Chapter 7
--Le capitaine, toujours trop bon!... Ce Pottle a une face de vent de bout!... Il nous portera malheur!... Un boulet ramé aux talons, et par-dessus le bord! Ça serait mon sentiment particulier, mon idée à moi, qui ne suis pas anthropophage comme pas mal de nos bons amis!... Mais, serais-je le brave Parawâ de la Nouvelle-Zélande, je ne voudrais pas manger du Pottle, physiquement, ni politiquement:--physiquement, c'est maigre, sec, dur, mauvaise viande, vilain morceau;--politiquement, vu que c'est un poltron, j'en suis sûr, tonnerre de potence! et on ne doit faire qu'à un brave l'honneur de le manger. Manger du poltron, vous avez pour la vie des coliques devant le danger; ça, c'est connu à la Nouvelle-Zélande, et j'y crois. «--Ah! me disait dans ses meilleurs moments l'ami Parawâ-Touma, comme qui dirait _Baleine-aux-yeux-terribles_, ah! si je pouvais vous manger, ton capitaine et toi, du coup, je serais trois fois brave, lion, requin, sans peur, tigre, tempête et le reste!...» Voilà un homme qui fait cas de nous!... Et moi, je dis que mon capitaine aurait besoin de manger un couple de nos meilleurs amis de sauvages pour devenir suffisamment sévère... Trop bon coeur, trop doux pour ses ennemis!...
Pendant ce monologue, Pottle fut démarré, rhabillé, amené sur la dunette et livré à l'interrogatoire du capitaine. Le misérable grelottait, tremblait, gémissait, pleurait à faire pitié.
Sans-Peur, lui jetant un regard de mépris, ne daigna plus l'interroger:
--Aux fers, isolément, dans la poulaine! dit-il.
Ensuite, il ordonna de goudronner à l'extérieur et de cercler avec de bons cordages une cinquantaine de barriques vides, qu'on retira de la cale et qui furent préparées selon ses indications, après quoi on les empila sous le grand panneau.
XIV
IDÉES DE CORSAIRE.
--Je voudrais bien savoir, disait Camuset, la raison particulière à ces cinquante barriques!
--La patience, mon petit, dit maître Taillevent sans le traiter de curieux, est la troisième vertu du bon matelot.
--Et les deux premières, pour lors?
--Dis-le, vite et bien!... ou gare dessous.
--Eh bien, là, c'est le courage et l'idée.
--Oui, mon garçon, tu as bien répondu, et tu gagnes main sur main en _inducation_; ça te servira. Le courage, ça va de soi; qui manque de courage, n'est qu'un Pottle Trichenpot. Mais l'idée, voilà le malin!... l'idée, c'est ce qui fait que tu as coupé la route à ce caïman d'Anglais dans la soute aux voiles.
Camuset, heureux et fier de l'approbation de maître Taillevent, n'attrapa que deux taloches amicales jusqu'au moment où fut donné l'ordre de se mettre en branle-bas de combat.
Isabelle parut alors. Elle ne pâlit pas à la nouvelle du péril, annoncé du reste dans les termes les plus rassurants:
--La mer est moins dure, la frégate très éloignée, et selon toute apparence, les autres navires ne sont que des bâtiments marchands.
Roboam Owen saluait le capitaine et sollicitait l'autorisation de rester sur le pont; Sans-Peur y consentit en ces termes:
--Tant que j'aurai votre parole, soyez libre à bord! Vous êtes brave et loyal; j'aime à vous prouver ma confiance.
--Vous me comblez de bontés et d'éloges, répondit l'Irlandais.
_Le Lion_ pénétrait dans la zone des brouillards.
On ne tarda point à reconnaître que le groupe des navires de l'avant se composait de cinq bâtiments de commerce, convoyés par un brig de guerre.
--Isabelle, dit Léon, voici votre corbeille de mariage.
--Qu'entendez-vous par là?
--Prenez place sur ces coussins, chère amie, et assistez au spectacle. Nous allons jouer une tragi-comédie dont le dénoûment sera, j'espère, à notre gré à tous. Je ne vous excepte pas, lieutenant Owen...
--Mais ce brig est anglais, ainsi que deux des bâtiments marchands. Il court sur nous pour protéger son convoi.
--Je ne vous ai parlé que du dénoûment, monsieur! répliqua le capitaine en se rendant sur le gaillard d'avant.
Et là, ne se fiant à personne, pas même à son fidèle Taillevent, il pointa la pièce à pivot.
Les deux brigs s'avançaient à contre-bord. L'anglais était le plus grand, le plus fort d'échantillon, et le mieux monté en artillerie. Dans un combat par le travers, il aurait assurément eu de grands avantages en sa faveur; mais les deux navires marchant l'un sur l'autre se présentaient l'avant, et l'ennemi était dépourvu de cette longue pièce de chasse, chère aux corsaires, qui faisait maintenant la force du _Lion_.
--Hissez le pavillon! commanda Sans-Peur.
En même temps, il déchargea sa bouche à feu.
Le boulet entama le mât de misaine du brig anglais, dont les projectiles tombèrent inertes à plusieurs brasses en avant du _Lion_, qui mit en panne.
--Chargeons vivement, et _bis_!
Un second boulet sapa le grand mât de l'ennemi, trois autres coups non moins heureux mirent bas sa haute mâture. Sans-Peur, se tenant toujours à grande distance, lui brisa successivement son gouvernail et tous ses canots.
Puis, il courut sur le convoi.--Cinq escouades d'abordage étaient aux ordres des cinq premiers capitaines de prise. Les marchands fuyaient, prolongeant parallèlement la côte d'Espagne que le vent du sud, absolument contraire, les empêchait de rallier. L'un d'eux essaya de rétrograder dans l'espoir de se mettre sous la protection de la frégate; il se mit par le fait sous la volée de la formidable pièce à pivot, reçut un boulet en plein bois et amena les couleurs d'Espagne.
Presque au même instant, Sans-Peur passait à poupe du plus gros des trois-mâts, et le rangeait de si près que le capitaine de prise, son pilotin et son escouade, sautèrent à bord sans difficultés.--Les gens du navire, ne pouvant opposer aucune résistance, furent mis aux fers; le pavillon français arboré à l'arrière.
Trois fois, en vue du brig anglais désemparé, la même manoeuvre fut renouvelée avec une égale adresse; mais, sur ces entrefaites, le cinquième bâtiment, voyant que _la Guerrera_ se rapprochait, osa rehisser pavillon.
Irrité de cet acte contraire aux lois de la guerre maritime, Sans-Peur poussa un rugissement terrible, et revirant avec une témérité qui étonna ses plus fidèles, il le cribla de trois bordées à la flottaison.
Le trois-mâts espagnol mit pavillon en berne; il coulait bas.
--Pendant que la frégate lui portera secours, nous rattraperons facilement le temps qu'il nous a fait perdre! disait le capitaine du _Lion_.
Par malheur, le premier des bâtiments capturés, lourd transport anglais chargé de munitions de guerre, retardait la marche de ses conserves. Ordre fut donné d'en enlever à la hâte tous les objets de prix et de l'abandonner en y mettant le feu.--L'équipage de prise, l'équipage primitif et le butin furent transbordés.
Cette opération donna le temps à la frégate espagnole de recueillir les gens du navire coulé.--Elle reprit chasse. Inclinée sous son immense voilure, elle labourait la mer avec une vitesse effrayante.
Le brig de guerre anglais démâté, le cap Ortégal même étaient hors de vue.
Isabelle faisait les honneurs du déjeuner, qui réunit autour de la même table, dans le carré, tous les officiers corsaires et le lieutenant prisonnier Roboam Owen.
Personne n'eut le mauvais goût de parler de la frégate chasseresse. Une conversation polyglotte s'engagea. Par courtoisie pour Isabelle, on s'exprimait autant que possible en langue espagnole. De temps en temps, avec une grâce charmante, le capitaine s'adressait en anglais à Roboam Owen, profondément attristé de ses succès.
Comme prisonnier de guerre et comme officier de la marine britannique, il en était désolé; il n'essayait point, par une fausse contenance, de dissimuler l'amertume de son découragement. Il savait gré pourtant au capitaine d'avoir interdit qu'on s'entretînt des combats de la veille ni des coups de main de la matinée.
--Camarades, dit Sans-Peur en se mettant à table, je vous demande, au nom de Madame de Roqueforte, de ne point faire comme les avocats, qui ne parlent que de procès, et les médecins, qui ne s'entretiennent que de médecine. Ne tombons point,--pour ce matin, je vous en prie,--dans le travers commun à toutes les professions, et dont les marins sont loin d'être exempts. Pas un mot de marine si faire se peut.
--Bravo, capitaine! à l'amende qui manque à vos intentions! A la porte le métier!...
Cette motion, approuvée à l'unanimité, n'était point faite en vue d'Isabelle, encore fort avide d'entretiens de mer;--Roboam Owen le sentit. Elle rendit d'ailleurs le repas extrêmement gai, car à chaque instant, l'un ou l'autre des convives, bruyamment interrompu, se faisait rappeler à l'ordre, si bien qu'avant la fin du déjeuner, ils avaient tous été mis à l'amende, y compris le capitaine et même Isabelle, qui, bien entendu, le firent exprès.
Comme hôte, Roboam Owen fut touché de l'attention délicate du capitaine; comme marin, il était dans l'admiration. Il appréciait mieux que personne l'habileté, le sang-froid et l'audace inouïe de Sans-Peur, qui, la veille, avec un faible brig, avait su vaincre une corvette aviso, et qui, ce matin, se surpassant lui-même, venait en quelques instants de mettre hors de combat un brig supérieur en force, et d'amariner un convoi, en vue d'une frégate dont l'approche ne diminuait même point sa vaillante gaîté française.
_Le Lion_, au lieu de se charger de toute la toile qu'il aurait pu mettre au vent, réglait sa marche sur celle de ses prises, l'une, brig anglais d'un puissant tonnage, les deux autres, grands trois-mâts-barques espagnols, bons bâtiments de commerce, bien construits en leur genre, mais qui, n'ayant pu se soustraire au corsaire, étaient à plus forte raison incapables de lutter de vitesse avec la frégate.
Chacun sait qu'en règle générale, de deux navires également bien taillés pour la course, le plus grand a la marche supérieure. Sans-Peur le Corsaire avait, à la vérité, augmenté les qualités du brig _le Lion_ en déployant dans son arrimage un savoir ou plutôt un instinct marin des plus rares.--Il avait résolu le difficile problème d'installer sur son avant une pièce à pivot du calibre de trente-six (en bronze, à la vérité), sans que ce poids énorme détruisît l'équilibre, rendît le bâtiment _canard_ ou ralentît sa marche. La solidité, la durée surtout étaient sacrifiées,--il faut en convenir;--qu'importait cela au grand tueur de navires!... Aussi avait-il assez aisément échappé depuis son départ du Havre à plusieurs croiseurs ennemis d'un rang élevé.
Mais _la Guerrera_, marcheuse excellente, bien arrimée aussi et moins gênée par la mer, grosse encore, gagnait environ un mille par heure. Or, elle était à deux lieues, c'est-à-dire à six milles.
Dix heures du matin sonnaient.
A quatre heures de l'après-midi, par le travers du cap de las Pennas, _la Guerrera_ n'était plus qu'à trois portées de canon; le capitaine interrompit sa tendre causerie avec Isabelle et dit en souriant:
--Qu'on m'amène Pottle Trichenpot!
A cet ordre, une risée homérique retentit de l'extrême avant jusqu'au pied du grand mât; la voix perçante de Camuset put être remarquée par Taillevent, qui, grognant toujours, poussa Trichenpot au milieu du gaillard d'arrière.
--Peut on rire bêtement comme ça! quand, avant une demi-heure...... Oh! si le capitaine avait bien fait, il ne se serait pas amusé à vous amariner des prises qui ne feront guère notre fortune!... Nous voici bien calés, maintenant, avec ces trois traînards qui nous ont fait tort de quatorze ou quinze milles pour le moins. Démâter l'anglais, bon!... mais chasser l'un et l'autre quand on est chassé soi-même...
L'incorrigible grognard grognait ainsi, tandis que l'équipage ameuté riait des cris de désespoir de l'infortuné Pottle, qui demandait miséricorde sans savoir même quel sort on lui réservait.
--En barrique et à l'eau! commanda Sans-Peur.
Les hurlements de Pottle Trichenpot redoublèrent: on ne l'en mit pas moins dans une barrique bien lestée, qu'on descendit à la mer. Pour toute consolation, le triste garçon avait en main une longue gaule à laquelle pendait un chiffon blanc.
Le commandant espagnol vit que le corsaire français, comptant sur son humanité, voulait le forcer à mettre en panne, pour amener un canot et recueillir le prisonnier.
--Dix fois, vingt fois, cinquante fois peut être le coquin renouvellerait la farce!... et à la fin il nous échapperait!... Non, non!... Tant pis pour l'homme à la barrique!
_La Guerrera_ ne s'arrêta point, comme l'avait espéré le capitaine du _Lion_. Le calibre de son artillerie, inférieur à celui du canon à pivot, était de beaucoup supérieur à celui des autres pièces du corsaire. La frégate restait maîtresse de rapprocher la distance. Elle traiterait _le Lion_ comme _le Lion_ avait traité le brig anglais. Elle éviterait l'abordage, et pour le combat à coups de canon, elle ne recevrait que le feu d'une seule pièce.--Ces réflexions n'avaient rien de très gai.
--Riez donc, maintenant, tas d'imbéciles nés d'hier!... disait à demi-voix maître Taillevent.
Mais il vit son capitaine qui souriait de pitié en haussant les épaules; il entendit les gens de l'équipage qui disaient:
--Baste! est-ce que Sans-Peur est jamais à sec d'_idées_!...
--L'_idée_, au fait!... répéta le grognard en sourdine. Allons! vous verrez que je vas encore avoir tort... et, dame! je n'en serai pas trop fâché!...
Pottle, abandonné dans sa barrique, poussait en vain de lamentables clameurs.
Sans-Peur, voyant que _la Guerrera_ le dépassait, fit mettre en barrique et affaler à la mer deux autres prisonniers, choisis cette fois parmi les plus braves. L'un était le maître d'équipage de la corvette anglaise, l'autre un sergent d'infanterie de marine; tous deux, pendant la révolte, s'étaient signalés par une rare énergie.
Isabelle essaya d'implorer leur grâce:
--Madame, interrompit Léon d'un ton sévère, je commande seul sur mon bord; et à l'heure du danger, je ne souffre jamais qu'on partage avec moi la responsabilité des mesures à prendre.
Isabelle se retira dans son appartement,--elle avait le coeur gros. Liména vit des larmes dans ses beaux yeux noirs.
--Chère maîtresse, dit-elle, vous avez tort, j'espère...
--Il est dur! il est cruel!...
--Son maître d'équipage, un bel homme de trente-deux ans tout au plus, me disait tout à l'heure qu'il est toujours trop bon... Et, tenez, voici ce qu'il me contait...
Roboam Owen, indigné, gardait un morne silence.
Sans-Peur le Corsaire l'interpella:
--Je vous ai annoncé un dénoûment heureux pour nous tous, monsieur Owen. Le moment est venu de jouer votre rôle. Vous me traitez de barbare, vous avez tort.
--Je ne me suis pas permis d'ouvrir la bouche.
--Je sais lire sur des physionomies loyales comme la vôtre. Nous sommes encore à deux portées de canon de cette frégate, dont le capitaine répond par des actes inhumains à un stratagème de bonne guerre. Je vais vous donner un canot; vous le monterez avec la moitié de vos marins, qui y trouveront de quoi s'armer; vous accosterez la frégate; vous réclamerez, au nom de l'Angleterre, alliée de l'Espagne maintenant, des secours qui sont dus à vos compatriotes. Eh quoi! je serais un barbare, moi, d'essayer d'échapper à ma perte par une simple ruse! et le commandant de cette frégate ne le serait pas,--lui qui croit ne courir aucun danger,--en abandonnant non-seulement ces trois hommes, mais encore le brig démâté, qui, dérivant sans secours, est entraîné par le courant vers la côte, où il périra corps et biens!
Déjà, sur un signe de Sans-Peur, la moitié des prisonniers étaient retirés des fers, des armes étaient mises au fond du canot. On n'attendait plus que l'ordre de l'amener.
--Je suis inhumain, moi! poursuivait le capitaine corsaire. Mais, cette fois, je suis disposé à sauver les Espagnols et les Anglais aussi bien que les Français; car veuillez prévenir le commandant de la frégate qu'il ne peut éviter un grand désastre s'il s'obstine à me poursuivre. Mes instructions données à mes capitaines de prise seraient exécutées à la lettre, et les voici: «Tandis que je me ferai écraser à bout portant en m'accrochant à _la Guerrera_, mes prises s'élèvent au vent, mettent le feu à leurs voiles et abordent en masse.» On n'évite point trois brûlots à la fois, et on ne peut m'empêcher de faire sauter mes poudres.--Ainsi, que la frégate aille secourir votre brig de ce matin, ou bien, hommes et navires, tout ce qui est sur l'horizon à cette heure, va périr... sauf peut-être sa seigneurie Pottle Trichenpot, ajouta le capitaine en riant.
--Vos moyens sont formidables! dit Roboam Owen d'un ton calme.
--Ils sont dignes de mes braves compagnons!
L'équipage criait avec enthousiasme:
--Vive Sans-Peur!
--Oh! j'ai tort!... décidément, j'ai tort, comme toujours, disait maître Taillevent. L'_idée_!... l'_idée_!... voilà ce que c'est que l'_idée_!
Pendant qu'on achevait les préparatifs nécessaires, Roboam Owen, le front serein, s'avança la main ouverte.
--Brave capitaine! disait-il; vous êtes le marin selon mon coeur! Je suis désolé que vous soyez l'ennemi du pavillon que je sers. Un homme tel que vous ferait la gloire de la marine britannique!... Je vous admire, je vous estime, je vous demande pardon d'avoir pu interpréter à mal vos mesures énergiques, et enfin je vous remercie de la leçon que vous me donnez!... Roboam Owen en profitera, s'il plaît à Dieu!
--A la bonne heure, lieutenant! répondit Sans-Peur en plaçant sa main dans celle de l'Irlandais. Je ne vous dirai pas, moi, que l'Irlande, votre patrie, a mes sympathies comme tous les pays opprimés;--ma vie sera trop courte pour que mes actes puissent témoigner de la sincérité de mes voeux pour elle;--les mers d'Europe ne seront jamais mon théâtre. Un jour peut-être, les fils de Sans-Peur... Mais je m'égare, les instants pressent; les boulets de l'ennemi atteignent déjà mon sillage; un seul mot encore: Sachez que j'avais espéré finir par où je commence, et que je comptais vous délivrer le dernier, après avoir échappé à mon chasseur.
--Je vous crois, capitaine. Je vous remerciais tout à l'heure de m'avoir donné une grande leçon de sang-froid maritime, je vous remercie maintenant de me rendre la liberté. Adieu!... adieu!... adieu!...
_Le Lion_ mit bravement en panne, le canot fut amené. La moitié des Anglais et le peu d'Espagnols prisonniers qu'on avait à bord s'y jetèrent précipitamment.
_La Guerrera_ tiraillait avec ses quatre pièces d'avant. Ses boulets finirent par tomber presque au ras du bord; mais en revanche, elle reçut par son avant un projectile de trente-six qui coupa ses drailles de focs, troua sa misaine et brisa la roue de son gouvernail.--C'était maître Taillevent qui le lui avait adressé par occasion.
A peine l'embarcation fut-elle à la mer, que _le Lion_, chargé de toile à tout rompre, reprit sa course avec un élan nouveau pour rejoindre son convoi. La chute des focs et la rupture de la roue du gouvernail occasionnaient à bord de la frégate un certain désordre qui la retarda. La distance perdue fut ainsi vivement rattrapée.
Cependant, un grand pavillon anglais était arboré sur le canot que dirigeait Roboam Owen.
Un porte-voix en main, il se tenait prêt à héler la frégate; mais craignant que le commandant espagnol ne fût assez opiniâtre pour refuser de s'arrêter, il ne fit point ramer, se tint sur les avirons et attendit, en donnant l'ordre à ses gens de s'accrocher le long du bord et d'y monter comme à l'abordage. La frégate, en effet, malgré les signes et les clameurs des prisonniers, ne se disposait pas à mettre en panne. En moins d'une minute, elle passa si près du canot qu'elle faillit l'écraser.
Alors eut lieu une scène indescriptible, qui ne dura pas l'espace de cinq secondes.--Avec des gaffes et un grappin, l'embarcation s'accrocha, chavira et fut brisée par le choc. Une partie des gens qu'elle contenait se cramponnèrent au navire. Les uns sautèrent sur les canons de dessous le vent, d'autres prirent à bras-le-corps l'ancre du bossoir ou se saisirent de manoeuvres pendantes;--les drailles coupées par le boulet de la pièce à pivot furent d'un grand secours, plus de dix Anglais se suspendirent à ces cordages qui traînaient encore à la mer. Les moins heureux nageaient en appelant au secours.
Roboam Owen entra par les porte-haubans de misaine, courut sur le gaillard d'arrière, et dit au commandant:
--Au nom du Ciel! secourez mes hommes à la mer!
--Qui êtes-vous?
--Un officier de la marine britannique, comme vous le dit mon costume.
Quiconque tient à savoir comment jure un gosier espagnol, aurait dû se trouver là. Avec mille imprécations, le commandant de _la Guerrera_ donnait aux diables les Français, les Anglais et sa propre personne. Il aurait voulu que l'embarcation eût coulé avec tous ceux qui la montaient.
--Puisque le corsaire vous laissait libres, pourquoi ne pas gouverner sur la côte?...
--Vous le saurez, dit Roboam Owen que ralliaient ses hommes ainsi que les matelots espagnols provenant de la première prise du _Lion_.
Malgré toute sa fureur, le commandant espagnol mettait en panne, car il sentait bien que l'officier anglais présent à son bord porterait tôt ou tard témoignage contre lui s'il n'envoyait pas des canots à la recherche des gens à la mer.
A peine eut-il masqué ses voiles, que du _Lion_ et des trois prises descendirent sans interruption des barriques de prisonniers.
Les corsaires riaient; les prisonniers eux-mêmes riaient de bon coeur, car ils échappaient à la captivité en France et ne pouvaient craindre d'être abandonnés par la frégate où leur officier plaidait pour eux.
Sans-Peur fit prier Isabelle de venir assister à ce débarquement burlesque:
--Eh bien, chère amie, suis-je un barbare, un monstre qui se fait un jeu de la vie de ses ennemis?... Regardez ces gaillards-là! ils sont tentés de me remercier.
Isabelle sourit en présentant son front blanc comme l'ivoire aux lèvres de son époux, dont Liména, d'après maître Taillevent, venait de lui raconter dix traits de générosité magnifique.
--Pardonnez-moi, Léon!... Je ne me mêlerai plus d'affaires de service.
On n'était pas hors de danger, à beaucoup près; mais l'ennemi perdait un temps précieux. Sans-Peur ne se borna point à forcer de voiles; on le vit faire à ses conserves des signaux qui ne devaient avoir rien d'obscur pour Roboam Owen ni pour le commandant espagnol.
Les menaces de l'intrépide corsaire n'étaient pas de vaines fanfaronnades. Il prenait ses mesures pour transformer en brûlots ses bâtiments capturés, dont deux serrèrent le vent en se rapprochant de la côte.
--Seigneur commandant, disait le lieutenant anglais au capitaine de _la Guerrera_, votre équipage entier connaît maintenant les desseins de Sans-Peur le Corsaire, qui ne reculera pas, j'en suis certain.
--Mon équipage obéit à mes ordres!... Je sauve vos gens à mon grand préjudice, mais ensuite, je prétends faire mon devoir.
--Votre devoir ne peut être de laisser incendier votre frégate, ce qui est infaillible. Du reste, je vous adjure, au nom de mon gouvernement, de porter en toute hâte secours à notre brig désemparé qui, se trouvant sans canots, doit être sur le point de périr corps et biens!...
--Voulez-vous donc que je me déshonore!
--Non, commandant. Je pense même que vous avez un moyen assuré de prendre votre revanche.
--Ah! ah! voyons?...
--Rejoignez notre brig, fournissez-lui les moyens de se réparer; en quelques heures il peut, avec le concours de votre frégate, avoir établi une mâture de fortune, et se trouver en état de vous suivre. Allez ensuite croiser devant Bayonne. _Le Lion_, je le sais, ne doit que s'y approvisionner et ne tardera pas à en ressortir.
La discussion dura jusqu'à ce que les chaloupes et canots de _la Guerrera_ eurent recueilli tous les Anglais à la nage ou en barriques, sans même excepter le misérable Pottle Trichenpot, qui était alors à plus d'un mille au vent.
_Le Lion_ et ses prises virent enfin la frégate reprendre au plus près bâbord amures la route du cap Ortégal, où elle devait retrouver à l'ancre, mais en perdition, le brig anglais qui, de minute en minute, tirait le canon de détresse.