Sauvageonne

Part 9

Chapter 93,761 wordsPublic domain

L’intérieur de cette chambre était en harmonie avec les toilettes excentriques et les allures bizarres de la personne qui l’avait habitée. La fenêtre donnait sur les bois. Les murs étaient ornés de nombreuses images d’Epinal aux couleurs crues et violentes, représentant _Damon et Henriette_, _Pyrame et Thisbé_, _les Vierges sages et les Vierges folles_, etc. Sur la tablette de la cheminée, il y avait une collection d’objets forestiers qui trahissaient les goûts agrestes et les promenades vagabondes de la jeune fille: nids de pies et nids de guêpes, cornes de cerf, pétrifications étranges, brins de charme autour desquels un chèvrefeuille, enroulé en hélice, comme un serpent, avait fait corps avec le bois, grands papillons jaunes striés de noir, aux ailes terminées en pointes, colliers de graines de houx rouges comme du corail. Au milieu de ces bibelots, qui rappelaient les fétiches d’une hutte sauvage, le lit de bambou à rideaux de mousseline blanche avait un air virginal. Francis ouvrit le tiroir qui lui avait été désigné. Il s’en exhalait une pénétrante odeur féminine mêlée à un parfum de menthe et de mélilot, et il y régnait un désordre caractéristique: nœuds de ruban fanés, épingles à cheveux, vieux gants, livres dépareillés, chemisettes déchirées, jupons blancs tachés de verdure; tout cela pêle-mêle. Tandis qu’il fourrageait dans ce fouillis pour y dénicher _la Belle Mélusine_, Pommeret mit la main sur un mouchoir de batiste, taché de sang, qu’il crut reconnaître. Le souvenir de la lutte dans la tranchée du Fays lui remonta à la tête avec l’odeur éparse dans toutes ses nippes; il prit le volume de la bibliothèque bleue et quitta l’appartement.

La lettre de la veille et le coup d’œil jeté dans les recoins intimes de cette chambre lui avaient remis devant les yeux la figure originale et inquiétante de Denise avec ses allures garçonnières, ses souplesses de fauve et ses yeux phosphorescents. Maintenant elle le suivait partout, elle le hantait comme certains airs entendus autrefois et qui vous reviennent aux lèvres avec une obsession agaçante. Pour essayer de s’en débarrasser, il s’occupait d’affaires ou il écrivait à Adrienne; mais dès qu’il sortait en plein air, sous bois, le souvenir de Sauvageonne le relançait opiniâtrement et cheminait avec lui.

La saison semblait être de connivence avec cette obsession pour lui agiter le corps et l’esprit. L’été était dans son plein, la forêt dans toute sa magnificence fleurie. Partout des frissons d’herbes plantureuses, des floraisons aux couleurs éclatantes, des parfums de chèvrefeuilles et de troënes. Au fond des massifs, les ramiers roucoulaient langoureusement; leurs voix sourdes et caressantes éveillaient un écho sensuel dans le cœur de Francis. Il rentrait à la brune au château, étourdi, fatigué, mais énervé et incapable de dormir.

Deux semaines se passèrent ainsi. Un soir qu’il achevait de dîner, étendu dans un fauteuil et regardant par la fenêtre ouverte les étoiles s’allumer une à une au-dessus du bois, il entendit sur le chemin un roulement de carriole, puis on sonna à la porte cochère, et il distingua un bourdonnement de voix étonnées dans le vestibule. Au moment où il se levait pour mettre le nez à la fenêtre, la porte s’ouvrit et la cuisinière parut effarée.

--Qu’y a-t-il donc? fit Francis impatienté.

--Monsieur, c’est Mlle Denise qui revient.

--Oui, c’est moi! s’écria une voix mordante. En même temps la cuisinière livrait passage à Sauvageonne.

--Vous?

Francis n’en croyait par ses yeux. Il avait relevé l’abat-jour de la lampe et regardait d’un air ébahi Denise plantée en face de lui, les bras croisés.--Mais quel changement s’était opéré!... Huit mois avaient suffi pour accomplir cette merveilleuse métamorphose qui se produit entre seize et dix-huit ans chez les filles. A la place de l’adolescente dégingandée qui avait quitté Rouelles en novembre, Pommeret voyait devant lui une grande et belle personne bien cambrée sur ses reins et admirablement faite. Les épaules s’étaient élargies, les bras s’étaient arrondis; la poitrine développée gonflait le corsage de la robe d’alépine noire; les irrégularités du visage s’étaient atténuées; le teint était d’une fraîcheur éblouissante; les opulents cheveux roux avaient légèrement bruni; tordue en un épais chignon, leur masse rejetait en arrière cette tête rayonnante de jeunesse, aux lèvres rouges entr’ouvertes par un sourire de défi, aux narines palpitantes, aux yeux étincelants.

--Vous? répéta Francis abasourdi et ébloui.

--Oui, reprit Denise avec une affectation d’assurance que démentait le tremblement de sa voix vibrante, je _m’assommais_ là-bas et je me suis fais renvoyer. On n’a même pas voulu me garder jusqu’au retour de ma mère.

--Et vous êtes revenue seule? demanda sévèrement Pommeret.

--Oh! rassurez-vous! répondit-elle ironiquement, j’ai été ramenée par une sœur converse qui vous apporte une lettre de la supérieure... A propos, elle est dans le vestibule, la sœur, et je crois qu’il faudra lui faire servir à souper... Elle l’a bien gagné!

III

--Je vous prie maintenant de m’expliquer comment et pourquoi vous vous êtes fait renvoyer du Sacré-Cœur?... Je n’ai pas voulu vous infliger l’humiliation d’un interrogatoire devant cette sœur, mais la voilà repartie, et je désire connaître les détails d’une aventure dont je dois instruire votre mère adoptive.

En même temps, Francis Pommeret, avec une gravité affectée, pliait et dépliait la lettre de la supérieure.--Ceci se passait le lendemain de l’arrivée de Denise, à l’heure du déjeuner, et ils étaient seuls dans la salle. Denise, accoudée sans façon sur la nappe, grignotait des cerises avec une parfaite sérénité. Elle releva ses grands yeux luisants vers Francis:

--Je croyais, répondit-elle, que la chose était contée tout au long dans la lettre de Mme de Lignac.

--La supérieure se borne à parler d’un acte d’insubordination, d’un scandale dont l’énormité ne lui permet plus de vous conserver dans sa maison... J’aime encore à penser qu’elle exagère.

--Non, pas trop... Au point de vue du Sacré-Cœur, c’est un cas pendable, d’autant plus qu’il était prémédité. Jugez plutôt:--Je suis une très mauvaise élève, mais j’ai de l’aplomb et beaucoup de mémoire; aussi ces dames utilisaient toujours mes petits talents lorsqu’il s’agissait de débiter un compliment ou de réciter des vers en public. Dimanche dernier, jour de la confirmation, on devait fêter Monseigneur en grande cérémonie: collation, musique, déclamation de morceaux choisis. On m’avait chargée de dire la pièce de résistance, la fable du _Meunier, son Fils et l’Ane_, mon triomphe. Seulement, dans cette fable il y a un drôle de vers où on compare le grand dadais assis sur son âne à un évêque.--«Vous comprenez, mon enfant? me dit la supérieure en baissant les yeux, M. de La Fontaine était un peu libre dans ses expressions, et, en présence de Monseigneur, une pareille allusion serait de la dernière inconvenance; vous remplacerez _évêque_ par _seigneur_... Ne l’oubliez pas!»--C’est bon; la veille de la cérémonie, on répète sur l’estrade, je récite de mon mieux, sans omettre la correction: «comme un _seigneur_ assis.» On me complimente: «Ce sera charmant, Monseigneur sera ravi!»--Nous voici au grand jour. Nombreuse et vénérable assistance: trois évêques, une dizaine de pères jésuites, et une fournée de curés. Entre deux morceaux de piano, on me pousse par l’épaule, je m’avance au bord de l’estrade, je fais la révérence et je débute. Ça marche d’abord très bien; il fallait entendre les bravos chuchotés par toutes ces grosses lèvres rasées!... J’arrive au fameux passage; je reprends ma respiration, je me tourne vers les trois évêques, et, en soulignant chaque mot du geste, du regard et de la voix, je leur lance à toute volée:

Tandis que ce nigaud, comme un _évêque_ assis, Fait le veau sur son âne et pense être bien sage...

Silence glacial; les évêques ne sourcillent pas: seulement Monseigneur de Dijon se penche vers la supérieure et lui murmure à l’oreille je ne sais quoi qui fait lever les yeux au ciel à la bonne dame. Moi, je vais toujours mon train, et j’achève au milieu de la stupéfaction générale... Le soir même, après une réprimande publique, on m’ordonnait de faire mes paquets, et le lendemain on me mettait à la porte comme une brebis galeuse... La justice divine était satisfaite... et moi aussi, puisque je voulais me faire renvoyer.

--Et pourquoi, s’il vous plaît? demanda Francis, qui n’avait pu se défendre de sourire pendant ce récit.

Elle lui coula un coup d’œil oblique:

--Cela me regarde, marmotta-t-elle entre ses dents... D’abord j’avais le mal du pays.

--Adrienne sera très mécontente, reprit-il en accentuant durement chacune de ses paroles; je vais lui écrire que vous ne pouvez rester ici... Je ne me soucie pas d’accepter la responsabilité de vous garder.

Elle s’était levée et s’était mise à tambouriner contre les vitres. De sa place, Francis voyait se dessiner, sur la baie de la fenêtre, la masse abondante de ses cheveux, et la souple ligne onduleuse de son dos et de ses hanches.

--Vous n’êtes pas aimable! répliqua-t-elle sans se retourner.

Sa voix avait un tremblement qui contrastait avec les intonations nettes et mordantes de tout à l’heure.

Pommeret se sentit amolli. Se reprochant d’avoir été trop rude, il quitta sa chaise et fit quelques pas vers la jeune fille.

--Ma chère Denise, commença-t-il, mon devoir n’est pas d’être aimable, mais de vous tenir le langage que votre mère adoptive vous tiendrait si elle était ici...

--Je comprends, interrompit-elle, en faisant volte-face, vous voulez être un père pour moi... Eh bien! ça ne vous va pas, ce rôle-là, mais pas du tout!...

--Qu’il m’aille ou non, je le remplirai en attendant que ma femme vous prenne avec elle... Jusque-là, je compte que vous vous tiendrez tranquille et que vous sortirez le moins possible.

--Vous me mettez en pénitence... au pain sec!

Après avoir prononcé ces derniers mots avec une emphase ironique, elle eut un rire silencieux qui creusa des fossettes dans ses joues, découvrit ses petites dents blanches et illumina ses yeux.

--Il n’y a pas de quoi rire! s’exclama Francis agacé et un peu mal à l’aise.

--Je ris d’une idée qui m’est venue en écoutant votre sermon.

Elle tenait ses yeux fixés sur la main gauche de son interlocuteur, et changeant brusquement la conversation:

--Tiens! s’écria-t-elle, c’est là que je vous ai mordu!

En même temps, elle posa un doigt à l’endroit indiqué, et ils restèrent ainsi un moment immobiles; puis Francis s’empara de cette main qui touchait la sienne:

--Tout ce que je vous ai dit, ma chère enfant, reprit-il d’un ton presque attendri, était dans votre intérêt, croyez-le bien.

Elle éclata de rire de nouveau:

--Vous parlez absolument comme le révérend père qui nous confessait au Sacré-Cœur: «Ce que je vous en dis, ma chère fille, est pour le salut de votre âme!»

Elle baissait comiquement les yeux, balançait la tête et prenait un air béat.

--Allons, ajouta-t-elle, en retirant lentement sa main, je rentre dans ma chambre... Faudra-t-il garder les arrêts?

--Faites ce que vous voudrez! répondit-il vexé; je n’ai pas la prétention de jouer au geôlier avec vous.

--Vous avez joliment raison! Chacun a assez à faire de se garder soi-même... Bonjour!

Elle sortit la tête haute, la mine souriante, laissant Pommeret déconfit et fort mécontent de lui. Il écrivit sur le champ à Adrienne pour lui conter l’aventure et lui conseiller d’appeler Denise à Plombières, en attendant qu’on pût la caser dans une autre pension. Mais, soit qu’il craignît d’inquiéter sa femme, soit qu’il ne fût pas en veine, il mit dans sa lettre moitié moins d’énergie que s’il l’eût rédigée avant le déjeuner; sa sévérité s’était détendue, ses accusations étaient atténuées par des correctifs et des phrases dubitatives; ses conclusions tournaient à l’indulgence.

En attendant la réponse de Mme Pommeret, Denise s’était réinstallée au château. Sans se soucier des recommandations de Francis, elle avait repris ses habitudes d’autrefois, et abandonnant sa longue robe d’uniforme, elle était revenue aux toilettes bizarres et sommaires qu’elle affectionnait:--jupes courtes, guêtres montant jusqu’à mi-jambes, chapeau de grosse paille rejeté le plus souvent sur les épaules.--Dans cet accoutrement, qui lui donnait quasi des allures de garçon, elle partait pour la forêt et ne rentrait guère qu’à l’heure du souper. Ce genre de vie avait cela de bon pour Francis qu’il lui laissait pendant les longues heures de l’après-midi une tranquillité relative dont son esprit en désarroi avait grand besoin. Le voisinage de cette jeune fille, dont la verte beauté s’était épanouie d’une façon si inattendue, lui causait une oppression singulière. Dès qu’elle était loin de la maison, il respirait plus à l’aise; mais, par une contradiction bizarre, le temps lui durait davantage, la journée lui semblait interminable, et il ne savait comment l’occuper, n’ayant de goût à aucune lecture sérieuse, à aucun travail soutenu. De guerre lasse, il traînait son désœuvrement sous les charmilles du jardin, s’étendait à l’ombre et tuait le temps en fumant des cigares. Mais à travers les spirales de la fumée, c’était toujours Denise qu’il voyait, c’était toujours à elle que revenait sa pensée. Il songeait à son caractère énigmatique, tantôt farouche et tantôt hardi, parfois rude jusqu’à l’insolence et parfois presque caressant. Au fond de toutes ces bizarreries, il croyait démêler un sentiment très tendre; quelque chose lui disait que ce sentiment, c’était lui qui l’avait éveillé dans le cœur de cette fille étrange, et cette découverte lui faisait à la fois peur et plaisir.--Tandis qu’il s’enfonçait dans ces rêvasseries périlleuses, les ombres grandissaient dans le vallon de Rouelles, le soleil descendait derrière les futaies de Montavoir, et tout à coup on entendait résonner dans les couloirs la voix vibrante de Sauvageonne qui rentrait du bois et remontait dans sa chambre en chantant. Alors le cœur de Francis battait très fort, et il attendait avec une inquiétude mêlée d’impatience le moment du dîner, qui ramenait le tête à tête de chaque soir dans la salle à manger très vaste, où ils semblaient perdus tous deux dans une demi-obscurité.

Ces dîners offraient un spectacle curieux. Au début, Francis affectait de se montrer bourru et grognon, mais il finissait toujours par devenir aimable et presque galant. Il questionnait Denise d’un air indifférent et dédaigneux sur l’emploi de sa journée et s’attirait généralement des réponses impertinentes.--De quoi s’occupait-il? Elle avait l’attention de le débarrasser de sa présence et il se plaignait encore! Elle n’était pourtant pas gênante!--La conversation tombait là-dessus, et on n’entendait plus qu’un cliquetis de fourchettes. Rarement on parlait de Mme Adrienne; on eût dit que tous deux avaient une secrète répugnance à faire intervenir son nom et sa personne dans leurs discussions. Pendant les intervalles de silence, ils s’étudiaient chacun à la dérobée, leurs regards finissaient par se croiser, ou bien leurs mains se rencontraient près d’une carafe ou d’une salière, et c’était le signal d’une reprise d’hostilités.

Un soir que Denise était rentrée plus tard que de coutume et que Francis s’était mis à table sans l’attendre, il lui dit de son ton le plus grognon:

--Vous devriez tâcher de revenir au moins pour l’heure des repas... Je me demande ce que vous pouvez faire dans les bois toute une journée?

--Je m’y amuse, répondit-elle sèchement, et là du moins je ne suis à charge à personne.

--Qu’y trouvez-vous donc de si amusant?

--Tout: les plantes, les bêtes et les gens.

--Surtout les gens! insinua-t-il avec sarcasme.

--Pourquoi pas?... Je ne suis pas fière, moi, et j’avoue que je ne me déplais pas dans leur compagnie.

--En tout cas, c’est une compagnie peu convenable et peu sûre pour une fille jeune et... jolie.

Elle haussa les épaules:

--Vous me trouvez jolie?... Vous êtes bien bon!

Elle s’était levée et, campée devant la glace, elle rajustait sa coiffure, assujettissait son peigne, les bras levés, la tête rejetée en arrière... Il quitta la table à son tour et se rapprocha d’elle, sans trop savoir ce qu’il allait faire. Elle le devina plutôt qu’elle ne le vit, se retourna tout d’une pièce, et l’interrogeant de son regard étincelant et hardi:

--Hein! quoi? s’écria-t-elle d’une voix mordante, trouvez-vous aussi à redire à ma coiffure?

Déconcerté par cette rapide volte-face, il recula, alluma un cigare et se rassit sans souffler mot. Un silence embarrassant emplit de nouveau la salle obscure, où l’on ne distingua plus bientôt que la forme indécise de la jeune fille assise au rebord de la fenêtre et les deux points lumineux de ses yeux grands ouverts. Puis, quand la nuit fut tout à fait tombée, ils regagnèrent chacun leur chambre en se souhaitant brusquement le bonsoir.

Francis attendait avec une anxiété nerveuse la réponse d’Adrienne; il s’étonnait de ne pas la recevoir plus vite, tout en redoutant le moment où elle arriverait. Un matin enfin, le piéton, l’ayant rencontré sur la route, lui remit une lettre timbrée de Plombières. Il déchira d’abord lentement l’enveloppe; puis il parcourut les quatre pages d’écriture,--et respira. Adrienne repoussait l’idée de faire venir Denise auprès d’elle. L’hôtel était plein, et comme elle était logée fort à l’étroit, il lui eût été impossible de caser la jeune fille dans sa chambre. D’ailleurs, occupée tout le jour à se soigner, elle ne pourrait surveiller cette enfant terrible, qui serait bien plus exposée au milieu des baigneurs de Plombières que dans les bois de Rouelles. Elle faisait donc appel au dévouement de Francis, et le priait de patienter jusqu’au moment où les médecins la déclareraient en état de supporter le voyage.

Le jeune homme empocha la lettre et s’en revint au logis. En entrant dans la cour du château, il la vit occupée par deux charrettes pleines d’ustensiles de vannerie. Les corbeilles, les paniers de toute dimension, les nasses, les clayons et les _volettes_ étalaient au soleil leurs formes blanches et brunes; tous ces légers ouvrages d’osier tressé emplissaient la profondeur des bâches, s’accrochaient aux ridelles et débordaient jusque sur la croupe des chevaux pelés qui, tête baissée, tondaient gravement l’herbe poussée entre les pavés. Sous l’une des voitures, dans la civière pleine d’osier, un chien de berger sommeillait. Les fenêtres de la salle à manger étaient ouvertes, et Francis ébahi aperçut les vanniers attablés et déjeunant, servis par Sauvageonne.

Ils étaient six: la femme, le mari, deux grandes filles et deux garçons de seize à dix-huit ans. Etonnés eux-mêmes de se voir si bien traités, ils mangeaient silencieusement. Chacun d’eux avait tiré son couteau à manche de corne. Ayant placé leur viande froide entre deux tranches de pain, ils la découpaient en petits morceaux qu’ils mastiquaient avec lenteur, s’interrompant pour trinquer à la santé de la _demoiselle_ et vider leur verre avec un clappement de langue. Les deux garçons, très timides, ne paraissaient pas trop à leur aise; les filles, écarquillant les yeux, partageaient leur attention entre les buffets garnis de porcelaines du Japon et la toilette de Denise. Leurs têtes, d’un blond roux, aux chairs rougies par le grand air et tavelées de taches de rousseur, avaient une vague ressemblance avec la figure de leur hôtesse. Celle-ci, s’apercevant tout à coup de la présence de Francis, vint s’asseoir sur le rebord de la fenêtre, lui fit signe d’approcher; puis, se penchant en dehors:

--Allons! dit-elle à voix basse, ne froncez pas les sourcils parce que j’ai invité ces braves gens à se rafraîchir avant de se remettre en route!... On se doit bien cela entre parents.

--Entre parents? répéta-t-il, ces vanniers sont de votre famille?

--Mon Dieu, oui; la femme que vous voyez là est la propre sœur de ma vraie mère, et ces grandes filles sont mes cousines germaines... Ne trouvez-vous pas qu’elles me ressemblent?

Il fit la grimace, et, tirant de sa poche la lettre d’Adrienne:

--J’ai reçu une réponse de Plombières, murmura-t-il... On ne peut pas vous loger là-bas, et vous resterez ici.

En voyant la lettre, Denise avait pâli tout d’abord; les derniers mots de Francis ramenèrent une nuance rose sur ses joues, et un éclair joyeux passa dans ses prunelles.

--Vous voilà bien ennuyé, reprit-elle... Avouez-le!

Il haussa les épaules sans répondre.

--Si cela vous vexe par trop, dites-le, je m’en irai avec ces gens-là.

Il lui tourna le dos et froissa la lettre avec humeur.

Cependant les vanniers, intimidés par la présence du maître de la maison, s’étaient hâtés de mettre les morceaux doubles. Maintenant ils se levaient lourdement et gagnaient la cour. L’homme et les garçons bridaient les chevaux, tandis que les femmes ramassaient les paniers épars sur le pavé.

--Au revoir, ma _gachette_! dit la vannière à Denise qui ne l’avait pas quittée; bien des mercis pour votre politesse; nous vous revaudrons cela quand nous serons à portée... si vous venez jamais nous voir à Aprey... C’est le pays de votre pauvre mère, et nous sommes vos plus près parents. Il faudra un de ces jours que vous poussiez jusqu’à notre village.

--Est-ce que vous y rentrez? demanda Denise.

--Nenni, pas pour le moment. Nous achevons d’abord notre tournée pour placer notre marchandise; mais nous y serons pour sûr rendus vers la Notre-Dame d’août, et alors, si le cœur vous en dit, vous n’avez que de venir, tout un chacun sera content de vous voir... Ah! dame, ça n’est pas cossu chez nous comme dans votre belle maison, mais on vous y recevra de bon cœur tout de même... Au revoir donc, ma mie! Bien le bonjour, monsieur.

Elle rejoignit les charrettes qui avaient franchi la grande porte et gravissaient déjà la route qui montait vers les bois. Les fouets claquaient, les chevaux maigres tiraient, et, à chaque cahot, le frêle chargement d’osier tressaillait et se balançait. L’homme et les garçons marchaient en avant, le fouet sur la nuque; entre les deux voitures, la femme cheminait, courbée et disparaissant presque sous ses corbeilles enfilées à une ficelle. Le chien, ayant achevé sa sieste et quitté la civière, allait et venait, très affairé, d’un attelage à l’autre. Un peu en arrière, les deux grandes filles rousses s’étaient attardées et, tournant la tête, jetaient d’envieux regards sur la maison où demeurait leur chanceuse cousine. On voyait leurs silhouettes élancées se découper sur le vert des prés.

Appuyée à une pile de troncs d’arbres, Denise, les sourcils rapprochés et les yeux fixes, regardait le convoi fuir vers la forêt. Déjà l’une des charrettes avait disparu, et les claquements de fouet retentissaient plus sonores sous les branches.

--Vous regrettez de n’être point partie avec eux? dit railleusement Francis en touchant l’épaule de la jeune fille.

Elle tressaillit.

--Qui sait? répondit-elle d’une voix sourde, cela vaudrait peut-être mieux pour tout le monde!...

Elle releva les yeux vers la lisière du bois. Les deux grandes filles s’étaient à leur tour enfoncées dans la verdure, et il n’y avait plus personne sur la route blanche, dont le soleil faisait scintiller le sable, en même temps qu’il mettait des plaques d’argent fondu, çà et là, dans les joncs et les oseraies de la Peutefontaine. Denise secoua sa tête et ses épaules avec une expression à la fois enfantine et farouche; on eût dit le geste de quelqu’un qui jette le manche après la cognée et qui crie au ciel: «Tant pis! c’est toi qui l’a voulu!»

--Je rentre! s’écria-t-elle... Et courant tout d’une envolée jusque dans le vestibule, elle gravit l’escalier et gagna sa chambre.