Sans-peur le corsaire

Chapter 4

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--Je partis pour Cuzco, j'y retrouvai votre aïeul Andrès qui m'avait cru mort et rendit au ciel des actions de grâces en me serrant dans ses bras. Votre destinée l'inquiétait; il pressentait que votre père ne vivrait que peu d'années; il devinait que sa chère Isabelle serait la malvenue dans la maison de Garba y Palos: «--Léo, mon cher fils, au nom de notre vieille amitié, promets-moi de veiller sur elle!...» «--Accordez-moi sa main!...» m'écriai-je alors.--Il se mit à genoux et remercia Dieu qui lui envoyait un secours providentiel. Il bénit mes voeux.--Je repartis du Pérou très peu de temps après, ignorant encore la grande révolution de 1789. Ses conséquences qui ébranlent le monde retardèrent, comme vous le saurez, l'exécution de mes desseins. Ce que le gouvernement espagnol était parvenu à cacher dans ses possessions d'outre-mer, si habilement isolées du reste des nations, tous les peuples le savaient déjà. Il fallut que le _Lion de la mer_ parcourût son vaste empire, avant de pouvoir revenir en Europe. En France, il dut se faire reconnaître et se signaler comme corsaire. Ce n'a point été sans dangers que le comte de Roqueforte est parvenu, à la faveur de son surnom de Sans-Peur, à équiper le navire qu'il met à vos ordres. Voilà pourquoi depuis la fin de 1790, depuis deux mortelles années perdues pour notre bonheur, le noble Andrès nous attend. Dans peu de mois, Isabelle, il vous aura pressée sur son coeur.

--Mais les ports du Pérou sont toujours fermés aux navires des nations étrangères, objecta la jeune fille.

--Si Dieu me prête vie, ces ports inhospitaliers s'ouvriront largement à tous les pavillons.

--Mais vous êtes toujours dans ce pays un rebelle, un insurgé, un proscrit?

--Oui, sans doute... Qu'importe! je suis toujours aussi le _Lion de la mer_. Les côtes du Pérou n'ont pas de secrets pour moi. J'en ai sondé toutes les passes, j'en connais tous les écueils, tous les courants, tous les dangers, qui seront mes auxiliaires à l'heure du péril, et je sais dans quelle anse isolée nous attend Andrès de Saïri.

* * * * *

Don Ramon ne s'était pas rendu aux ordres évangéliques du prêtre, l'un des plus vénérables ecclésiastiques du canton. Après avoir parlé au nom du ciel, le ministre de paix employa des arguments purement terrestres:

--Comment pourriez-vous désormais vous opposer au mariage de mademoiselle votre soeur? Regardez ce qui se passe autour de votre château. Les miquelets et les miliciens fraternisent avec les marins français; tout le pays prend un air de fête. Les jeunes filles apportent des bouquets; tous les gens du canton, convaincus de la générosité du capitaine Sans-Peur, s'assemblent dans l'espoir qu'il leur donnera des marques de sa munificence...

C'était à deux pas de la porte du vestibule, auprès de la fenêtre ouverte sur la cour d'honneur, que le bon prêtre parlait ainsi. Don Ramon l'interrompit avec rage:

--Je ne suis donc plus maître chez moi!... Il faudrait subir la loi de cet étranger!... Non! non! je le tuerai plutôt de ma propre main!...

Le prêtre se plaça devant don Ramon qui essaya de le repousser, mais Taillevent n'avait fait qu'un bond; de ses mains vigoureuses, il avait saisi les deux bras de l'hidalgo:

--Voyons un peu, s'il vous plaît!... Tuez!... Allons! ne vous gênez pas!... disait-il en ricanant.

--Laisse donc le marquis! s'écria Sans-Peur.

--Pardon, capitaine, un malheur est trop vite arrivé!

A ces mots, les pistolets de don Ramon lui furent enlevés avec une dextérité charmante.

Par les ordres d'Isabelle, les portes de la grande salle s'ouvrirent à tous venants.

Et le tabellion commença la lecture du contrat de mariage, tandis que la chapelle du château était envahie par la foule.

Suivant les intentions de Léon de Roqueforte, et du consentement d'Isabelle, l'acte avantageait au delà de toute prévision le jeune marquis de Garba y Palos.

Don Ramon, confus, découragé, abattu et touché par les paroles du prêtre autant que par la magnanimité de Léon, céda enfin; il apposa sa signature sur l'acte notarié.

--Je savais bien, seigneur marquis, que nous finirions par être d'accord, dit Sans-Peur le Corsaire en lui tendant la main.

Le jeune hidalgo y posa la sienne.

Isabelle était trop heureuse pour en exiger davantage.

La cloche de la chapelle sonnait enfin à toute volée, le brig _le Lion_ pavoisait en faisant des salves d'artillerie, et la moitié de l'équipage, en élégants costumes de fantaisie, prenait place à la droite de l'autel dont les miquelets et les miliciens, ravis d'un dénoûment si pacifique, occupaient la gauche.

La toilette de la mariée ne dura qu'un instant. Vingt couronnes de fleurs d'oranger lui étaient offertes; elle n'eut que l'embarras du choix.

Au moment où la bénédiction nuptiale fut donnée aux époux, sous le poêle tenu d'un côté par don Ramon et de l'autre par maître Taillevent, le fidèle matelot du capitaine, l'un des officiers du brig fit un signal.

Une double bordée ébranla les échos de la petite baie de Garba.

Au sortir de la chapelle, le repas de noces fut servi. Don Ramon en fit très convenablement les honneurs à son beau-frère, aux officiers et au maître d'équipage du brig français, ainsi qu'au notaire et au prêtre.

Ensuite, l'attente des riverains fut largement comblée; Taillevent défonça deux barils de piastres d'Espagne provenant de la prise faite le matin. Le Galicien, pour sa part, reçut le double de la récompense promise.

Mais après le dessert, tandis que, du haut du perron, Sans Peur le Corsaire et sa jeune femme présidaient à ces libéralités, un homme couvert de poussière s'approcha de don Ramon et lui remit avec mystère une dépêche du gouverneur de la Corogne.

Don Ramon se retira pour la lire secrètement.

La brise du sud soufflait encore avec violence, mais les bois de chêne vert et les murailles du château garantissaient de la froidure l'esplanade où dardaient les rayons obliques du soleil.

Dans un ciel sans nuages, le disque enflammé descendait perpendiculairement au-dessus de l'extrémité de la falaise.

Un bohémien, qui s'accompagnait sur la mandoline, improvisait ainsi:

«En toutes saisons, sur la terre d'Espagne, Il est des heures dont le soleil fait son nid. Les grâces et la pauvreté se réchauffent à sa chaleur. En toutes saisons, sur la terre d'Espagne, On trouve des fleurs d'oranger pour couronner les mariées. Beaux époux qui donnez aux pauvres, Vous êtes le soleil et la fleur parfumée. On chantera longtemps, sur les montagnes de Galice, Sans Peur, le capitaine des lions de la mer, Et la royale Isabelle du Pérou, la terre de l'or.»

Corsaires, soldats, paysans, paysannes, se tenant par la main, dansaient et chantaient.

On ne se faisait pas, non plus, faute de boire.

Le brig avait fourni le vin de France, les caves du château et l'hôtellerie des _Rois mages_ fournissaient le vin d'Espagne.

Les Galiciens criaient: «Vive le généreux capitaine Sans-Peur!... Vive le Lion!... Vive Isabelle... Que Dieu leur donne longues années!»

Les corsaires faisaient entendre des hourras joyeux.

De haute lutte, leur capitaine venait de conclure en peu d'instants un mariage rêvé, ambitionné, ardemment voulu depuis longtemps; en un clin d'oeil, à la baguette, il avait réalisé ses voeux. Au dire des matelots, Sans-Peur enlevait ce soir à l'abordage le contrat, la bénédiction nuptiale et la belle des belles, comme le matin la corvette anglaise _the Hope_ (l'Espérance), un nom d'heureux augure.

La dépêche remise au frère d'Isabelle était ainsi conçue:

«La guerre est déclarée à la République française. Une frégate de Sa Majesté Catholique appareille pour couper la route au redoutable corsaire mouillé sous votre château. Employez tous les moyens pour retarder son départ. Usez de ruse; attirez le capitaine chez vous; donnez-lui des fêtes. Il nous importe de délivrer les nombreux prisonniers anglais qu'il retient à son bord. Dès demain il vous arrivera des troupes et six pièces d'artillerie qui coopéreront avec les canots de notre frégate _la Guerrera_ pour le surprendre au mouillage.

«Dieu vous garde longues années!»

VII

PAVOIS ET ADIEUX.

Reconnaissant à la cime des mâts et aux bouts des vergues des bannières qu'un jour Taillevent, Camuset et quelques camarades avaient déroulées pour l'avertir, Isabelle admirait les étranges pavois du brig corsaire.

--Au Callao et sur les mers que j'ai parcourues, disait-elle, j'ai vu parfois des navires arborer en signe d'allégresse des pavillons aux vives couleurs, mais je n'en ai jamais vu de pareils aux vôtres.

--Assurément, dit Léon. En général, on se borne à hisser en tête des mâts et au bout des vergues les pavillons des diverses nations amies, disposés suivant un ordre qui indique le degré d'honneur qu'on veut leur faire, et on achève le pavois au moyen de pavillons de signaux placés arbitrairement. Aujourd'hui, chère Isabelle, j'ai autrement procédé. Ces pavois ont été imaginés en songeant à vous et à notre union. Ils disent ma vie et la vôtre; ils sont le symbole de notre passé, de notre gloire, de notre avenir. Je me suis complu dès longtemps à les composer pour la fête de notre mariage.--Isabelle, me disais-je, sera surprise de voir ces bannières; elle m'en demandera la signification, et je lui répondrai avec bonheur.

--Parlez donc, parlez! Isabelle est heureuse et fière de vous entendre.

--A l'arrière, d'abord, le pavillon de la France surmonte celui d'Angleterre, renversé en signe de défaite. Ceci est un détail improvisé ce matin pour compléter mon bouquet naval. Au grand mât flotte la bannière des Roqueforte, d'or au lion _rampant_[3] de _gueules_[4], selon le blason de ma famille. Au mât de misaine, le pennon de la vôtre, azur au chef d'argent. A tribord de la grande vergue, la première place d'honneur, le pavillon d'Espagne, suivant l'usage marin qui veut qu'on rende ainsi hommage à la nation amie dans les eaux de laquelle on est mouillé. A babord, vous reconnaissez les couleurs du Pérou, votre patrie. A ma vergue de misaine, les antiques traditions de nos deux familles sont représentées, d'un côté, par le drapeau du royaume d'Aragon, de l'autre par la chape bleue de Saint-Martin, qui fut celui de la première race des rois Francs. En Océanie, quand j'arborais cette bannière sacrée à la tête de mon grand mât, mes peuples disaient avec un respect profond: «Le Lion célèbre sur son vaisseau la mémoire de ses pères.»

[Note 3: _Rampant_, en blason, signifie droit, debout, par opposition à _passant_, qui veut dire marchant.]

[Note 4: _Gueules_, rouge.]

--La République française, dit Isabelle, tolérerait-elle tant de démonstrations aristocratiques?

--J'en doute fort, répondit Léon. Mais si j'envoie le rapport de mon combat de ce matin à la Convention nationale, je m'abstiendrai de lui faire part de mon mariage et de ma manière de pavoiser.

--Ne craignez-vous pas les indiscrétions de vos gens, les rapports des espions, l'esprit ombrageux du nouveau gouvernement de la France?

--C'est en France surtout que je suis Sans-Peur le Corsaire... Mais, dites-moi, au-dessus du pavillon de l'Espagne reconnaissez-vous l'emblème qui se déroule au gré de la brise?

--Je reconnais sur un fond d'azur le Soleil des Incas, répondit Isabelle, et du côté opposé, le serpent _Uscaguai_ à tête de cerf, et portant à la queue des clochettes d'or. Plus loin, je vois le cercle de feu que le père de ma mère fit peindre sur le drapeau de Tinta, et enfin le glorieux étendard de José Gabriel. Je ne doutais pas de vos paroles, cher Léon, mais ces enseignes symétriquement déployées, ces insignes, qui, dès le lendemain de votre entrée au port, furent déroulées pour moi, sont autant de preuves éloquentes de leur sincérité.

--A égale distance du grand mât et du mât de misaine, entre les deux flèches, Isabelle, le grand oriflamme blanc qui se balance porte notre chiffre brodé; il est consacré à notre mariage, et lorsque mon navire grandira sous mes pieds, quand mon brig se transformera en corvette, en frégate, en vaisseau de haut bord, quand le bâtiment que nous monterons sera un trois-mâts, cet oriflamme, aux jours de fête, flottera au sommet du plus grand.

--Vous espérez donc métamorphoser votre navire?

--Je referai sans doute ce que j'ai déjà fait bien souvent. Comme un hardi cavalier tue ses chevaux sous lui, ainsi j'ai tué sous moi des bâtiments de tous genres depuis le jour où de mon tronçon de mât brisé je passai capitaine de la péniche enlevée aux Espagnols par les balses péruviennes. Le navire change, son nom reste. _Le Lion_ coule, brûle ou saute, vive _le Lion_! Tel que le phénix, il revint toujours. Et quand les peuples de l'Océanie le voient glisser au large de leurs îles, aujourd'hui goëlette légère, demain vaste trois-mâts, simple pirogue ou brig armé de canons, corvette, aviso ou jonque chinoise, ils le reconnaissent à ses couleurs,--d'or au lion rouge,--et disent en leurs idiomes: «C'est _le Lion_ qui a changé de tatouage.»--Tous les autres pavillons que vous voyez d'ici dans ma mâture ont leur signification précise. Ils représentent mes relations avec les îles Marquises, Taïti, Tonga, la Nouvelle-Zélande, et les contrées diverses dont je suis le grand chef, le libérateur ou le simple allié. Chacune de ces enseignes est une page de mon aventureuse histoire; l'oriflamme blanc à notre chiffre, chère Isabelle, était réservé au plus beau jour de ma vie.--Mais où donc est don Ramon, votre frère? s'écria tout à coup Léon de Roqueforte.

--Mer d'huile! fond de vase! veillez au grain, capitaine, dit tout bas maître Taillevent, il y a encore quelque trahison dans le coin...

--Explique-toi.

--On a l'oeil américain. Votre marquis vient de recevoir à la muette un pli cacheté qui sent le roussi.

--Mets ta cravate rouge en ceinture et rallie nos gens d'un coup de sifflet.

Au coup de sifflet qui domina la clameur générale et retentit, longuement répété par les échos de la falaise, les gens qui étaient à bord et ceux qui étaient à terre tournèrent, tous, les yeux du côté de maître Taillevent.--Ils remarquèrent tous sa ceinture rouge, et comprirent qu'il s'agissait de se tenir sur ses gardes.

Les danseuses galiciennes furent abandonnées sans merci.--Chacun se porta vivement à son poste. Les rameurs coururent à leurs canots, les officiers se mirent à la tête de leurs escouades respectives, les pavois arborés à bord furent amenés en un clin d'oeil, et l'on put voir à chaque sabord un petit mouvement qui consistait à refouler sur la charge de salut un double projectile,--précaution toute naturelle du reste, car, même en temps de paix, un navire bien commandé ne prend jamais la mer sans avoir chargé ses pièces d'artillerie.

--Camarades, disait Sans-Peur, il est temps d'appareiller!... Adieu donc aux bonnes gens de ce pays, et en route!...

Don Ramon accourait, tandis que les effets d'Isabelle étaient emportés à bord de la chaloupe par les soins de sa camériste, jeune Péruvienne qui l'avait accompagnée en Espagne et qui, s'attachant à sa destinée, devait embarquer avec elle.

Le novice Camuset, en cette occasion, se signala par un zèle admirable. On le vit se charger de boîtes, de cartons et de colifichets avec une ardeur héroïque; dix fois, il courut de la chaloupe au perron du château, dix fois il fit preuve du plus aimable empressement.

--Mon frère, disait don Ramon, c'est à votre bord que je voudrais vous faire mes adieux!

--Très bien, répondit le corsaire; je ne vous l'aurais pas proposé, mais je suis heureux de vous recevoir à mon tour.

On s'embarqua.

Les voiles trouées, les cordages coupés, les espars avariés par le combat du matin avaient été, dès la première heure de mouillage, réparés ou changés en vertu des ordres du second, qui reçut à bord son capitaine, Isabelle et don Ramon avec tous les honneurs d'usage.

Les chaloupes et canots furent rehissés, l'ancre arrachée du fond, les voiles établies avec ensemble. Une barque du pays se mit à la remorque du brig, et le léger navire s'élança, bâbord amures, vers les passes rocailleuses qu'il devait franchir pour la quatrième fois avec autant d'audace que de bonheur.

Pendant l'appareillage que dirigea le capitaine, don Ramon, le front radieux, n'avait cessé de causer fraternellement avec Isabelle, qui souriait à l'écouter. Dès que la manoeuvre fut finie et que _le Lion_, couché sur le flanc de tribord, navigua sur la mer houleuse sans courir aucun danger:

--Mon frère et ami, dit le jeune marquis à Sans-Peur le Corsaire, c'est en présence de votre équipage, témoin de nos querelles de ce matin, que je veux à présent vous adresser des paroles de paix et d'adieu.

--Sur l'arrière tous, et silence à bord!... commanda Léon de Roqueforte.

Les deux tiers des matelots comprenaient l'espagnol et devaient naturellement servir d'interprètes à leurs camarades.

--Braves Français, dit don Ramon avec une emphase castillane qui convenait à son allure hautaine, hier, ce matin, quelques minutes encore avant l'union de votre valeureux capitaine avec la fille de mon père vénéré, s'il n'eût dépendu que de ma volonté, votre navire se fût abîmé dans les flots. Seul contre tous, jusqu'au dernier moment, j'ai opposé la plus vive résistance à un dessein qui contrariait mes vues. Je ne m'en repens pas, je ne désapprouve point ma propre conduite, je ne renie point ce que j'ai fait.--Mais, à cette heure, ma main a serré la main de Léon de Roqueforte, un acte régulier signé de mon nom, et la bénédiction d'un prêtre chrétien font de lui l'époux de ma soeur, il a mangé du pain et du sel sous le toit de ma maison; il est mon ami, mon frère et mon hôte.--Or, par le nom sacré de Dieu qui m'entend, le marquis de Garba y Palos n'est et ne sera jamais traître à l'amitié, à la famille ni à l'hospitalité.--Voici une dépêche que m'envoie le gouverneur de la Corogne; elle m'est arrivée une heure trop tard par la volonté du Ciel; je veux vous la lire à tous.

Il lut.--Et l'équipage applaudit.--Et Isabelle, se jetant dans ses bras, dit avec transport:

--C'est à partir d'à présent, Ramon, que vous êtes vraiment mon frère!

--Devant eux, ma noble soeur, je ne devais pas m'humilier, dit le jeune marquis à voix basse, mais je m'incline devant toi; pardonne-moi ma trop longue erreur!

--En exprimant sa vénération pour notre père, don Ramon a rétracté sa seule parole coupable. Quant au reste, je sais faire la part des préventions injustes dans lesquelles on t'éleva. J'étais pour toi une étrangère qui usurpait ton nom et la meilleure part de tes richesses.

--Tu es ma soeur, et tu m'as abandonné plus de biens que je n'y avais droit.

--Ma mère fut pour tous les tiens une femme d'une contrée barbare, une beauté sauvage dont les attraits séduisirent le marquis notre père...

--Ta mère est une héroïne dont je vénérerai le grand souvenir.

--Mon époux, mon aïeul, ma race étaient maudits par les tiens.

--Mes yeux se sont ouverts, ils sont éblouis par la grandeur de ton époux. Je suis fier, maintenant, d'être le frère d'un héros.

Les gens de l'équipage d'un côté, les officiers et leur capitaine de l'autre, s'entretenaient encore de la solennelle déclaration du marquis espagnol, quand Isabelle, au comble de la joie, se rapprocha de son époux et lui dit:

--Répondez maintenant.

Le silence se rétablit, et Léon de Roqueforte dit d'une voix mâle et fière:

--Soyez loué comme vous méritez de l'être, monsieur le marquis, mon frère et mon ami désormais. Vos adieux rachètent noblement l'accueil hostile que vous me faisiez ce matin. Au moment où la guerre s'allume entre nos deux patries, la paix se conclut entre nos deux familles qui n'en feront qu'une à l'avenir. Si nous nous rencontrons dans les combats, nous nous épargnerons loyalement, nous nous porterons secours en frères. Tous les miens recevront l'ordre de protéger les biens et la personne du marquis de Garba y Palos. Et si, ce qu'à Dieu ne plaise, le gouvernement espagnol vous persécutait pour ce que vous venez de faire, sachez que votre cause serait ma cause, comme ma fortune serait la vôtre. En tous pays, vous avez le droit de trouver aide et appui parmi les sujets, les serviteurs, les compagnons d'armes ou les amis du _Lion de la mer_. En foi de quoi, seigneur marquis, je vous donne cette poignée de franges d'or tressées à la péruvienne comme les franges du _borla_ royal, bandeau des Incas. Les anciens monarques du Pérou n'avaient qu'à confier à un de leurs officiers un insigne semblable, pour que d'une extrémité à l'autre de leur empire on obéît à sa vue. J'ai adopté cet usage. Ces franges sont ma crinière de lion. Quiconque en possède un seul brin est reçu en allié par tous les chefs des îles du grand Océan, depuis le Pérou jusqu'aux Carolines.

Don Ramon, sur ces mots, échangea une accolade fraternelle avec Léon de Roqueforte; il embrassa de nouveau sa soeur et descendit enfin dans sa barque aux acclamations de l'équipage entier.

Seul, maître Taillevent fronçait les sourcils. Léon s'en aperçut:

--Qu'as-tu encore, éternel grognard?

--Pardonnerez, capitaine; je ne doute pas plus que vous de la bonne foi de votre beau-frère... Il a du bon, ce _segnor_ à maigre échine!... Mais les panneaux de la cale étaient grands ouverts... et on a connu des Anglais qui entendent l'espagnol...

--Ces Anglais-ci sont prisonniers.

--Demain peut-être ils seront libres.

--La guerre commence à peine. Nous allons à Bayonne.

--On ne sait jamais où on va toutes fois et quantes on met le cap au large. Voici deux ans passés, m'est avis, que nous sommes en route pour le château de Garba, et au lieu de nous y marier comme nous le voulions, nous avons fait les cinq cents coups aux quatre coins du monde...

--J'ai atteint le but, pourtant!

--Oui, capitaine; mais, une heure plus tard, nous étions de bonne prise...

--Eh bien! ça aurait chauffé dur!

--On le sait... mais on sait aussi que, par la brise qui souffle de Paris, tout votre attirail de prince, de grand chef, de roi et de comte, n'est pas sain à Bayonne en Bayonnais.

--Je veux faire enregistrer mon mariage en France; je veux revoir mes braves camarades, les corsaires de Bayonne; je veux me débarrasser de mes prisonniers.

--Ce que vous voulez, capitaine, je le veux toujours; c'est connu. Ce que vous aimez, je l'aime. Ce que vous haïssez, je le hais. Votre vie, c'est ma vie...

--Brave Taillevent! dit le corsaire en lui tendant la main que le maître serra dans les siennes avec une émotion reconnaissante.

--Mais...

--Voyons ton _mais_, dit Léon en souriant.

--Mais, dame! ça s'entend; si votre vie est ma vie, j'ai, fichtre, bien le droit d'y veiller, et j'y veille. Vos Anglais d'en bas, je les voudrais au fin fond de l'eau; vos camarades de Bayonne au tonnerre à la voile, et les ports de notre république à deux bonnes mille lieues à l'arrière de ce navire. Voilà!...

--C'est bien!

Taillevent salua et alla reprendre son poste au pied du grand mât, non sans mâcher avec humeur son sifflet de manoeuvre.

--Sans-Peur... Sans-Peur, grommelait-il, mais sans peau ou sans tête, ça ne serait plus si gai... J'en ai vu guillotiner au Havre qui n'avaient pas dit le quart de ce qu'il crie en plein gaillard-d'arrière... Il y a des espions et des traîtres partout, en comptant ou sans compter nos Anglais...

Le monologue du digne grognard d'eau salée se prolongea ainsi de manière à défrayer tout le grand quart. Camuset s'avançait à l'étourdie, comptant trouver le maître sur son bien dire; mais le grognement aigu qui faisait ronfler son sifflet en sourdine détourna fort heureusement la curiosité du novice. Il recula, glissa dans le panneau de l'entrepont, faillit se casser le nez, et se releva en disant:

--Quel ours salé!... quel ours à la moutarde!... Son capitaine est aux anges, et pour la noce il vous a une mine à faire chavirer le _Grand Chasse-Foudre_!... J'espère bien que cette mine-là ne sera jamais du goût à Mademoiselle Liména, et voilà ce qui me console!...