Chapter 8
--La coque est parée!... s'écriaient les corsaires. Vive Sans-Peur! La frégate n'a pas eu goût à la brûlée! et nous voici gouvernant sur Bayonne avec trois belles prises.
Isabelle, jusqu'alors fort alarmée, respira enfin; elle ne se permit pas de faire des questions; mais prévenant ses désirs, Léon lui dit affectueusement:
--Au moment même où je menaçais les ennemis d'en venir aux plus horribles extrémités, je ne désespérais pas de l'avenir, chère Isabelle; mais il entre, dans ma manière de commander et d'agir, de ne jamais instruire mes gens de mes ressources de sauvetage. Je leur présente la mort sous des couleurs héroïques; je me réserve de songer à leur salut. Cette fois il m'importait plus que jamais de paraître déterminé à périr afin d'imposer à Roboam Owen.
--Vous aviez donc quelque espoir de retraite?
--Le meilleur marcheur de nos trois bâtiments capturés aurait attendu à quelque distance le moment de l'incendie. Avant d'aborder, je faisais jeter dehors toutes nos embarcations. Vous deviez être enlevée par Taillevent lorsque j'aurais mis le feu aux mèches communiquant avec ma soute aux poudres. La frégate, prise entre trois bâtiments incendiés, accrochés à elle, n'aurait guère pu s'opposer à la manoeuvre de nos chaloupes et canots; mais j'aurais perdu beaucoup de braves, deux de mes prises et mon cher _Lion_, encore tout imprégné des parfums de notre union.
* * * * *
Le lendemain, pendant la nuit, Sans-Peur le Corsaire entrait triomphant, avec ses trois captures, dans le port de Bayonne, où il ne passa que trois fois vingt-quatre heures.
XV
RELACHE DE TROIS JOURS.
Le premier jour, un courrier fut expédié au Havre, à l'armateur Plantier, afin qu'il eût à se rendre à Bayonne pour s'y occuper de la vente des prises; un contrebandier basque fut chargé des lettres adressées par Isabelle et Léon à don Ramon, marquis de Garba y Palos. Le mariage civil du corsaire Sans-Peur fut affiché à la porte de la maison commune, avec demande de dispenses de publications appuyée comme d'urgence par le citoyen commissaire de la marine. L'équipage entier eut _campo_ et mit sens dessus dessous tous les cabarets de la ville. Le club des capitaines et des marins libres vota, en séance solennelle, qu'une ovation civique serait décernée au glorieux Sans-Peur, corsaire du Havre, digne concitoyen des corsaires de Bayonne.
* * * * *
Le second jour, des gens du port, payés à la journée, emmagasinèrent à bord cinq mois de vivres et autant de munitions qu'il était possible d'en embarquer.
A l'auberge où avait élu domicile le citoyen capitaine du _Lion_, Sans-Peur le Corsaire, ci-devant comte de Roqueforte, se rendit une députation de capitaines renommés pour la plupart. C'étaient: Soustra, qui, l'année suivante, commandant la corvette corsaire _la Bayonnaise_, enlevait à l'abordage la frégate anglaise _l'Embuscade_;--Bastiat et Dufourc, ses généreux armateurs;--Pellot et Jorlis, jeunes encore, et dont la renommée naissante n'atteignit son apogée qu'en 1811, à bord du _Général Augereau_ et de _l'Invincible Napoléon_;--Dubédat, le capitaine, et Régal, son lieutenant, qui, avec _la Citoyenne française_ de vingt-six canons, mirent hors de combat une frégate anglaise de soixante;--Darribeau, qui, en 1808, monta le corsaire _Amiral Martin_;--Brisson, Garrou, Halsouet, et dix autres dont les exploits sont demeurés célèbres dans les fastes de Bayonne.
Tous les marins du pays les escortaient.
Les sans-culottes les plus exaltés trouvèrent qu'on rendait beaucoup d'honneurs à un aristocrate fort mal défroqué, s'il fallait en croire les gens de son propre bord: «Il s'était marié en Espagne, au pied des autels catholiques, avec la soeur d'un marquis, et pavoisait son navire d'armoiries nobiliaires.» Au club de l'Égalité, on parla de dénoncer fraternellement à la commune le capitaine du _Lion_.
Les festins et les plaisirs des corsaires continuèrent à mettre en rumeur les bas quartiers, tandis qu'un banquet civique était offert à Léon, à Isabelle et aux officiers de leur bord, par toutes les notabilités maritimes de Bayonne. Quelques sans-culottes imprudents se firent rosser dans la rue des Cordeliers par les matelots du _Lion_, lesquels furent traités d'aristocrates et de suspects.
* * * * *
Le troisième jour, en dépit de la mauvaise grâce du citoyen adjoint, Léon de Roqueforte, dit Sans-Peur, et Isabelle de Garba y Palos furent unis, conformément aux lois de la République une et indivisible. Aux applaudissements de tous les marins, et malgré les murmures des clubistes ameutés qui n'osèrent plus faire des leurs, les jeunes et glorieux époux furent ramenés à leur bord, où Sans-Peur rendit un banquet splendide à ses amphitryons de la veille.--_Le Lion_ devait appareiller après le dessert.
La vigie de la côte signala tout à coup, comme croisant au large, une frégate, une corvette et deux brigs, dont l'un paraissait de coupe anglaise.
--Eh bien! faisons escorte à notre frère et ami Sans-Peur! s'écrièrent les capitaines de Bayonne. A lui le commandement général!
--Frères, vous me comblez d'honneur! répondit Léon. A vos santés! au succès de nos armes, et vive la patrie!...
Après le banquet d'adieux, le feu d'artifice!...
--Chacun à son bord!... attrape à prendre le large!...
A la faveur d'un beau clair de lune et d'un bon vent de sud-est, l'escadrille des corsaires franchit la barre. Chaque navire traînait à sa remorque une grosse barque chargée de matières incendiaires.
XVI
JOURNAL DE ROUTE.
Le style marin est d'une admirable concision, non sur le gaillard d'avant lorsqu'on en est au chapitre des contes de bord ou des relations de campagne, mais sur le journal de route ou table de loch, à la colonne des événements. Aussi, le plus court moyen de raconter la traversée de Bayonne au Pérou faite par _le Lion_, serait-il de transcrire les pages les plus saillantes du journal rédigé par les officiers et pilotins de quart, sous le contrôle du capitaine; en sorte qu'on lirait tout d'abord:
10 mars.--_Quart de huit heures à minuit._
«Beau temps, belle mer, fraîche brise de sud-est, à neuf heures et demie appareillé de conserve avec les six corsaires: _l'Adour_, _le Basque libre_, _la Belle Républicaine_, _les Basses-Pyrénées_, _l'Égalité_, _le Sans-Souci_, chacun notre brûlot à la traîne.--Quatre voiles en vue: une frégate, une corvette et deux brigs de guerre, courant largue tribord amures.--Couru droit dessus.--Rien de nouveau.
«_L'officier de quart_: PAUL DÉRAVIS.»
Ce laconisme est excellent et mérite d'être imité, mais les termes techniques rendraient par trop obscure la transcription littérale de la table de loch.
11 mars.--_Quart de minuit à quatre heures._
Le ciel était pur, un superbe clair de lune permettait aux deux[NT1] flottilles ennemies de juger de leurs manoeuvres respectives[NT1]; toutefois les corsaires, naviguant de front vent arrière, masquaient ainsi les barques-brûlots qu'ils traînaient à leurs remorques.
A une heure et demie tout le monde sur le pont,--les chaloupes des corsaires de Bayonne sont mises à la mer pour remorquer à leur tour les brûlots, et les corsaires, maîtres du vent, se forment en ligne de bataille hors de portée de canon, tandis que quatre des brûlots, chargés de toile, se dirigent sur la frégate, et deux sur la corvette, le septième étant mis en réserve par les ordres de Sans-Peur.
La frégate et la corvette canonnent les barques incendiaires: l'une d'elles est coulée; trois autres abordent la frégate en y mettant le feu. La corvette évite les deux brûlots lancés sur elle, mais non sans faire un mouvement qui permet au trois-mâts-barque _les Basses-Pyrénées_ de lui envoyer une bordée d'enfilade.
Quatre actions s'engagent simultanément.
_Le Lion_ et _le Sans-Souci_, secondant les brûlots, canonnent, l'un par l'avant, l'autre par l'arrière, la malheureuse _Guerrera_, qui sauta vers trois heures du matin, après une agonie héroïque.
Le brig anglais est enlevé par l'abordage simultané de _l'Adour_ et du _Basque libre_, pendant que le brig espagnol amène pavillon sous le feu de _l'Égalité_.
Mais la corvette anglaise _la Dignity_ remporte un avantage signalé; non-seulement elle s'est débarrassée des deux brûlots lancés contre elle, mais encore elle coule le troisième, et serrant de près _les Basses-Pyrénées_, démâte le grand trois-mâts-barque.--_La Belle Républicaine_ n'est pas mieux traitée; un grave incendie se déclare à son bord,--et à la faveur d'une saute de vent, la corvette prend chasse.
Voici en quels termes se termine sa relation des événements du quart:
«A quatre heures, jolie brise variable de l'est au nord-est. _Le Basque libre_ va secourir _la Belle Républicaine_. _L'Égalité_ donne la remorque aux _Basses-Pyrénées_. _L'Adour_, _le Sans-Souci_ et _le Lion_ chassent la corvette anglaise.
«_L'officier de quart_, ÉMILE FÉRAUX.»
Pendant le quart du jour qui finit à huit heures du matin, _la Belle Républicaine_, secourue par les équipages du _Basque libre_, des _Basses-Pyrénées_ et de _l'Égalité_, parvient à éteindre son incendie.
_Le Lion_, _l'Adour_ et _le Sans-Souci_ mettent _la Dignity_ dans l'absolue nécessité de s'échouer sur le cap de la Higuera.
Un signal de ralliement général réunit toute la flottille française dans les eaux des _Basses-Pyrénées_ et de _la Belle Républicaine_, qui se regréent durant un déjeuner patriotique dont Isabelle fait encore les honneurs à tous les capitaines et principaux officiers.
Le journal de route parle des honneurs funèbres rendus aux braves tués en combattant, et ajoute:
«Adieux fraternels.--A onze heures, les corsaires de Bayonne et les deux brigs amarinés font route de leur bord en nous saluant de vingt et un coups de canon.--Rendu le salut coup pour coup. Lavé le pont. Service ordinaire de propreté.--A midi, dîner de l'équipage.
«_L'officier de quart_, BÉDARIEUX.»
_Le Lion_ gouvernait de manière à s'élever au vent, pour doubler dès le surlendemain les pointes occidentales de l'Espagne.
Isabelle s'étant tenue sur la dunette, à côté de son valeureux époux, tant que dura la bataille, son sang-froid fit l'admiration de tous les gens du bord.
Les capitaines, ses convives, lui décernèrent à l'envi le titre de _Lionne de la mer_. Elle leur répondit en souriant qu'elle s'efforcerait de s'en rendre digne par l'étude de leur beau métier.
Si la table de loch n'enregistra ni ces paroles ni les toasts portés à la vaillante compagne de Sans-Peur, à plus forte raison n'y est-il pas question de Roboam Owen, que le capitaine du _Lion_ remarqua fort bien faisant son service à bord de _la Dignity_.
Sur la même corvette se trouvait aussi, mais dans les profondeurs de la cale, le misérable Pottle Trichenpot, qui rendait avec usure à tous les Français les malédictions du prudent grognard maître Taillevent. A peine l'équipage anglais eut-il pris terre au cap de la Higuera, que Pottle Trichenpot conçut le projet de se rendre au château de Garba, où il espérait bien trouver l'occasion de faire quelque mauvais coup. Provisoirement, comme s'il eût deviné que le loyal Roboam Owen préméditait le même voyage, il trouva le moyen d'entrer à son service.
Sous la date du 12 mars, le journal de bord disait que _le Lion_ avait fait route vers le sud-sud-ouest.
Le 15, à la hauteur du détroit de Gibraltar, il mit ses masques, et prit l'apparence d'un gros brig marchand espagnol pour passer sous le canon d'une division de vaisseaux de ligne anglais. Le soir du même jour il amarinait, pillait et brûlait un vaisseau de la Compagnie des Indes.
Le 18, en vue de Madère, il capturait une goëlette espagnole bonne marcheuse, qui reçut un équipage de prise.
Le 25, relâche à Saint-Antoine, île du cap Vert, pour faire des provisions fraîches;--débarqué les prisonniers anglais et espagnols, bouches inutiles et embarrassantes;--appareillé le soir.
Le 1er avril, fête du passage de la ligne.
Le journal de route ne dit pas que Camuset et vingt autres furent baptisés par la pompe à incendie, avec toutes les farces et bouffonneries d'usage.
Tandis que Sans-Peur racontait à Isabelle l'histoire héroïque de ses navigations passées, le maître d'équipage en donnait une version non moins intéressante à la soubrette péruvienne.
Le calme plat qui dura jusqu'au 8 avril rendait les longs récits nécessaires. L'impatiente curiosité de Camuset lui valut chaque jour plusieurs taloches paternelles, qui accrurent son profond respect pour maître Taillevent.
Le 8, un temps à grains rafraîchit le brig et la goëlette, qui mirent le cap sur le Brésil. Isabelle, avec un petit porte-voix d'argent, commanda la manoeuvre pour la première fois.
Les jours suivants, elle fit augmenter et diminuer de voiles, fit prendre et larguer des ris, et dirigea des virements de bord.
Le 20, le cap Frio fut signalé en même temps que plusieurs voiles. Branle-bas de combat. Enlevé trois gros navires marchands et un transport ennemi chargé de prisonniers français.
Le 26, à l'île Sainte-Catherine, vendu les prises, fait des provisions fraîches.
Le 2 mai, croisière au bas du Rio de la Plata. Rançonné, en l'espace de quatre jours, quinze bâtiments anglais ou espagnols.
Le 6, combat acharné contre une petite frégate hollandaise. La goëlette et un trois-mâts armé de Français sont coulés, mais la frégate est enlevée et reçoit un équipage de prise suffisant pour la manoeuvre.
Les prisonniers de guerre sont abandonnés au bas du fleuve, sur un radeau de débris qu'escorte une de leurs chaloupes.
Sans-Peur reste à bord du _Lion_, sa frégate le suit.
Le 20 mai, relâche aux îles Malouines.
Isabelle, remplissant les fonctions d'officier de manoeuvre, commande le mouillage dans la baie de la Soledad.
Taillevent, ravi, laisse tomber une larme d'enthousiasme sur son sifflet; le respect dû à la Lionne de la mer contient les applaudissements, mais non les murmures élogieux de l'équipage.
La mer est grosse, le froid piquant, le ciel chargé de nuages qui présagent de prochaines tempêtes; les baleines bondissent et lancent des jets d'eau écumante; les albatros, aux grandes ailes, leur livrent d'étranges combats.
Les corsaires vont à la chasse aux boeufs et au chevaux. On embarque à bord de la frégate un troupeau des uns et des autres. Les boeufs seront abattus pour la nourriture des équipages; les chevaux sont destinés à être débarqués sur les rives sauvages qu'habite le cacique Andrès.
Le 25, Isabelle commande l'appareillage par une brise fraîche et dans une situation périlleuse. Sans-Peur l'observe en souriant. Les officiers du bord sont émerveillés de la justesse de son coup d'oeil.
--C'est un matelot! un matelot fini! murmura maître Taillevent.
--Pardonnerez! se permit de dire l'incorrigible Camuset, _matelote_, serait plus vrai, m'est avis.
Une taloche mémorable fut le prix de cette observation grammaticale.
--Bon homme, mais trop brutal!... soupira Camuset, dont les progrès en matelotage ne le cédaient point à ceux qu'avait faits en manoeuvre madame la commandante. Par les plus mauvais temps, il prenait une empointure avec l'adresse d'un vieux gabier. Il commençait à avoir de l'_idée_, tellement qu'en diverses rencontres il se signala par sa présence d'esprit.
Au combat de la Plata, par exemple, un grappin d'abordage casse, il rattrape le bout de la chaîne, saute avec sur la vergue de misaine de l'ennemi, reçoit trois balles dans le corps, mais ne s'affale au poste des blessés qu'après avoir achevé un double amarrage d'une solidité à toute épreuve.
Cet exploit n'échappa point à l'oeil clairvoyant du maître, qui en rendit compte à son capitaine en présence de tout l'équipage. Sur sa proposition expresse, Camuset, à l'âge de dix-neuf ans, fut élevé à la dignité de matelot de deuxième classe.
Le 1er juin, au sud du cap Horn, une effroyable tempête assaillit le brig corsaire et sa conserve la frégate.
Les brouillards et les nuits interminables de la saison finirent par les séparer, ce qui explique pourquoi, à partir du formidable coup de vent, il n'est plus question sur le journal de route du _Lion_ de la frégate capturée par le travers de la Plata.
XVII
LE GRAND CHEF DES CONDORS ET BALEINE-AUX-YEUX-TERRIBLES.
Sur une côte rocailleuse, presque déserte, désolée, incessamment battue par les flots du grand Océan,--à plus de cent trente lieues au sud de la capitale du Pérou,--un groupe de serviteurs respectueux entoure le cacique Andrès de Saïri.
Le vieillard, pensif, est assis sur un rocher d'où ses yeux, rougis par les larmes, interrogent l'horizon, l'horizon toujours muet. L'âpre brise du large fouette les longs cheveux blancs qui encadrent sa figure austère. A ses pieds se tord la mer irritée, dont les vagues rendent un bruit monotone, triste comme ses soupirs.
L'aïeul d'Isabelle attendait.
Il attendait, cherchant l'avenir aux confins de ces ondes qui le séparent de l'enfant de sa vieillesse,--ne pouvant se résigner au présent,--rêvant avec amertume à son glorieux passé.
L'âge et la douleur avaient bien changé le valeureux compagnon d'armes de José Gabriel, grand chef des Condors. Le front appuyé sur sa main amaigrie, il songeait au héros dont il fut le vengeur, en maudissant le manque de foi des Espagnols qui laissaient renaître la tyrannie; il se rappelait en frémissant la fin terrible du frère de sa mère, de José Gabriel, son ami, son modèle et son prince.
Toute l'histoire de la grande insurrection de 1780 se déroulait dans ses pensées sombres comme le deuil de sa patrie, car aux heures de lutte et aux années de trêve succédaient les jours de servitude.
--Et désormais, hélas! murmurait-il, je ne suis plus qu'un vieillard impuissant!...
Les heures de lutte furent courtes, mais sublimes.
José Gabriel, le grand chef des Condors, avait fait trembler les Espagnols. A la tête d'une multitude indisciplinée, il sut l'emporter sur les troupes régulières, conquit rapidement six provinces, gagna plusieurs batailles, se fit proclamer inca sous le nom royal de Tupac Amaru, et fut sur le point d'affranchir la race opprimée.
Le sort des armes le trahit; il fut fait prisonnier et puni de son héroïsme par un supplice infâme.
Les Espagnols le mirent à mort avec des raffinements de cruauté dignes,--a dit un historien[5],--des premiers conquérants du Pérou.--En présence de sa femme et de ses enfants, on lui arracha la langue, puis on le fit écarteler.
[Note 5: FRÉDÉRIC LACROIX, _Pérou et Bolivie_.]
Ces barbaries, loin d'intimider les insurgés, redoublèrent leur fureur en légitimant leurs représailles. Andrès, cacique de Tinta, prit le commandement;--à son tour, selon l'usage antique, il reçut le titre éminent de grand chef des Condors (_Cuntur-Kanki_).
Le soleil, le feu, l'aigle et le lion sont des emblèmes religieux ou nobiliaires, communs à la plupart des peuples. Chez les anciens Péruviens, le soleil passait pour Dieu; le feu, son symbole, était entretenu par des vierges soumises aux mêmes lois que les vestales romaines.--Le plus redoutable des oiseaux de proie de leurs montagnes, gigantesque vautour, le _cuntur_ ou condor, donnait son nom aux guerriers, qu'on décorait également de celui de _Puma_, c'est-à-dire de lion. Ainsi, Léon de Roqueforte ne fut connu que sous le surnom fameux de _Puma del mar_, le lion de la mer.
«Un chef de guerre était appelé _Apiu Cuntur_, grand vautour; _Cuntur Pusac_ était le titre réservé au chef de huit Condors; le titre supérieur, _Cuntur-Kanki_, n'était décerné qu'au chef des chefs, au général[6].»
[Note 6: VALDES Y PALACIOS, _Voyage de Cuzco au Para_.]
Après José Gabriel, son neveu Andrès sut s'illustrer par un grand stratagème dont l'histoire lui attribue tout le mérite.
Il avait mis le siége devant la ville de Sorata, où les Espagnols s'étaient retranchés derrière des fortifications de terre, défendues par une puissante artillerie. Les Péruviens, mal armés, ne parvenaient point à prendre la place. Andrès fait construire avec une merveilleuse promptitude une longue jetée qui réunit les eaux des montagnes d'Ancoma, dirige le torrent contre les remparts, ouvre la brèche par ce moyen et envahit la ville, dont les défenseurs furent massacrés en punition du supplice hideux infligé à l'Inca José Gabriel[7].
[Note 7: Historique.]
Les Espagnols durent, bientôt après, conclure un traité avec le cacique victorieux, qui venait en même temps de venger mille fois sa fille Catalina.
Enfin le marquis de Garba y Palos, retiré des prisons de Lima, ayant repris le gouvernement de Cuzco, les années de trêve commencèrent.
Isabelle grandit sous les yeux de son aïeul. Elle se développait en force et en grâce, telle que sa mère. Un noble rejeton de la race antique des Incas fleurissait sur une tige,--espagnole il est vrai, mais arrosée d'un sang vénéré par les nations indigènes.
Malheureusement, le marquis de Garba, rappelé en Espagne, fut remplacé par un despote. Les jours de servitude revinrent. Andrès ne dut son salut qu'au dévouement de ces mêmes sujets, qui sont à cette heure pieusement groupés autour de lui.
Il vivait au désert, dans les ruines d'un château-fort abandonné à la suite des fréquents tremblements de terre qui rendaient la contrée presque inhabitable. Ses compagnons d'exil ayant recouvert de branchages et de chaume l'enceinte dévastée, la meublèrent peu à peu avec un luxe inattendu.
Formés en petites troupes de cavaliers, ils pénétraient, par des chemins connus d'eux seuls, jusque dans l'intérieur du pays, dépassant parfois Tinta et Cuzco, villes situées à près de cent lieues de leur mystérieux asile.
On était parvenu à faire croire aux Espagnol que le vieil Andrès de Saïri était mort;--pour mieux les tromper, on célébra ses funérailles selon les rites péruviens. Les dépouilles mortelles qui passaient pour les siennes furent accompagnées avec pompe, durant un trajet de trente lieues, par les tribus quichuas du territoire, et enterrées dans l'île de Plomb, que baignent les eaux du lac Sacré[8].
[Note 8: La géographie conserve à ce vaste et remarquable lac,--le plus grand de ceux qu'on connaisse dans l'Amérique méridionale,--son nom quichua ou péruvien de _Titicaca_, littéralement _île de Plomb_. Il s'appelle aussi lac de _Chiquito_ ou _Chucuito_, du nom des peuples nomades qui campent sur ses bords et de celui d'une ville bien déchue aujourd'hui, qui comptait trente mille âmes lors de l'insurrection de José Gabriel _Condor-Kanki_, s'intitulant l'Inca Tupac Amaru.
Le _lac de l'île de Plomb_, situé sur le territoire habituel des républiques de Bolivie et du Pérou, est plus élevé au-dessus du niveau de la mer que le sommet du pic de Ténériffe; son bassin est formé par les plus hautes montagnes de toute l'Amérique. Il a plus de cent lieues de tour; sa plus grande longueur est d'environ quarante lieues du nord-ouest au sud-est; sa plus grande largeur de vingt à vingt-cinq.]
Mais à l'état de légende pour les populations indigènes, à l'état de document pour les caciques, le bruit était incessamment répandu que le chef des Condors, retiré dans son aire, y attendait l'heure de s'abattre avec ses aiglons sur les Castillans traîtres à la parole jurée.
Les serviteurs d'Andrès montraient aux caciques péruviens,--aymaras ou chiquitos,--les franges du _borla_ de leur grand chef; ils levèrent aisément ainsi l'impôt de la fidélité, de l'esclavage, de l'espérance.
Le vieux castel recouvert en chaume se meubla, s'arma, et surtout s'approvisionna d'armes et de munitions.
Par malheur, Andrès ne se sentait plus capable de diriger un nouveau soulèvement. Digne et ferme devant l'adversité, il ne pouvait parfois contenir sa trop juste douleur.
--Plus de deux ans, et rien!... toujours rien!... murmurait-il. Pour comble de maux, celui que j'attends aurait-il donc péri?... Je n'ai su qu'une chose, c'est que le marquis de Garba y Palos est mort en son château de Galice. Et là gémit à cette heure la fille de ma fille, Isabelle, mon sang, l'espoir de mes vieux jours!... O Lion de la mer! ne t'aurais-je revu un instant que pour te perdre encore!...