Chapter 5
Isabelle suivait des yeux don Ramon, emporté à terre par sa barque galicienne; ses regards émus s'arrêtaient sur les tourelles du vieux château de Garba, sur la terre où reposaient les restes mortels de son père, sur la haute falaise où Léon lui avait sauvé la vie. Mille pensées confuses se heurtaient dans son esprit. Faisait-elle un rêve? Était-il bien possible qu'elle fût mariée au _Lion de la mer_?
--Ce n'est point un rêve, dit Léon en se penchant sur elle.
--Eh quoi! vous lisez dans ma pensée?
Le canot de don Ramon disparut derrière les récifs. Peu d'instants s'écoulèrent. Puis, au sommet du morne, on vit un homme à cheval qui demeura là, tel qu'une statue, les yeux fixés sur le brig emporté vers l'horizon.
Aux dernières lueurs du jour, Isabelle et Léon le reconnurent.
--Mon frère, dit la jeune femme, craint d'apercevoir au large la frégate qui vous cherche, mais vous...
--Je l'attends!... Je n'ai que dix-sept canons, elle en a quarante ou davantage... je n'ai que cent vingt hommes en comptant mes blessés, elle en a trois ou quatre cents... cette mer houleuse est plus nuisible à ma marche qu'à la sienne... Mais ne serais-je point Sans-Peur le Corsaire, je m'avancerais plein de confiance, Isabelle. Notre amour est béni!... Oh! soyez sans inquiétudes; mes mesures sont prises, et je ne livrerai point un combat trop inégal.
--Serez-vous maître de l'éviter?
--Le lion, quand il le veut, sait se conduira en renard. Un de nos grands marins, que l'Espagne dispute à la France, Jacobsen, né à Dunkerque, l'un des ancêtres de Jean Bart, se glorifiait du surnom de Renard de la mer. Je ne dédaignerais pas d'être appelé de même si je n'avais conquis des surnoms qui valent au moins autant. Tous les stratagèmes sont permis au plus faible, tous, excepté de faire feu sous de fausses couleurs.--Le soleil s'éteint à l'occident, notre pavillon descend en même temps que lui, on ouvre l'oeil aux bossoirs. Venez dans ma chambre de capitaine, et laissez à mes braves compagnons le soin de veiller.
Le brig s'étant assez élevé au large, arrivait au nord pour doubler le cap Finistère. Les ordres pour la nuit étaient donnés à l'officier de service.
--Bon quart partout! dit le capitaine; qu'au premier signal chacun soit à son poste de combat!
--Adieu, mon frère, adieu! murmurait Isabelle.
Léon lui offrait le bras, la soutenait au roulis, et la conduisait vers la dunette, disposée, depuis le jour de l'armement, en chambre nuptiale d'un étrange caractère.
Une pointe de terre venait de s'interposer entre la falaise et le brig _le Lion_.
Don Ramon, marquis de Garba y Palos, pressant enfin les flancs de son étalon noir, reprit la route du vieux château.
Et une fois dans la grande salle, s'adressant aux portraits de son père, de sa mère et de Catalina la Péruvienne:
--Êtes-vous contents de moi? demanda-t-il au milieu du plus profond silence.
Quel écho mystérieux lui répondit? Fût-ce les esprits familiers du sombre castel? Fût-ce la voix de sa conscience? On ne sait.
Mais des paroles bénies le ravirent comme en extase, et la nuit entière s'écoula pour lui dans la joie suprême d'un grand devoir accompli.
VIII
LA CHAMBRE NUPTIALE.
Le brig corsaire _le Lion_, construit et approvisionné au Havre, par les soins du citoyen Plantier, armateur et correspondant de Léon de Roqueforte, avait été emménagé avec une sollicitude toute spéciale par son valeureux capitaine.
Ses officiers et matelots remarquérent, dès leur embarquement, que la dunette, plus haute qu'aucune autre, occupait près du double de l'emplacement réservé d'ordinaire à cette élévation,--qu'on supprime parfois, et qui le plus souvent ne couvre que quelques pieds du pont en arrière de la roue du gouvernail.
--Paraît que notre capitaine tient à être bien logé! dirent les corsaires.
Mais le capitaine ne se logea point dans la dunette, ce qui donna lieu aux plus étranges suppositions. Il s'était réservé, à l'extrême arrière de l'entrepont, une très petite cellule communiquant, il est vrai, par un panneau avec la chambre mystérieuse, où personne, si ce n'est Taillevent, n'avait encore pénétré.
L'indiscret Camuset, s'étant avisé de demander ce qu'il y avait dans la dunette, reçut, pour toute réponse, une taloche tellement magistrale, que les anciens eux-mêmes se gardèrent de questionner le maître d'équipage.
Garantie contre les regards curieux par des cloisons ou des vitraux dépolis, les sabords fermés par des mantelets à jour derrière lesquels se croisaient d'épais rideaux, la dunette dont les gens du bord ignoraient le contenu, fournit aux bavards un thème inépuisable de contes ultra-fantastiques.--Les moins superstitieux admettaient que Sans-Peur en faisait son arsenal particulier, rempli d'armes inconnues et d'artifices diaboliques au moyen desquels il se rirait d'une escadre entière.
Le matin, au moment du branle-bas de combat, force fut pourtant d'ouvrir la dunette pour faire usage des quatre canons qu'elle contenait. Taillevent et le capitaine en avaient, pendant la nuit, retiré plusieurs coffres qu'on logea provisoirement dans des recoins de la cale: mais ce déménagement ne pouvait être que partiel. Aussi les canonniers, en démarrant leurs canons, furent-ils bien surpris de voir, à l'arrière, au-dessus de la tête du gouvernail, un magnifique lit suspendu à double suspension, des meubles, des tentures, des tapis d'une élégance exquise et d'une richesse inusitée.
Les quatre canons et leurs ustensiles participaient du luxe de l'appartement. Les affûts étaient en bois d'ébène incrusté d'ivoire, les roues en gayac poli, les pièces en bronze sculpté, les bragues et autres cordages nécessaires à la manoeuvre en fil d'une admirable blancheur, les caisses des poulies en acajou femelle massif, les couvre-lumière en argent relevé en bosses. Les refouloirs, écouvillons, boutefeux, pinces, anspects, seaux, bailles et fanaux de combat, les énormes crocs, anneaux et pilons qui servent à l'amarrage des bouches à feu, devaient à l'art ou à la matière une physionomie qui les empêchait de déparer la chambre nuptiale.--On peut même dire qu'ils l'embellissaient.
L'ameublement de ce boudoir marin fut singulièrement mis en désordre pendant le combat; mais dès que l'action fut terminée, tout fut rapidement rétabli en l'état primitif.
Les bavards n'eurent pas beau jeu cette fois; il y avait à bord trop d'ouvrage; on mettait les prisonniers aux fers, on bouchait les voies d'eau, on lavait les ponts tachés de sang et de poudre, on réparait les manoeuvres courantes, on rétablissait les cloisons, et l'on jouait serré contre la fraîche brise, la mer houleuse et les brisants de la passe.
En apercevant Isabelle au sommet de la falaise, les moins malicieux devinèrent:
--La dunette, parbleu, c'était la chambre de madame!...
* * * * *
Léon ouvrit la porte donnant sur le pont; la main de l'intrépide amazone tremblait dans sa main:
--Voici votre appartement, madame, dit le corsaire souriant à son trouble, puissiez-vous le trouver digne de vous.
Liména venait d'allumer les candélabres qui se balançaient au roulis et illuminaient l'intérieur de la dunette. La jeune fille attendait sa maîtresse.
--C'est une merveille, mon ami! dit Isabelle rassurée par la présence de sa camériste. Quel luxe attentif! quelle délicatesse ingénieuse! Vous avez su rassembler dans ce petit palais de fée tout ce que peut désirer une jeune femme.--Dieu! s'écria-t-elle en se retournant, les portraits de mon père et de ma mère, ici!...
--Ces portraits ont été copiés au Pérou sur les originaux que possède le cacique Andrès.
--Je regrettais les images chéries de mes parents; vous avez voulu, noble ami, qu'aucun regret ne pût troubler mon bonheur!
--Cher ange, dit Léon, un capitaine vigilant a toujours quelque ronde à faire, quelques ordres à donner. Liména va vous servir; ensuite elle descendra dans sa chambrette située au-dessous de notre appartement. Permettez-vous que je revienne bientôt!...
Isabelle baissa les yeux en balbutiant un consentement timide; Léon, dont le coeur battait, sut être mari et capitaine sans trahir aucune de ses émotions, sans négliger le moindre de ses devoirs. Le sang-froid devant le péril est moins admirable peut-être que le calme devant le bonheur. Léon, nature forte, voulut se vaincre. Il agit avec le même ordre, la même attention, la même activité méthodique qu'à l'heure la plus indifférente de sa vie d'officier de mer. Ses subalternes, harassés de fatigue par une journée de dangers, de travaux et de plaisirs non interrompus, attendaient peut-être, pour se relâcher, l'instant où il se retirerait auprès de sa jeune compagne. Il jugea nécessaire de se montrer plus vigilant que jamais.
Quand il reparut sur le pont, un murmure d'étonnement parcourut les groupes des gens de quart.
Il examina la voilure et donna quelques ordres au lieutenant de service; puis il passa sur l'avant, interrogea l'horizon qu'argentait la lune à son lever, chercha dans le lointain la frégate ennemie, et ne découvrant rien, il encouragea ses vigies du bossoir à faire bonne veille:
--Point de cris; si vous apercevez une voile, qu'on m'avertisse sans bruit.
--Suffit, capitaine, on coulera doucettement la chose dans le pertuis de l'oreille au lieutenant.
Après avoir pris ses mesures pour que la quiétude d'Isabelle ne pût être troublée, il se rendit au poste des blessés afin de s'assurer qu'ils étaient soignés convenablement. Il adressa quelques encouragements paternels à ceux qui ne dormaient pas encore. Il descendit ensuite à fond de cale, où les soldats et matelots anglais prisonniers étaient aux fers sous la surveillance de quelques factionnaires. Un silence profond y régnait.
Liména caquetait avec un entrain folâtre.
--Heureusement, chère maîtresse, disait-elle, nous sommes amarinées par nos grands voyages. Nous avons le pied marin; voyez comme je vais et viens malgré ce roulis. Et nous ne craignons plus le mal de mer, comme voici deux ans passés, en partant du Callao. Ah! l'on est vaillante quand on a doublé le cap Horn en plein hiver, au mois de juillet. Quand je disais aux gens de Garba que j'ai toujours vu l'hiver en été avant de venir en Espagne, ils me traitaient de menteuse ou de folle.
--Menteuse, ils avaient tort; mais folle...
--Laissez-moi dire, belle petite chère dame, car vous voici dame et _lionne_ de la mer, encore; vous souvenez-vous de mon rêve du mois passé? Je vous peignais, comme ce soir, et vos cheveux prenaient la couleur fauve...
--Si je suis lionne, tu peux te vanter d'être une fameuse pie.
IX
MAITRE TAILLEVENT.
En remontant de la cale dans l'entrepont, Léon vit Taillevent endormi tout habillé et tout armé dans un hamac pendu à côté du panneau des prisonniers de guerre.
Le maître avait pourtant à l'extrême avant un petit réduit particulier, appelé, selon l'usage, _la fosse au lions_; mais il avait trouvé sage d'être plus près, en cas d'accident, du lieu le plus dangereux du navire.
--Brave et loyal serviteur, pensa Léon, il fait toujours plus que son devoir.
La tête du maître était à moitié hors de son hamac; il écoutait d'instinct, ou pour mieux dire l'oreille était encore éveillée tandis que le corps reposait. Évidemment, il serait debout au moindre bruit suspect.
--Il dort maintenant, il dort à la hâte et d'un sommeil léger, parce qu'il sait bien que je ne puis être endormi. Encore suis-je bien sûr que dix hommes pour un ont l'ordre de l'éveiller avant le milieu de la nuit. Et pourquoi tout ce zèle? Par ambition? il n'en a point; par amour du gain? il ne tient pas à l'argent; par passion pour notre existence aventureuse? non, il ne désirait autrefois qu'une barque de caboteur à Port-Bail, sur la côte de Normandie, et ses goûts n'ont pas changé. Pourquoi donc? parce qu'il partage obscurément, depuis quinze ans bientôt, tous les dangers que je cours. A moi les honneurs, les richesses, les dignités, les succès, la gloire, le bonheur; à lui les privations, les fatigues, les soucis, et cela sans autre compensation que l'amitié de son capitaine.
Le maître, tout en dormant, dit quelques mots mal articulés; Léon saisit seulement ceux-ci:
--Sois curieux, c'est le cas, espèce de mousse!... Allons, Camuset, ouvre l'oreille!...
Léon sourit, traversa le faux-pont où dormaient les hommes qui n'étaient pas de quart, et pénétra dans le logement réservé à son état-major.
Là, dans une étroite cabine, ouverte et gardée à vue par un factionnaire, se trouvaient deux officiers anglais prisonniers, un lieutenant et un master, les seuls qui eussent survécu au combat.
Léon leur demanda s'ils avaient été convenablement traités, et s'excusa de n'avoir encore pu leur permettre de monter sur le pont.
Le lieutenant parut touché de la courtoisie du capitaine français. Il répondit en faisant allusion à son mariage, avec une simplicité d'autant plus agréable au corsaire que celui-ci l'avait remarqué comme un brave pendant l'action du matin.
Quant au master, il dit sèchement que des officiers devraient toujours être laissés libres sur parole.
--Monsieur, je n'aime pas les leçons, interrompit Léon avec vivacité.
--Et moi, monsieur, répliqua le master d'un ton insolent, j'aime à en donner à mes ennemis.
Depuis quelques instants, un bruit sourd de ferrailles se faisait entendre à fond de cale. Le master le prit sans doute pour un signal, car il bondit hors de sa cabine, arracha brusquement un pistolet au factionnaire, et fit feu sur Léon de Roqueforte.
Les cris: «Trahison! révolte! aux armes!» retentissaient de toutes parts.
Isabelle, échevelée, se précipitait hors de la dunette; Liména, tremblante, essayait de la retenir.
Sautant hors de son hamac, maître Taillevent sabrait déjà les révoltés tout en criant:
--Ah! brigand de Camuset! tu as mangé la consigne!... tu n'as pas été assez curieux!
--Pardonnerez, maître, dit le novice qui se dressait à côté de lui, je sais tout!...
Les fanaux étaient éteints dans le faux-pont; à la faveur de l'obscurité, les Anglais essayaient de monter sur le gaillard d'avant, mais rencontraient une résistance singulièrement énergique.
Camuset, pour sa part, s'en donnait d'estoc et de taille.
--Tu sais tout, sauvage de Landerneau, il est bien temps!
--Mais c'est moi qui ai fait la chose...
--Quelle chose, donc?
--Leur révolte, maître...
--La belle besogne!... Tais-toi, innocent, et tapons dessus!
Camuset, on le sait déjà, tapait en conscience, secondant ainsi de son mieux le brave Taillevent.
--Courage! courage, enfants! criait en anglais le plus enragé des prisonniers de guerre; voici la frégate espagnole!... Leur capitaine est mort!... En avant!... Hourra!
Les Anglais, armés de leurs fers, de boulets de canon trouvés dans la cale et de quelques armes blanches enlevées aux matelots endormis, dirigeaient tous leurs efforts sur les deux panneaux de l'avant.
X
DROITS DES PRISONNIERS.
L'état-major du corsaire _le Lion_ était fort nombreux pour un état-major de brig du commerce.
Un corsaire, étant armé par des particuliers, ne fait point partie de la marine militaire;--tout belliqueux qu'il est, il se trouve donc rangé dans la catégorie des bâtiments marchands;--aussi les corsaires s'intitulent-ils en riant: _Marchands de boulets_.
A bord se trouvaient six capitaines de prise, embarqués en supplément, outre le premier lieutenant ou second, le lieutenant, le sous-lieutenant, et quatre pilotins susceptibles de faire fonctions d'officiers.
Les pilotins, sur les navires de guerre, ne sont que des mousses attachés au service de la timonerie;--les pilotins du commerce sont des jeunes gens destinés à devenir lieutenants, et, plus tard, capitaines dans la marine marchande. Les quatre pilotins du _Lion_ couchaient dans des hamacs suspendus au milieu du carré ou chambre du brig;--les domiciles des officiers et du chirurgien donnaient sur la même pièce, très long boyau partagé en deux par l'escalier d'arrière, et qui se prolongeait jusqu'à la chambrette échue en partage maintenant à la soubrette Liména.
Au bruit du coup de pistolet tiré sur le capitaine, toutes les portes s'ouvrirent;--les deux pilotins qui n'étaient pas de quart se jetaient bas de leurs hamacs;--déjà justice était faite.
Le matelot de faction, à qui le master avait arraché son pistolet, avait le sabre en main. D'un coup de manchette, il abaissa l'arme et le poignet du prisonnier; la balle se perdit dans le bordage. D'un coup de pointe, il l'étendit mort à ses pieds, en disant:
--Pardon, excuse, capitaine; si ce bruit a réveillé madame, il n'y a pas de ma faute.
Sans-Peur tenait en joue le lieutenant anglais, que dans leur fureur les officiers et pilotins menaçaient aussi de leurs armes.
Roboam Owen, le prisonnier, demeura impassible.
--Par ma foi, monsieur, lui dit Sans-Peur en langue anglaise, vous êtes un homme comme je les aime.
Avec un sourire triste et fier, le lieutenant anglais répondit en français:
--Si mon pauvre camarade avait voulu me croire, il n'aurait pas tenté de se révolter sans chance de réussite.
--C'est bien cela, monsieur! reprit le capitaine. Des prisonniers de guerre ont toujours le droit de s'insurger pour redevenir libres; mais la question est de ne pas manquer son coup. Venez donc inviter vos malheureux compagnons à ne pas se faire égorger jusqu'au dernier.
D'un geste impérieux, Léon avait montré le faux-pont à ses officiers qui s'y précipitaient. Puis, il monta sur le gaillard d'arrière, emmenant avec lui le lieutenant Roboam Owen.
Isabelle, à leur vue, poussa un cri de joie, voulut courir vers son époux, mais tomba défaillante entre les bras de Liména, que Léon seconda aussitôt.
Alors, pressant Isabelle contre son coeur:
--Monsieur! hâtez-vous!... dit-il à l'officier anglais.
Celui-ci se portait au bord du grand panneau, et d'une voix éclatante:
--Camarades, on vous a trompés! cria-t-il. La frégate espagnole n'est pas en vue, et les Français sont à leurs postes!... Bas les armes!...
--Tout le monde sur le pont! ajouta Sans-Peur le Corsaire.
Puis il dit à voix basse à son premier lieutenant:
--L'appel général!... Les prisonniers aux fers sur le pont, au pied du mât de misaine!... Les cadavres à la mer!... et ensuite, à coucher qui n'est pas de quart!...
--Mais l'officier anglais?
--Libre sur parole tant qu'il n'y aura pas d'ennemi en vue, ou aux arrêts forcés, à son choix.
--Je vous donne ma parole, capitaine, dit Roboam Owen en bon français, et mille grâces!
--Très bien!... Bonne nuit, messieurs!...
A ces mots prononcés d'une voix ferme et douce, Léon emporta Isabelle dans la dunette dont la porte se referma. Comme une mère met son enfant dans un berceau, il déposa la jeune femme encore palpitante sur la couchette à roulis, et congédia Liména, qui descendit dans sa cellule par l'escalier intérieur.
--J'étais à genoux, murmura Isabelle; je faisais ma prière du soir pour vous, mon ami, quand ce bruit affreux...
--Oubliez cela, interrompit Léon, mais laissez-moi me rappeler que mon bon ange priait pour moi!...
Les candélabres étaient éteints; la chambre nuptiale n'était éclairée que par la lampe de la boussole appendue au-dessus du chevet des nouveaux mariés.--Léon accrocha sa ceinture de corsaire à l'affût d'un canon voisin.
La mer bruissait en se brisant contre le gouvernail dont la barre gémissait sous ses pieds. La brise sifflait dans la voilure et le gréement. Mâts, vergues, échelles, cloisons craquaient aux balancements du roulis. Sur le pont, on entendait achever l'appel général.
XI
LES OREILLES DE CAMUSET.
L'appel fini, l'oreille du novice Camuset se trouva comme par enchantement entre un pouce et un index inflexibles:
--Aïe! aïe! maître, pardonnerez! balbutia le pauvre garçon.
--Chut! fit Taillevent en serrant plus fort.
Quand il eut descendu l'escalier du grand panneau où tout à l'heure on se battait avec furie, traversé le faux-pont encore désert, ouvert et refermé la porte de sa _fosse aux lions_, le maître d'équipage lâcha enfin la malheureuse oreille plus rouge qu'un coquelicot de juin.
--Explique-toi, ver de cambuse, mais parle bas!... dit-il en s'asseyant sur un rouleau de cordages. Si tes raisons sont bonnes, tu en seras peut-être quitte pour passer le restant de la nuit au bout de la grande vergue...
--Si elles sont bonnes? répéta le novice consterné; que ferez-vous donc, mon Dieu, si vous les trouvez mauvaises?
--Toujours trop curieux! fit le terrible maître en grinçant des dents comme un cannibale de la Nouvelle-Zélande.
A la vue de cet éblouissant râtelier, le novice se souvint qu'au dire du gaillard d'avant le maître avait fraternisé avec bon nombre de peuplades chez lesquelles les oreilles passent pour le mets le plus délicat.
--Commençons par le commencement, reprit Taillevent toujours en sourdine; ce soir, après le branle-bas de couchage, qu'est-ce que je t'ai dit?
--Vous m'avez dit tout doucettement: «Mon petit Camuset, c'est le cas d'être curieux!...» Et là, sans mentir, cette parole-là m'a étonné pis qu'un miracle.
--N'embardons pas, mousse de malheur!
--Pardonnerez, maître, vous m'avez dit de plus: «Mon garçon, tu entends nativement l'anglais, naturellement et particulièrement, personnellement?--Oui, maître, vu que maître Camuset mon père s'étant fait contrebandier sur la côte de Normandie...»
--Connu, après?
--Après donc, maître, vous me montrez ce trou noir qui est pour le présent derrière vous, et vous me dites: «Glisse-toi là dedans comme un serpent, sans bruit, et arrive jusqu'à l'endroit où les prisonniers sont aux fers; écoute, regarde, veille au grain, et s'ils font, par malheur, quelque mauvaise invention, viens en double me réveiller dans mon hamac, premier croc de tribord ras le grand panneau.»
--Eh bien! enfant damné de la colique, pourquoi ne m'as-tu pas réveillé?... mais réponds-donc, ou je te mange!...
--Pardonnerez, maître!... Je m'affale à la muette par votre scélérat de trou, je tombe dans la soute aux voiles quasi étouffé, je décroche la fermeture sans faire plus de bruit qu'une mouche; me voilà dans la cale à eau, je m'y reconnais. Je rampe sur les boulets, je me hale à plat ventre entre les barriques, d'une vitesse à faire quatorze lieues en quinze jours. J'arrive sur la fin proche le grand câble, et je reste là sans bouger pieds ni pattes pis qu'un lézard empaillé.
--Ça n'est pas trop mal, navigue toujours!
--Nos factionnaires, maître, en avaient assez de la journée de tremblement, de noces et de tra la la d'aujourd'hui, qui donc est déjà hier, vu que...
Un grognement magistral coupa court à la digression.
--Il y avait en faction sous le fanal devant le grand câble, ce pauvre Farlipon, une manière d'endormi qui se frottait les yeux et bâillait...
--Il peut dormir à son aise, maintenant! dit le maître d'un ton farouche.
Camuset en frissonna, car l'infortuné factionnaire avait été la première victime de la révolte, si bien qu'on venait de jeter son corps à la mer pendant l'appel général.
--Un des Anglais, un maigre, pâle, rouge de crin, mauvaise figure, que je connais particulièrement de nom et de surnom pour des motifs particuliers...
--Son nom, langue de jacasse?
--Pottle Trichenpot, sans vous commander, maître...
--Après, failli chien, après?
--Ce Pottle donc se lève en douceur sur le coude, voit le Farlipon qui roupille et commence à bavarder avec son voisin, si bas, si bas, que j'avais grand mal à l'entendre. Ils se disaient en se disant, qu'il dit, un tas d'histoires qu'un autre que moi, maître Taillevent, pas même vous, sans vous offenser, n'y aurait compris goutte, par la raison particulière qu'il fallait savoir ce que je savais, à seule fin d'avoir la finesse de deviner ce qui s'appelle particulièrement leurs inventions...
Crispé par cet amphigouri, le maître d'équipage lança comme un grappin sa main gauche sur l'oreille la moins rouge de Camuset, et le poing droit fermé:
--Navigue droit, sans embardées, marsouin! ou je...
--Dame, maître, mangez-moi, là!... et que ça finisse!... Je raconte comme je peux, et faut m'écouter si vous voulez savoir.