Sans-peur le corsaire

Chapter 19

Chapter 193,626 wordsPublic domain

Or, au moment de relâcher le caboteur trop heureux d'en être quitte à si bon compte, Émile Féraux fit appeler le lieutenant Roboam Owen et son camarade Wilson. Il leur laissait le choix de rester à bord ou de débarquer, mais au second cas, sous la condition d'honneur qu'ils ne révéleraient point aux Espagnols l'absence de Léon de Roqueforte.

Les deux officiers anglais, ayant opté pour leur débarquement, furent invités au bal du vice-roi, où, à la vue du _Lion de la mer_, ils tinrent une conduite fort différente.

Esprit droit, coeur loyal et reconnaissant, Roboam Owen s'avança la main ouverte. Sans-Peur la lui serra cordialement et la plaça dans celle de don Ramon, qui s'excusa de ses torts avec la plus chaleureuse courtoisie.

Le capitaine Wilson salua comme à regret, ce qui n'échappa point aux regards de Sans-Peur.

--Ingrat!... c'est bien!... tant pis pour lui! pensa le corsaire, trop occupé d'ailleurs pour lui donner sur-le-champ une leçon méritée.

Lorsque, par l'ordre du vice-roi, les Espagnols tirèrent leurs épées, Roboam Owen se précipita entre eux et Léon de Roqueforte. Wilson demeura neutre.

Le lieutenant Owen disait à haute voix:

--Pas de violences, monseigneur!... De grâce, messieurs les Espagnols, point de combat!... Le comte de Roqueforte est l'ennemi de ma nation; deux fois il m'a fait prisonnier de guerre, deux fois il s'est noblement comporté à mon égard. Je ne crains point de jurer devant Dieu que sa vie entière est irréprochable!...

--Oh! oh!... sa vie entière... ceci est beaucoup, osa dire le capitaine Wilson, imbu de tous les préjugés britanniques et qui péchait surtout par un jugement faux.

Cependant, Sans-Peur avait empêché don Ramon de tirer l'épée; mais il ne put empêcher Taillevent ni Parawâ, postés à quelques pas derrière lui, de se mettre sur une menaçante défensive.

Le maître d'équipage arma ses deux pistolets; le Néo-Zélandais brandit sa massue tranchante.

Les dames, terrifiées, poussaient des cris et voulaient fuir.

Sans-Peur se :uontearr[NT2]

--Du calme, mes amis! dit-il à ses compagnons. Oubliez vous donc que nous sommes au bal avec l'agrément de madame la vice-reine?

Puis, s'adressant aux Liméniennes, chez qui la curiosité l'emportait déjà sur la peur:

--Rassurez-vous, mesdames, je vous en supplie. Il n'y a qu'un petit malentendu entre Son Excellence et moi. Prenez donc la peine de vous rasseoir. Monseigneur s'irrite de n'avoir pas d'explications, il voudrait me faire arrêter pour en obtenir, et il vous met en fuite!... Je ne me pardonnerais jamais de vous avoir privées d'un plaisir! La galanterie m'oblige à donner toutes les explications qu'on voudra. Ce sera peut-être un peu long, Vos Grâces daigneront me le pardonner; je tâcherai au moins de n'être pas trop ennuyeux, et notre cher bal, je vous le promets, finira le mieux du monde.

Tout cela fut dit avec une aisance admirable, d'un ton simple et conciliant qui plut aux officiers espagnols eux-mêmes.

--Voyons! monsieur le corsaire, voyons! expliquez-vous, dit le vice-roi.

Wilson haussa les épaules; Sans-Peur lui lança un regard de mépris; puis, avec un sourire:

--Je veux la paix, j'apporte la paix. La France et l'Espagne sont non-seulement en paix, mais étroitement alliées, et lorsqu'en Europe elles combattent ensemble contre les ennemis communs, nous continuerions ici à nous faire la guerre!... Non, non! je tiens trop à la paix; aussi me suis-je bien gardé de croiser l'épée avec celle de ces messieurs. Ils ont déjà pu voir à ma seule attitude combien mes intentions sont pacifiques.

Léon de Roqueforte, à ces mots, s'assit en face de la vice-reine.

--Son Excellence vient de me donner le nom de _corsaire_, je l'en remercie. Elle reconnaît donc que l'honorable lieutenant Owen a dit la vérité en me défendant contre la méchante qualification de pirate. Comme corsaire français, je n'attaque jamais que les ennemis de la France. Seulement, quand on m'attaque, moi, quand on me menace, je ne fais pas toujours comme ce soir, et mon épée sort volontiers du fourreau. C'est ainsi que naguère, à Quiron, j'ai eu la douleur de me battre contre les troupes de Son Excellence, à qui je rendrai mes prisonniers dès demain, si elle veut bien y consentir.

--Elle y consentira, nous l'espérons toutes, dit la vice-reine.

--Madame! interrompit son époux avec aigreur; je consens... je consens...--et c'est déjà beaucoup trop!...--à écouter monsieur le comte!...

Le titre de comte, publiquement accordé à l'homme que monseigneur n'avait cessé de traiter de forban, était une concession évidente. Léon salua et poursuivit:

--Quand je fais la guerre, je la fais de mon mieux. Quand je veux la paix, je la veux bien; monsieur le marquis de Garba y Palos, mon noble beau-frère ici présent, pourrait l'attester. Il pourrait vous raconter, mesdames, comment il m'accueillit lorsque j'allai lui demander la main de sa soeur. Il était au milieu d'un peloton de miquelets qui me mirent en joue; il me traitait, lui aussi, de pirate; il m'insultait gravement, mais je voulais la paix, et mieux que la paix,--mon coeur était plein de sympathies chaleureuses,--je fus calme, et don Ramon finit par m'écouter. Le soir même, j'étais l'époux de votre digne compatriote, Isabelle la Péruvienne, dont je m'épris, mesdames, dans votre ville, à Lima, en la voyant traverser cette place...

Léon montrait la place Majeure; les Liméniennes, intéressées par son récit, souriaient sous leurs éventails.

--... Cette place, où à l'instant où je parle, monseigneur le vice-roi, d'innombrables amis attendent mes ordres.

A ces mots, Léon se leva et fit un signe de la main. Une fusée rougeâtre sillonna les airs.

--Regardez bien, regardez! dit-il. Une autre fusée semblable va répondre à mon signal... La voyez-vous dans le lointain, à gauche?... Mes officiers savent maintenant que je suis au bal chez Son Excellence, et que j'espère fermement l'amener à conclure la paix.

Wilson causait depuis quelques instants avec un colonel espagnol, qui, ayant été fort bien reçu à bord de _la Firefly_, partageait la haine des Anglais pour Sans-Peur le forban.

--Qu'est-ce qui nous prouve que cet homme dit la vérité? s'écria le colonel. Faites cerner la place, monseigneur!...

--Prenez garde, messieurs, à ce que vous allez tenter, interrompit Léon en se croisant les bras sur la poitrine.--Mais vous, mesdames, n'essayez pas de sortir. Vous n'êtes en sûreté que dans ce palais.--Ah! l'on doute de moi!... Je veux la paix, je la veux avec la population de cette ville et le Pérou tout entier! mais je suis prêt à la guerre, sur terre et sur mer!

Léon prononça quelques mots d'une langue inconnue. Parawâ leva perpendiculairement son _méré_ casse-tête. Deux flammes bleues parurent dans les airs.

--Écoutez! écoutez maintenant.--Trois coups de canon vont retentir au large.

Les trois coups de canon furent distinctement entendus.

--Ma division s'avance en branle-bas de combat; dans une demi-heure, elle sera devant le fort de Callao.

--Cet impudent étranger sera-t-il supporté ici plus longtemps? interrompit avec violence le colonel espagnol.

Un excentrique Anglais serait fier du sang-froid que déploya Léon de Roqueforte. Il regarda son interrupteur d'un air dédaigneux, et demanda curieusement le nom de ce colonel mal élevé.

--Il s'appelle Garron y Quizâ, lui répondit-on.

--Eh bien, monseigneur le vice-roi, je prierais volontiers Votre Excellence d'accorder au colonel Garron y Quizâ le droit de conclure la paix, tant je suis sûr que tout finirait au mieux.

--Par la sainte croix! vos partisans seraient bientôt en poussière! s'écria le colonel.

--Parlez vous sérieusement, monsieur le comte? demanda le vice-roi devenu fort soucieux.

Ses idées se modifiaient singulièrement depuis que le corsaire parlait et agissait en sa présence. Après avoir tenu tête avec une opiniâtreté systématique à toutes les autorités de la ville, le vice-roi ne voulait point reculer, mais il se sentait dans son tort à tous les points de vue. Un faux-fuyant s'offrait a lui;--il s'en saisit d'autant plus volontiers que le colonel venait, par deux fois, de s'exprimer avec insolence.

--Monseigneur, répondit Léon, je parle sérieusement, très sérieusement, foi de gentilhomme français. Je ne vous demande plus la paix, maintenant; je vous prie d'accorder vos pleins pouvoirs au colonel Garron y Quizâ. Ce sera fort gai, mesdames...

Le colonel rougit, pâlit, et s'avança menaçant.

--Monsieur! dit le vice-roi, vous avez ici même blâmé ma modération; eh bien, pour vous en punir, je vous ordonne de traiter avec M. le comte de Roqueforte.

--J'ai l'honneur de vous entendre, monseigneur, mais ai-je bien vos pleins pouvoirs? Ai-je le commandement de vos forces de terre et de mer, le droit de vie et de mort?...

--C'est ainsi que je fais ma demande, monseigneur, ajouta Sans-Peur le Corsaire; je supplie Votre Excellence de se décharger pour quelques heures de toute sa responsabilité, mais de vouloir bien ensuite ratifier les décisions du pétulant colonel Garron y Quizâ.

--Accordez! accordez! dit la vice-reine.

--Accordez, monseigneur! ajoutèrent toutes les dames.

--J'abdique donc pour trois heures, c'est-à-dire jusqu'à minuit, dit le vice-roi, et je veux que l'on obéisse au colonel Garron y Quizâ comme à ma propre personne.

Sans-Peur, qui s'était avancé vers la vice-reine, disait en même temps:

--Si Votre gracieuse Excellence daigne le permettre, madame, mes jeunes officiers finiront leur soirée au bal.

--De grand coeur, monsieur le comte.

Un signe imperceptible du corsaire fut suivi d'un coup de sifflet aigu de Taillevent. Dix fusées de diverses couleurs serpentèrent dans le ciel bleu.--Une bordée entière leur répondit du large.

--A moi, messieurs!... En haut la garde!... criait le colonel l'épée à la main.

Les officiers espagnols, cette fois, ne se laissèrent pas arrêter par Roboam Owen; ils fondaient sur Sans-Peur le Corsaire. La garde pénétrait dans le salon du vice-roi. De nouveaux cris d'effroi retentirent.

Mais tout à coup, comme à miracle, les cinq principaux acteurs de cette scène violente disparurent par la fenêtre au milieu d'un immense éclat de rire dont le vice-roi prit sa part.

Taillevent et Parawâ s'étaient baissés. Le colonel fut escamoté comme une muscade, tandis que Sans-Peur et don Ramon passaient du balcon sur l'impériale d'un carrosse. Le carrosse partit au grand galop; toutes les voitures des belles invitées le suivaient.

--Dansez, mesdames, dansez jusqu'à notre retour!... Vive la paix! criait Sans-Peur.

--Vive la paix! répéta la populace.

--Où vont tous ces carrosses? demandait-on.

--Ils vont au Callao chercher les danseurs de la division française.

La vice-reine fit un signe à son orchestre; le bal commença. Son Excellence le vice-roi était d'une gaîté folâtre. Trop heureux d'avoir échappé au ridicule d'être enlevé de chez lui par la fenêtre, monseigneur trouvait ravissant le joli tour du corsaire.

--Ce pauvre colonel! disait-il, quelle drôle de mine il doit faire dans son carrosse entre M. le comte et Sa Seigneurie la Baleine-aux-yeux-terribles!...

Au coup de sifflet de Taillevent, les cent compagnons du _Lion de la mer_ s'étaient emparés de toutes les voitures à la fois et les cris répétés de Vive la paix! étouffant ceux des cochers, le cortège se mit en route sans obstacles.

Le colonel Garron y Quizâ, garrotté et bâillonné, fut obligé, deux lieues durant, d'écouter Sans-Peur le Corsaire, dont les arguments péremptoires le décidèrent bon gré mal gré.

Le commandant du Callao reçut avis que la paix était faite.

La division française mouilla en rade.

Les jeunes officiers des trois navires,--déjà en costume de bal, selon l'ordre qu'ils en avaient reçu à midi par une barque de pêcheurs,--trouvèrent sur le quai plus de vingt voitures dans lesquelles il y eut également place pour les officiers de chasseurs faits prisonniers à la bataille de Quiron.

Le colonel plénipotentiaire occupait seul le dernier carrosse.--A bord de _la Lionne_, il avait signé non-seulement la paix, mais encore toutes les conditions exigées par Sans-Peur, et entre autres la nomination de don Ramon au gouvernement de Cuzco.--Il se garda de reparaître au bal; mais désespéré d'être voué à la dérision publique, il voulut se réhabiliter par un duel, s'en prit au capitaine Wilson, son malencontreux conseiller, et mourut d'une balle reçue en pleine poitrine.

Quant au capitaine anglais, immédiatement après le duel, le vice-roi le fit incarcérer dans la même prison d'où quelques onces d'or bien employées avaient fait sortir le futur gouverneur de Cuzco. Personne n'employa pour sa délivrance la clef de fer ni la clef d'or. Seulement, Roboam Owen, en partant pour l'Europe avec un sauf-conduit, lui promit de faire demander son échange à la cour d'Espagne,--car sa qualité de duelliste trop heureux n'empêchait point le capitaine Wilson d'être prisonnier de guerre.

En lettres roses comme l'aurore, l'histoire constate que le bal qui se prolongea jusqu'au jour chez Son Excellence le vice-roi du Pérou, est le plus charmant dont mesdames les Liméniennes aient gardé souvenance. Il s'appelle _le bal de la paix_.--De nos jours, les grand'mères en parlent encore.

XL

ESQUISSE A GRANDS TRAITS.

Huit jours durant, le _Lion de la mer_ fut le lion de Lima et du Callao.--On illumina en son honneur. Le vice-roi ne jurait plus que par lui et par don Ramon, marquis de Garba y Palos, à qui était réservée la mission de pacifier l'intérieur.

Sous l'escorte des _gauchos_ de Quiron, le frère d'Isabelle alla prendre possession de son gouvernement, qu'il occupa jusqu'en 1808,--époque à laquelle une politique maladroite fit remplacer par la métropole tous les hauts fonctionnaires du Pérou.

Une seconde trêve de sept ans succéda ainsi aux troubles qui n'avaient guère cessé depuis la retraite de l'époux de Catalina. Durant ces sept années, Gabriel grandit sous les yeux des caciques, non sans prendre quelquefois la mer à bord des navires de son père. Mais, par une convention tacite, le fils des Incas ne s'embarqua jamais en même temps que sa mère et ses deux frères jumeaux.--Ainsi, des gages vivants de l'alliance secrète du _Lion de la mer_ avec les indigènes péruviens, demeurèrent toujours au milieu d'eux.

Soumis à un régime doux et juste, patients, discrets et certains d'être noblement secourus dès que l'Espagne changerait de conduite à leur égard, les chefs les plus éclairés approuvaient hautement la sagesse d'Isabelle et de son époux.

Gabriel, salué du titre de Condor-Kanki, était élevé dans le palais du gouverneur espagnol, mais il n'y vivait point en prisonnier. Au retour de ses campagnes de mer, entreprises du consentement des caciques, son oncle ne mettait aucun obstacle à ses excursions chez les diverses tribus de la plaine et des montagnes.

Don Ramon tolérait qu'on l'y reçût comme le dernier héritier de la race seigneuriale. Et nul doute que l'Espagne n'eût fini par conquérir l'amour des peuples indigènes, si, après le deuxième marquis de Garba y Palos, Gabriel de Roqueforte eût été successivement appelé au gouvernement de Cuzco et à la vice-royauté du Pérou.

Mais il n'en fut pas ainsi.--Don Ramon, brusquement destitué, fut rappelé en Europe et obéit en fidèle sujet espagnol.

La guerre éclatait de nouveau entre l'Espagne et la France.--Tout d'abord, dans les possessions d'outre-mer, au Mexique, à la Nouvelle-Grenade, à Buenos-Ayres, au Chili, au Pérou, les créoles se prononcèrent pour Ferdinand VII contre l'empereur Napoléon; mais bientôt, selon les prévisions du Lion de la mer, la grande insurrection de l'indépendance domina tous les mouvements politiques. Lasse du joug séculaire de l'Espagne, l'Amérique méridionale se soulevait tout entière.

L'heure de la délivrance avait sonné.

Napoléon, en franchissant les Pyrénées, donna au nouveau monde le signal de la liberté.

Cependant l'Océanie avait revu son infatigable champion.

Les années de trêve qui ouvraient enfin au Lion de la mer tous les ports du Pérou furent glorieusement remplies.

Les ruses cruelles de Pottle Trichenpot retombèrent sur ses complices; mais, hélas! l'adroit coquin parvint toujours à s'échapper.

Aux îles Marquises, où il avait fait merveilles avec les franges d'or du Lion de la mer, ce ne fut qu'après de sanglants combats que son influence put être détruite.

Il venait de s'évader en pirogue, lorsque les Nouka-Hiviens, consternés, reconnurent qu'ils avaient été ses dupes.--Une alliance solennelle fut jurée alors. Léon, proclamé de nouveau chef des chefs, laissa un agent fidèle à Nouka-Hiva, et poursuivit sa course.

A Taïti, commençait la guerre fameuse connue dans les annales de l'archipel sous le nom de _Tamaï rahi ia Arahou-Raïa_, c'est-à-dire la grande guerre de Arahou-Raïa.--Sans-Peur prit nécessairement fait et cause pour ceux des indigènes que les relations anglaises traitent de rebelles et d'insurgés.

Depuis longtemps déjà il secondait et protégeait très efficacement plusieurs prêtres catholiques français émigrés ou patriotes péruviens, qu'il avait déposés dans le petit archipel de Manga-Reva.

Ce fut le premier point occupé par des missionnaires catholiques.

Parawâ n'ouvrit pas de trop grands yeux.--Au Pérou, il avait souvent assisté à la messe, et l'aumônier de Quiron, conformément aux instructions de Léon de Roqueforte, n'avait cessé de lui prêcher des croyances que l'on concilia tant bien que mal avec les traditions de son peuple, sur les mystères de la sainte Trinité, sur l'immortalité de l'âme, les interdictions sacrées telles que _le tabou_ et le rachat des péchés par la pénitence.

Taillevent, Camuset et les jeunes lionceaux de la mer tenaient semblable langage.

L'influence du catholicisme devait dans l'Océanie entière être opposée à celle du mercantilisme biblique des missionnaires anglicans et à leurs actes despotiques.

* * * * *

Le roi Pomaré II avait embrassé le parti anglais.

Son ministre Tanta, le guerrier le plus redouté de tout l'archipel, valeureux compagnon du Lion de la mer, découvrant le premier que les franges d'or ont été dérobées par Pottle Trichenpot, proteste et se retire dans les montagnes. Une faction puissante, fidèle aux grandes traditions d'indépendance, se rallie sous la bannière libératrice de LÉO l'_Atoua_.

A l'instigation de Pottle Trichenpot, Pomaré II attaque Tanta et ses partisans.--Or, chose bien remarquable, constatée par les écrivains anglais eux-mêmes, et qui prouve bien que la lutte fut politique et non religieuse,--le grand prêtre du dieu Oro était du même parti que les missionnaires protestants, et fut un des plus ardents instigateurs de la guerre civile. On ne peut dire conséquemment qu'elle fut allumée entre les chrétiens et les idolâtres. Loin de là, Pomaré II, ayant tout d'abord obtenu par surprise un succès sanglant, des sacrifices humains eurent lieu sur les autels du dieu Oro.

Tanta eut soin de faire annoncer dans tout l'archipel que de telles exécutions étaient en abomination devant LÉO l'_Atoua_, esprit supérieur, seul vraiment chrétien, car il avait toujours interdit le cannibalisme et les holocaustes de prisonniers.

A peine cette proclamation était-elle répandue dans les îles de la Société, que la division française parut.--Pomaré II, chassé de Taïti, se retira dans l'île de Huahiné. Les indigènes de plusieurs autres îles embrassèrent avec transport la cause de Tanta et du _Lion de la mer_.

Les missionnaires anglicans se réfugient à bord du navire _la Persévérance_. Mais tandis qu'à la tête des équipages de _la Lionne_ et de _l'Unicorn_ Léon de Roqueforte combat en terre ferme, _le Lion_, chargé d'appuyer la chasse aux fugitifs, s'échoue sur un banc de coraux.

_La Persévérance_, emportant Pottle Trichenpot, fait voile pour l'Europe. Parawâ et Taillevent déplorèrent à l'unisson l'évasion de ce maudit fauteur de troubles.

L'équipage du _Lion_ fut sauvé; mais le navire, démantelé par la mer, fut perdu pour Sans-Peur le Corsaire.

Peu de temps après, par compensation, le schoner anglais _la Vénus_ fut pris à l'abordage par les insulaires taïtiens[18].

[Note 18: Historique.]

Léon s'opposa aux massacres qu'allait ordonner le ministre Tanta.

--Non, jamais de représailles semblables! s'écria-t-il; n'imitez point vos ennemis, ne déshonorons par notre cause!

Maître Taillevent, comme on pense, grogna selon son droit.

--Si le Trichenpot avait été pendu la première ou seulement la seconde fois, il n'aurait pas eu la chance de nous échapper la troisième!

Le Néo-Zélandais Parawâ ne se permit point de grogner, mais ne tarda pas à trouver fort justes les réflexions de son ami Taillevent, car la frégate anglaise _l'Urania_, profitant d'une diversion opérée par les partisans de Pomaré II, reprit _la Vénus_ et délivra son équipage.

Laissant au brave Tanta le soin de finir la guerre, Sans-Peur, avec sa _Lionne_, se met à la recherche de _l'Urania_; mais la frégate anglaise, ayant fait fausse route pendant la nuit, atterrit, fort heureusement pour elle, à Port-Jackson.

* * * * *

Des courses continuelles, des missions et des prédications qui ne furent pas toutes sans fruits, des tentatives civilisatrices très diverses, des combats de terre et de mer, des aventures souvent invraisemblables, des succès, des revers, des négociations et des entreprises de tous genres occupèrent Sans-Peur le Corsaire et ses alliés pendant les sept années pacifiques du gouvernement de don Ramon.

Léon de Roqueforte, par son activité dévorante, rétablissait, non sans d'immenses difficultés, l'influence bienfaisante de la France, qu'il représentait sous le nom de LÉO l'_Atoua_.

Malheureusement, la France elle-même était neutre.

En lutte avec l'Europe entière, triomphante sur le continent, grâce au génie du plus grand capitaine des temps modernes, elle avait l'infériorité sur les mers. Et elle ignorait qu'un héros obscur, se dévouant à une oeuvre inconnue, combattait sans relâche pour elle dans cette cinquième partie du monde que le roi Louis XVI s'était proposé de soustraire à la domination britannique.

Maîtresse de la mer, l'Angleterre veillait.

--Résister, maintenir, attendre!--telle fut la devise de Sans-Peur le Corsaire.

Il résista, il attendit, et non-seulement il se maintint, mais encore il étendit sa protection sur une foule de points nouveaux.

Les Anglais, établis à la Nouvelle-Hollande, le rencontrèrent comme un obstacle invincible à la Nouvelle-Zélande, où Parawâ Touma et son fils Hihi firent des prodiges, aux îles Fidji, dans tous les archipels du nord et de l'est, depuis les Carolines et les Mulgraves jusqu'aux îles Haouaï, d'où disparut enfin le culte du dieu Rono, vulgairement le capitaine Cook.

LÉO l'_Atoua_, toujours équitable et vraiment libérateur, faisait et défaisait les rois des îles de l'Océanie. Il abattait les petits tyrans _taboués_ et leur donnait parfois pour successeurs de simples matelots français. Les princes du plus haut rang s'honoraient de servir dans ses équipages.--Et c'est ainsi qu'après Parawâ-Touma, il prit à bord son illustre fils Hihi, Rayon-du-soleil, jeune chef qui devait, longues années plus tard, recevoir les surnoms éclatants de Napoulon et de Ponapati (Napoléon et Bonaparte)[19].

[Note 19: Historique.]

Les deux plus grands hommes de la Polynésie, Finau Ier, qui régnait à Tonga, et Taméha-Méha Ier, qui régnait aux îles Haouaï, entrèrent l'un et l'autre dans les vues de Sans-Peur le Corsaire. Et si, par la suite, ils n'y restèrent point également fidèles, ce fut en raison des nouvelles perfidies des missionnaires anglicans, dont le pouvoir devait devenir effroyable.