Sans-peur le corsaire

Chapter 18

Chapter 183,691 wordsPublic domain

--Lorsque je me jetai au milieu de vous en simple aventurier, je ne jouais que ma vie; je n'avais aucune ambition élevée; je m'avançais au hasard à travers les chances de la guerre, bravant le danger sans but, sans aucun des intérêts sacrés qui me guident à présent. Nous combattions pour délivrer le marquis de Garba y Palos, pour venger Tupac Amaru et Catalina; mais aujourd'hui nous avons de plus vastes desseins. Il s'agit de fonder un empire sur les ruines des domaines de l'Espagne... Malheur aux imprudents qui bâtissent sur le sable!... Déjà maîtres de plusieurs provinces vos pères ont succombé faute d'alliances et d'auxiliaires puissants. Ces alliances, je vous les ménage; ces auxiliaires, je les donnerai à mon fils Gabriel; et sans vous épuiser en combats prématurés, vous marcherez à pas de géants vers l'avenir avec un présent meilleur. Les jours paisibles du gouvernement du marquis de Garba vont renaître, et pendant cette trêve, vous verrez avec une joie profonde la plupart de vos ennemis déserter le drapeau de l'Espagne pour épouser votre cause. Voilà ce que ma longue expérience me révèle, et c'est pourquoi, peuples du Pérou, je vous supplie, au nom de mon fils, votre seigneur, de ne point contrarier mes efforts.

Cent opinions contradictoires, bruyamment émises dans les groupes, interrompirent Léon; mais de sa voix la plus sonore, de sa voix des branle-bas de combat et de l'abordage.

--Hommes du Pérou, s'écria-t-il enfin, permettez que le conseil de vos caciques décide entre nous... Tuteur naturel de votre prince, j'aurais le droit de commander peut-être; je ne demande qu'à obéir.

Léon l'emporta. Le peuple, naturellement prédisposé en faveur d'un héros tel que lui, jura de s'en référer à l'opinion du conseil des caciques, dont la séance commença sur-le-champ.

La question posée, le Rubicon était franchi. Dans le conseil l'influence du _Lion de la mer_ devait évidemment avoir plus de poids que dans l'innombrable assemblée des peuplades indigènes. Plusieurs caciques vieillards remplis de modération et de sagesse, avaient accueilli avec faveur l'espoir d'un dénoûment pacifique.

L'un d'eux voulut savoir ce que Léon entendait par ces futurs alliés qui viendraient, disait-il, des rangs ennemis.

Sans heurter de front les préjugés des indigènes en nommant tout d'abord les créoles, Léon parla des métis, et ajouta que leur nombre était immense dans les familles coloniales.

--La fusion s'opère dans la personne de mon fils Gabriel. Vous tolérez qu'il soit issu d'un gouverneur espagnol et fils d'un officier français. Eh bien, de même le jour approche où tous ceux des créoles qui ont dans les veines du sang _indien_, comme ils disent encore, se glorifieront, d'y avoir du sang _péruvien_, comme ils le diront; et alors vos rangs se grossiront de plus de la moitié de vos ennemis. Quelle est donc la famille créole qui ne soit un peu péruvienne?

Après de longues précautions oratoires, Léon fut bien obligé d'avouer qu'en sa qualité de corsaire français, il serait forcé de retirer aux Péruviens le concours de ses navires, puisque la paix était conclue entre la France et l'Espagne.

A ces mots, le plus impétueux des jeunes chefs se leva en s'écriant:

--Ah! ah! enfin, nous comprenons... Écoute, _Lion de la mer_, tu t'es servi de nous et tu nous abandonnes! tu as déployé le drapeau du Pérou et tu le fuis! tu avais épousé nos intérêts, tu divorces!... Ma colère n'ira pas jusqu'à demander ta mort... mais je te maudirai comme un allié perfide!... Va donc, sois libre... signe la paix; nous, nous ferons la guerre!...

Sans-Peur rugit de courroux.

--Qui m'appelle perfide?... qui prétend ici me faire grâce?... Eh quoi! vous ai-je jamais caché ma nation et mon origine?... Est-ce moi qui décide de la paix ou de la guerre entre la France et l'Espagne?... Voudriez-vous que les peuples civilisés eussent le droit de me traiter de pirate?...

--Notre frère a eu tort de t'insulter, dit le doyen de l'assemblée; mais ton fils nous appartient, et tu ne l'emmèneras pas.

Sans-Peur demeura calme et ferme, ce coup était prévu.

Isabelle poussa un cri de douleur.

--Serez-vous donc sans pitié pour moi? s'écria-t-elle.

--Madame, votre place est au milieu de nous.

--Isabelle, dit Sans-Peur, sois leur reine; garde nos trois enfants... je partirai seul!...

Ce ne fut pourtant pas seul que partit Léon de Roqueforte. Cent hommes déterminés l'escortaient. Les uns étaient des Quichuas de Quiron, les autres, ses marins, dont à coup sûr maître Taillevent et Parawâ, mais non l'honnête Camuset, qui avait dit:

--Capitaine, avec votre permission, je reste à la garde de M. Gabriel.

--Merci, mon brave garçon! dit Sans-Peur touché de son dévoûment.

Taillevent lui ouvrit les bras en s'écriant, selon sa promesse:

--Tu es mon matelot, Camuset, mon matelot comme Tom Lebon!

Parawâ-Touma dit enfin d'un ton majestueux:

--LÉO l'_Atoua_ est un grand chef!

* * * * *

Isabelle, affligée, vit son époux qui s'en allait traverser, à la tête d'une poignée de braves, un pays ennemi, où l'alarme était répandue; mais, pour consolation suprême, elle n'avait été séparée d'aucun de ses enfants.

Liména et son fils Liméno, l'excellent Camuset et la plupart des serviteurs de son aïeul, restaient avec elle. Les peuples du Pérou lui obéissaient comme à la mère de leur Inca. Or, elle était énergique à l'heure du péril et n'ignorait point l'art de commander.

Connaissant à fond les desseins de son mari, elle priait Dieu de permettre qu'il pût les accomplir.

Maître Taillevent, n'ayant plus Camuset sous ses ordres, aurait bien pu échanger ses pensées avec Parawâ, mais le cannibale n'était pas assez sensible pour comprendre ses mélancoliques regrets. Taillevent en fut donc réduit à la ressource d'un monologue qui se prolongea deux cents lieues durant, au galop, sur les versants des Cordillères et des Andes, dans les plaines, les lits des torrents, les vallées, les terres cultivées ou les déserts, sous le soleil ardent ou la pluie glacée, en dépit de quelques embuscades et d'un certain nombre d'alertes assez chaudes.

--Port-Bail! Port-Bail! ah! mon pauvre cher Port-Bail! où as-tu passé?... murmurait le vieux grognard avec la permission expresse de son capitaine. Le petit cabotage, sa bonne vieille mère, sa case, sa femme et son gars en tranquillité!... Mais ici, ma Liména et mon Liméno sont restés parmi les sauvages avec madame et nos petits messieurs. Oh! la terrible histoire! toujours du nouveau, jamais du repos, des branle-bas en pleine terre, comme si ça manquait au large. Le chamberdement du chavirement à faire trembler les volailles à pattes jaunes!

L'escadron de Sans-Peur, presque d'une seule traite, fit quelques centaines de kilomètres au grand dam des chevaux, dont un bon tiers demeura en chemin. La charge des autres en fut augmentée d'autant. Ils étaient tous poussifs et bons à écorcher quand on aperçut au loin, dans la plaine, les clochers de la ville de Lima, et au large les mâts chargés de toile de la division française.

Le soleil se levait.

--En croisière, dehors! dit Léon; le vice-roi aurait-il donc repoussé mes propositions?

--Ce n'est pas tout que de voir nos navires, fit Taillevent, nous ne sommes point ce qui s'appelle à bord.

--Pied à terre!... dispersons-nous!... commanda Sans-Peur. Et à nuit tombante, rendez-vous général sur la place Majeure.

Les harnais furent empilés dans le premier trou venu; on les recouvrit de terre, de branchages et de feuilles. Quelques _gauchos_ conduisirent les bêtes à l'abattoir, où ils les oublièrent pour aller boire au cabaret voisin.

Enveloppé dans un _poncho_ qui cachait sa face tatouée, Parawâ suivit Léon et Taillevent jusqu'à la demeure de l'agent secret que le cacique Andrès n'avait cessé d'entretenir au centre du gouvernement espagnol.

XXXVII

L'OPINION PUBLIQUE A LIMA.

La défiance de la police liménienne,--fort affairée d'ailleurs,--ne pouvait guère être éveillée par l'arrivée d'une centaine d'hommes vêtus comme les campagnards des environs et entrés dans la ville pêle-mêle avec ceux qui approvisionnaient le marché.--Ce n'était point aux portes de terre qu'on veillait, mais bien à celle qui conduit au Callao.

L'opiniâtre croisière des trois navires français, louvoyant bord sur bord devant les passes, défrayait toutes les conversations.

A midi, le vice-roi fut officiellement informé qu'une barque de pêcheurs, trompant la surveillance des chaloupes gardes-côtes, avait gagné le large et abordé la frégate française.

Son Excellence poussa un juron de la gorge. Une estafette alla porter sur-le-champ quinze jours d'arrêts forcés à tous les gardes-marines de service.

A deux heures, le vice-roi reçut un rapport du commandant de la citadelle du Callao, l'avisant que les corsaires se rapprochaient audacieusement, que les canonniers des forts étaient à leurs postes et qu'on s'attendait à une attaque.

Son Excellence jura plus fort en frappant du pied et donna charitablement à tous les diables les insupportables navires qui, depuis quelques jours, l'empêchaient de prendre aucun repos.

A trois heures, le vice-roi fut averti que les Français, en panne devant les passes, déployaient à leurs mâts des pavillons de toutes les couleurs et paraissaient faire des signaux.

--A qui?... _demonio de la damnacion!_ hurla Son Excellence, qui manda son secrétaire de police, l'accabla de reproches et n'en fut pas plus avancée.

A quatre heures, la sieste du vice-roi fut troublée par la nouvelle que les Français mettaient leurs chaloupes à la mer. On craignait un débarquement, et l'on supposait que l'ennemi avait des intelligences dans la place.

Son Excellence tonna, jura pis qu'un possédé, mit sous les armes toutes ses troupes, infanterie et cavalerie, les harassa par des ordres et des contre-ordres sans fin, mais en fut pour ses dispositions militaires, car les Français se bornèrent à garder à la remorque toutes leurs grosses embarcations.

Des dépêches de l'intérieur achevèrent d'exaspérer le vice-roi:

«Tous les villages indiens étaient abandonnés par leurs habitants, qui s'en allaient, caciques en tête, se grouper sous les ordres du _Lion de la mer_!...

«Sur les flancs del Fondo, une troupe de cavaliers, commandée par le _Lion de la mer_, avait passé sur le corps à un escadron de chasseurs royaux.

«Dans la vallée de la Pinta, l'on avait vu courant au triple galop une bande de _gauchos_ servant d'escorte au terrible _Lion de la mer_.»

Le gouverneur de la prison où était enfermé don Ramon se présenta chez le vice-roi. On venait de saisir entre les mains du prisonnier un document signé par le _Lion de la mer_.--C'était la copie de la note adressée au vice-roi lui-même.

Le secrétaire de la police entra et dit que cent copies de la même note circulaient dans Lima, que tous les conseillers royaux venaient d'en recevoir une, et que dans les cafés et autres lieux publics on se permettait de discuter hautement les mesures prises par Son Excellence.

Son Éminence le cardinal-archevêque descendit de carrosse à la porte du palais du vice-roi et, accompagnée des principaux membres de son clergé, annonça qu'elle venait de recevoir la nouvelle d'un _pronunciamiento_ en faveur des Français. Tous les fidèles se proposaient de venir processionnellement demander qu'on fît la paix avec eux.

--Mais, monseigneur, d'où vient l'intérêt subit que l'on porte à ces bandits? s'écria le vice-roi[NT1].

L'archevêque dit que la victoire des corsaires sur les Anglais hérétiques avait rempli de joie tous les couvents. Mais il n'ajouta point que les frères, secrètement menacés de pillage et d'incendie, se souciaient fort peu de courir les dangers de l'expérience.

Un mois auparavant, lorsque _la Firefly_ entra au Callao, tout le monde voulait qu'on agréât son concours pour exterminer l'exécrable pirate et cannibale se disant le _Lion de la mer_;--tout le monde, à présent, semblait vouloir qu'on l'accueillît en ami.--A la vérité, la double victoire de Quiron était connue.--Un officier irlandais, M. Roboam Owen, débarquant de _la Lionne_, en avait fait connaître les détails, et la réputation de Sans-Peur le Corsaire terrifiait la population. En outre, une liste des prisonniers retenus à bord circulait par la ville, et toutes les familles intéressées à leur délivrance demandaient qu'on traitât avec l'honorable comte de Roqueforte.

Au nom des dames de Lima, la vice-reine fit prier son illustre époux d'envoyer au comte Léon et aux principaux officiers de la division française un sauf-conduit avec une invitation pour le bal qui devait avoir lieu, le soir même, au palais du gouvernement.

--Poignard et potence! peste et famine! trombe et volcan d'enfer! s'écria le vice-roi crispé de fureur. Ma femme elle-même s'en mêle!... Eh bien! non! cent fois non!... mille fois non!... Je ne faiblirai point! je ne pactiserai jamais avec ce monstre!...

Sur quoi le petit bossu bronzé qui servait de bouffon à Son Excellence partit d'un éclat de rire moqueur en disant:

--Monseigneur sait-il l'histoire de cet ivrogne qui jurait de ne jamais boire d'eau, et qui, le lendemain, en paya un seul verre au prix d'une once d'or?

--Le fouet à ce drôle! s'écria le vice-roi.

Le nain, fort peu intimidé, sortit en haussant les épaules, et Son Excellence, laissée à ses réflexions, reprit avec colère:

--Mais enfin, ce démon maudit ne peut être partout à la fois: aux bords du grand lac, en croisière devant Callao, dans la plaine, sur la montagne et jusque dans ma bonne ville de Lima!

Ceci était la version fantaisiste du barbier de monseigneur, qui fit, en la recueillant, un mouvement tellement brusque, qu'un morceau de taffetas d'Angleterre, taillé en croissant, figurait maintenant en guise de mouche au beau milieu de son menton.

Le bal faillit être décommandé.

Mais en de pareilles conjonctures, les hâbleurs n'auraient pas manqué de dire que Son Excellence, intimidée par les menaces des Français, n'osait plus même recevoir.

Le bal eut lieu.--Et tout d'abord, les belles Liméniennes s'empressèrent de demander à leur vice-reine si l'on y verrait le célèbre commandant de la division française, sa femme, l'illustre fille des Incas, et messieurs ses officiers.

--Hélas, non! mesdames, répondit-elle; mon mari n'a jamais voulu me permettre de leur adresser notre invitation.

XXXVIII

ENTRÉE AU BAL.

Une rumeur générale interrompit la vice-reine et fit tressaillir le vice-roi, car l'huissier annonçait:

--Son Excellence le comte de Roqueforte, Lion de la mer.

--Son Excellence le marquis de Garba y Palos.

--Sa Seigneurie la Baleine-aux-yeux-terribles.

--Sa Grâce maître Taillevent.

Le vice-roi bondit, pâlit, étrangla vingt jurons gutturaux d'origine arabe et finit par devenir cramoisi comme un homard. En même temps il se précipita vers Léon de Roqueforte, qui s'inclinait respectueusement devant la vice-reine.

--Madame, lui disait-il, j'ai su de source certaine que Votre Très Gracieuse Excellence avait daigné penser à inviter son très humble serviteur à la fête de ce soir, et ses aimables intentions m'ont enhardi au point que j'ose me présenter devant elle avec mon noble beau-frère don Ramon, marquis de Garba y Palos, fils de l'ancien gouverneur de Cuzco, et deux de mes plus vaillants compagnons d'armes: Sa Seigneurie _Parawâ-Touma_, _rangatira para parao_, ou, pour parler en bon espagnol, Baleine-aux-yeux-terribles, prince souverain, grand chef ou cacique de la baie des Iles, à la Nouvelle-Zélande, et Sa Seigneurie Taillevent de Port-Bail, mon meilleur ami. Ai-je été trop audacieux, madame la vice-reine, et puis-je espérer que Votre Excellence agréera notre présence dans ses salons?

Enchantée de faire pièce à son mari, dont les yeux roulaient dans leurs orbites de manière à méduser Parawâ-Touma en personne, la vice-reine répondit par une approbation charmante.

La fureur rendait le vice-roi muet. Des sons rauques se pressaient dans sa gorge, il passait du cramoisi au pourpre, du pourpre au violet et du violet au bleu. Ses veines se gonflaient, et, sans contredit, il aurait étouffé sur place, sans un bienheureux verre d'eau que son bouffon lui offrit à point.

--Monseigneur, lui disait Léon avec courtoisie, madame la vice-reine daignant nous admettre à son bal, nous nous félicitons de pouvoir y présenter nos hommages à Votre Excellence!... Fête charmante!... On ne m'avait pas assez vanté la grâce et la beauté des dames de Lima! Leurs éloges, qui retentissent sur toutes les mers, ne peuvent approcher de la réalité. On nous parlait de fleurs, de perles, de diamants; que ces comparaisons sont faibles, monseigneur, dès qu'il s'agit des adorables Liméniennes!... Mes compliments sur votre palais!... L'avenue du côté de Callao est superbe, elle donne bien l'idée d'une capitale et rappelle nos Champs Élysées de Paris... Votre Excellence serait-elle allée à Paris, monseigneur?

Monseigneur avait bu, monseigneur respirait; ses yeux reprenaient forme humaine; ses traits exprimèrent un étonnement encore plus grand que son courroux; la voix lui revint.

Léon de Roqueforte portait l'uniforme de capitaine de frégate, les épaulettes et les broderies éclatantes auxquelles lui donnait droit une ordonnance royale. La croix de Saint-Louis brillait sur sa poitrine auprès de quelques décorations en diamants de formes inconnues, l'une imitant un lion, la seconde un condor, une troisième dessinant un palmier, une autre un poisson volant,--toutes représentant son emblème dans tel ou tel des archipels polynésiens où l'on reconnaissait son autorité. Il avait alors environ trente-huit ans et paraissait plus jeune. Sa belle tête, qui avait quelque chose de léonin, était encadrée par une chevelure blonde et soyeuse qui se déroulait sur ses épaules. Son cou était découvert à la matelote. Son frac déboutonné laissait voir un gilet blanc à lisérés d'or, sur lequel s'agrafait le ceinturon d'une légère épée de bal à fourreau de satin.

Don Ramon, en costume de cour, brun, pâle, aux traits aquilins, aux yeux noirs, caves et rougis par les insomnies du cachot, n'avait de même qu'une épée de bal.

Mais Taillevent et Parawâ étaient mieux armés.

Le maître, en grande tenue de haute fantaisie corsairienne, habit, veste et culotte galonnés d'or à profusion, portait ostensiblement une paire de pistolets d'abordage et un sabre de cavalerie. Il cachait en outre, dans les plis de sa ceinture rouge, un biscaïen estropé au bout d'une corde, arme terrible aux mains d'un vaillant matelot.

Parawâ-Touma, équipé en Rangatira de rang supérieur, s'appuyait sur son _méré_ de pierre dure, couleur d'émeraude, sorte de hachoir à deux tranchants qu'il savait manier avec une effroyable adresse. Il devait, à la fréquentation des Européens et aux moeurs maritimes, des habitudes de propreté fort rares parmi ses compatriotes. Celui de ses deux pagnes de formium qui, fixé au milieu de son corps par une ceinture, descendait sur ses genoux, était d'une blancheur éblouissante. L'autre, bariolé de noir et de rouge, était noué autour de son cou et tombait de ses épaules sur ses talons. Un collier de dents de requin, de longs pendants d'oreilles, une figurine de jade vert suspendue sur sa poitrine, et plusieurs bracelets de métal complétaient sa parure. Sa chevelure noire, dure, mais peignée avec le plus grand soin, formait comme un cadre d'ébène au blason de sa face tatouée. Blason est ici le mot propre et correspond exactement au terme _moko_, qui est à la Nouvelle-Zélande le nom des hiéroglyphes honorifiques gravés sur le visage des hommes de haut rang.--Parawâ-Touma, par sa valeur, avait conquis tous ses _mokos_. Pas un point de sa figure n'était à l'état naturel: son nez, ses joues, son front, et jusqu'à ses tempes étaient couverts d'ornements dessinés avec une symétrie, une finesse et une élégance qui constituent un art fort estimé en son pays.

Si le _Lion de la mer_ séduisit de prime abord toutes les dames et plut à la majorité des cavaliers réunis chez le vice-roi, Parawâ-Touma inspira le sentiment opposé; mais la curiosité l'emporta bientôt, et l'on sut presque gré au commandant français d'avoir introduit dans l'assemblée son sauvage compagnon.

--Sur mon âme, seigneur comte, vous êtes bien audacieux, et vous, seigneur marquis, vous êtes bien imprudent! dit enfin le vice-roi.

--Audacieux, moi! répliqua Léon d'un ton gai, rien de plus certain, et que Votre Excellence me permette d'ajouter, rien de plus rebattu, car ce ne peut guère être pour ma timidité que les Péruviens m'ont surnommé le _Lion de la mer_, et les Français, Sans-Peur le Corsaire. Mais l'imprudence de mon très cher beau-frère le marquis de Garba y Palos me paraît moins prouvée. Il s'ennuyait au cachot, il vient se distraire au bal; sans être docteur en médecine, je suis sûr, et toutes ces dames partageront mon avis, que sa précieuse santé s'en ressentira favorablement.

Derrière tous les éventails on riait.

Taillevent et Parawâ s'étaient postés près d'une fenêtre ouverte; ils disposaient, pour échanger leurs pensées, de l'harmonieux dialecte néo-zélandais.

Sur la place Majeure, au delà des équipages, allaient et venaient parmi la foule des hommes drapés dans _le poncho_ péruvien.

--Ils nous voient! dit Taillevent.

--Et nous les voyons! répondit Parawâ.

--Où as-tu mis la longue corde? demanda le maître.

--Sous mon pagne de derrière, répliqua le Néo-Zélandais.

--Ouvrons l'oeil!... ouvrons les oreilles!...

--Chien de quart, tout de même! continua Taillevent en monologue. Encore une invention satanée de mon capitaine, que ce bal!... Ah! Camuset, mon matelot, si tu étais ici, tu t'amuserais tout de même. Vous en a-t-il de l'aplomb, de l'idée, et sans gêne... sans gêne, au lieu que moi... Baste! Qu'est-ce que je me dis donc? Quand on a palabré avec le roi Louis XVI dans son cabinet, les coudes sur la table, on peut bien être à son aise chez un vice-roi de colonie...

Taillevent se fourra dans la bouche une énorme chique de tabac.

--Eh! eh! mais... ça se gâte, m'est avis, dit-il bientôt en néo-zélandais. Veillons au grain, Parawâ.

Le vice-roi voulait des explications, Léon lui avait dit en souriant:

--De grâce, monseigneur, laissons là les choses sérieuses. Le silence de l'orchestre finira par attrister ces dames... Je serais ravi de danser une valse...

--Mort de mon âme!... me prenez-vous pour un pantin de carton? interrompit le vice-roi. Au nom de Sa Majesté Catholique, à moi, mes officiers!...

Don Ramon porta la main à la garde de son épée, mais Sans-Peur, avec une parfaite courtoisie, se tournait vers la vice-reine:

--Mille pardons, madame, disait-il, vous me voyez au désespoir; je suis bien malgré moi un affreux trouble-fête, et j'en adresse mes humbles excuses à toutes vos aimables invitées.

--Assez de pasquinades!... qu'on arrête ces hommes! s'écriait le vice-roi.

Les officiers espagnols tirèrent leurs épées.

XXXIX

VIVE LA PAIX!

Depuis le départ de Bayonne, hommes et navires s'étaient renouvelés plusieurs fois sous les ordres de Sans-Peur le Corsaire, dont la plus saillante qualité fut toujours le talent avec lequel il se créait des ressources. Un assez faible noyau de son équipage primitif et quelques officiers seulement restaient attachés à sa fortune.

Parmi ces derniers, se trouvaient Émile Féraux, qui montait la frégate _la Lionne_: Bédarieux, capitaine de la corvette _le Lion_, et le pilotin à qui _l'Unicorn_ était confié.

A l'ouvert du Callao, Émile Féraux, commandant en chef par intérim, hissa pavillon parlementaire, mais ne reçut point de réponse. Le cas était prévu par les instructions de Sans-Peur. On s'y conforma.

Le premier caboteur du pays qui parut gouvernant sur le port, fut chassé, pris et chargé des dépêches à l'adresse du vice-roi,--dépêches adressées par terre, d'autre part, à l'agent secret résidant à Lima.