Sans-peur le corsaire

Chapter 16

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--O mes enfants! disait Léon de Roqueforte, je vous aurai obscurément ouvert les voies de l'avenir!... Moi qui parle, je terminerai ma carrière ne laissant après moi que le vague renom d'un coureur de grandes aventures. Dans les champs séculaires de l'histoire, ceux qui défrichent et qui sèment ne sont jamais ceux qui moissonnent. Les germes se développent avec une lenteur décourageante pour les ambitions égoïstes; la mienne n'est point ainsi faite. Comme Andrès, votre bisaïeul, je mourrai sans regrets, pourvu que je voie les fruits prêts à mûrir pour les fils de ses petits-fils!

Andrès se souleva sur son lit de mort, et d'une voix éclatante:

--Je vois le Pérou libre! Dieu soit loué! s'écria-t-il.

A ces mots, s'affaissant sur lui-même, le vieux guerrier mourut.

Isabelle et ses enfants fondirent en pleurs.

L'âme du cacique de Tinta, dernier grand chef des Condors, déployait ses ailes. Elle dut planer longtemps au-dessus du peuple agenouillé qui répondait à la prière des morts récitée par le prêtre du territoire de Quiron.

Une grande pompe catholique fut déployée, et chose qu'il convient de signaler, les Polynésiens, à commencer par Baleine-aux-yeux-terribles, s'agenouillèrent pieusement devant le Dieu triple et un de LÉO l'_Atoua_.

XXXIII

ROBOAM OWEN.

A la lueur des torches, on achevait d'ensevelir les restes mortels du bisaïeul de Gabriel-José de Roqueforte, lorsque deux officiers de _la Firefly_, préservés à grand'peine de la fureur des sauvages, furent amenés à terre par un peloton de marins français.

Le pilotin chef de corvée dit à Sans-Peur:

--Par les ordres du capitaine Féraux, je viens vous livrer les deux officiers de corvée pris à bord du _Lion_ et de _l'Unicorn_. Nos matelots indigènes ont failli les massacrer, mais nous nous y sommes opposés en votre nom.

--Vous avez bien fait! s'écria vivement Sans-Peur. Sans les dangers courus à terre par ma femme, mes enfants et nos malheureux alliés, je n'aurais jamais commandé l'abordage qui a suivi l'insolente réponse du commodore.

--Plût à Dieu que notre infortuné commodore eût consenti à me croire! dit l'un des officiers anglais dont Sans-Peur reconnut la voix.

--M. Roboam Owen! s'écria-t-il.

--Moi-même, commandant; votre prisonnier pour la seconde fois!

--Et pour la seconde fois à la veille de sa délivrance, dit Sans-Peur en lui tendant la main.

--Commandant, répondit l'Irlandais, malgré toute ma reconnaissance envers vous, je ne saurais accepter un traitement différent de celui qui sera fait à mon camarade.

--Qu'à cela ne tienne! répliqua Sans-Peur; qu'il soit donc comme vous prisonnier sur parole, jusqu'à ce que je puisse vous rendre la liberté.

Le compagnon de Roboam Owen fit un geste de surprise.

--Je vous le disais bien, Wilson, Sans-Peur le Corsaire n'est pas un pirate, mais un loyal gentilhomme français; tous les odieux récits auxquels notre commodore croyait si fermement ne sont que des calomnies.

--Je joindrai donc mes remercîments à ceux de M. Owen, mon collègue, dit en s'inclinant le capitaine Wilson, dont la raideur ultra-britannique contrastait avec la franchise irlandaise de son compagnon de fortune.

--Ah! je suis bien heureux, monsieur Owen, ajouta Sans-Peur le Corsaire, que votre tour de corvée vous ait préservé de notre abordage.

--Mieux vaudrait peut-être avoir péri, murmura l'Irlandais avec mélancolie.

--Pourquoi ce découragement? Brave et loyal comme vous l'êtes, vous méritez un bel avenir; vous l'aurez!

Roboam Owen ne répondit point. Sans-Peur ordonna que les deux officiers anglais fussent bien traités, et ne s'occupa plus que de ses nombreux devoirs.

Le lendemain, Roboam Owen lui fit demander un moment d'entretien.

--Hier soir, capitaine, lui dit-il, en présence de mon camarade et de vos gens, je ne me suis point permis de parler de don Ramon, que j'ai revu au château de Garba d'abord, et tout récemment à Lima.

--Don Ramon à Lima! s'écria Sans-Peur avec un vif intérêt mêlé d'étonnement. Mais il risque d'y être gravement compromis!

--Peu de jours avant notre départ du Callao, il fut jeté dans la même prison où le marquis son père a été si longtemps enfermé.

--Merci, monsieur Owen, s'écria Sans-Peur avec un accent de colère véhémente.

--Je ne vous cacherai point enfin, ajouta le lieutenant irlandais, que don Ramon, dont je m'étais séparé dans les meilleurs termes, me fit à Lima l'accueil le plus blessant. Aussi lui avais-je envoyé une provocation en duel, et nous devions nous battre ensemble, le matin même où il fut arrêté.

--Ce que vous me dites est inconcevable!

--Je n'y ai rien compris moi-même. Aux injures, aux menaces, aux gestes les plus violents, le marquis de Garba y Palos mêlait, je ne sais pourquoi, le nom d'un certain Pottle Trichenpot, misérable valet que j'ai eu quelques instants à mon service.

A ces mots, Sans-Peur pâlit; il avait tout deviné, la cause du voyage de don Ramon au Pérou comme celle de l'évasion presque téméraire du lâche Trichenpot.

--Le misérable, pensait-il, commande en mon nom!... Il détruit mon édifice par la base!...

Le Lion de la mer se prit à rugir. Il appela à l'ordre tous les capitaines de navires et tous les chefs péruviens.

--Bon! fit Taillevent, encore quelque grand tremblement du diable, c'est sûr!... je connais ça rien qu'à la voix du capitaine.

XXXIV

LES FRANGES D'OR.

Ramené au sentiment de la justice par la noble conduite de Léon de Roqueforte, don Ramon avait abjuré les haines de sa famille maternelle. La lecture des correspondances et des mémoires posthumes du marquis son père acheva de modifier ses idées; il aurait sincèrement voulu que l'Espagne traitât en sujets et non en ilotes les descendants de la race autochtone; mais il était Espagnol et n'admettait en aucun cas les droits du Pérou à l'indépendance absolue.

Sans-Peur, le _Lion de la mer_, français de nation, compagnon d'armes de José-Gabriel et d'Andrès, époux d'Isabelle, ancien officier de la guerre d'Amérique, et, comme tel, ardemment épris du principe de l'indépendance des peuples, n'était retenu par aucun scrupule; il avait arboré le drapeau péruvien.

Don Ramon, malgré sa modération actuelle, ne reconnaissait que le drapeau de l'Espagne.

Dès l'instant où ils se séparèrent, le frère et la soeur étaient donc dans des camps opposés.

Heureusement, la lutte aurait lieu aux extrémités du monde, et don Ramon, persuadé qu'il ne quitterait jamais l'Espagne, comptait bien n'y prendre aucune part. La destinée en décida tout autrement. Le beau-frère de Léon de Roqueforte, le fils de l'ancien gouverneur de Cuzco, devait subir lui-même les atteintes de la politique ombrageuse qui avait autrefois persécuté le marquis son père.

* * * * *

Après la bataille des corsaires de Bayonne, le lieutenant Roboam Owen crut s'acquitter d'un devoir en se rendant au château de Garba. Il allait y annoncer qu'Isabelle et son valeureux époux avaient triomphé de tous les obstacles. Non sans déplorer l'insuccès des armes anglo-espagnoles, il ne manqua point de faire un pompeux éloge de la loyauté de Sans-Peur le Corsaire.

Don Ramon lui en sut gré.

Don Ramon lui offrit une hospitalité cordiale qui s'étendit forcément à son valet Pottle Trichenpot.

Mais, par malheur, ce dernier n'ignorait pas les vertus attachées aux franges d'or de _la borla_ du _Lion de la mer_.--Léon de Roqueforte avait commis une grave imprudence en donnant publiquement une poignée de ces talismans au marquis son beau-frère, qui fut touché de sa confiance, mais n'attacha qu'une importance médiocre au présent du corsaire. Dès lors, pourtant, si l'on s'en souvient, maître Taillevent grommela en disant qu'on a connu des Anglais qui entendaient l'espagnol.

Pottle Trichenpot ne perdit pas un mot du discours de Sans-Peur.

Et c'est pourquoi, peu de jours après le départ de Roboam Owen, don Ramon s'aperçut que les franges d'or avaient disparu. Il supposa que leur valeur intrinsèque avait seule tenté la cupidité du voleur, et ne s'inquiéta guère de leur perte.

Puis, s'écoulèrent six années, pendant lesquelles don Ramon se maria en Espagne, eut plusieurs fils, devint veuf durant un voyage qu'il fit en Andalousie, et vécut, du reste, dans une complète ignorance du sort de sa soeur Isabelle. Il supposa seulement qu'elle n'était pas au Pérou, car il continuait de percevoir la totalité des revenus des domaines qu'y avait possédés leur père.

Or, tout à coup, à Cadix, il apprit de la bouche d'un officier espagnol, récemment arrivé des îles Philippines, l'histoire étrange du _Lion de la mer_ et des missions anglaises de l'Océanie.

--Tandis qu'en Europe, disait l'officier, la révolution française et les victoires du général Bonaparte tiennent tous les esprits en éveil, les Anglais fondent à petit bruit un futur empire dans ces mers lointaines. Ils bâtissent à la Nouvelle-Hollande des villes qu'ils peuplent du rebut de leur population; ils créent de grandes colonies pénitentiaires, et répandent en outre dans les divers archipels des missionnaires protestants qui sont autant de pionniers destinés à préparer leur domination. Je dois ajouter pourtant qu'ils ont trouvé un rude adversaire dans la personne d'un certain aventurier français, généralement connu sous le nom de _Lion de la mer_.

--Le _Lion de la mer_! répéta don Ramon.

A ce nom romanesque, les dames qui chuchotaient à l'extrémité du salon firent silence et se rapprochèrent. Une foule de questions charmantes furent adressées à l'officier, qui se trouva bientôt entouré d'un cercle de jolies femmes jouant de l'éventail.

Don Ramon, relégué au second plan, écoutait avec une ardente curiosité.

Le galant officier reprit en ces termes:

--Le _Lion de la mer_ passe à Manille pour un cavalier accompli. Une femme d'une admirable beauté l'accompagne dans toutes ses aventureuses expéditions, et fait les honneurs de son bord avec une grâce exquise. On assure, d'ailleurs, qu'elle a toutes les qualités d'un valeureux corsaire. Souvent elle commande la manoeuvre, même pendant le combat.

--L'auriez-vous vue, seigneur capitaine?

--Non, mesdames, pour mon bonheur, sans quoi je n'aurais pas en ce moment l'inappréciable avantage d'être au milieu de vous. Jamais prisonnier masculin n'a été rendu à la liberté par le _Lion de la mer_.

--Il épargne donc ses passagères?

--Précisément, mesdames. J'ai connu à Manille plusieurs de ses prisonnières, qu'il relâcha sans rançon; elles se louaient toutes de ses procédés excellents, de sa courtoisie et de l'affabilité de dona Isabelle, car tel est le prénom de sa très gracieuse excellence la Lionne de la mer.

Don Ramon ne douta plus de l'identité du personnage en question. C'était bien l'époux de sa soeur, Sans-Peur le Corsaire, l'heureux vainqueur de _la Guerrera_.

--La prétention constante de notre aventurier, continua l'officier espagnol, est d'être corsaire français; il repousse avec colère la qualification de pirate, et ne fait la guerre, dit-il, qu'aux ennemis de sa patrie.

--Pourquoi mentirait-il? dit don Ramon.

--Ses équipages sont un composé de barbares effroyables, parmi lesquels les matelots français se trouvent en minorité. Il y a des Carolins, des Taïtiens, des Néo-Zélandais, des blancs, des noirs, des mulâtres, des métis de toutes les espèces. Les anthropophages y sont en nombres, et, entre nous, je crains bien que son bord même ne soit parfois le théâtre d'horribles festins.

--Ah! monsieur, interrompit don Ramon, comment concilier une pareille opinion avec le traitement courtois fait à ses prisonnières?

--La Lionne Isabelle protège sans doute son sexe.

--Oui!... oui!... s'écrièrent toutes les dames en battant des mains, cela doit être!.. c'est cela!

--Toujours est-il qu'on ne sait ce qu'il fait de ses prisonniers. Les anglais assurent que son équipage les mange.

--Oh! l'horreur!

--Il se fait adorer comme un dieu par un grand nombre de peuplades, qui le vénèrent sous le nom de LÉO l'_Atoua_. Vous devez concevoir qu'il déteste la concurrence des marchands de Bibles. L'un de ceux-ci, pourtant, passe pour lui avoir joué un tour impayable.

--Voyons!... quoi donc?

--Je dois dire d'abord que le _Lion de la mer_ a longtemps séjourné au Pérou;--on assure qu'il a de nombreux indigènes péruviens dans ses équipages, et qu'il se laisse traiter par eux de gendre du soleil.

--Allons! il ne suffit pas à votre héros d'avoir une femme brillante, il lui faut un beau-père éblouissant.

--A l'imitation des Incas, le Lion, qui, s'il est dieu, est grand chef ou roi à bien plus forte raison, aurait adopté l'usage de _la borla_ péruvienne. Il se ceint le front de ce diadème à franges d'or tombant sur ses épaules comme une crinière.

--Ce doit être superbe.

--Eh bien, chacune des franges de sa borla est un signe au moyen duquel on peut donner des ordres aux plus farouches cannibales. Or, on racontait à Manille, avant mon départ, qu'un missionnaire anglais s'était procuré, l'on ne sait comment, une provision de ces franges merveilleuses, et que, grâce à leur possession, il faisait égorger les alliés du Lion par ses meilleurs amis, allumait la guerre entre les peuplades, et ruinerait avant peu toute la puissance de notre écumeur de mer.

Don Ramon pâlit.

--Oh! ceci est affreux! dit une Andalouse en souriant. Sur ma foi, je commençais à m'intéresser à votre galant pirate. Il se fait adorer; tant mieux pour lui. Quant au fripon d'Anglais, il m'inspire plus de répugnance qu'une chenille.

--Monsieur l'officier, dit don Ramon, l'histoire des franges d'or est-elle bien authentique?

--Je la tiens d'un missionnaire anglais qui est revenu en Europe sur le même navire que moi.

--Et vous rappelleriez-vous le nom du voleur?

--Vaguement... _Pott Tripot_... quelque chose dans ce genre. Du reste, le nom ne fait rien à l'histoire, qui commence à vieillir; car il y a bien trois ans que les navires du Lion n'ont paru aux Philippines. D'après certains bruits, il devait être du côté du Pérou quand je suis parti de Manille.

Quels contes fit ensuite le disert officier espagnol? Continua-t-il à captiver l'attention de l'essaim de Gaditanes qui l'écoutaient en minaudant? Il suffit de dire que don Ramon, consterné, s'était retiré avec le deuil dans le coeur.

--J'ai été dupe de M. Roboam Owen, s'écriait-il. Sous des semblants d'amitié, il n'est venu à Garba que pour me faire dérober par son valet Pottle Trichenpot les précieuses franges que me donna Léon. Eh bien, réparons ma négligence, s'il en est temps encore! Affrétons un navire, allons empêcher ma soeur et mon valeureux beau-frère de se faire prendre aux piéges d'un misérable.

A son arrivée à Lima, le fils de l'ancien gouverneur de Cuzco ne parut pas suspect. On trouva fort naturel qu'il vînt s'occuper de sa succession paternelle, dont il s'occupait en effet. On ignorait qu'il fût le beau-frère du _Lion de la mer_, et l'on croyait sa soeur Isabelle en Espagne.

Don Ramon fut prudent; il fréquentait dans les lieux publics des gens de toutes conditions, questionnait fort peu, écoutait beaucoup, et se proposait, après avoir fait un voyage dans l'intérieur, s'il ne découvrait rien au Pérou, de se rendre à Manille en traversant tous les archipels de la Polynésie.

Mais _la Firefly_ mouilla au Callao. Dans l'intérêt de ses recherches fraternelles, il se mit en rapport avec les officiers de la frégate, où il se trouva tout à coup en présence de Roboam Owen.

L'Irlandais s'avança vers lui la main ouverte.

Don Ramon lui refusa la sienne et quitta le bord.

L'injure était sanglante. Les camarades du lieutenant irlandais lui demandèrent quelle avait été la nature de ses rapports avec l'insolent hidalgo. Owen raconta tout ce qui s'était passé au château de Garba, et descendit à terre pour exiger une réparation.

Don Ramon, exaspéré, le traita d'hôte parjure, de traître et de voleur.

--Oui, voleur!... ajouta-t-il avec sa violence des plus mauvais jours; car Pottle Trichenpot n'était que votre instrument.

Sans comprendre la portée de ces paroles, Roboam Owen, à bout de patience, envoya des témoins à don Ramon.

Mais ce qui s'était dit à bord de la frégate fut officiellement communiqué le jour même par son commodore au vice-roi du Pérou.

Don Ramon, marquis de Garba y Palos, fils de l'ancien gouverneur de Cuzco, avait pour soeur une métisse, laquelle était la femme du corsaire Sans-Peur, s'intitulant le _Lion de la mer_. Don Ramon devait être le complice des rebelles.

Ceci s'appelle presser les conclusions.

L'embargo fut mis sur le navire de don Ramon, qu'on incarcéra sur-le-champ. Des visites domiciliaires faites à terre et à bord amenèrent la saisie de papiers prouvant l'alliance, non contestée d'ailleurs par le prisonnier, de la petite-fille d'Andrès de Saïri avec le comte de Roqueforte, dit Sans-Peur le Corsaire et Lion de la mer, qui avait autrefois pris part à l'insurrection de Tupac Amaru. Aucune autre charge ne pesait sur le jeune marquis de Garba, mais les anciens ennemis de son père se réveillèrent de toutes parts. Les bruits monstrueux répandus par les Anglais, et notamment par Pottle Trichenpot, s'accréditèrent au Pérou comme à Manille. On y dit que les prisonniers de guerre de Sans-Peur étaient livrés aux appétits de ses anthropophages.

Roboam Owen eut beau protester; _le Lion de la mer_ fut traité de pirate, d'ogre et de cannibale. On s'indigna contre don Ramon, qui pactisait avec un être pareil, et don Ramon, malgré son innocence, ne tarda pointa être sérieusement compromis.

Le commodore de _la Firefly_,--marin anglais de l'école impie de Nelson,--haïssait les Français jusqu'à la démence. Il réprimanda vertement Roboam Owen pour avoir dit du bien d'un forban ennemi de l'humanité tel que Sans-Peur le Corsaire. Il admettait sans exception les plus absurdes calomnies. Il crut que les équipages du prétendu cannibale le dévoreraient sans miséricorde, et préférant périr les armes à la main, il fût, par son entêtement, le véritable auteur du massacre.

Sans-Peur avait tout compris.--Il sentait la nécessité d'aller combattre en Océanie la néfaste influence du missionnaire Pottle Trichenpot, coupable du larcin des franges d'or. Il voulait délivrer don Ramon, le réconcilier avec Roboam Owen, et ajourner toutes choses au Pérou, puisque Andrès était mort et son fils Gabriel trop jeune encore pour se mettre à la tête des Péruviens.

Enfin, il considérait comme un devoir sacré de rendre avec pompe les honneurs funèbres au dernier des Incas.

A ses ordres, les officiers de mer et les chefs quichuas accoururent.

--Mes amis, leur dit-il, une crise nouvelle commence. Elle va nous priver du repos auquel nous avions tant de droits. Mais d'impérieuses nécessités m'obligent à ne point perdre un instant. Notre double victoire d'aujourd'hui ne porterait aucun fruit, si nous tardions d'agir. A l'oeuvre donc, et que chacun rivalise de zèle! Qu'on répare en toute hâte les navires capables de prendre le large.--Et qu'à terre, hommes, femmes, enfants, chacun soit prêt à partir dès le point du jour pour les bords du grand lac de Chicuito, car nous évacuons tout à la fois le territoire et la baie de Quiron.--Allez!... employez bien la nuit... et que Dieu vous garde!...

--Vois-tu ce que je te disais, Camuset, mon camarade! disait maître Taillevent. Après cette journée de batailles, pas plus de hamacs que de musique. Attrape à calfater, clouer, regréer et jumeler nos barques!... Et demain, en route, pour changer!... Et voici tantôt vingt ans que ça dure!... sans compter que, peut-être bien, nous ne sommes pas plus avancés qu'au premier jour.

--Maître, m'est avis pourtant qu'au Havre, chez l'armateur, il y a des piastres pour nous, dit Camuset. Votre bonne femme de mère, la mienne et mon vieux père en profitent. C'est autant de pris sur l'ennemi, comme vous dites des fois.

--Camuset, tu es matelot, dit Taillevent en prenant la route du bord.

Et Camuset, fier et pensif, le suivait d'un pas délibéré.

--Matelot!... il m'a dit que je suis matelot!... Voilà un éloge, et un crâne!... Mais j'aurai beau me faire couper en morceaux pour lui, sa femme Liména et son fils Liméno, il ne m'appellera jamais _son matelot_, vu que je ne suis pas personnellement dans la peau de Tom Lebon de Jersey, anglais de nation, français de coeur...

Sur quoi Camuset poussa un soupir profond.

* * * * *

Sans-Peur le Corsaire, donnant l'exemple d'une infatigable activité, passa la nuit à surveiller les travaux de ses gens à terre et à bord.

La frégate _la Lionne_, la corvette _le Lion_ et le transport _l'Unicorn_, convenablement réparés, se répartirent comme lest l'artillerie de _la Firefly_, dont la carcasse, criblée de boulets, fut abandonnée sur les roches, où la tempête devait achever de la détruire.

XXXV

DOULEUR ROYALE.

Quand tout fut prêt, Léon permit à ses gens de se livrer au sommeil pendant quelques heures; mais il n'essaya même point de prendre un instant de repos.

Un calme profond, qui eût mis obstacle à l'appareillage, régnait sur la baie. Dans les plaines et les mornes régnait un calme profond.

Quelques rares sentinelles immobiles aux avant-postes veillaient en cas d'alerte.

Le silence avait succédé au tumulte des combats, des travaux maritimes et des préparatifs de départ.

Isabelle, agenouillée, priait auprès du corps de son aïeul. Ses trois enfants dormaient.

Les regards de Léon s'arrêtèrent sur la couchette des deux jumeaux endormis dans les bras l'un de l'autre.

--Grandissez! grandissez! murmura-t-il, et lorsqu'un jour vous vous trouverez dans quelque situation semblable à la mienne, point d'embarras pour vous. N'ayant qu'une pensée, vous serez deux pour vous partager les rôles; vous pourrez être à la fois unis et séparés, agissant aux deux extrémités du monde, et votre aîné, je l'espère, coopérera puissamment à l'oeuvre qui sera votre partage!

Puis, avec une émotion paternelle, il fixa les yeux sur Gabriel endormi:

--Mais toi, malheureux enfant, tu seras seul aussi!... Vais-je donc en être réduit à t'abandonner sans pitié!... Tu ne m'appartiens plus, hélas!... Un peuple entier exigera que je te livre à son dangereux amour!... Il leur faut un gage vivant de notre sincérité... Ils veulent un otage, et moi, je ne puis le leur refuser, sous peine de trahison. Oh! le fardeau m'accable!... mon esprit et mon coeur sont brisés!...

La complication des événements était telle que, malgré la promptitude énergique de son coup d'oeil, Léon ne savait à quel parti s'arrêter.

Un homme couvert de poussière s'arrêtait alors dans la gorge du nord, donnait le mot de passe à la sentinelle, et pénétrait dans le territoire de Quiron. Il était porteur d'une dépêche en chiffres adressée au _Lion de la mer_ par un de ses agents secrets en résidence à Lima. Léon brisa le cachet et lut:

«Un sourd mécontentement règne dans la ville, où l'arrestation du marquis don Ramon de Garba y Palos, récemment arrivé de Cadix, a produit un fâcheux effet.--Personne n'ignore désormais qu'en Europe la France et l'Espagne font cause commune contre l'Angleterre. Un officier anglais de la frégate _la Firefly_, entrée au Callao sous pavillon parlementaire, ayant dit hautement que vous êtes un corsaire français, et non un pirate, une partie du conseil a blâmé les mesures prises par Son Excellence.--On trouve surtout le vice-roi coupable d'avoir accepté le concours de la frégate anglaise, et d'avoir combiné ses opérations avec celles d'un navire ennemi de Sa Majesté Catholique.

«Les nouvelles de l'audience de Cuzco sont, en général, très alarmantes pour le gouvernement. Il paraît que de toutes parts les caciques se refusent à subir l'autorité des corregidores. On s'attend à une insurrection des indigènes. On ajoute que le fils du marquis de Garba y Palos est seul capable de conjurer le péril. Les créoles, prêts à se prononcer en sa faveur, demandent tout bas qu'il soit appelé au gouvernement de Cuzco; mais le vice-roi compte sur le succès de la frégate anglaise, et des troupes envoyées contre votre seigneurie pour agir ensuite avec vigueur.

«Plaise à Dieu que nos armes aient triomphé!»