Chapter 17
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Après avoir médité sur le contenu de cette dépêche, Léon de Roqueforte en saisit toute la portée.
--Andrès n'est plus! La politique étroite des Péruviens indigènes peut désormais s'élargir sans obstacles. Un parti créole se forme donc enfin!... L'avenir est là!
Les créoles, c'est-à-dire les descendants des Espagnols établis dans le pays depuis la conquête, constituaient la majeure partie de la population européenne. S'ils imitaient jamais les citoyens des États-Unis, la cause de l'indépendance du Pérou serait gagnée. La question se réduirait donc à empêcher que les intérêts des populations aborigènes ne fussent sacrifiés.
--A vrai dire, Isabelle et mon propre fils Gabriel sont créoles. Les deux races fusionnées ont produit un nombre considérable de métis, et le Pérou, déjà civilisé sous les Incas, n'est pas du tout dans les mêmes conditions que la Nouvelle-Angleterre, où les Indiens se sont toujours retirés devant la civilisation. Mais il faut encore beaucoup de temps pour vaincre les répugnances réciproques, et l'heure presse, et la moindre faute aujourd'hui retardera d'un siècle peut-être le succès des Péruviens.
Léon n'ignorait plus les bruits infâmes répandus à Lima sur son compte. La disparition totale de ses prisonniers confirmait ces bruits, qu'il était sage de démentir. A la veille de quitter le Pérou pour plusieurs années sans doute, et lorsque le vénérable chef des Condors n'imposerait plus aux naturels, pouvait-on continuer à exploiter une mine d'or qui, depuis sept ans, avait produit assez de richesses? Enfin, l'Espagne et la France étant alliées, la guerre que le corsaire français faisait à une colonie espagnole cesserait d'être conforme au droit des gens, du jour où le vice-roi le reconnaîtrait pour un loyal serviteur de la France.
Léon écrivit en conséquence au vice-roi du Pérou:
«J'ai l'honneur de faire part à Votre Excellence de la destruction complète de la frégate de Sa Majesté Britannique _la Firefly_, par la division navale rangée sous mes ordres.
«En même temps, un corps de troupes espagnoles, imprudemment expédié contre mes généraux auxiliaires, a été contraint de mettre bas les armes.
«Je déplore la nécessité où Votre Excellence ne cesse de me placer contrairement aux intérêts et à l'alliance de nos deux gouvernements. Et après une double victoire, mû par des sentiments de conciliation qu'elle voudra bien apprécier, je lui adresse la présente dépêche dans l'espoir que, cessant de croire à d'exécrables calomnies, elle voudra bien unir ses efforts aux miens pour la pacification générale.
«Dans le cas où Votre Excellence consentirait à donner à mes fidèles alliés toutes les garanties suffisantes, les prisonniers espagnols que je viens de faire sur le territoire de Quiron lui seraient renvoyés avec armes et bagages. Quant aux autres, beaucoup plus nombreux, que je retiens en captivité depuis le temps où nos deux gouvernements étaient en guerre, ils devraient être expédiés directement en Espagne.
«Mais dans le cas où Votre Excellence, continuant de me considérer comme un pirate, dédaignerait d'entrer en négociations, elle me réduirait à user du droit de légitime défense, à déployer contre elle, avec la dernière rigueur, toutes mes forces de terre et de mer; à soulever les populations péruviennes au nom même de Sa Majesté Catholique, alliée de la France, et à ne pas reculer devant les moyens désespérés qui sont la ressource de tout adversaire injustement mis hors la loi.
«Cela, nonobstant les plaintes que les agents diplomatiques de la France feraient valoir auprès de Sa Majesté Catholique pour faire retomber sur Votre Excellence toute la responsabilité des événements.»
Cette réponse fut scellée d'_or au lion rampant de gueules_ qui est Roqueforte, et signée:
LE COMTE DE ROQUEFORTE,
Capitaine de frégate honoraire, commandant la division des corsaires français stationnée dans la baie de Quiron.
Les prisonniers espagnols furent répartis à bord des trois navires; les blessés hors d'état d'être transportés par terre, recueillis à bord de _l'Unicorn_, dont on fit une sorte d'hôpital, et à midi sonnant, la division, pourvue des ordres de Sans-Peur, appareilla sous le commandement d'Émile Féraux.
Roboam Owen et son camarade le capitaine Wilson, remis en possession de tout ce qui leur appartenait, quoique _la Firefly_ eût été livrée au pillage, devaient être traités en passagers du gaillard d'arrière.
--Ces messieurs, avait dit Léon, ne débarqueront que lorsqu'il leur plaira, car je ne leur ai pas rendu la liberté pour les faire tomber au pouvoir des Espagnols.
Une copie de la dépêche officielle était destinée à don Ramon, ainsi qu'une lettre explicative et fraternelle dont fut chargé l'émissaire de l'agent secret du _Lion de la mer_ dans la ville de Lima.
Enfin Parawâ reçut confidentiellement la promesse que LÉO l'_Atoua_ ne tarderait point à reparaître dans ses îles de l'Océanie. Le Néo-Zélandais l'accueillit avec joie; mais Taillevent, en tiers dans cette conférence secrète, ne put réprimer un grognement.
--Et nous voici à terre... laissant filer au large nos trois navires!... murmurait-il.
--Puis-je me dédoubler? dit vivement Léon, ou croirais-tu M. Émile Féraux indigne de ma confiance?
--Non, non!... M. Féraux est un brave... Non! mais... dame!... on a vu partir tant de navires qui ne sont pas revenus... Et m'est avis que nous aurions grand mal à nous déhaler d'ici à la nage...
--Eh bien, regrettes-tu de n'être pas à bord... avec ta femme et ton fils?... Je n'ai qu'un signe à faire... Sois libre... s'écria Sans-Peur avec colère.
Il ne sentait que trop le danger de se séparer de ses trois bâtiments à la fois; mais sa baie et sa caverne étant désormais connues, il préférait, après mûres réflexions, les faire naviguer de conserve à les isoler. _La Lionne_ et _le Lion_ réunis constituaient une force imposante, car _l'Unicorn_, gros transport, ne pouvait guère compter comme bâtiment de combat. Les trois navires ensemble résisteraient plus aisément aux attaques, et mieux au large qu'au mouillage.
Cependant les observations du maître étaient justes; elles répondaient aux appréhensions du capitaine, qui s'emporta et ne tarda point à s'en repentir.
Taillevent s'était découvert le front; silencieux comme une statue, les yeux fixés sur son capitaine, il essayait en vain de retenir ses larmes. Ses joues bronzées et sillonnées de cicatrices en étaient baignées.
--Il pleure!... dit Parawâ.
L'emportement de Léon se calma soudain; il prit avec vivacité la main de son fidèle matelot:
--Pardon! mon vieil ami; pardon mille fois... J'ai tort!... j'ai tous les torts!...
Taillevent dit alors d'une voix douce:
--Je croyais, mon capitaine, avoir le droit de grogner, c'est ma mode... mais soyez calme, une autre fois on se taira!...
--Non! non!... grogne! je le veux, je l'ordonne, je le désire... Grogne, mon fidèle grognard!... mon ami, mon compagnon des jours de misère, grogne tant qu'il te plaira, car c'est ton droit, comme tu l'as bien dit.
--Merci, capitaine, mais le vôtre est de vous mettre en colère quand ça vous soulage; seulement, tenez, ne me parlez plus de ramasser ma peau à l'abri quand vous risquez la vôtre... ou bien Taillevent en fera tant d'eau par les yeux qu'il en coulera au fond.
Baleine-aux-yeux-terribles, Parawâ-Touma l'anthropophage, fut touché par cette scène et dit sentencieusement:
--Taillevent a remué le coeur d'un grand chef.
* * * * *
La caravane funèbre se mit en marche.
Un nombreux escadron de _gauchos_, métis ou Péruviens pur sang, armés comme pour le combat, formait l'avant-garde.
Le cercueil d'Andrès, escorté par ses principaux serviteurs, s'avançait ensuite.
Léon de Roqueforte, Isabelle et ses enfants vêtus de deuil, le suivaient de près, ainsi que Liména, son fils Liméno et quelques domestiques des deux sexes, accompagnés par un peloton de marins entre lesquels on ne signalera que maître Taillevent, l'alerte Camuset et Baleine-aux-yeux-terribles.
Vieillards, femmes, enfants, tous les habitants de Quiron formaient un groupe considérable que protégeait une vaillante arrière-garde composée de mineurs et de cavaliers indigènes.
On ne rechercha point cette fois les chemins écartés.
On s'avançait à découvert, sans craindre de traverser les cantons occupés par les Espagnols ou les créoles.
A diverses reprises, les corregidores assemblèrent leurs milices en armes ou envoyèrent des troupes en reconnaissance; toujours la fière attitude du convoi le préserva de toute attaque.
--Qui vive? criaient les éclaireurs espagnols.
--Laissez passer un mort illustre, répondait l'un des chefs aymaras, chicuitos ou quichuas de la tête de colonne.
--Où allez-vous?
--A l'île de Plomb, pour rendre à la terre les dépouilles du dernier des Incas.
--Vous vous avancez comme une armée sous un drapeau inconnu.
--Ce drapeau est celui de notre nation et de notre chef. Il se déploie librement, mais ne menace personne. Voulez-vous la paix? laissez passer les restes du cacique de Tinta. Voulez-vous la guerre? nous sommes prêts à repousser la force par la force.
Le belliqueux cortége grossissait en chemin. Des tribus entières, descendant des montagnes, s'adjoignaient aux cavaliers quichuas. Les corregidores, instruits des résultats de la bataille de Quiron, jugeaient prudent de ne point entraver leur marche.--Mais des estafettes expédiées au vice-roi de Lima devaient singulièrement accroître ses inquiétudes.
«Une femme de la race antique des seigneurs du Pérou, dirigeait vers le grand lac une multitude d'Indiens armés et d'aventuriers encore plus terribles. Les tribus de la province accouraient de toute parts autour d'elle. La fille de Catalina venait imiter sa mère et soulever les indigènes contre l'Espagne. On demandait de prompts secours.»
Voulant laisser supposer qu'il était à la tête de son escadrille, Léon s'effaçait.
Isabelle seule exerça le commandement de la petite armée qui accompagnait les restes d'Andrès de Saïri. Seule, elle répondit aux rares corregidores qui eurent le courage de se présenter en personne.
L'un d'eux, au nom du roi d'Espagne, ordonnait aux Indiens de se disperser.
--Au nom de Gabriel-José Tupac Amaru, en avant! s'écria Isabelle l'épée en main.
Et le corregidor écrivit au vice-roi que la fille de Catalina évoquait la mémoire du fameux chef de l'insurrection de 1780.
Isabelle pourtant ne parlait qu'au nom de son fils aîné. La pauvre mère le compromettait, hélas! sans prévoir qu'il faudrait le livrer aux nations réunies autour d'elle.
Mais Léon de Roqueforte sentait cette nécessité fatale, et son front s'assombrissait à mesure qu'on approchait des bords du grand lac. Son coeur paternel saignait.
Ce corsaire républicain était vraiment roi, puisqu'il ressentait une douleur royale.
Les peuples qui le reconnaissaient pour leur grand chef et leur _atoua_, menacés par les perfidies des Anglais, couraient les plus grands périls; son devoir était de les secourir. Un devoir non moins sacré l'obligeait à ne point déserter la cause des indigènes du Pérou. Pouvait-il payer d'ingratitude leur inaltérable dévoûment? et à la veille de conclure la paix avec le vice-roi, dans des pensées de haute politique, il est vrai, quelle preuve leur donner de la sincérité de ses intentions, quel gage leur laisser?... N'avait-il pas permis de ceindre du diadème des Incas le front de son fils Gabriel?...
Tandis qu'Isabelle commandait comme un chef de guerre, Sans-Peur se faisait attentif comme une mère pour Gabriel, son jeune fils. Jamais il ne s'était montré aussi tendre, jamais il n'avait paru aussi triste.
--Mon capitaine a du gros chagrin, disait Taillevent à Camuset. J'ai relevé la chose dans le coin de ses yeux. Il a du gros chagrin, et je gagerais ma vieille pipe finement culottée contre le quart d'une chique de tabac, que notre cher petit M. Gabriel court un mauvais bord.
--Tonnerre!... pas possible, maître!
--Possible... trop possible... Risquer sa peau, bon!... mais se couper à soi-même un morceau du coeur! dame!... Ah! je ne grogne plus aujourd'hui, tout ça me fait trop de peine.
--Vous avez donc idée de la chose, maître?
--Oui et non!... non et oui... Assez causé!... Mais, vois-tu, j'aime bien Tom Lebon, mon matelot...
--Oh! Oui, que vous l'aimez, cet Anglais de nation, Français de coeur! murmura Camuset en soupirant.
--On n'a qu'un matelot, un vrai, un autre soi-même, et celui-là, pour Taillevent, c'est Tom Lebon, du depuis notre temps de mousse à bord de _la Grenouillette_, entre Port-Bail et Jersey!... On n'a qu'un matelot... Eh bien, malgré ça, celui qui soulagera mon capitaine rapport à son fils Gabriel, quand même celui-là serait le dernier des _ratapiats_, je l'appellerais de même mon matelot!... Oui, Camuset, je le jure, foi de Taillevent!... et il serait pour moi le frère jumeau de Tom Lebon, anglais de nation, français de coeur!...
--Pour lors, maître! interrompit Camuset avec enthousiasme, ne cherchez pas; j'en connais un paré à tout, et qui n'est pas le dernier des _ratapiats_, on s'en flatte, ayant été particulièrement, personnellement et paternellement éduqué par maître Taillevent du _Lion_.
--Je m'y attendais, mon fils, dit le maître d'équipage en serrant la main de son digne élève. Et puisque ça y est, attrape à doubler et cheviller ton tempérament en cuivre, en fer, en corail, en diamant et en plus dur encore!... Tu sais l'espagnol, l'anglais et la cavalerie comme le matelotage; tu as du courage, de la patience et de l'idée aussi!... Tu es paré!...
--Oui, parole de Camuset!
--Ah! mon brave enfant, quand tu vas passer frère jumeau à Tom Lebon, tu pourras pour longtemps dire adieu à la mer jolie.
--C'est vrai! je comprends ça!... Mais je servirai M. Gabriel, comme vous, vous servez son père, et je serai pour la vie le matelot à maître Taillevent!
* * * * *
Plusieurs vastes radeaux, construits à la hâte par les tribus riveraines, transportaient alors le cortége funèbre dans l'îlot sacré des Incas.
Léon avait la main droite posée sur l'épaule de son fils Gabriel, couronné de _la borla_ péruvienne. La victime était ceinte du bandeau. Un grand sacrifice ne devait pas tarder à s'accomplir.
Liména gardait Léonin et Lionel, émerveillés de tout ce qu'ils voyaient.
Isabelle conduisait le deuil.
A la même heure, au Callao, le tocsin sonnait, la garnison courait aux armes, et la population alarmée répétait de toutes parts le nom formidable du _Lion de la mer_.
Les vigies signalaient une division française composée d'une frégate, une corvette et un transport.
Émile Féraux fit arborer au grand mât des trois navires le pavillon parlementaire, qui fut appuyé de trois coups de canon.
XXXVI
LE JEUNE PRINCE.
L'île de Plomb n'était pas assez vaste pour les multitudes réunies autour du cortége funèbre.--Sur les rives du lac demeurèrent à cheval, et prêts à repousser toute attaque, les pelotons d'avant-garde et d'arrière-garde. Sur le lac même, les barques et radeaux chargés d'Indiens formaient autant d'îlots flottants dont le nombre ne cessait de s'accroître.
Les cérémonies chrétiennes furent accomplies avec pompe; les prières des morts répétées par dix mille voix entrecoupées de sanglots. Puis la pierre tombale fut replacée sur les restes mortels d'Andrès de Saïri, cacique de Tinta, grand chef des Condors, homme vaillant qui, n'ayant jamais pris le titre d'Inca, ne laissait pourtant pas que d'en avoir exercé l'autorité depuis vingt ans sur toutes les nations fidèles.
Son grand manteau de guerre aux vives couleurs avait été enlevé de dessus le cercueil, au moment de l'inhumation. Les caciques demandèrent qu'on le partageât entre eux.
Par les ordres d'Isabelle, Liména le découpa en bandes étroites, et Gabriel procéda aussitôt à leur distribution solennelle. Il commença par sa propre mère, qui s'en fit une ceinture dont la nuance tranchait sur sa robe de deuil. Toutes les femmes l'imitèrent.
Depuis,--et de nos jours encore,--il est d'usage que les Péruviennes portent le deuil du dernier Inca, en cousant une bande d'étoffe de couleur sombre sur le côté de leurs jupes.
Les caciques se décorèrent des lanières du _poncho_ de leur vénérable doyen et seigneur.
Mais lorsque Gabriel, qu'on voyait entre la reine Isabelle et son époux le _Lion des mers_, se passa autour du corps comme une écharpe la dernière bande d'étoffe, des clameurs enthousiastes retentirent, longuement répétées par les échos des montagnes.
--Vive le jeune Inca!... Vive Gabriel-José!... Vive à jamais notre prince!...
--Vive Tupac Amaru, grand chef des Condors!...
--Vive le Pérou!... Vive l'indépendance!...
Isabelle s'aperçut que Léon avait pâli.
Car à l'instant où, sur les bords du lac sacré, un véritable cri de guerre était poussé par les nations indigènes,--à l'instant où son fils en était proclamé le chef, il savait que des négociations pacifiques devaient être entamées entre sa division navale et le vice-roi du Pérou.
De longues années d'efforts avaient été nécessaires pour opérer la fusion des tribus rivales, et pour faire renaître leurs antiques espérances. Mais à cette heure, lorsque d'une seule voix elles ne demandaient qu'à secouer le joug, une haute raison d'État exigeait qu'on calmât leur effervescence.
--O mon ami! dit Isabelle, quelle est ta crainte ou ta douleur? Jamais, dans les plus grands dangers, je ne t'ai vu pâlir ainsi... Parle! A quoi penses-tu donc?
--Ils demandent la guerre, et je veux la paix maintenant. Ils veulent reconquérir l'indépendance que nous leur avons toujours promise; et si nous cédons à leurs voeux, la cause de l'avenir est perdue pour eux comme pour nous!
--Mais alors, pourquoi être venus, pourquoi les avoir rassemblés ici?
--Parce que je ne sais trahir, ni me parjurer; et dût ce peuple nous massacrer à l'instant même, nous et nos trois enfants, je préférerais périr ainsi, à m'être enfui avec mes navires, en le livrant à ses oppresseurs.
--Après avoir déchaîné la tempête, espères-tu donc la calmer? Le peuple est partout le même; celui qui nous entoure est moins civilisé assurément que le peuple français. Et tu m'as dit cent fois que si ton roi Louis XVI a succombé, c'est pour avoir fait imprudemment de trop généreuses promesses qu'il n'a plus ensuite pu tenir.--O Léon, ne reculons pas!... Il est trop tard!... Aux armes!...
--Émile Féraux propose la paix en mon nom au vice-roi du Pérou.
Isabelle pâlit à son tour.
--O mon Dieu! murmura-t-elle, par quel motif m'as-tu caché tes desseins?
--Pardonne-moi, Isabelle!... Car ce ne fut point à une mère que l'Éternel demanda le sacrifice d'Abraham!...
Isabelle, éperdue, se précipita sur son fils Gabriel, et l'embrassant avec force:
--Non! non!... jamais!... non! je ne l'abandonnerai pas!...
Léon se plaça entre elle et les deux frères jumeaux.
--J'y consens!... nous nous séparerons!... mais ceux-ci m'appartiendront, et je les emmènerai...
--Eux!... ils sont à moi aussi! s'écria la jeune mère courant vers eux avec amour. Non! non! je ne veux pas qu'ils me soient arrachés!
--Il faut choisir pourtant! dit Léon avec un calme terrible. Il faut choisir, madame!... Et voilà pourquoi mon coeur brisé a gardé le silence; voilà pourquoi, me défiant de mes forces, je me suis mis en présence de ces peuples à qui appartient notre fils Gabriel.
--Restons tous ensemble!
--Femme!... croyez-vous donc votre époux capable d'une lâcheté?
C'eût été une lâcheté, en effet, que de déserter à la fois la division navale engagée dans des négociations délicates, et les îles de l'Océanie où, par suite du vol des franges d'or, des ennemis commandaient maintenant au nom de LÉO l'_Atoua_.
Isabelle en savait assez pour comprendre dans toute son étendue la foudroyante réponse de son mari. Pressant ses trois fils contre son sein maternel, elle s'agenouilla en demandant à Dieu d'avoir pitié de ses angoisses.
Cependant, les caciques chefs de tribus, rassemblés en conseil dans les ruines du temple, non loin de la tombe d'Andrès,--étonnés, immobiles, muets et saisis d'un respect profond,--ne savaient comment interpréter cette scène douloureuse.
Les peuples faisaient silence.
Alors, Léon s'avança et dit d'une voix ferme:
--Par la mémoire de Tupac Amaru, l'illustre Inca, mis à mort avec ignominie,--par la mémoire de l'aïeul de mes enfants, le glorieux Andrès, dont la tombe vient de se refermer sous vos yeux,--par le sang de mon fils aîné Gabriel, votre grand chef, écoutez-moi, peuples du Pérou! Écoutez, et veuille le Dieu tout-puissant que vous ne doutiez pas de la sincérité de mes paroles!... Andrès et moi, nous vous avons promis l'indépendance!... nous avons combattu pour votre liberté!... nous n'avons cessé de vouloir que votre gloire antique, s'élevant vers le ciel comme un immense palmier, étende ses rameaux sur tout l'empire des Incas. Ces desseins, ces voeux n'ont pas changé, ils ne changeront jamais!... Et pourtant, ici, tandis que vous criez: «--Aux armes!»--le _Lion de la mer_, votre ancien allié, osera vous dire: «Patience!»
Les caciques tressaillirent. Le silence ne fut point troublé. Mais, comme une étincelle électrique frappant à la fois tous les coeurs, le mot _patience_, les fit tous bondir.
Isabelle, tremblante, tenait Gabriel plus étroitement embrassé. Camuset armé jusqu'aux dents s'était glissé près d'elle. Maître Taillevent fit des signes mystérieux à ses camarades; mais Parawâ-Touma, la Baleine-aux-yeux-terribles ne sembla pas les comprendre.
Pour servir le _Lion de la mer_, n'avait-il pas dix fois laissé à la Nouvelle-Zélande son fils Hihi, Rayon-du-Soleil, tous ses autres enfants et ses femmes, au risque de ne plus trouver à son retour d'autres vestiges de sa famille que des têtes desséchées sur les palissades de quelque peuplade ennemie, secondée par les hommes de la tribu de Touté? La fille des Incas n'était à ses yeux qu'une femme dont les douleurs maternelles n'émurent point son naturel farouche. Il approuvait, il n'admirait pas, la conduite de LÉO l'_Atoua_, chef suprême ou pour mieux dire Rangatira-Rahi de la Polynésie.
--J'ai dit: Patience, répéta Léon d'une voix ferme, mais je ne demande que huit jours pour trancher la question de paix ou de guerre.
De sourds murmures se firent entendre.
Dans tous les groupes, sur l'île, sur les radeaux, sur le rivage, les paroles de Léon, transmises de proche en proche, ne trouvaient d'autre réponse que le désir de la guerre immédiate.
--La paix! au lendemain d'une victoire!... quand nous sommes en forces, pourvus d'armes et d'argent, transportés d'enthousiasme à la seule vue de notre jeune chef, et prêts à nous précipiter comme un torrent sur nos oppresseurs!
Des cris: Vive Gabriel! s'élevèrent de toutes parts.
L'enfant couronné se redressa fièrement en souriant à ses peuples.
Isabelle, frémissante, contempla non sans orgueil l'expression des traits de son fils; ses angoisses redoublèrent.
--Lorsque, pour la première fois, j'ai combattu dans vos rangs, reprit Léon, j'étais un adolescent sans expérience. Vingt ans de combats sur terre et sur mer, vingt ans d'études et de travaux m'ont mûri sans refroidir mon coeur. J'embrassai avec amour votre cause, qui m'était étrangère; elle est mienne aujourd'hui. Ma femme est la fille de vos anciens seigneurs, et vos acclamations saluent mon propre fils. Puis-je ne pas rechercher la meilleure voie pour vous faire triompher? ou bien douteriez-vous du _Lion de la mer?_
--Non! non!... Vive l'époux d'Isabelle!