Sans-peur le corsaire

Chapter 9

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Un homme fort différent des cavaliers et des pêcheurs quichuas qui entouraient le vieillard, un homme dont la face et le corps presque nus étaient tatoués des insignes belliqueux en honneur à la Nouvelle-Zélande,--Parawâ (la Baleine), tel était son nom,--répondit avec emphase en langue espagnole:--Grand chef des Condors, toi qui n'es ni un Anglais maudit, ni un Castillan sans foi, pourquoi parles-tu comme une femme de race blanche!... Le Lion de la mer ne meurt pas!... Il ne meurt pas, le Puma des grandes eaux salées, le Vautour des mornes et des îles, le Feu qui éclaire et qui brûle, le Soleil de l'Océan!...--Il m'a dit: «--Parawâ, Grand-Poisson, parcours la mer, passe d'île en île, navigue sans cesse en montrant mon drapeau à mes peuples, mon drapeau d'or où bondit un lion de feu.»--Et moi, le Grand-Poisson, j'ai rangé mes esclaves sur les pagaies de ma pirogue de guerre, j'ai parcouru la mer, j'ai passé d'île en île, naviguant sans cesse sous le drapeau d'or où bondit le lion de feu!

--Nous savons tous, dit Andrès, que Parawâ, l'homme-baleine, est un serviteur fidèle et un navigateur habile.

Le Néo-Zélandais reprit:

--LÉO, le _Puma del mar_, le _Rangatira-Rahi_, grand chef des chefs des îles de la mer, m'a dit encore: «--Parawâ, guerrier-poisson, tu iras vers le cacique Andrès, qui est pour moi tel qu'un père, et tu lui crieras: «Courage!...» et tu crieras à tous les peuples: «Courage et patience!...» Car moi, je vais dans mon pays de France y faire connaître le lion Sans-Peur; je vais au pays d'Espagne y prendre pour femme la fille du chef des Condors!»

Andrès soupira sans interrompre Parawâ-la-baleine.

«--... Le soleil s'éteint au couchant et se rallume au levant, le Lion de la mer monte sur son vaisseau qui plonge dans la nuit, il reparaîtra dans la lumière des grandes montagnes!...» Ainsi m'a parlé la chef des chefs, LÉO, qui est maintenant, sois-en sûr, l'époux de ta fille bien-aimée.

Andrès hochait la tête, le Néo-Zélandais s'écria vivement:

--Je ne suis qu'un homme et j'ai pu obéir... Il est _atoua_, esprit, maître et souverain, plus fort que la tempête!... Pourquoi donc restes-tu dans le doute et la douleur?--Je ne suis qu'un homme, un chef de guerriers,--il est vrai,--_Parawâ-Touma_, la baleine au regard terrible,--mais quand j'ai réussi à parcourir plus de trois mille lieues, tantôt avec ma pirogue, tantôt sur de petits navires de Taïti,--quand il m'a suffi à moi, pour rire de toutes les chances contraires et pour venir jusqu'à toi, d'être le serviteur qui a bu l'haleine de LÉO,--peux-tu craindre, chef des Condors, que LÉO l'_Atoua_ ait été mangé par ses ennemis?... Il reviendra comme il l'a promis aux nations de l'Océan... Le Lion de la mer ne meurt pas!...

Porter la moindre atteinte à la confiance fanatique de Baleine-aux-yeux-terribles, eût été une faute dont Andrès, n'eut garde de se rendre coupable. Assez d'autres, dès lors, s'efforçaient d'ébranler la foi des Polynésiens en la puissance surhumaine de LÉO l'_Atoua_. Les Anglais et leurs missionnaires sillonnaient déjà l'Océanie; et les premières colonies pénales étaient fondées sur les rives de la Nouvelle-Hollande, où la révolution de 1789 empêcha les Français de s'établir, selon les desseins du roi Louis XVI, dont Léon de Roqueforte avait connu avec détail les instructions officielles.

--Baleine-aux-yeux-terribles, répondit enfin le cacique, les années ont amassé la neige sur mon front. La vie des peuples est longue, et c'est pourquoi, de mon côté, je crie: Patience, aux Quichuas du Pérou; mais la vie d'un vieillard est courte; verrai-je jamais la jour de la délivrance? J'ai abandonné la terre de mes pères, j'ai fait ma demeure de ces ruines au bord de la grande mer; d'ici, à toute heure, je redemande à l'horizon le compagnon de nos combats. Si j'avais perdu tout espoir, vaillant Parawâ, je retournerais dans mes montagnes, et tu ne me verrais point assis sur un rocher desséché par la brise de mer, les regards toujours tournés vers les flots.

--Le chef des Condors parle avec sagesse! qu'il espère donc, et qu'il ne désespère jamais!...

--Jamais il ne désespérera, dit Andrès.

--Courage! Fils du Soleil, ne laisse point noyer dans la tristesse le coeur du vainqueur de Sorata.

--Baleine de l'Occident, le jour même où je déchaînais les torrents des montagnes contre les murs de Sorata, mon coeur était plongé dans une douleur qui dure encore! Mon prince et ma fille bien-aimée avaient péri sous les coups féroces des Espagnols. La tristesse, brave Parawâ, peut marcher à côté du courage. La tristesse convient au vieillard exilé que le sort sépare de sa dernière enfant.

--Parawâ-Touma hait la tristesse, dit le sauvage néo-zélandais en brandissant son _méré_ ou casse-tête; il est à des milliers de lieues de sa terre, de sa nation, de ses femmes et de ses fils. La goëlette taïtienne qui l'a conduit vers toi, grand chef des Condors, s'est engloutie dans le tourbillon du Bourreau, la roche tranchante l'a ouverte comme une noix de cocotier, et tous ceux qui étaient à bord ont péri; seul, j'ai survécu. Et maintenant l'Océan s'étend entre ma hutte chérie et moi. Me vois-tu dans la tristesse?... Non! non! Qu'elle s'approche du coeur de Parawâ, il la chassera en chantant le _Pi-hé_ qui remplit d'une joie terrible.

Le _Pi-hé_, hymne belliqueux de l'Union et de la Séparation, de la Vie et de la Mort, est le chant national des indigènes de la Nouvelle-Zélande. Il commence par une invocation à l'_atoua_ MAOUI (l'Esprit-Suprême), qui détruit l'homme, mais absorbe en lui son âme. Il se termine par la louange enthousiaste de ceux qui sont morts, et par de fières consolations données aux survivants.

Sur l'invitation d'Andrès, Parawâ consentit à faire entendre le _Pi-hé_.

Hommes et femmes, tous les Péruviens, Quichuas pur sang ou métis, formèrent cercle, tandis que le sauvage se recueillait profondément.

Il posa sa massue contre le rocher, se croisa les bras sur la poitrine, et modula quelques vers d'un rhythme étrange. Bientôt il leva les mains vers le ciel en jetant quelques éclats de voix; puis, saisissant son casse-tête, il le brandit avec fureur. Ses gestes étaient menaçants, ses regards vraiment terribles; par moments, quelques intonations douces se mêlaient à ses cris bizarres, il s'exaltait en jouant sa pantomime chantée; et malgré ce qu'avait de dur sa physionomie sillonnée de tatouages affreux, elle prenait un caractère qui fit impression sur les serviteurs chrétiens et civilisés du vieux cacique Andrès.

Qu'on juge donc de l'effet imposant et formidable du _Pi-hé_ lorsque, dans une circonstance solennelle, il est chanté, ou pour mieux dire exécuté, par plusieurs milliers d'indigènes, poussant tous à la fois les mêmes cris, faisant tous à la fois les mêmes gestes de prière, de menace, de joie ou de fureur, avec une précision dont nos corps de ballets les mieux exercés ne sauraient donner une idée.

Après chacun des couplets, qui sont inégaux, mais tous très-longs, Parawâ poussait le cri de vie et de mort: PI-HÉ!

Tout à coup, sans s'interrompre, il lui donna un accent triomphal. Sa main se dirigeait vers l'horizon. Quelques mots d'espagnol se mêlèrent aux paroles, «intraduisibles,» dit-on, du chant néo-zélandais.

LÉO!... _Puma del mar!_ PI-HÉ!... PI-HÉ!...

«Léon!... le Lion de la mer!... Vie et mort!... Vie et mort!»

Les Péruviens, cette fois, répétèrent le refrain PI-HÉ; puis on se hâta de gonfler les balses pour aller au devant du navire.

Le cacique de Tinta se mit à genoux en adressant au Dieu des chrétiens d'ardentes actions de grâces, car à tous les mâts du brig se déployaient des bannières sacrées:

A l'arrière le pavillon français,

Au grand mât le lion rouge sur champ d'or,

Au mât de misaine, enfin, le soleil des Incas sur champ d'azur au chef d'argent, c'est-à-dire l'emblème national du Pérou sur l'écusson de Garba y Palos.

--Elle est à bord!... elle est à bord!... Isabelle, ma fille, est à bord! disait le chef des Condors en tremblant de bonheur.

Parawâ-Touma, Baleine-aux-yeux-terribles, se tenait fièrement, en brandissant son _méré_, sur la première des balses qui s'élancèrent à la rencontre du brig victorieux de Léon de Roqueforte.

--Ah! tonnerre des Cordillères! s'écria maître Taillevent, le plus brave des anthropophages de mes amis! cet excellent cannibale de Parawâ-Touma, le Grand-Poisson qui regarde à faire peur! Quelle chance de le retrouver ici!

Une exclamation pareille devait donner beaucoup à penser au jeune et vaillant Camuset. Or, depuis la grande victoire des corsaires de Bayonne, et surtout depuis que _le Lion_ avait doublé le cap Horn, maître Taillevent, beaucoup moins discret que par le passé, tenait des propos inimaginables, dont il ne permettait à personne de douter, sous peine de coups de poing inimaginables aussi.

XVIII

SALVES DES ÉLÉMENTS.

L'ancre mordait le fond, lorsque Baleine-aux-yeux-terribles, son casse-tête au poing, bondit sur le pont du brig corsaire, courut vers la dunette, en criant: PI-HÉ! puis, les bras croisés sur la poitrine, s'inclina religieusement devant LÉO l'_Atoua_.

Isabelle ne voyait que son vénérable aïeul, debout maintenant sur le rocher, d'où il lui faisait des signes de tendresse; elle n'entendait que les clameurs enthousiastes des Quichuas qui, des balses ou de la rive, criaient: «Vive la fille des Incas! Vive le Lion de la mer!» Des larmes baignaient ses yeux, tandis que la folâtre Liména battait des mains en riant.

Léon, cependant, ne craignit pas d'arracher Isabelle à ses émotions filiales, pour lui présenter l'intrépide Parawâ.

--Tu connais mes marins d'Europe, disait-il, regarde l'un de mes plus vaillants serviteurs sur la mer immense dont je suis le lion.

Isabelle put à peine réprimer un premier mouvement de dégoût à l'aspect du farouche cannibale; elle sut être gracieuse pourtant, et d'un ton de reine:

--Mon époux, dit-elle, m'a instruite des grands combats de Baleine-aux-yeux-terribles, son ami fidèle.

--Gloire à LÉO l'_Atoua_! Gloire au Lion qui sort de la mer! Et à vous, sa dame, bonheur sur les eaux et sur les terres, sous la lune et sous le soleil!

S'adressant ensuite à Sans-Peur dans une langue inconnue de tous, si ce n'est de Taillevent:

--Ton drapeau a été vu dans tes îles; partout il a été salué avec joie; mais partout aussi, les hommes de l'Angleterre menacent les peuples de la fureur des _hommes terribles de la tribu de Surville et de Marion_.

C'est sous ce nom redouté que les Français étaient et sont, encore de nos jours, désignés aux indigènes par les navigateurs anglais.

--Ah! brigands d'Anglais de malheur! dit maître Taillevent qui s'était rapproché de son ami Parawâ, ils n'ont pas manqué de gâter nos affaires par ici, pendant que nous courions un bord de l'autre côté du cap Horn.

--Et qu'a dit Parawâ-Touma? demandait Léon.

--Il a dit: «La langue des _hommes de la tribu de Touté_[9] est double; ils viennent pour nous acheter et nous vendre; LÉO l'_Atoua_ est leur ennemi. LÉO l'_Atoua_ est un grand guerrier, un chef juste et puissant, le père des hommes tatoués; son haleine est le courage; son oeil gauche est le soleil.»

[Note 9:--Les Anglais,--le nom du capitaine Cook, corrompu par la prononciation des Polynésiens, étant devenu _Touté_.]

Pendant quelques minutes encore, Léon interrogea Parawâ en sa langue;--puis, satisfait de ses réponses, il le regarda fixement et fit un pas vers lui.

Alors, avec une joie grave, l'indigène se rapprochant de même, appuya le nez contre le sien en aspirant son haleine.

Tel est le salut fraternel qui, à la Nouvelle-Zélande, équivaut à nos embrassements.

Après avoir bu l'haleine de l'_Atoua_, _Rangatira-Rahi_, ou chef des chefs, Baleine-aux-yeux-terribles, _Rangatira-para-parao_, c'est-à-dire chef de rang supérieur, ne dédaigna pas d'accorder un honneur semblable à son vieil ami Taillevent, bien que celui ci, d'après la hiérarchie néo-zélandaise, ne fût qu'un _Rangatira-iti_, ou sous-chef.

Le canot du capitaine déborda bientôt.

Escorté par les balses, il se dirigeait vers le rivage aux acclamations de tous les Quichuas fidèles à la fortune d'Andrès de Saïri.

Le brig _le Lion_ fit une salve de trois bordées.

Isabelle aborda enfin et se jeta dans les bras débiles de son illustre aïeul, le vainqueur de Sorata.

Au même instant, une secousse de tremblement de terre se fit sentir; la mer gronda, les rochers gémirent, les rares arbres qui entouraient le vieux château se balancèrent comme ébranlés, et les condors qui planaient au-dessus des mornes poussèrent des cris aigus.

--Amis! s'écria Léon de Roqueforte, la terre et la mer du Pérou saluent le retour de votre reine!

--Pi-hé! pi-hé!... vie et mort! hurlait Baleine-aux-yeux-terribles.

--Attention! criait à bord maître Taillevent, tenons-nous parés à filer le câble par le bout.

Déjà le premier lieutenant rangeait son monde aux postes d'appareillage.

XIX

TREMBLEMENT DE TERRE.

Les tremblements de terre, très fréquents au Pérou, y ont occasionné d'effroyables désastres. En 1678 et 1682, Lima et le port de Callao, situé à deux petites lieues, furent éprouvés cruellement; en 1746, les deux villes s'écroulèrent, et la mer couvrit l'emplacement occupé par l'ancien Callao, dont on aperçoit encore les ruines sous les eaux dans la partie de la baie appelée _mar Braba_. Sur quatre mille habitants, d'après la tradition, il n'en survécut qu'un seul.

Le 19 octobre 1682, la ville de Pisco fut engloutie. En 1755, à l'époque du fameux tremblement de terre de Lisbonne, Quito s'écroula de fond en comble.--De nos jours, les villes d'Aréquipa, d'Arica et vingt autres ont souffert les plus grands dommages, malgré la nature des constructions faites désormais en vue de résister aux secousses.

La baie de Quiron, où le brig corsaire _le Lion_ venait de jeter l'ancre, était sans contredit le point du littoral le plus dévasté par les convulsions souterraines. La forme abrupte des mornes, fendus comme par des haches géantes,--les déchirements du rivage,--les incroyables différences des fonds sous-marins, insondables en certains points très voisins de la côte,--la coupe étrange des récifs qui la bordaient,--le bouleversement des terres arables qui, en plusieurs endroits, s'étaient évidemment déplacées, le démontraient moins encore que l'abandon du territoire par tous ses colons primitifs.

En 1755, la bourgade de Quiron disparut dans un gouffre d'où s'échappèrent des flammes; la garnison espagnole s'enfuit du château, dont il ne resta que les murs d'enceinte. Durant plusieurs années consécutives, des grondements semblables au bruit du tonnerre ne cessèrent de se faire entendre. Il fut avéré dans la province que sous ce sol mouvant existait une cavité volcanique, où plages et montagnes s'effondreraient quelque jour. Personne n'osa se fixer à moins de cinq ou six lieues. La terreur s'accrut avec le temps, si bien que les gens du pays avaient l'habitude de faire un long circuit pour éviter de traverser cette région maudite.

Plus elle était déserte, plus elle convenait au cacique Andrès et à Léon de Roqueforte, qui s'y rembarqua, en 1790, sur la goëlette taïtienne avec laquelle il avait mystérieusement abordé au Pérou. En 1791, après avoir répandu le bruit de sa mort, le vieux chef des Quichuas s'y établit. Depuis, les secousses de tremblement de terre avaient été rares et sans grands effets. Celle qui se faisait sentir maintenant était formidable.

La nature semblait s'être reposée longuement avant de faire un effort suprême pour déchirer les flancs de la montagne de Quiron.

Les serviteurs du cacique se souvinrent de l'opinion accréditée;--ils crurent à bon droit que l'heure dernière sonnait pour eux;--les uns se jetèrent à genoux en faisant le signe de la croix, les autres poussèrent des cris affreux.

La contenance calme d'Andrès, que l'écroulement du monde entier n'aurait pu distraire de ses émotions de bonheur, le sang-froid radieux d'Isabelle, et surtout les nobles paroles du Lion de la mer raffermirent leur courage au moment même où le péril augmentait.

Un craquement strident, prolongé, métallique, indéfinissable, à vrai dire, puisque aucun autre bruit ne saurait en donner l'idée, retentit au loin. La terre et les flots gémissaient. Tout à coup, à égale distance des récifs de l'ouest et de la plage, au centre de la chaîne de mornes rocailleux qui forment la côte nord de la baie, un éclat se fit dans le sens vertical; quelques blocs énormes se détachèrent de la montagne, et roulant avec fracas, laissèrent apercevoir une caverne profonde. L'ouverture de cet antre, jusqu'alors fermée, affectait la forme d'un angle très aigu, d'environ cinquante pieds de large sur la ligne du niveau de la mer, qui, du reste, n'y pénétra point. De la distance où se trouvaient Andrès, Isabelle et Léon, l'on ne pouvait juger de sa configuration intérieure.

D'autres craquements ouvrirent d'autres fissures, diverses chutes de rochers eurent lieu çà et là, il sembla même que la disposition des récifs venait de changer.

La mer, arrachée de son lit, s'éleva par sept fois à une hauteur effrayante; par sept fois, laissant le fond à sec, elle recula vers le large, à tel point que le brig _le Lion_ toucha par la quille, et faillit se briser. Mais le câble était filé par le bout, quelques voiles s'ouvraient à un vent encore frais; le navire, entraîné au dehors, parvint à s'y maintenir.

Le canot qui venait d'amener à terre Isabelle et son époux fut fracassé tout d'abord; heureusement les matelots purent s'accrocher aux balses que les ras de marée les plus furieux ne sauraient submerger.

Le plateau sur lequel étaient réunis Andrès, Isabelle et leurs amis oscilla sur ses bases et se fendit sous leurs pieds; mais on n'eut à déplorer aucun malheur.

Le brig était hors de péril: étrangers ou Péruviens, tous les hommes étaient sains et saufs, et le vieux château de Quiron ne souffrit point.

Soit que ses murs, contretenus par des étais, dussent à leur vétusté même l'élasticité qui manque aux constructions neuves, soit par l'effet de la disposition des terrains ou par toute autre cause, il résista.

Et quand les épais nuages de poussière soulevés par la commotion furent lentement retombés, Andrès, qui venait d'embrasser et de remercier avec effusion le Lion de la mer, désormais son fils, put s'écrier enfin:

--Venez vous reposer, mes enfants, dans la demeure que le Ciel nous a conservée.

--Oui, mon père, allons, dit Léon de Roqueforte en lui offrant l'appui de son bras. Je n'y entrerai pas, cependant, avant d'avoir jeté un coup d'oeil dans cette cavité qui s'est ouverte,--miraculeusement peut-être,--à l'instant même où nous abordions.

--Quel est donc ton dessein? demandait le cacique.

--A quoi bon en parler, si je n'ai qu'une idée vaine?

On gravit la pente sablonneuse qui conduisait de l'observatoire d'Andrès au château de Quiron. Une joie respectueuse rayonnait sur les fronts de tous les serviteurs.

Parawâ, qui suivait de près le _Rangatira-Rahi_, son _atoua_, disait en langue espagnole:

--Le Lion de la mer ne meurt pas!... non, non! il ne meurt pas, le Puma des grandes eaux salées, le Vautour des mornes et des îles, le Feu qui éclaire et qui brûle, le Soleil de l'Océan!... Ce qu'il annonce arrive. Ce qu'il dit est vrai toujours. Ce qu'il a promis, il le donne. Ce qu'il se propose, il le fait.--A tous les peuples qu'il aime, bonheur! A vous donc, bonheur, hommes de la tribu du chef des Condors!

Ces paroles du sauvage cannibale faisaient impression sur les Quichuas, bien que ceux-ci fussent relativement civilisés.

Ils étaient chrétiens, possédaient pour la plupart quelques connaissances élémentaires, devaient à leur contact avec les Espagnols des idées opposées aux féroces préjugés d'un anthropophage, et appartenaient à une nation sortie de la barbarie fort antérieurement à la conquête des Pizarre; mais aucun d'eux n'était de la classe supérieure. Serviteurs d'Andrès, pêcheurs, chasseurs, mineurs ou simples paysans, ils ne possédaient pas l'éducation nécessaire pour se soustraire à l'influence de l'enthousiaste Parawâ. Eux-mêmes fondaient, d'ailleurs, leurs plus chères espérances sur le retour du Lion de la mer et de la fille des Incas; comment ne se seraient-ils pas complus à écouter le Néo-Zélandais, dont l'intelligence naturelle était, du reste, bien au-dessus de la leur?

Devant eux, le dernier représentant de la race toujours vénérée de leurs anciens rois marchait appuyé sur l'épaule d'Isabelle, leur reine, et sur le bras du Lion de la mer, leur vengeur, leur libérateur et leur prince. Ils croyaient donc, avec Parawâ, que la terre, la mer, le ciel du Pérou et les Condors, emblèmes vivants de leur patrie, avaient salué comme eux le débarquement des jeunes époux.

Aux approches du château de Quiron, Sans-Peur, laissant Isabelle avec son aïeul, fit un signe au Néo-Zélandais; puis, ils se dirigèrent ensemble vers la grande caverne, d'où s'échappaient d'épaisses vapeurs.

Une chaussée de roches empêchait seule la mer de remplir le bassin qui en occupait le fond. Cramponnés à quelques saillies, le capitaine et son sauvage s'aventurèrent dans la galerie naturelle. Sous une voûte de cent cinquante pieds environ, elle décrivait une sorte de courbe et se prolongeait fort avant vers la gauche.

--Victoire! s'écria Léon de Roqueforte.

--Pi-hé! dit le fanatique insulaire, la terre a obéi à LÉO l'_Atoua_!

--Non, Parawâ, ce n'est point à moi qu'elle a obéi, reprit Léon de Roqueforte, comme pour atténuer le blasphème naïf de son compagnon; non! mais le Dieu tout-puissant qui protège les opprimés a permis qu'un phénomène terrible servît mes projets.

Il voulait bien passer pour un _atoua_, pour un génie disposant d'une force supérieure,--et d'un bout à l'autre de la Polynésie, des circonstances étranges avaient contribué à propager cette croyance,--mais il aurait craint d'attirer sur sa tête les châtiments célestes en se laissant attribuer un pouvoir qui n'appartient qu'à Dieu.

--Toute âme est immortelle; en ce sens, je suis _atoua_, je suis esprit, je le suis encore comme dépositaire de la grande pensée royale qui survit en moi, et qui me survivra, je l'espère, avec la protection du Ciel.»

Telle était, à ses propres yeux, la justification de Léon de Roqueforte; il se laissa rattacher, par un mythe étrange, à la mémoire de Surville et de Marion; il jugea nécessaire de laisser croire aux peuples qu'il était immortel.

--LÉO l'_Atoua_, le Lion de la mer, ne meurt point! devint la formule des larges desseins de civilisation et de liberté qui guidaient Léon lui-même. Les Polynésiens dévoués à sa cause la prirent au propre; ils en firent un cri de ralliement qui, mille fois en son absence, retentit dans les combats.

Au sortir de l'immense caverne voûtée, casemate naturelle, dont un cratère de volcan occupait les profondeurs, Baleine-aux-yeux-terribles, croisant les bras sur la poitrine, dit d'un accent pénétré:

--Léo l'_Atoua_, dans le ventre de la montagne, a crié: «Victoire!» Léo l'_Atoua_ voulait donc que le roc s'ouvrît comme un fruit mûr. Dans quel dessein? Parawâ ne le sait point, mais le Grand Esprit du Ciel, Maouï, l'Ombre immortelle, le sait. Et Maouï a ordonné ce que Léo voulait, parce que Léo est un _atoua_ sage, juste et brave devant le Souffle tout-puissant de Maouï.

_Maouï_, ailleurs _Nouï_, est le Dieu triple: «L'habitant du ciel, le dieu de la colère et de la mort, et le dieu des éléments.»--Ou encore, d'après une classification très différente: «Dieu le Père, Dieu le Fils et Dieu l'Oiseau.»--Enfin, suivant quelques indigènes, Maouï-Moua et Maouï-Potiki seraient leurs dieux principaux, devenus un seul et même Dieu, attendu que l'aîné tua, mangea et s'assimila ainsi son frère. Et de cette fable dériveraient la coutume de manger les ennemis et la croyance qu'en les dévorant, on absorbe en soi leur courage, leur intelligence, leur âme.--En tous cas, les Néo-Zélandais définissent Dieu ou Maouï, l'_Atoua_ suprême, par les remarquables qualifications d'_Ombre immortelle_ et de _Souffle-tout-puissant_.