Sans-peur le corsaire

Chapter 21

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--La tribu de LÉO l'_Atoua_ en a d'aussi grandes et de plus grandes que ce vaisseau-là, mon vieux brave!... reprit Taillevent. Mais le _Rangatira-Rahi_ des Français, l'empereur Napoléon, en a besoin dans les mers d'Europe, voilà notre guignon pour le quart d'heure.

Parawâ-Touma garda le silence. Grand chef de guerre et bon navigateur, il appréciait parfaitement les difficultés de la situation. Toutefois, il ne désespérait de rien, tant était robuste sa foi en LÉO l'_Atoua_, le _Lion de la mer_, qui ne meurt point.

--J'irai dans cette Europe qu'habitent les tribus ennemies de Marion et de Touté... J'y verrai ces villes immenses, cent fois plus grandes que Cuzco et Lima, d'après maître Taillevent.--Je connais le _Lion de la mer_; je veux connaître aussi le _Lion de la terre_, dont tous les peuples du monde répètent le nom terrible.

Ainsi méditait Parawâ-Touma, les yeux fixés sur _l'Illustrious_, qui se rapprochait non sans peines; mais le commodore Wilson, fort bon marin au demeurant, ne négligeait rien, de son côté, pour diminuer la distance.

Maître Taillevent méditait.

--Liméno, dit-il enfin, va doucettement prendre à la fosse aux lions deux dames-jeannes d'huile de baleine.

--Pourquoi faire, maître? demanda Camuset.

--Pour graisser la coque au ras de la flottaison; j'ai entendu dire à ton vieux père que, par petit temps, ça peut faire gagner un demi-noeud.

Deux matelots adroits ne tardèrent pas à frotter d'huile de baleine les parois extérieures de la frégate, dont la vitesse n'augmenta pas d'une manière sensible.

--Eh bien!... les grands moyens, pour lors! fit Taillevent.

--Quoi donc, maître?

--Camuset, tu vas demander de ma part au capitaine la permission de faire tomber les épontilles et de scier quelques barreaux.

--Scier des barreaux! répéta Camuset avec stupeur.

--Va donc, matelot!... ça presse!... le vaisseau nous gagne!... Au jeu que nous jouons, le temps, c'est tout!...

Camuset rapporta au maître l'autorisation d'abattre et de scier tout ce qu'il voudrait, sous l'inspection du capitaine en second, Émile Féraux.

L'oeuvre de démolition intérieure commença. En détruisant les liaisons du navire, en sacrifiant sa solidité, on allait lui donner une élasticité qui accroîtrait sa vitesse. Toutes les colonnettes, tous les piliers qui soutenaient les ponts furent déplacés à coups de masse ou de hache, les ponts plièrent comme des tremplins. Taillevent fit scier de distance en distance les barreaux destinés à relier l'effort des baux ou solives transversales. On avait abattu déjà toutes les cloisons inutiles. La frégate frémit et vibra de bout en bout; elle devint plus sonore; elle bondissait plus aisément, craquait un peu moins et gémissait davantage.

Déliée ainsi, elle s'usait de deux ou trois mois en moins d'une heure.

_L'Hirondelle_, qui jusqu'alors brassait de temps en temps ses voiles hautes _en ralingue_, c'est-à-dire de telle sorte qu'elles ne fussent plus gonflées par le vent, cessa d'être obligée d'avoir recours à cet expédient pour ne point la dépasser.

Et la brise ayant un peu molli, les deux conserves tinrent bon sans que _l'Illustrious_ gagnât une brasse.

--La nuit, le brouillard, des grains de pluie, une chance, nous voici en passe d'être parés, dit Camuset à Liméno.

XLV

SÉPARATIONS.

Quand il eut achevé ses correspondances, Sans-Peur enferma dans un coffret d'ébène ce qu'il avait de plus précieux en valeurs et en diamants; il garnit d'or plusieurs ceintures et fit appeler Gabriel.

--Mon fils, lui dit-il, je ne t'ai jamais caché ta destinée. Tu appartiens aux peuples du Pérou, comme moi j'appartiens à ceux de l'Océanie, et avant tout à la France. Tu connais mes plus secrets desseins; tu sais que les idées étroites de José-Gabriel Condor Kanki et d'Andrès de Saïri, ton bisaïeul, ne doivent pas être les tiennes. La race espagnole ne saurait plus être expulsée du Pérou; tu descends toi-même des Espagnols; tu es né pour opérer la fusion entre les descendants des peuples conquis et du peuple dominateur. Il faut que les créoles prennent parti pour l'indépendance, qu'ils arborent à leur tour le pavillon péruvien, et qu'ils regardent les indigènes comme leurs concitoyens, leurs égaux, leurs frères.

--Mon père, j'ai été élevé dans cette pensée, répondit Gabriel. Le sang mélangé qui court dans mes veines en est l'expression. Vos sages desseins sont mes espérances. On me donne le titre de prince; je n'aspire point à la couronne d'Inca, de grand chef ou de roi. Je ne veux que marcher sur vos traces, être libérateur d'abord et ensuite pacificateur, s'il plaît à Dieu.

--C'est bien! dit le corsaire. Et puis, avec un accent paternel:--Jusqu'à ce jour, mon enfant, j'ai pu veiller à ton éducation. Le marquis ton oncle et ta mère m'ont suppléé pendant mes absences, mais l'instant est venu où tu vas être seul,--seul à ton âge!

--A mon âge, mon père, vous combattiez pour l'indépendance du Nord.

--Oui, Gabriel, mais comme simple élève de marine et sous les ordres du vicomte de Roqueforte. Toi, mon fils, tu vas être chef d'une nation à demi-barbare...

--Mon père, je suis attristé de notre séparation. Je m'y attendais, cependant, et j'y étais préparé. Ne craignez rien, je suis votre fils, je serai digne de l'être et ne manquerai, je vous le jure, à aucun de mes grands devoirs. Je n'étais qu'un jeune enfant quand on ceignit mon front de _la borla_ péruvienne; les acclamations des peuples du grand lac retentissent pourtant encore dans mon coeur, et souvent, depuis, j'ai visité seul la tombe sacrée du cacique Andrès.

--Tu es bien mon fils, mon digne fils! Dieu soit loué! s'écria Léon de Roqueforte.

Et après un instant de silence solennel:

--Maintenant, reçois mes ordres. Voici un coffret qui contient d'immenses valeurs destinées à ta mère, je t'en charge. Voici de plus des ceintures d'or pour toi, Liméno et maître Camuset, qui sont attachés à ta fortune. Mes instructions, mes mémoires sur toutes les affaires du Pérou, un trésor et un grand approvisionnement d'armes sont enfouis, tu le sais, dans la caverne du Lion.

--Je sais où, mon père.

--A nuit tombante, tu passeras sur _l'Hirondelle_ avec tes deux compagnons.--Vous irez dans la baie de Quiron, où ta mère, ses enfants et ceux de Taillevent s'embarqueront pour aller en France; mais toi, mon fils, tu te retireras dans l'intérieur du Pérou.

A nuit tombante, les deux navires français se rapprochèrent l'un de l'autre; une longue amarre fut lancée par les gens de _l'Hirondelle_; Gabriel, Liméno, Camuset s'y accrochèrent, et changèrent de bâtiment sans qu'il eût été nécessaire de mettre en panne.

Après le coucher du soleil, _le Lion_ hissa trois fanaux, _l'Hirondelle_ n'en hissa qu'un seul. Mais une heure plus tard, le paquebot prit les devants, de telle sorte que les quatre fanaux se confondirent pour les Anglais. Alors _le Lion_ amena deux de ses feux, _l'Hirondelle_ en hissa deux autres, et les navires prirent deux routes différentes.

_L'Illustrious_ s'attacha, comme l'espérait Sans-Peur, à la poursuite de _l'Hirondelle_, qui se laissa gagner à dessein; mais aussitôt que _le Lion_ fut hors de danger, le paquebot reprit son élan.

Au point du jour, le commodore Wilson s'aperçut avec rage que Sans-Peur lui avait échappé.--A midi, _l'Hirondelle_ à son tour disparut.

Après un immense circuit, le capitaine Bédarieux, qui se conforma de tous points aux combinaisons de son commandant en chef, atterrit conséquemment dans la baie de Quiron, où Isabelle, de son côté, avait eu le temps d'arriver avec sa jeune famille.

Si Camuset mâchait sa moustache rousse, c'est qu'il savait, le digne contre-maître, qu'une seconde séparation était inévitable.

Les yeux baignés de larmes, Isabelle et Liména laissent chacune à terre leur fils aîné; _l'Hirondelle_ met sous voiles; mais enfin, ô bonheur! _le Lion_ de Sans-Peur paraît aussi.

Du rivage, une immense acclamation le salue.

Gabriel, Liméno, maître Barberousse et les Quichuas, rassemblés sur les roches qui servaient autrefois de belvédère au vénérable Andrès, battent des mains, agitent des drapeaux et crient avec enthousiasme: «--Gloire au _Lion de la mer_!»

XLVI

A L'ABORDAGE.

Sans-Peur le Corsaire, passant à bord du paquebot, vint y serrer sur son coeur sa femme et ses enfants. Isabelle pleurait encore en répondant de loin aux signaux de Gabriel; tout à coup, elle frémit d'horreur. _L'Illustrious_ se dresse à peu de distance.

Masqué jusque-là par une pointe de terre, il s'avance menaçant, sabords ouverts; sa triple batterie est formidable, et pour comble de malheur, l'état de la mer, très houleuse aujourd'hui, doit favoriser sa marche.

Sans-Peur est incapable de fuir, il ne restera point à bord de _l'Hirondelle_; il va se faire écraser; car la victoire est impossible.

Isabelle, éperdue, se jette dans les bras de son époux, dont elle n'essayera pas de combattre la fatale décision. Sans-Peur ne saurait reculer devant son devoir; et en effet, cessant de prodiguer aux siens les consolations et les caresses, il s'est redressé calme, sévère, inflexible:

--Madame! dit-il, à vous ce navire et les richesses dont il est chargé; à vous mes enfants, Léonin et Lionel, mes successeurs, et Clotilde, que le Ciel vous a donnée pour consolation suprême!... A moi le soin de vous protéger!... En France, Isabelle. Faites servir, capitaine Bédarieux, et couvrez le navire de toile!...

--Dieu!... tu veux donc mourir!...

--Je vais me battre en _Lion de la mer_!... Pour l'amour de nos enfants, Isabelle, sois forte!... Adieu!...

Isabelle, défaillante, poussa un cri de désespoir. Léon s'arrachait de ses bras, et sautait dans son canot on répétant:

--De la toile, Bédarieux!... de la toile à tout rompre! votre vitesse vous sauvera!...

_L'Illustrious_ se rapprochait de la frégate _le Lion_, qui attendait en panne le retour de son capitaine.

* * * * *

Alors, sur la pointe de Quiron, se passait une autre scène dramatique.

* * * * *

Gabriel voulait aller combattre à côté de son père; les Quichuas s'y opposaient.

--Hommes du Pérou, ne m'arrachez pas le coeur! disait-il avec une sorte de colère.

--Prince, votre poste est au milieu de nous!... Le combat qui va se livrer est trop inégal!... Votre vie nous est trop chère!

--Ma vie, à qui la dois-je, si ce n'est au héros qui a si longtemps combattu pour vous? Je veux bien être votre chef, mais vous ne m'obligerez pas à inaugurer mon pouvoir par une lâcheté filiale... Tuez-moi donc, ou suivez-moi!

Ces paroles électrisent les Quichuas, ils se précipitent en armes sur leurs balses, qui accostent _le Lion_ en même temps que Sans-Peur.

Les voiles se rouvraient.

--Toi, ici! ô mon Dieu! s'écrie le corsaire.

--Mon père, vous ne pouvez l'emporter qu'à l'abordage; je vous amène un renfort de braves combattants.

Déjà le canon grondait.

Isabelle, pâle d'horreur, vit _le Lion_ laisser arriver en grand sur _l'Illustrious_. Le combat désespéré allait s'engager ainsi, sans que la frégate eût inutilement essayé de jouter de vitesse.

--Cette fois nous sommes cuits, murmura Taillevent, si bas que nul ne l'entendit, et frappant sur l'épaule de Liméno:

--Petit, sais-tu ton devoir?

--Ne pas quitter M. Gabriel, parbleu! c'est connu.

--Bon!... embrasse donc ton vieux père, mon gars, et attrape à se régaler!... Le maître détourna la tête pour essuyer vivement ses yeux, que l'émotion embrumait.--A ton poste, donc, ajouta-t-il d'un ton dur.

Camuset s'approchait à son tour:

--Matelot, m'est avis qu'il faut se dire adieu pour de bon.

--Plus bas!... plus bas!... chut!... J'ai souventes fois de drôles d'idées. C'est tout justement par ici, en 1783,--j'avais ton âge, matelot,--que nous fûmes coulés par le fond avec la frégate du vicomte de Roqueforte. La fameuse roche _del Verdujo_, comme qui dirait du bourreau, est à une petite lieue sous le vent. Eh bien, c'est donc ici que nous avons commencé le petit métier, mon capitaine et moi; c'est ici que nous devons finir!... Du calme, pas un mot, soyons gais!... Pour sauver M. Gabriel, vous êtes deux; et moi, j'étais seul pour aider son père. Vous avez des balses hissées tout alentour de la frégate, nous n'avions qu'un espar ramassé parmi les débris... Tu recommenceras mon histoire, matelot; tu épouseras la pareille à Liména, et ton fils à toi, Camuset, sauvera quelque jour le fils à M. Gabriel, dans cet endroit-ci ou ailleurs!...

--Ah! maître Taillevent, mon matelot, comme tu prêches bien!... mille noms d'un requin en bouille-à-baisse!...

* * * * *

--Oh! oh! oh! disait à son bord le commodore Wilson, M. le pirate français voudrait l'abordage!... pas de ça, non, pas du tout!... A couler bas, canonniers, à couler bas.

* * * * *

La frégate _le Lion_ reçut trente-sept boulets dans ses flancs, où une effroyable voie d'eau se déclarait; mais sa mâture n'était pas entamée, et Sans-Peur était maître du vent.

--Très bien! dit-il, l'abordage est sûr, maintenant;--attention, les tirailleurs!... visez bien!...

Dans les hunes, sur le gaillard d'avant, sur la dunette, il avait tout d'abord posté trente-sept groupes de quatre bons tireurs, chargé chacun d'un sabord de _l'Illustrious_. A mesure qu'un canonnier anglais se montrait pour recharger l'une des pièces déchargées, il était tué sur place. On ne parvenait point à recharger un seul canon.

L'artillerie faisait silence.--A bord de _l'Hirondelle_, déjà fort éloignée, nul n'y comprit rien.--_L'Illustrious_ et _le Lion_ couraient, cependant, sous les huniers, dans la direction du Verdujo.

--Bravo! murmura Sans-Peur.

La meurtrière fusillade mettait au désespoir le commodore Wilson. Il s'aperçut à ses dépens qu'il venait de commettre une faute capitale, en négligeant de démâter la frégate, où déjà on s'apprêtait à lancer les grappins d'abordage. Camuset et Liméno étaient dans la hune de misaine avec Gabriel, chargé de cette importante opération.

Mais le commodore avait la ressource de virer de bord, et de présenter à l'ennemi ses trente-sept autres canons chargés d'avance.--Pare à virer! commande-t-il.

Sans-Peur aurait pu imiter sa manoeuvre, et se maintenir ainsi par le travers des batteries déchargées; mais sentant que _le Lion_ coulait, il brusqua le dénoûment et lança en grand, contre l'avant de _l'Illustrious_ dont la vitesse s'amortissait, sa petite frégate qui craqua et fut à demi défoncée. Mais cinquante grappins à la fois mordirent le gréement ou les pavois du vaisseau.

--A l'abordage! commande Sans-Peur.

Émile Féraux, à la tête de la première division, se précipite sur l'avant de _l'Illustrious_, où une troupe compacte de soldats de marine l'attend baïonnette croisée.

La frégate devant forcément s'accrocher par l'arrière, à la hauteur du grand mât du vaisseau, Sans-Peur ralliait autour de lui la deuxième division.--Le second choc eut lieu.

--A bord! crie le _Lion de la mer_.

Il avait vu jusque-là Taillevent auprès de lui. Tout à coup, le maître disparut en poussant un hurlement de désespoir qui domine le tumulte, et dont aucune vocifération humaine ne saurait donner une idée.

--Où est-il?... que fait-il? demanda Sans-Peur avec émotion.

--Voyez! là!... répond Parawâ en montrant le maître qui, par des bond furieux, venait d'atteindre l'extrémité de la vergue de misaine de _l'Illustrious_.

Ce point aérien était le théâtre d'un combat fratricide.

Tom Lebon et Camuset se trouvaient aux prises.

--Matelots!... mes deux matelots!... mes matelots, ne vous tuez pas! criait maître Taillevent.

Gabriel et Liméno, suspendus aux chaînes d'un grappin d'abordage, menaçaient de leurs pistolets le brave marin de Jersey, Tom Lebon, anglais de nation, français de coeur.

XLVII

FERMEZ LES SABORDS!

--Il faut, avait dit Sans-Peur à son fils Gabriel, que notre frégate qui coule s'attache au vaisseau anglais par cent liens de fer. Ils vont nous fusiller à bout portant, entraînons-les par le fond. Seulement, mon fils, à mon premier signal, jette-toi à la mer, gagne l'une des balses qui seront amenées au moment de l'abordage; pas d'hésitation, pas de retard. Je ne te permets de combattre ici qu'à cette condition.

--Mon père! auriez-vous donc résolu de périr avec tous vos braves?

--Non!... Si je ne tenais à leur laisser une chance de salut, je n'emploierais pas un moyen douteux: je ferais sauter les deux navires. Au lieu de laisser nos poudres se noyer, nous les retirerions de la soute. Mais assez... assez... à ton poste!...

* * * * *

Gabriel, spécialement chargé de l'opération de faire lancer les grappins et d'amarrer _le Lion_ à _l'Illustrious_, ne se borna point à s'accrocher comme pour un abordage ordinaire. Secondé par Camuset, Liméno et les meilleurs gabiers, il multipliait les systèmes de mariage. Tous les crocs, toutes les chaînes, tous les gros cordages dont il disposait, mordaient ou étreignaient les mâts, les vergues et les apparaux de l'ennemi.

L'action militaire était chaudement engagée sur l'avant du vaisseau. Dans les mâtures, une lutte étrange continuait avec acharnement. Le commodore ayant donné l'ordre à ses gens de couper tous les liens et de décrocher toutes les pattes de fer, les Français ne pouvaient faire un noeud sans avoir quelque adversaire à combattre. L'escouade aérienne de Gabriel agissait de vive force, une pluie de sang, une grêle de cadavres tombaient sur les combattants du pont.

On vit une grappe humaine se détacher des sommets du bas-mât, et, le poignard dans la gorge, écraser dix hommes des deux partis. Un épouvantable amalgame de corps déchirés, d'armes, de lambeaux de chair, de cordages, de grappins, de poulies et de membres palpitants, s'interposa entre les abordés et les abordeurs.

--En avant!... hardi!... Sans-Peur!... criait Émile Féraux.

Les officiers de _senteries_ répondaient en encourageant leurs hommes à tenir bon, baïonnette croisée.

Les Anglais parvinrent à défaire quelques-uns des amarrages.

--Du fer, des chaînes de fer! disait Gabriel, qui bondissait de corde en corde stimulant l'activité de ses gabiers, ou déchargeant ses pistolets, que Liméno rechargeait à l'instant.

Des hunes du _Lion_, quelques groupes de tirailleurs ajustaient exclusivement les gabiers anglais. Des hunes de _l'Illustrious_, un feu nourri était dirigé sur ces tirailleurs. Les espingoles chargées de biscaïens étaient braquées sur la vaillante troupe de Gabriel; et, en outre, des grenades lancées de haut éclataient de toutes parts, si ce n'est pourtant sur l'étroit théâtre de la sanglante mêlée.

Tom Lebon, en sa qualité de gabier de misaine de _l'Illustrious_, s'élança sur la vergue où Camuset venait de se hisser en halant une corde à laquelle pendait une chaîne de fer. Il brandissait une hache; Camuset tira son sabre sans lâcher sa corde.--Maître Taillevent, qui, à l'arrière du _Lion_, s'occupait aussi du fatal mariage des deux navires, poussa un cri si terrible que les deux matelots l'entendirent.

A l'instant même où la hache et le sabre se rencontraient:

--Tu es Tom Lebon!... demanda Camuset avec horreur.

--Taillevent!... mon matelot!... s'écriait Tom Lebon.

--Voici son fils! ajouta Camuset en montrant Liméno.

--Minute! fait Tom Lebon qui raccroche sa hache à sa ceinture.

Camuset, rengaînant son sabre, passe son bout de corde à un camarade.

--La paix entre nous! dit enfin Taillevent lui-même.

Gabriel et Liméno ne déchargèrent point leurs armes, mais sautèrent dans les haubans du vaisseau, où ils furent bientôt aux prises avec d'autres gabiers anglais.

Au bout de la vergue de misaine, au milieu d'un nuage de fumée brûlante, Taillevent embrassait Tom Lebon, dont il mettait la main dans celle de Camuset.

--Le fils à maître Camuset!... dit Tom Lebon, et de plus ton _matelot_; il sera donc le mien?... un équipage d'enfants de Port-Bail!... M. de Roqueforte, mon bienfaiteur à moi aussi, votre capitaine!... Pas plus pirate que _toi z'ou moi_, Taillevent!... Assez causé; je ne me bats plus. On trouvera bien dans la mâture assez d'ouvrage pour attendra la fin de la bagarre. Bonne chance, mes matelots... Malgré ça, il n'y a pas gras pour vous autres.

--Ni pour vous non plus, mon vieux! riposta Taillevent. Veille donc, et si tu nous vois piquer une tête à l'eau, fais-en autant. Mes amis sont les tiens, rallie à moi...

--Compris!... On a l'oeil américain, quoique anglais. En tous cas, Tom Lebon n'a qu'un coeur, matelot, tu sais ça?...

--Pas de tendresse!... Je suis à la guerre, moi!... En route, Camuset!

Taillevent et Camuset s'affalèrent impérieusement vers l'arrière de _l'Illustrious_, devenu le champ d'un nouveau combat.

Tom Lebon regagnait mélancoliquement sa hune, d'où il monta sur les barres de petit perroquet. Puis, tout en rajustant quelques cordages coupés, il observa d'un regard inquiet les faits et gestes de son matelot Taillevent.

Anglais de nation, Français de coeur, brave par tempérament, réduit à l'inaction par circonstance,--il passait,--à ce qu'il a dit depuis bien souvent,--le plus fichu quart d'heure de sa vie. Et n'étant pas aussi grognard, à beaucoup près, que l'était son matelot bien-aimé, il n'avait pas la douce compensation de grogner homériquement.--Non! il soupirait, sans même maudire son sort; et il faisait une épissure à la draille du grand foc, coupée par un biscaïen. Un simple noeud aurait suffi, mais une épissure est plus longue à faire. Personne fort heureusement ne s'occupa de lui, qui s'inquiétait en vérité de tout le monde, excepté toutefois du commodore Wilson,--cet Anglais pur sang n'ayant jamais eu le don de plaire à l'estimable Tom Lebon, né natif de Jersey.--Mais s'il n'aimait guère le commodore, il estimait fort le lieutenant Owen et avait, dans l'équipage, une foule de camarades.--D'un autre côté, Taillevent, Camuset, trente marins de Port-Bail et le capitaine Léon de Roqueforte, qu'il vénérait sans l'avoir jamais connu, étaient les principaux ennemis qui envahissaient le bord.

--C'est triste de se dire tant pis de toutes les manières et de faire une épissure en guise de consolation, au lieu de se battre honnêtement d'un bord ou de l'autre!...

Tom Lebon, perché à cent trente ou cent quarante pieds au-dessus du niveau de la mer, embrassait d'un regard douloureux tous les mouvements intérieurs ou extérieurs.

Il fut témoin des derniers efforts de Gabriel et de ses gens, qui complétèrent leurs travaux d'accrochage en coupant les haubans de la frégate au-dessous des hunes et en les laissant tomber avec ses vergues sur la muraille du vaisseau. A ces réseaux de gros cordages, à ces espars énormes pendaient des bombes, des gueuses et des masses de boulets ramés. La chute de tant de corps lourds qui s'enchevêtraient dans le gréement et l'artillerie du pont du vaisseau, produisit un effet terrible.

Non-seulement le fracs fut épouvantable, mais le but du corsaire devint évident; les Anglais s'écrièrent:

--La frégate qui coule bas va nous entraîner au fond!...

--Fermez les sabords! commanda Wilson avec l'accent de l'épouvante, et en haut... en haut tout le monde!

XLVIII

SAUVE QUI PEUT!

Roboam Owen, dont le poste de combat était dans la batterie basse, fit hermétiquement fermer tous les sabords, afin que la mer ne se précipitât point à flots par ces ouvertures quand le poids de la frégate commencerait à se faire sentir.

Puis, accompagné de ses matelots canonniers, il monta sur le pont, le sabre à la main.

A l'avant, après d'héroïques actions, Émile Féraux avait eu le dessous. Ce fut en vain que l'impétuosité des corsaires rompit par trois fois la ligne des baïonnettes. Ils ne purent opérer leur jonction avec les braves commandés par Sans-Peur. Une foule trop compacte leur barra le passage.

Émile Féraux, criblé de blessures, périt vaillamment les armes à la main. La plupart de ses hommes furent tués; quelques-uns glissèrent à la mer ou, se voyant serrés de trop près, s'y élancèrent en désespoir de cause; quelques autres, en général blessés, se rendirent aux Anglais. On les emporta dans la batterie basse où ils furent mis aux fers.