Sans-peur le corsaire

Chapter 20

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Dès l'âge de douze ans, Gabriel de Roqueforte partagea la plupart des dangers de son père. Intrépide pilotin, cavalier audacieux, piéton infatigable, il avait au plus haut degré deux des trois grandes qualités préconisées par maître Taillevent, c'est-à-dire _le courage_ et _l'idée_.--Mais la troisième, ou selon l'ordre rigoureux la seconde, en d'autres termes _la patience_, était loin d'être son fait, lorsque vers la fin de 1808, les deux bâtiments que ramenait le grand tueur de navires atterrirent sur les côtes du Pérou.

XLI

LE COMMODORE WILSON.

Camuset, maintenant porteur d'une magnifique barbe rousse, recevait la récompense de ses bons et loyaux services, en savourant le titre de _matelot_ de maître Taillevent,--titre qu'il partageait, on le sait assez, avec Tom Lebon de Jersey, anglais de nation, français de coeur. Camuset, toutefois, n'avait pas la faiblesse de se plaindre de son partage.

Loyal matelot de son matelot, il aimait sur parole ce Tom Lebon qui, pressé en 1793, avait eu la douleur de ne jamais revoir Jersey ni Port-Bail, et continuait à servir Sa Majesté Britannique en qualité de gabier sur le vaisseau _l'Illustrious_, présentement commandé par le capitaine Wilson, de lamentable mémoire.

Encore un qui devait donner raison aux propos de grognard de maître Taillevent.

--Faire grâce au lieutenant Roboam Owen, bien, très bien!... mais à un Trichenpot ou à un Wilson, autre chose!... On vous écrase sans miséricorde de malheureuses petites bêtes méchantes par nature, par tempérament, mais sans malice, comme supposition, un scorpion, une vipère, une punaise; et on vous laisse vivre un Wilson, un ingrat, une mauvaise bête venimeuse par goût, par volonté, tout exprès!... Moi, je voulais prendre cet oiseau-là en plein bal, l'emporter à bord et l'y pendre au bout de la grande vergue; c'était la justice. Ça aurait sauvé la peau de cet imbécile de colonel Garron y Quizâ, pas mal d'autres peaux meilleures, et les nôtres aussi peut-être bien!--J'ai toujours gardé souvenance de l'histoire du brigand qui faisait pendre son juge, en lui disant pour raison: «C'est, dit-il qu'il dit, parce que tu ne m'as pas fait pendre, toi!» Et voilà justement ce que nous diraient le Trichenpot ou le Wilson, s'ils nous tenaient un de ces quatre matins.--Mais non! mon capitaine se contente de laisser l'autre en prison. Est-ce qu'on reste jamais en prison? On y meurt ou on s'en tire.

Pour sa part, le capitaine Wilson y avait passé deux mortelles années à maudire la France, l'Espagne, le vice-roi du Pérou, Sans-Peur le Corsaire, et, par-dessus le marché, le lieutenant Roboam Owen, qui l'avait indignement oublié, à ce qu'il croyait.

Wilson était encore injuste et ingrat, car son camarade ne l'oublia pas un seul instant.

Retourné en Europe avec un sauf-conduit, à bord du même vaisseau de transport qui déposa en Espagne les prisonniers de guerre délivrés enfin des mines par les ordres d'Isabelle,--Roboam Owen se hâta d'instruire son gouvernement de la situation du capitaine Wilson. Il fit plus encore, il intéressa plusieurs amiraux à la délivrance de cet officier, qui, par suite de ses démarches, fut compris dans un cartel d'échange.

A peine de retour à Londres, Wilson se trouve en faveur. Un pouvoir occulte, qui s'opposa toujours à l'avancement de Roboam Owen, pousse au contraire d'une manière insolite le haineux Wilson, qui était bien et dûment commodore quand il fut appelé au commandement du vaisseau de 74, _l'Illustrious_.

La société biblique et commerciale des missions évangéliques, sur les instances du révérend Pottle Trichenpot, l'un de ses membres les plus intelligents et les plus actifs, avait évidemment fait son affaire de l'avenir du capitaine Wilson.

«Il avait été prisonnier du pirate s'intitulant Sans-Peur le Corsaire.

«Il s'était déclaré son ennemi avec la plus louable ingratitude; il le détestait profondément, et le calomniait de bonne foi.

«Il était opiniâtre, bon marin, et bilieux.

«Deux années de captivité au Pérou devaient le rendre intraitable.»

Tels étaient les titres du commodore à la haute protection de la société biblico-commerciale, qui le fit nommer au commandement des forces navales envoyées dans les mers du Sud, pour protéger les missions anglaises et purger l'Océanie des nombreux aventuriers, forbans ou bandits français qui l'infestaient et l'opprimaient au nom du susdit pirate dit Sans-Peur, odieux papiste qui protégeait des prédicateurs catholiques ne vendant rien et ne visant à usurper aucun pouvoir.

_L'Illustrious_, de 74, la frégate _la Pearl_, de 40, et plusieurs bâtiments de rang inférieur partirent de Plymouth vers l'époque où la guerre fut déclarée à l'Espagne par l'empereur des Français.

La division fit voile pour Cadix, où un officier, chargé des pleins pouvoirs du roi Ferdinand VII, s'embarqua sur _l'Illustrious_.

A bord du même vaisseau se trouvaient, d'une part, le lieutenant Roboam Owen, attaché, par ordre ministériel, à l'expédition comme possédant des connaissances hydrographiques spéciales,--et, d'autre part, le révérend Pottle Trichenpot, l'un des directeurs des missions anglaises en Océanie.

Pottle, qui avait autrefois ciré les bottes du lieutenant Owen, le lieutenant Owen, dont Pottle avait autrefois ciré les bottes, se rencontrèrent à la même table avec un égal déplaisir.--Ils firent semblant de ne pas se reconnaître.

Pottle voulut tout d'abord se mêler des affaires de service de la division navale. Mais le commodore Wilson, non moins têtu pour ses amis que pour ses ennemis, prit le contre-pied de tous les avis du révérend directeur.--Aussi dispersa-t-il fort imprudemment ses navires.

Et voilà tout justement pourquoi sa petite frégate _la Pearl_ portait maintenant les couleurs françaises et le nom sacré de _Lion_, par une conséquence forcée d'un fort beau combat naval.

L'ex-_Pearl_, désormais _le Lion_, était le navire sur lequel Sans-Peur le Corsaire jugea bon de passer en abandonnant sa pauvre _Lionne_, usée de la quille à la pomme comme ne le fut jamais le couteau de Jeannot.--_L'Unicorn_ n'était plus depuis trois ou quatre ans.--En revanche, sous l'escorte du _Lion_ naviguait un délicieux paquebot, très faible d'échantillon, mais d'une marche supérieure qui lui avait valu le nom d'_Hirondelle_.

* * * * *

--Voile! cria l'homme de vigie à bord du _Lion_... Très haut mâtée... ajouta-t-il au bout d'une minute.

Déjà Gabriel était sur les barres de perroquet avec sa longue-vue en bandoulière. Camuset l'y suivit comme de raison.

--Je n'ai jamais vu un aussi gros navire! dit le jeune héritier des Incas.

--Vaisseau de ligne anglais! cria Camuset au même instant.

--Ah! chien de chien! fit Taillevent, j'ai rêvé cette nuit de Pottle Trichenpot et de potence habillée en soldat de marine anglais!...

Sans-Peur prit le commandement de la manoeuvre.

_Le Lion_ et _l'Hirondelle_ se chargèrent de toile.

_L'Illustrious_ en fit autant.

--Mais c'est _la Pearl_, je reconnais parfaitement _la Pearl_, disait le commodore Wilson. Pourquoi diable prend-elle chasse devant nous?

--Pourquoi? _Goddam!_ riposta l'évangélique Pottle Trichenpot, parce que ce démon de Sans-Peur vous l'a prise; c'est assez clair!

--Vous êtes inconvenant, master Trichenpot! et je trouve votre _goddam_ très _shoking_, entendez-vous?...

Roboam Owen était triste.

Tom Lebon, qui ne se doutait de rien, ratissait un bout de corde, en chantonnant un air normand qu'il avait appris à Port-Bail de la bonne femme Taillevent, la mère à son vieux matelot.

XLII

LES LIONCEAUX DE LA MER

La dynastie Taillevent s'était accrue de quatre mousses, tandis que Liméno grandissait aux côtés de Gabriel-José-Clodion Tupac Amaru, l'idole des indigènes péruviens et des équipages de Sans-Peur le Corsaire.

Issus d'un père normand et d'une mère métisse, à demi-marins, à demi-montagnards, Pierre, Blas, Jacques et Ricardo Taillevent s'honoraient d'être le bataillon sacré de Léonin et de Lionel, les jumeaux blonds que leur mère avait peine à distinguer l'un de l'autre.

Tous ces enfants, qui partagèrent les navigations d'Isabelle et de Liména, reçurent, dès l'âge le plus tendre, le baptême du feu,--à bord, quand Gabriel et Liméno restaient à terre,--à terre, quand Gabriel et Liméno faisaient campagne à bord.

Ils étaient également familiarisés avec la vie aventureuse de l'Océan et l'existence nomade des grands bois, des montagnes ou des pampas.

Doués diversement suivant l'immuable loi de la nature, ils devaient à leur éducation un seul et même amour exalté pour la race des Roqueforte. LÉO l'_Atoua_, Sans-Peur le Corsaire, était leur roi; madame, leur reine; Gabriel, leur prince; Lionel et Léonin, leurs jeunes chefs.

Et, vers la fin, ils eurent en outre leur princesse; car la dynastie du Lion de la mer s'augmenta aussi d'une charmante petite fille, contraste vivant de ses frères, non moins brune qu'ils étaient blonds, et d'autant plus chère à la famille qu'elle ressemblait trait pour trait à sa noble mère. D'un commun accord, elle reçut les noms de Clotilde-Raymonde, le premier comme Mérovingienne, le second comme filleule de son oncle don Ramon.

Le faisceau se formait pour l'avenir. Et lorsque parfois, pendant un mouillage au Callao, enfants et parents étaient tous réunis:

--Mes voeux sont exaucés, disait Sans-Peur, notre oeuvre ne périra point!

--Allons, grognait Taillevent, branle-bas général à perpétuité!... Ça y est!... Mon capitaine,--c'est coulé,--n'aura jamais goût au petit cabotage. Toujours des tremblements, toujours des chavirements; le vent de _surouât_ est du calme plat en comparaison de ses idées. Il vente toujours dans sa tête à faire mettre à la cape l'Europe, le Pérou, l'Océanie et le _grand chasse-foudre_!... De façon, Liména, qu'ayant toujours eu, moi, l'amour de la tranquillité à bord d'un gentil caboteur ou dans ma case à Port-Bail, me voilà forcé de faire tour mort sur ma vieille langue, à l'effet de ne pas décourager nos mousses. Il nous faut donc les éduquer en leur disant: «Aimez le chamberdement et la misère, voilà le plaisir! Poudre fulminante, volcan et raz de marée, voilà votre tempérament!... Vive le petit métier! En avant le rigaudon sur terre, sur mer, et peut-être bien ailleurs!» Je dis ailleurs, Liména, et je m'entends... M. Gabriel est encore assez sage: l'abordage, les brûlots, la cavalerie et l'infanterie lui sont suffisants.--Mais M. Léonin, un gringalet, soit dit sans offense, vous a des inventions à donner la colique à un requin.--Est-ce que ce gamin de deux jours ne vous parle point de bateaux sous-marins, de ballons, de souterrains et d'un tas de machines d'enfer comme de ses amusettes!... Oui, ma femme, quelque jour ils navigueront sous l'eau, dans l'air, dans le ventre de la terre, au fin fond de n'importe quoi! Les anciens, pour lors, ne seront que des conscrits; nos gars, vois-tu, ne riront pas tous les matins...

Liména souriait avec orgueil.

Et Camuset à la barbe rousse, en tiers dans cet entretien, se bornait à dire:

--Sois calme, matelot Taillevent, ça court bien! on s'en charge de tes mousses.

Le contre-maître Camuset, plus souvent appelé Barberousse, inspirait alors aux fils du maître d'équipage un peu de la crainte salutaire que le rude grognard lui inspirait à lui-même au début de ses grandes aventures.

Les bonnes traditions ne se perdaient pas, comme on voit.

Seulement, le temps poursuivant son cours inexorable, transformait les mousses en novices ou même en matelots, et les matelots en contre-maîtres, comme l'atteste le juste avancement de Camuset.

* * * * *

L'amazone Isabelle a un fils aîné de quinze ans révolus et qui semble en avoir dix-sept, soit que son origine maternelle et le climat des tropiques l'aient rendu précoce, soit que la navigation et les exercices du corps aient développé avant l'âge sa nature vigoureuse.

Léonin et Lionel, au contraire, sont frêles, pâles, presque chétifs, quoique bien portants et parfaitement constitués.

--Ne craignez rien, commandant, disait à leur propos le chirurgien-major de l'escadrille corsairienne, je vous réponds d'eux. Vos lionceaux deviendront des lions!

Les lionceaux avaient dix ans passés.

Mêmes voix, mêmes gestes, mêmes regards, même intelligence. Seulement, leur mère trouvait Lionel plus tendre et plus soumis, et leur père finit par reconnaître en Léonin plus d'initiative, plus de force de caractère.

--Il sera temps bientôt que ces enfants voient la France, leur patrie, avait-il dit avant de partir pour sa dernière expédition.

Cette parole, qu'Isabelle ne connut point, fut prononcée en présence de Taillevent, qui se permit de demander:

--Et M. Gabriel?

--Ami, répondit Léon avec tristesse, ai-je coutume de manquer à mes serments et de reprendre ce que j'ai donné?

--Pour lors, murmura le maître, m'est avis que la bonne femme de mère à Taillevent, si Dieu fait qu'elle vive encore, pourra bien embrasser mes quatre petits sauvages,--Pierre et Jacques, ou, comme qui dirait en espagnol, Pedro et Iago, Blas et Ricardo, ou, comme qui dirait en français, Blaise et Richard,--mais qu'elle n'embrassera jamais mon aîné Liméno, péruvien comme son nom et sa chance.--Ah! le pauvre gars, il en avalera des Cordillères, il en courra des bords sur le lac de Plomb et à travers les montagnes du Pérou, sans jamais voir notre cher Port-Bail, sur les côtes de Normandie, en face de Jersey!

--Pourquoi cela, Taillevent? Ton fils, à toi, n'est point de la race des Incas...

--Pardon, excuse! mon capitaine, interrompit vivement le maître, si mon fils, à moi, n'est l'enfant du soleil ni de la lune, il est le mien, nom d'un tonnerre! et ça suffit pour naviguer droit dans le sillage de l'honnêteté.

--Toujours le même, dit Sans-Peur avec une émotion fraternelle.

--Toujours, mon capitaine!...

La campagne entreprise à la suite de cet entretien eut cela de remarquable que LÉO l'_Atoua_ se préoccupa beaucoup moins de ses îles polynésiennes que de la prise d'un bâtiment taillé pour la marche.

XLIII

L'HIRONDELLE.

D'après les conseils de Pottle Trichenpot, la société biblique et commerciale de Londres préférait désormais pour ses navires la légèreté à la capacité. «Car, en attendant qu'on obtînt de Sa Majesté Britannique le concours d'une puissante division navale, l'essentiel était de pouvoir échapper au détestable pirate Sans-Peur.»

A la baie des îles, où _la Lionne_ relâcha, Parawâ-Touma et son fils Hihi saluèrent du haut de leur _pâ_ fortifié la frégate de leur illustre _Rangatira-Rahi_.--Baleine-aux-yeux-terribles lui dit tout d'abord que les Néo-Zélandais venaient de chasser du mouillage un bâtiment anglais chargé de missionnaires hérétiques.

--Mais il fallait le prendre! s'écria Sans-Peur.

--Nous l'avons essayé!... Par malheur, il marche comme le vent!

--C'est ce que je cherche!... Où est-il!...

--Il a pris la route de la Nouvelle-Hollande.

--Je pars pour Port-Jackson!...

--Sans moi, ô LÉO l'_Atoua_! vous aurez peine à reconnaître cet alcyon de la mer.

--Baleine-aux-yeux-terribles sera toujours reçu comme un grand chef sur les navires de LÉO l'_Atoua_.

Le chef néo-zélandais but l'haleine de son fils Hihi, Rayon-du-soleil:

--Tu es aujourd'hui un guerrier fameux sur la terre et sur la mer. Règne sur nos peuples, achève de gagner tes _mokos_ et demeure fidèle à LÉO l'_Atoua_, ennemi de la tribu de _Touté_.--Moi, j'ai vu en rêve cette nuit les grandes villes d'Europe. Si je meurs au loin, tu découvriras au ciel une étoile de plus, ce sera mon oeil gauche, et tu sentiras en toi une force double, ce sera mon âme qui viendra t'habiter.

Hihi serra sur son coeur les genoux, puis la ceinture, puis le corps de son père, dont il but ensuite l'haleine en frottant le nez contre le sien.

Et après avoir fraternisé avec Gabriel, le fils du Lion, Hihi, fils de la Baleine, descendit dans sa pirogue.

_La Lionne_ appareillait pour Port-Jackson.

* * * * *

Déguisée en gros transport anglais, au moyen de masques en toile à voiles, la frégate pénétra hardiment dans la rade ennemie, car Parawâ venait de reconnaître le fameux navire des missionnaires.

Au coucher du soleil, on mouilla bord à bord.

Presque aussitôt, il fut enlevé par surprise.

L'alarme fut jetée pourtant.--Quatre navires de guerre et deux fortins canonnèrent _la Lionne_; mais la fortune, dit-on, favorise les audacieux. La ruse et la force, l'adresse et le courage n'auraient peut-être point suffi pour assurer l'invraisemblable succès de Sans-Peur. Heureusement, une épouvantable tempête, qu'il avait prévue à la vérité, lui permit d'éviter un combat inégal.

Ainsi fut conquise son _Hirondelle_, qu'il destinait à conduire en France Isabelle et ses trois derniers enfants.

Lui-même, alors, il pensait à s'y rendre.

Le _Lion de la mer_ voulait se présenter au lion de la terre, l'empereur Napoléon, et obtenir son appui pour résister moins difficilement aux forces anglaises. La capture de _la Pearl_ acheva de le décider à prendre ce parti, car il apprit, par les papiers trouvés à bord, que la guerre était déclarée à l'Espagne.

A quoi bon laisser Isabelle et ses jeunes enfants en péril dans les possessions espagnoles du Pérou, lorsque Gabriel était enfin d'âge à répondre aux espérances des indigènes?

Le cas qui se présentait était prévu depuis longtemps:--«Si don Ramon cessait d'être gouverneur de Cuzco, et surtout si la guerre éclatait entre l'Espagne et la France, Isabelle devait immédiatement se réfugier au milieu des Quichuas, entretenir des vigies sur le littoral et se tenir prête à regagner la baie de Quiron.»

Isabelle avait suivi ces instructions à la lettre. Les vigies postées sur les mornes guettaient les mouvements du large. Dès qu'elles signalèrent un vaisseau de ligne anglais chassant deux navires sans pavillon, des exprès en instruisirent Isabelle, qui fit ses préparatifs de départ. Bientôt on lui annonça que les bâtiments poursuivis avaient hissé les couleurs françaises et la bannière du _Lion de la mer_. Accompagnée d'un immense cortége, elle se dirigea sur la baie de Quiron, que les Espagnols avaient laissée inoccupée.

Lorsqu'elle y campa militairement, aucun des trois navires n'était en vue.

Vingt-quatre heures s'écoulèrent dans l'anxiété.

Enfin, un seul bâtiment, _l'Hirondelle_, entra dans la baie; à son grand mât était arboré le pavillon péruvien.

--Mon fils Gabriel est à bord!... mais mon époux, ô mon Dieu! mon noble époux aurait-il succombé?

--Si mon père est mort, nous le vengerons, dit Léonin qui tenait son frère Lionel embrassé.

Lionel et les enfants de Liména répétèrent les paroles du jeune lionceau.

Isabelle pressait contre son coeur sa petite Clotilde.

--O mon Dieu, murmurait-elle, son père ne la reverra-t-il plus?

Liména, soucieuse, aurait voulu conjurer ces paroles de funeste augure.

--Enfants, taisez-vous! s'écria-t-elle; et vous, madame, pourquoi parler ainsi?

Aux acclamations enthousiastes des Quichuas, Gabriel, Camuset et Liméno débarquèrent.

--Espérance!... courage!... criaient-ils.

--Ma mère, dit l'héritier des Incas, soyez sans crainte. Par un stratagème adroit, _le Lion_ a évité le combat. _L'Illustrious_ fait fausse route. Demain, dans quelques heures, dans un instant peut-être, la frégate viendra nous rejoindre.

Isabelle embrassait son fils avec transports. Liména bénissait comme elle le Ciel qui avait sauvé _le Lion_, et, comme elle, serrait dans ses bras son fils Liméno, vaillant mousse de quatorze ans.

Mais Camuset Barberousse mâchait sa moustache en soupirant, signe infaillible de quelque mission pénible à remplir.

XLIV

STRATAGÈMES DE RETRAITE.

Le commodore Wilson, quand il fut bien convaincu que _la Pearl_ était tombée au pouvoir de Sans-Peur, pinça les lèvres, baissa le nez et fut bien obligé de s'avouer que c'était par sa très grande faute:--«Pottle Trichenpot lui avait bien assez conseillé de ne point se séparer de sa frégate.» Mais au bout de cinq minutes, il redressa le nez, et rouvrant la bouche, il dit avec conviction:

--_L'Illustrious_ marche beaucoup mieux que _la Pearl_. Nous avons soixante-quatorze canons de gros calibre, et le pirate français n'en a que quarante de moindre portée. Consolons-nous! Il sera coulé ou pris, c'est inévitable, et s'il est pris, mon cher monsieur Trichenpot, il sera pendu sur-le-champ.

--Amen! fit le révérend Pottle.

Roboam Owen, qui ne perdit pas un mot de cet odieux entretien, sentit son coeur se soulever d'indignation. La bassesse de Pottle ne pouvait l'étonner; mais l'ingratitude du commodore Wilson révoltait sa nature loyale. Toutefois il sut demeurer impassible.

--Lieutenant Owen, que pensez-vous? lui demanda brusquement le commodore.

--Je pense que le vent peut changer et que Sans-Peur le Corsaire n'est jamais à court de stratagèmes.

--Oh! oh!... Mais... un moment, s'il vous plaît! Vous dites _corsaire_, lieutenant Owen; c'est _pirate_ qu'il faut dire, _pirate_, vous entendez!

L'officier irlandais connaissait l'esprit étroit et faux de son ancien camarade,--il n'essaya point de protester, salua sans affectation et se promit d'employer au besoin quelque terme qui, sans être injurieux pour Sans-Peur, ne risquât point d'être désapprouvé.

--Le vent ne change guère en cette saison dans ces parages, et quant aux ruses de ce forban, je saurai les déjouer!... dit hautement le commodore.

Roboam Owen faisait des voeux ardents pour que la frégate de Sans-Peur parvînt à s'échapper.

L'honnête Tom Lebon continuait à chantonner en faisant une queue de rat sur le bout d'on ne sait quel cordage. Infiniment moins grognard que son matelot Taillevent, il se résignait à son triste sort. Depuis seize ans passés, sa femme et ses enfants vivaient en France, à Port-Bail; depuis seize ans passés, il faisait la guerre aux Français et se battait en conscience, non sans regrets, mais en brave marin qui remplit son devoir. A bord de _l'Illustrious_, personne n'était plus indifférent que lui aux résultats de la chasse.

* * * * *

A bord de la frégate _la Pearl_, ou pour mieux dire _le Lion_, Sans-Peur, son fils Gabriel, Émile Féraux, capitaine de pavillon, maître Taillevent, Parawâ-Touma, et foule d'autres, ne tardèrent point à s'apercevoir que _l'Illustrious_ avait l'avantage de la marche. Mais en revanche, _l'Hirondelle_ l'emportait, et de beaucoup, sur le vaisseau, puisqu'elle était obligée de carguer sa grand'voile pour naviguer de front avec la frégate.

Les deux conserves ayant une avance considérable, Sans-Peur calcula qu'elles seraient encore à plus d'un mille du vaisseau lorsque viendrait la nuit. Il donna ses ordres au capitaine Féraux et se retira dans sa chambre pour écrire à Isabelle.

On torchait toute la toile possible.

Avec la pompe à incendie, on arrosait les voiles pour en resserrer le tissu et ne rien perdre de la brise ronde, mais très maniable, qui poussait les trois navires.

Les meilleurs timoniers se relevaient à la roue du gouvernail: «Pas de distractions! naviguons droit! Attention à ne pas embarder de l'épaisseur d'un cheveu.»

Les gens de l'équipage reçurent l'ordre de se coucher à plat pont; l'immobilité leur fut recommandée.

La situation était telle, que Taillevent ne grognait pas. Il fumait avec la gravité d'un pacha turc. Camuset et Liméno, étendus à ses pieds, le regardaient sans se permettre de l'interroger.

--Gros vaisseau! dit Baleine-aux-yeux-terribles.

--Il y en a de plus gros! répondit Taillevent.

--Oui, ajouta Camuset, ce 74 a deux batteries couvertes et une barbette; un trois-ponts a une batterie couverte de plus.

--_Pi-hé_! fit admirativement le Néo-Zélandais.

--Ne bougez pas, tas de marsouins! ou gare à moi! cria Taillevent à quelques hommes qui s'avisaient de se lever.

--La tribu de _Touté_ a de bien grandes pirogues de guerre! dit Parawâ-Touma, qui ne cessait de regarder _l'Illustrious_.