morfondait.--Quitter le confortable intérieur de Rouelles pour se lancer dans l’inconnu... gagner son pain en travaillant... recommencer à vingt-cinq ans la lutte pour l’existence en n’ayant d’autres ressources que ses deux mains et l’amour de Denise... tout cela était très joli dans les romans, mais ridicule et insensé dans la réalité. Rien qu’à envisager une pareille perspective, il se sentait la chair de poule. Il se voyait trimant du matin au soir à quelque besogne de gratte-papier, ayant à sa charge une femme qu’il ne pourrait pas même épouser; il lui semblait entendre les lamentations de sa famille, les risées de sa petite ville, les huées de tous les honnêtes gens de sa connaissance. Son amour-propre vaniteux, ses goûts de luxe, son culte pour la correction et les convenances, tous ces préjugés de la demi-morale bourgeoise qu’il avait sucés avec le lait se révoltaient à la seule idée de l’équipée incongrue proposée par Sauvageonne.
Avec la nuit tombante, la pièce était devenue tout à fait obscure, de sorte que la jeune fille ne pouvait plus distinguer la figure de Francis. Inquiète de son mutisme, elle vint s’asseoir auprès de lui et, le serrant dans ses bras:
--N’est-ce pas, murmura-t-elle d’une voix attendrie, nous partirons cette nuit?
--Pardon, chère petite, dit-il enfin, ta résolution est généreuse et part d’un brave cœur, mais elle n’est pas pratique... Un esclandre pareil, songes-y donc! produirait dans le pays un effet déplorable... Et puis je ne sais vraiment à quel genre de travail je pourrais me livrer pour gagner de quoi nous faire vivre... Il faut voir les choses par le côté positif... Quand on est pauvre comme nous, un coup de tête ne mène à rien... Ah! si nous étions riches, ce serait différent...
Il broda longtemps ainsi sur ce thème, enfilant péniblement les unes aux autres des phrases embarrassées. Elle l’écoutait, les sourcils froncés, les lèvres serrées. Tandis qu’il parlait, la lune s’était levée au-dessus des bois, et les rayons bleuâtres, pénétrant insensiblement dans la pièce, finirent par éclairer le visage de Francis. Denise put voir distinctement la figure effarée, les traits allongés, les regards hésitants de son compagnon. Elle fut prise d’un douloureux découragement et des larmes roulèrent dans ses yeux.
--Alors tu veux m’abandonner? fit-elle, navrée.
--Qui te parle de t’abandonner?... Seulement je ne veux pas t’exposer, et moi avec toi, à mourir de faim.
Elle secoua la tête:
--Ce serait encore moins dur que de vivre aux dépens de celle que nous avons trompée.
--Cela m’est aussi dur qu’à toi, répondit-il avec humeur, mais il y a de ces fatalités dans la vie... A quoi sert de se buter contre l’impossible?... Patientons!... Qui sait? Plus tard les choses s’arrangeront peut-être d’elles-mêmes.
--Mais songe donc, reprit-elle en joignant les mains, que je ne pourrai jamais la regarder en face!... Elle lira sur ma figure tout ce qui s’est passé... Une femme à qui je dois tout et que j’ai payée d’une pareille ingratitude!... Non, je ne peux pas! On dit que j’ai de mauvais instincts, c’est possible, c’est dans le sang; mais, si mauvaise que je sois, il y a des choses que je ne peux pas faire... Il faut que je m’en aille, vois-tu, et que deviendrai-je si je ne t’ai pas avec moi?... ajouta-t-elle en lui jetant les bras autour du cou.--Puis elle continua d’une voix plus câline en se serrant contre lui:--Cher mien! sois bon pour ta Sauvageonne, ne me laisse pas partir seule comme un pauvre chien! tu sais bien que je n’ai que toi au monde... Ne me réponds plus que c’est impossible; on peut tout ce qu’on veut. Toi qui es instruit, tu pourras gagner ta vie aussi bien et mieux qu’un bûcheron, qui n’a que ses deux bras...
Il se débarrassa lentement de l’étreinte de Denise.
--Est-ce que c’est la même chose? répliqua-t-il impatienté. Je te répète que tu raisonnes comme une enfant, et que le plus sage est de patienter, en faisant contre fortune bon cœur.
Elle le regardait avec une navrante expression d’étonnement.
--Non, s’écria-t-elle en s’exaltant, tout plutôt que de vivre ici! Chaque bouchée que j’y mangerais me déchirerait la gorge.
Il s’était rapproché d’elle et essayait de lui prendre les mains, qu’elle retirait avec des gestes rageurs.
--Plus bas! murmura-t-il, calmez-vous, et si vous m’aimez un peu...
--Ah! interrompit-elle d’une voix étranglée par les sanglots, je vous aime trop, et c’est peut-être pour cela que vous ne m’aimez plus!... Entre une vie de peine avec moi et votre bien-être ici, est-ce que vous devriez hésiter?
Elle saisit son bougeoir et l’alluma d’une main tremblante:
--Une dernière fois, voulez-vous partir?
--Vous êtes folle!
--Et vous!
Elle ne se sentit même pas le courage d’achever et de lui reprocher son manque de cœur.
--Adieu! balbutia-t-elle en se dirigeant vers le couloir.
--Denise!
--Adieu!
La porte se referma violemment. L’instant d’après, Sauvageonne était dans sa chambre, et, agenouillée au pied de son lit, la tête dans les couvertures, elle fondait en larmes. La maison était silencieuse. Parfois la jeune fille relevait la tête et prêtait l’oreille, croyant avoir entendu crier la porte du fumoir. Elle espérait toujours que Francis, pris de remords, viendrait la trouver et lui dire: «J’ai eu tort, je t’aime, partons ensemble!» Elle ne pouvait pas croire que l’homme qu’elle adorait passionnément l’estimât assez peu pour l’abandonner avec une pareille légèreté de cœur... Mais les heures se passaient, et rien ne remuait dans la maison. La bougie s’était consumée jusqu’au bout, et maintenant, la lune seule emplissait de sa lumière froide la chambrette, témoin de la première grande douleur de la pauvre fille. Peu à peu les rayons bleuâtres remontèrent au plafond, et tout au fond du jardin les grises clartés de l’aube commencèrent à blanchir.
--Il ne viendra plus! soupira Sauvageonne désespérée, et, se levant, elle fouilla les tiroirs de sa commode et entassa dans un vieux châle le peu d’objets qu’elle voulait emporter. Puis, ses préparatifs de voyage une fois terminés, elle griffonna en hâte ce bout de billet, destiné à celui qui l’abandonnait:
«Je vous ai dit que je partirais, et je pars; je pars sans vous, et je ne reviendrai plus. Quand je serai à Aprey, chez les parents qui me restent, j’écrirai à Mme Adrienne pour lui expliquer mon départ. Rassurez-vous, je saurai taire ce qu’il faut, et votre repos ne sera pas compromis. Encore une fois, adieu!»
Tout était fini, un dernier regard sur cette petite chambre où elle avait tant pensé à lui, puis elle en franchit le seuil et, traversant le couloir, elle alla glisser son billet sous la porte de Francis. Toute sa poitrine se souleva, un sanglot secoua ses lèvres, puis elle s’enfuit, descendit légèrement l’escalier et gagna les champs par le jardin.
Comme on doit le supposer, Francis avait eu de la peine à s’endormir. Sa conscience était loin d’être calme; il ne laissait pas d’éprouver une angoisse fiévreuse en songeant à la figure qu’il ferait le lendemain, au retour de sa femme. Il ne croyait pas à ce départ dont l’avait menacé Sauvageonne et il se demandait quelle tournure les choses prendraient dans l’avenir. La jeune fille ne brillait pas par la circonspection, et Adrienne, en revanche, était devenue terriblement perspicace depuis six mois. Comment sortirait-il de tout cela? et quel pas de clerc il avait fait le jour où il s’était laissé tenter près des sources de l’Aujon!...
Il ne s’assoupit que très avant dans la nuit, eut deux ou trois cauchemars, puis finit par s’endormir d’un de ces lourds sommeils du matin qui suivent les nuits fiévreuses.
Il fut réveillé en sursaut par un piaffement de chevaux et un roulement de voiture. C’était Pierre qui partait avec la calèche pour la gare de Langres. Le soleil était déjà haut. Francis se frotta les yeux avec la sensation confuse d’une angoisse qui se serait prolongée à travers son sommeil.--Qu’ai-je donc? se demanda-t-il.--Puis il songea à la scène de la veille, au retour imminent d’Adrienne, et il s’étira en frissonnant. Ses regards, qui erraient distraitement à travers la chambre, aperçurent tout à coup le billet de Sauvageonne. Sa poitrine se serra.--Assurément quelque chose de grave s’était passé pendant son sommeil.--Il se précipita hors du lit, ramassa la lettre et la lut, tandis que le cœur lui sautait jusque dans la gorge... Partie! ce n’était pas possible!... Il se vêtit sommairement et courut à la chambre de la fugitive. Les tiroirs ouverts et en désordre trahissaient la hâte du départ. Par la fenêtre ouverte, le soleil dardait ses rayons sur le lit, qui n’avait pas été défait.--Le doute n’était plus possible, et Sauvageonne avait bien mis réellement ses menaces à exécution...