Chapter 6
--Si ton plan est de filer la chose en longueur, tu n'y gagneras rien. Autant de palabres de trop, autant d'heures en plus au bout de la grande vergue!
Le maître lâcha l'oreille devenue cramoisie, et montrant un mince cordage:
--Tu as raison, gringalet de mauvais temps! pour savoir, faut écouter, je t'écoute. Je n'ouvrirai plus le bec; mais toutes fois et quantes tu dériveras, je fais un noeud sur cette ligne. Autant de noeuds, autant d'heures que tu passeras à reverdir, tu sais où. C'est clair! Saille de l'avant à ton idée.
Camuset remonta au déluge.
--Arrivé au mouillage, l'état-major au met à déjeuner, comme de juste...
Taillevent fit un premier noeud pour cette parenthèse inutilisable[NT1].
--Mais ce n'est pas juste, ce noeud-là!
Un deuxième noeud suivit le premier. Camuset soupira et reprit:
--Notre second me dit de porter un beau poulet rôti aux officiers anglais prisonniers, et sur la fin, le master, celui qui est mort...
Troisième noeud, deuxième soupir.
--... demande permission d'envoyer les restes à son domestique à lui, qu'il dit, dit-il, qui est malade. C'est donc moi, sans vous offenser, qui ai reçu ordre de notre second de servir à ce brigand de Pottle la carcasse où il a trouvé le ressort de la montre du master avec un billet rapport à l'heure de la révolte. Ils avaient déjà scié tous les cadenas des fers, quand j'écoutais par votre ordre.
Le maître fronçait les sourcils sans rompre le silence.
--Notre second, pensait-il, a fait une boulette gros calibre, et pour un fils de contrebandier, ce novice-là ne vaut pas un gabelou de deux liards.
--Ah! bâtard que je suis, que je me dis en moi-même, poursuivit le novice, je n'ai pas fouillé la carcasse de la bigaille; je vas être cause d'un malheur. Le papier, bien sur, parle d'un signal pour s'entendre avec leurs officiers; et ils espèrent apparemment que la frégate espagnole soit à nous appuyer la chasse; allons réveiller maître Taillevent.
Maître Taillevent, avec une admirable équité, défit l'un des noeuds, comme pour récompenser Camuset de ses louables intentions. Le novice respira, et avec moins d'inquiétude:
--Le tonnerre de chien, dit-il, c'est que, pour mieux entendre, j'étais quasiment au milieu des Anglais, et que le genou de Pottle portait sur le pan de ma vareuse. Si je bouge, il le sent; il se retourne; on m'étrangle net, et je ne pourrai plus prévenir maître Taillevent.
Un autre noeud fut défait.
Camuset, encouragé par cette approbation tacite, expliqua comment il avait adroitement coupé sa propre vareuse avec son couteau déjà ouvert à tout événement. Mais cette opération fut aussi longue que difficile. Les prisonniers, faisant semblant de ronfler, s'agitaient sourdement; Pottle tapait à intervalles égaux sur une barrique vide. Ce signal, que le master attendait, avait pour objet de l'informer que tous les crampons des fers étaient sciés, et qu'au moment favorable on s'insurgerait en masse.
Bien que le master eût écrit son billet fort avant l'arrivée à bord de don Ramon et sans qu'il fût encore question de la frégate espagnole, le moment favorable était parfaitement désigné par ces mots:
«Quand les corsaires, accablés de fatigue par les excès qu'ils ne manqueront pas de faire dès l'arrivée au mouillage, seront assoupis, profiter de la première occasion qui pourrait coïncider avec leur état d'abattement.
«Désigner d'avance six hommes qui se glisseront un à un dans l'entre-pont pour y éteindre les fanaux, pour s'emparer d'armes qu'ils jetteront à leurs camarades, et pour nous rejoindre vivement, le lieutenant Owen et moi, dans le carré.
«Guetter continuellement les factionnaires, les surprendre, les tuer et les désarmer sans bruit. Puis, faire irruption par les deux panneaux à la fois. S'emparer à l'arrière de la roue du gouvernail et masquer les voiles; à l'avant, se saisir de la mèche à feu et de la pièce à pivot.»
Tout cela était fort bien combiné. La nouvelle du mariage du capitaine, le discours de don Ramon, et la certitude qu'une frégate espagnole était à la recherche du corsaire, exaltèrent les espérances des prisonniers, très nombreux et vaillamment déterminés à prendre leur revanche.
Camuset, muni des instructions de maître Taillevent, fit de son mieux en apprenti corsaire plein de bonne volonté. Libre enfin de ses mouvements, il se rapprocha du factionnaire Farlipon et lui donna un coup de poing dans les mollets.
Par malheur, Farlipon qui rêvait se réveilla en criant:
--La frégate espagnole!
Ce cri, diversement interprété par les prisonniers impatients, fit éclater la révolte. La rumeur fut soudaine. Le master l'entendit, et jouant quitte ou double, périt comme on l'a vu.
Le novice Camuset n'eut que le temps de se rejeter dans la soute aux voiles et de regrimper par le trou noir; mais il fit une diligence telle, que maître Taillevent, satisfait, laissa tomber le bout de ligne en disant:
--Mais Pottle... as-tu revu ton Pottle?
--Non, maître, puisque vous m'avez pris par l'oreille pendant qu'on mettait les Anglais aux fers sur le pont.
--Bon! es-tu sûr que ce Pottle n'est pas mort?
--Bien sûr, puisque le lieutenant Owen et notre second effaçaient sur le rôle un nom chaque fois qu'on jetait un corps à la mer.
--Mais alors, tu as dû entendre appeler Pottle? Il a dû répondre: Présent.
--Je n'ai rien entendu; on l'a passé.
--Prends-moi ce fanal, et montons sur le pont, que je fasse la connaissance de cette peste-là!...
Pottle Trichenpot ne se trouva point parmi les prisonniers aux fers sur le pont.
--Tonnerre d'enfer! cria Taillevent d'une voix menaçante, il y a encore quelque trahison sous roche. Il ne faut pas beaucoup de coquins pour mettre le feu à bord d'un navire! Camuset, Camuset, retrouve-moi ton Pottle, ou tu n'es pas blanc!
Le novice s'était cru à l'abri des fureurs du maître. Hélas! à ces mots: «Tu n'es pas blanc!» il se rappela que les requins passent pour trouver la chair des nègres plus savoureuse que celle des hommes de race blanche; mentalement, il décerna l'épithète de requin au menaçant maître d'équipage. Mais presque aussitôt, avec un accent de joie:
--Pottle!... Il ne peut être qu'à la fosse aux lions!
--Chez moi?
--Chez vous, maître!
--Il y a une lampe allumée, gare au feu! courons!
Taillevent et quelques matelots couraient à la chambre du maître d'équipage, mais Camuset, se jetant dans la cale, reprit pour la troisième fois le chemin du trou noir.
Il avait deviné qu'au moment de la bagarre Pottle devait être caché dans la soute aux voiles, demeurée ouverte. De là, il avait dû entendre tout ce qui s'était passé entre le maître et lui; ensuite, il devait être monté dans la fosse aux lions.
Pour lui couper la retraite, Camuset se précipita dans la soute.
Quand Taillevent rouvrit sa porte, Pottle se replongea dans le trou. Un vacarme horrible s'y fit entendre sur le champ, car Camuset lui livrait bataille au milieu d'une obscurité profonde.
Un prompt secours fut porté au novice, qui s'écria tout d'abord:
--Il avait allumé une mèche... ça sent le roussi dans la soute!...
--Que personne ne crie au feu! dit le maître.
Et laissant Pottle entre les mains de ses matelots, il alla inspecter la soute aux voiles. La mèche y brûlait et avait même attaqué quelques chiffons. Un seau d'eau suffit pour éteindre l'incendie.
--Il n'aurait plus manqué que le feu pour la nuit de noces de mon capitaine! Assez de misères comme ça.--Toi, Camuset, tu peux aller te coucher, je t'exempte de quart.
--Pardonnerez, maître, pardonnerez, murmura le novice abasourdi d'une telle faveur, c'est-il pour de bon?
Taillevent, qui ne riait guère, se prit à rire bruyamment. Il tenait, d'ailleurs, par la cravate le blême Trichenpot, qu'il traîna sur le pont, tandis que les matelots,--avec une brutalité dont on pouvait bien les absoudre,--lui distribuaient par derrière les horions les moins respectueux.
--Oh! _shoking!_ le fond du haut-de-chausse céda, et les incivils corsaires continuaient avec leurs souliers ferrés.--Pottle hurlait, mais il ne hurla pas longtemps, attendu que Taillevent le bâillonna pour qu'il ne troublât point le sommeil des nouveaux époux.
L'heureux Camuset se coucha en bénissant sa bonne étoile, mais tout habillé, selon la consigne; Pottle, au contraire, ne se coucha point, mais fut déshabillé jusqu'à la ceinture, d'après les ordres de Taillevent, qui le fit attacher par les quatre membres à l'échelle des haubans de misaine.
La brise était fraîche, le froid très vif, le pauvre garçon courait grand risque d'attraper un mauvais rhume. Un fouet à douze branches était pendu à son cou en attendant le jour.
Deux heures du matin sonnaient à la cloche du bord.
A cette époque, sur les navires corsaires et même sur les bâtiments de l'État, les corrections corporelles à coups de corde pouvaient être infligées sur l'ordre d'un simple officier; mais, à bord du _Lion_, le capitaine avait expressément défendu qu'il en fût ainsi. Les sévères mesures provisoires prises par le maître furent donc approuvées par le lieutenant de quart qui veillait sur la dunette, tandis qu'à l'avant les gens de bossoir ouvraient l'oeil avec une extrême vigilance.
Maître Taillevent, parfaitement tranquillisé, non sans peine, se retira enfin dans sa fosse aux lions, en attendant le quart du jour qui commence à quatre heures et se prolonge jusqu'à huit.
--La grosse affaire, maintenant, pensait-il en s'endormant, c'est la frégate espagnole. Tout autre que mon capitaine aurait le cap au large; lui, point. Il court au nord longeant la terre, mais il a son plan, ça le regarde...
XII
STRATAGÈMES ET RUSES DE GUERRE.
A bord, les plus hardis trouvaient au moins fort dangereuse la route suivie par _le Lion_.
Le lieutenant Roboam Owen, laissé libre sur parole, en fit la remarque, et le dit même à l'officier de quart.
--Notre capitaine ne se conduit jamais comme les autres: au lieu de prendre à l'avance des détours pour éviter le danger, il court droit dessus et prétend que c'est le vrai moyen d'y échapper.
--Oh! oh! cette opinion a du bon: votre capitaine sait que la fortune déjoue à plaisir les combinaisons timides.
--Il doit à son audace incroyable le surnom de Sans-Peur. Pendant qu'on nous armait ce brig-ci au Havre, nous croisions dans la Manche avec une goëlette de six canons. Il ne déviait pas de sa route pour la rencontre d'un vaisseau de ligne. Tantôt il déguisait le navire sous des masques en hissant pavillon étranger; tantôt il se bornait à ralentir sa vitesse de manière à laisser passer l'ennemi en vue, et sa confiance détournait les soupçons; quelquefois il courait droit dessus, le hélait en anglais, lui donnait de fausses indications, et poursuivait son chemin, tandis que le croiseur, trompé par ses renseignements, prenait une autre route.
--Votre capitaine, je m'en suis aperçu, parle l'anglais avec une rare pureté. Cependant, il risquait bien gros en osant mentir à des navires de guerre.
--Un jour, reprit l'officier de quart, nous chassions deux bâtiments marchands séparés de leur convoi par quelque accident de mer. Tout à coup, à l'arrière, on signale une frégate. Le capitaine, qui la reconnaît pour anglaise, calcule qu'elle n'a pu encore voir les deux bâtiments chassés. Nous changeons de route cap pour cap, nous nous chargeons de toile à tout rompre, nous approchons à portée de voix. Pour ma part, je traitais notre capitaine d'écervelé; je m'attendais à être pris sans miséricorde; mais lui, avec une adresse surprenante, donne à la frégate le signalement des deux navires, dit les avoir rencontrés en détresse sous le vent, prétexte une mission pressée qui l'a contraint à ne pas les secourir, supplie le commandant de ne point manquer à ce devoir d'humanité, salue et reprend chasse. La frégate aussitôt gouverne dans l'aire de vent indiquée. Elle nous laisse ainsi le champ libre, nous rejoignons nos deux gros marchands, nous les amarinons, et ils ont été pour nous de très bonne prise.
--Si votre capitaine joua d'audace, les pauvres diables jouèrent de malheur.
--Un autre jour, reprit l'officier, un convoi escorté par une grande corvette se montre à l'horizon; nous mettons nos masques, nous nous rangeons dans les eaux de la corvette, et pendant une journée entière nous naviguons à petite portée de son canon. Elle nous prend pour un Anglais qui se joint au convoi. Tout à coup, vers le coucher du soleil, nous virons de bord et coupons la route aux derniers navires. La corvette, où l'on n'a rien compris à notre manoeuvre, ne vire sur nous qu'au bout d'un instant; elle nous canonne sans nous atteindre, et bientôt s'arrête prise par le calme plat.
--Vous ne m'apprenez rien, interrompit Roboam Owen, j'étais troisième lieutenant sur ce navire. Nous vous vîmes piller un trois-mâts, couler un transport, et mettre le cap sur les côtes de France. Sans le calme, pourtant, que seriez-vous devenus?
--Notre capitaine nous dit qu'il était sûr que le vent tomberait pour la tête de la colonne, et durerait assez du bord contraire pour nous permettre de rallier Boulogne.
--Peut-on être sûr des variations du vent?
--Voilà ce que nous disions tous. Et pourtant, chaque fois que le capitaine affirme que la brise fraîchira, mollira ou tournera, il dit juste. Nous ne l'avons jamais trouvé en défaut.
--Ceci est un don qui tient du prodige, ou plutôt de la sagacité des sauvages qui voient des pronostics certains là où nous n'apercevons que de vagues indices.
--Notre capitaine ne se vante pas de prédire toujours à coup sûr; souvent il doute, il hésite tout comme un autre marin; seulement, chaque fois qu'il annonce positivement un changement de temps, ce qu'il a dit se réalise.
--Eh bien, il doit avoir beaucoup fréquenté des sauvages navigateurs.
--Ceci se pourrait.
--Ignorez-vous donc l'histoire de votre capitaine?
--Personne à bord ne la connaît à fond, à l'exception d'un seul homme qui n'en parle jamais.
--Dans vos ports, cependant, la curiosité a dû être excitée par l'audacieux surnom de Sans-Peur, qui serait le comble du ridicule s'il n'était mille fois justifié.
--Les traits que je vous ai cités, plusieurs autres non moins certains, notre combat de ce matin contre votre corvette, notre mouillage dans les brisants, son mariage plus téméraire encore, tout, jusqu'à la route que nous suivons, justifie assez, ce me semble, le beau surnom de Sans-Peur.
--J'ai vu par moi-même, dit Roboam Owen. Ne vous méprenez pas, de grâce, sur la portée de ma question. Serait-elle indiscrète?
--Elle ne peut l'être, puisque je suis incapable d'y répondre. Aucun de nous n'a de secrets à garder, et vous avez pu vous apercevoir que le capitaine, tout en nous laissant ignorer sa biographie, tient hautement les plus étranges discours. A bord d'un corsaire de la République, dont la cale était pleine de prisonniers ennemis, et qui traînait à sa remorque une barque de pilotes galiciens, vous avez entendu ce qu'il a osé dire. Ces franges de _borla_ royal, ces titres nobiliaires, son pavois aristocratique et bizarre, le pouvoir mystérieux dont il paraît disposer dans le grand Océan, ses relations avec les indigènes du Pérou, sont pour nous des choses nouvelles et complétement obscures. Assurément, le passé de Sans-Peur le Corsaire a provoqué dans nos ports des bavardages de tous genres, qui font de lui un personnage de légende. Le faux et le vrai, le fantastique et le réel, le vraisemblable et l'impossible se mêlent dans ce tissu de récits contradictoires.
--J'admire l'imagination des Français! dit le lieutenant Owen en souriant.
--Sans-Peur est à la fois en Europe et dans l'Inde, au Mexique et aux terres australes. Il possède au pôle sud une île admirable où règne la température des tropiques.
L'officier anglais se prit à rire à ces mots.
--Les anges, le diable, saint Martin et bien d'autres encore sont à ses ordres. Des requins apprivoisés portent ses dépêches à la flotte sous-marine dont il serait l'amiral.
--De mieux en mieux.
--On raconte tout bas que, dépositaire de grands secrets d'État, il a reçu les confidences du roi Louis XVI. On dit que longtemps encore après la guerre d'Amérique, il faisait la course contre les Anglais.
--Ceci serait de la piraterie, fit observer le lieutenant Owen.
--On affirme qu'il a pris part à des festins de cannibales. L'on prétend même que, comme Nathan le Flibuste, il a été tué plusieurs fois, et s'en porte d'autant mieux, car chaque fois qu'il ressuscite, c'est avec dix ans de moins.
--A ce compte-là, dit Roboam Owen d'un ton léger, il n'aurait pas grand mérite à être Sans-Peur.
--Mille pardons! Il devrait trembler de redevenir nourrisson à la mamelle, puisque en trois fois, il en serait là.
--En effet, il ne paraît guère avoir plus de trente ans.
--Il les a d'aujourd'hui même, car notre rôle d'équipage atteste qu'il est né au château de Roqueforte en Lorraine, le 5 mars 1763. En dépit des contes du gaillard d'avant qui tournent toujours dans le même cercle de fables, sa réputation parmi les gens éclairés est intacte; parmi les officiers de la marine marchande, elle est héroïque. Parmi nous, qui avons l'honneur de servir sous ses ordres, il passe pour habile, sévère, loyal et chevaleresque au point d'en être suspect.
--_Suspect_? répéta Roboam Owen.
--Oui, sous le rapport politique, par le temps d'agitations révolutionnaires qui changent de fond en comble les institutions de la France et jusqu'au caractère de ses habitants...
--Et vous allez en France?
--Par ma foi, je n'en sais rien!...
Il était fort tard, la conversation de Roboam Owen avec l'officier de quart ne se prolongea guère. Toutefois, le lieutenant prisonnier eut l'occasion d'esquisser en peu de mots sa propre biographie:
Irlandais, catholique, cadet d'une famille noble, entré tout jeune dans la marine britannique, médiocrement traité par les officiers anglais, ses collègues, il n'avait pu se faire nommer capitaine malgré d'excellents services de guerre en Amérique, des travaux hydrographiques très pénibles faits durant une campagne d'exploration autour du monde, et plusieurs actions d'éclat récentes dont il parla sans jactance et sans fausse modestie.
--Le capitaine, qui se connaît en hommes, vous a bien jugé du premier coup d'oeil, dit à ce propos l'officier dont le service devait, sans autres incidents, se prolonger jusqu'à quatre heures du matin.
La route donnée était le nord; _le Lion_ avait sensiblement dépassé la hauteur du cap Finistère, et se trouvait en latitude de la Corogne, sans que _la Guerrera_ eût été aperçue.
Maître Taillevent, à califourchon sur la pièce à pivot, s'était remis à interroger l'horizon.
--Le capitaine a calculé juste comme d'ordinaire, ça y est. J'avais tort, et il a encore raison; voilà! Tandis que nous longions la côte de tout près, la frégate aura pris du tour et couru au large dans l'ouest; nous lui passons par derrière.
Le maître, en vertu de ce raisonnement, observait plus spécialement l'arc compris entre l'ouest et le sud-ouest, ou _surouâ_, comme disent les marins. Au petit jour, il entrevit un point gris dans cette direction, et frappant sur l'épaule de l'homme du bossoir:
--La voilà! dit-il à voix basse. Pas de cris! c'est la consigne!...
Il courut vers la dunette, dit à l'officier de quart: «Voile dans le _su-surouâ_,» et il allait discrètement frapper à la porte de la chambre nuptiale, quand cette porte s'ouvrit.
Le capitaine, en costume de combat, la referma sans bruit, et dit le premier:
--Tu l'as vue dans le _su-surouâ_?
Taillevent fit un signe affirmatif.
--Loffez sur tribord! commanda Léon, loffez!
L'objet de cette manoeuvre était de placer une pointe de terre entre la frégate et le brig; mais avant que _le Lion_ fût caché, _la Guerrera_ mit le cap sur lui.
Léon, qui l'observait à la longue-vue, prit le commandement de la manoeuvre, n'essaya plus de se dérober à la vue du chasseur, et gouverna grand largue, de manière à doubler le cap Ortégal.
--Eh bien! quoi donc encore? demanda-t-il après la manoeuvre à maître Taillevent, qui revenait son bonnet à la main.
--Capitaine, c'est à l'effet d'avoir vos ordres rapport à un certain Pottle Trichenpot, qui prend le frais pour le quart d'heure à l'échelle des haubans de misaine, étant l'auteur, _primo_, du branle-bas d'hier soir, et pareillement d'une petite invention pour nous mettre le feu dans la soute aux voiles... Aïe! aïe! fit le maître, s'interrompant lui-même, voiles droit à l'avant!...
La situation se compliquait.
XIII
TOUJOURS TROP BON!
Les voiles entrevues droit à l'avant étaient noyées dans les vapeurs du matin, plus épaisses aux approches de la terre que dans la direction du large. Une sorte de mirage les faisait paraître haut mâtées, mais cette illusion d'optique est fréquente. On ne pouvait les compter, car elles formaient un groupe confus.--Léon de Roqueforte laissa courir pour y voir mieux.
A l'arrière, la frégate était si loin qu'on la distinguait à peine. Il fallait le regard perçant du maître et le coup d'oeil exercé du capitaine pour qu'il n'y eût pas de doute sur son compte, car on n'avait aperçu d'abord que les extrémités supérieures de ses trois mâts, fondus en un seul depuis qu'elle appuyait la chasse. A la longue-vue, on ne voyait conséquemment que son petit perroquet, sur lequel frappaient les premiers rayons du soleil et qui brillait comme une étoile au ras de l'horizon obscur du couchant.
Au levant, au contraire, le brouillard était rose, et de longues ombres brunes hérissées de flèches s'y agitaient à l'ouvert du cap Ortégal, qui formait une masse noire à liséré de feu. Plus haut et à gauche, au-dessus des flots, le ciel était couleur d'or, verdâtre au zénith, et enfin, du côté de _la Guerrera_, d'un bleu qui, par opposition, semblait presque noir.
--Nous avons du temps devant nous, mon vieux Taillevent, ajouta Sans-Peur le Corsaire. Explique-toi. Qu'a donc fait ton certain Pottle Trichenpot dont le nom n'est pas plus gracieux en anglais qu'en français?--«_Pottle_, demi-mesure,--et Trichenpot ou rogne-portion....» Est-il donc cambusier, ton coquin?
--C'était le domestique du master...
Taillevent, là-dessus, fit son récit sans omettre la juste part d'éloges due à Camuset le novice.
--Et depuis deux heures du matin, par ce chien de froid, le drôle est les épaules au vent?
--En attendant la dégelée qui le réchauffera, capitaine, avec votre permission.
--Non! Taillevent, le misérable est assez puni. S'il était Français, il périrait sous le fouet; mais il est prisonnier de guerre, il n'a rien fait que nous ne nous crussions le droit de faire si nous étions nous-mêmes prisonniers à bord de l'ennemi...
--Oui, capitaine, d'accord, si vous voulez; mais, sauf votre respect, c'est un lâche qui s'est sauvé par le trou noir pendant qu'on écharpait ses camarades...
--Tu viens de dire qu'il voulait nous mettre le feu à bord. Sa ruse était bonne. Il ne pouvait être à deux endroits à la fois. Je ne vois point que ce soit un lâche.
--Et moi, capitaine, je répète qu'il en est un.--Il pousse les autres à la révolte, et au moment du tremblement, il se jette dans la soute sans savoir qu'au fond il trouverait un trou menant chez moi, où il aurait tout juste sous la main de la mèche et de la lumière.--Ensuite, il profite de l'occasion; ça prouve qu'il n'est pas bête, le roué.--Il avoue qu'il attendait que nous fussions bord à bord de l'espagnole pour mettre le feu à nos voiles de rechange; mais mon petit Camuset ayant de l'oeil et du nez, la mèche est tombée par accident.....
--Qu'on démarre, qu'on rhabille et qu'on m'amène ce Pottle Trichenpot.
Devant un ordre précis, maître Taillevent ne savait qu'obéir,--mais non sans grommeler, car il était dans toute l'étendue du terme grognard d'eau salée comme les deux tiers de ses pareils: