Chapter 15
Naturellement lâche, malpropre et filou, il était rempli d'intelligence pour les travaux occultes qui avaient enrichi ses chers parents. Tant d'aimables qualités réunies en sa seule personne devaient le faire distinguer par le munitionnaire en chef du vaisseau _le Warspit_; il se rendit, par un zèle à toute épreuve, digne d'une pareille distinction; nul ne pesait et ne mesurait plus mal que lui, nul ne décomptait mieux. Il savait ses quatre règles dès l'âge tendre, il apprit à lire et à écrire dans l'espoir de devenir un jour munitionnaire royal. Malheureusement, enhardi par trop de succés, il ne se borna plus à filouter l'équipage au profit de son protecteur, et voulut bénéficier de ses talents. Cette ambition le perdit.
Cent coups de fouet et deux ans de prison lui furent attribués en récompense de ses mérites; mais à quelque chose malheur est bon. Pottle fut attaché au service particulier du chapelain de la prison, estimable ministre qui, chaque soir, se faisait faire par lui la lecture de la Bible, et qui, plus tard, le donna pour valet à son neveu le master de la corvette _the Hope_ (l'Espérance). On se rappelle comment cette corvette fut brûlée sur les côtes de Galice par le corsaire _le Lion_, et comment Pottle, mis en barrique, recueilli par _la Guerrera_, puis embarqué sur _la Dignity_, parvint à se faire accepter comme domestique par le loyal Roboam Owen.
Hypocrite formé par tant d'infortunes et devenu très habile à faire naître les occasions favorables, Pottle eut le talent de s'insinuer dans les meilleures grâces du spéculateur qui trafiquait à l'anglaise des revenus de la Bible dans les archipels de l'Océanie.
A Londres, il fut trouvé digne de toute confiance et en partit avec une pacotille dont il devait tirer les plus agréables profits.
Le catholicisme est abnégation, désintéressement, dévoûment allant jusqu'au martyre. Celles des sectes dissidentes qui exploitent les rives lointaines sont animées par l'esprit diamétralement inverse.
Pottle Trichenpot, marié à Sydney avec la fille d'un déporté, n'était rien moins que missionnaire anglican lors de la prise du _Duff_.
Possesseur d'une magnifique collection de spiritueux et de bibles, de ciseaux, de couteaux et de verroteries, il travaillait à l'édification, à la conversion et à la civilisation des Polynésiens avec un succès des plus rares. Sa pacotille fut perdue, hélas! mais en dépit du rancunier Taillevent, le missionnaire Pottle Trichenpot n'eut qu'à se louer des traitements de Sans-Peur le Corsaire.
En vérité, il fut acueilli en ancienne connaissance. Le capitaine lui demanda des nouvelles du brave lieutenant Irlandais Roboam Owen. Pottle, d'abord tout tremblant, se rassura et dit que M. Owen continuait à servir dans la marine britannique.
--Mais, ajouta le prisonnier, très peu de jours après notre débarquement au cap de la Higuera, nous nous séparâmes, et je n'ai jamais eu l'honneur de le rencontrer depuis.
Pottle mentait avec impudence.
Sans-Peur ne fut point tout à fait sa dupe; seulement son indulgence trop grande, combinée avec la terreur profonde qu'il inspirait à Pottle Trichenpot, fut cause que ce dernier s'évada au risque d'être dévoré par les requins ou par les anthropophages.
Pour qu'un tel poltron courût de gaîté de coeur autant de dangers, il devait avoir la conscience fort lourde et redouter à bon droit que, se ravisant tôt ou tard, Sans-Peur ne se conformât à la manière de voir de l'expéditif Taillevent.
Plus heureux qu'il ne méritait de l'être, Pottle Trichenpot fut recueilli par un autre navire de missionnaires anglicans et se retrouva bientôt dans une position meilleure que jamais.
Il faut lui attribuer la majeure partie des rapports alarmants que reçut le gouvernement britannique sur les progrès d'un aventurier français déjà signalé à son attention depuis longues années: «--Sous les noms principaux de LÉO l'_Atoua_, Lion de la mer, ou Sans-Peur le Corsaire, cet odieux pirate, ligué avec les insurgés du Pérou, ne cessait de persécuter les missions anglaises, s'opposait en tous lieux à leur établissement, suscitait des révoltes et des massacres, capturait les goëlettes évangéliques, et menaçait d'expulser les Anglais de toutes les îles.»
Les missionnaires, en général, se plaignaient des partisans fanatiques de LÉO l'_Atoua_; Pottle seul était en mesure de fournir de bons renseignements qu'il compléta par une foule de détails circonstanciés.
Cependant les gouverneurs des diverses audiences du Pérou étaient parvenus de leur côté à trouver quelques indices de la mystérieuse puissance exercée contre eux par un ennemi acharné, qui devait avoir des partisans jusque dans l'intérieur des terres.
XXXI
BATAILLE DE QUIRON.
La frégate anglaise _la Firefly_ avait mouillé au Callao avant de se diriger sur la baie de Quiron. Son capitaine, qui apportait les documents fournis par les missions anglaises, se concerta naturellement avec le vice-roi. Les Espagnols agirent par terre, tandis que les Anglais allaient attaquer par mer.
Au moment même où Sans-Peur apercevait dans la direction du nord la frégate ennemie, il vit sur la pointe sud de la baie de Quiron un pavillon qui lui signalait des dangers à terre.
--Andrès est menacé, dit-il à Isabelle. La route suivie par cet anglais prouve qu'on a découvert notre asile.
--Ah! mon Dieu! s'écria la jeune mère de famille, je vois des troupes espagnoles sur la montagne!... et j'ai deux de mes enfants à terre!...
Léonin et Lionel, les deux jumeaux, âgés d'environ trois ans, se roulaient aux pieds de leur bisaïeul assis sur une sorte de palanquin, d'où il donnait à voix basse ses ordres transmis aussitôt à ses fidèles serviteurs.
Gabriel, sur le gaillard d'arrière de la corvette _le Lion_, avait pour compagnon de jeux un petit garçon d'un an plus jeune que lui, né en mer et baptisé à bord du nom euphonique de Liméno Taillevent.
Camuset, qui jouissait du privilége d'être spécialement chargé de la garde du petit Gabriel, était en tiers dans leurs récréations. Il les suivait dans la mâture, leur enseignait à faire toutes sortes de noeuds, était leur maître d'escrime, de bâton et de natation, trouvait ses fonctions charmantes, et avait cessé d'être tarabusté par maître Taillevent, qui le traitait de camarade.
--Ah! s'il pouvait un jour m'appeler son _matelot_! disait naïvement le vaillant garçon.
Mais le titre sacro-saint de _matelot_ ne pouvait être décerné par maître Taillevent qu'à un seul homme dans le monde, c'est-à-dire Tom Lebon de Jersey, anglais de nation, français de coeur...
--Le mari de ma femme, le fils de ma mère, et le père de ses petits-enfants! disait encore quelquefois le brave maître par un reste d'habitude à laquelle Liména mettait bon ordre.
--Ta femme, c'est moi! et le seul petit-fils de ta mère, Liméno notre enfant.
--Doucement, madame Taillevent, répliquait le maître. Pour la première chose, j'ai tort; tu es ma femme, et l'autre est celle de mon matelot Tom Lebon. Mais pour la seconde chose, je dis et je répète que mon matelot est le fils de ma bonne femme de mère... par _substantation_, langage du notaire de chez nous.
--Pardonnerez, maître, objectait Camuset, le notaire de chez nous a dit _substitution_.
--Je n'en fais pas la différence, mon camarade, reprit Taillevent avec bonhomie, mettons _tanta_, _titu_, _touto_, _tuti_, tout ce que tu voudras; en néo-zélandais on dirait _papaï_; demande plutôt au vieux Parawâ.
Parawâ et bon nombre de ses compatriotes étaient alors, soit à bord de la corvette _le Lion_, soit sur la prise anglaise _l'Unicorn_, qui entrèrent de conserve dons la baie de Quiron.
_La Firefly_, chargée de toile, gouvernait sur elles, sabords ouverts, mèches allumées.
_Le Lion_ et _l'Unicorn_ hissèrent pavillon français, l'appuyèrent d'un coup de canon et s'embossèrent à l'extrémité la plus reculée de la baie.
Sans-Peur emmenant son fils Gabriel, Taillevent, Camuset et cinquante autres se jetèrent dans la chaloupe ou le grand canot.
Isabelle, suivie de Parawâ, se précipita vers le château de Quiron, où les serviteurs d'Andrès s'apprêtaient à opposer aux troupes espagnoles une résistance vigoureuse.
A bord de _la Firefly_, on observait les mouvements des embarcations qui se remplissaient de marins des deux navires. On crut nécessairement qu'ils prenaient la fuite.
--_Perfectly well!_ parfaitement bien! dit le commodore anglais. Les drôles ne se doutent pas de ce qui les attend à terre!.. Allons prendre leur navires abandonnés. La cavalerie espagnole fera le reste.
Le commodore qui parlait ainsi ne pouvait voir qu'au même instant des masses de rochers se détachaient des flancs de la montagne où s'introduisait une nombreuse flottille des balses péruviennes.
_La Firefly_ courait vers les deux navires embossés et qui, abandonnés ou non, lui présentaient le travers. Avec une prudence digne d'éloges, le commodore prit du tour de manière à leur offrir le côté, c'est-à-dire que sa manoeuvre ne ressembla en rien à celle qui avait autrefois causé la prise de _la Santa-Cruz_. Toutefois, trouvant fâcheux d'endommager inutilement deux navires qui paraissaient en bon état, il mit en panne à petite portée de canon et fit amener quelques canots qui se dirigèrent vers la corvette et le trois-mâts _l'Unicorn_.
Les canots abordèrent; les officiers qui les commandaient montèrent sur le pont. On ne les vit pas redescendre. On ne vit pas non plus amener les couleurs françaises. Il était évident que les malheureux officiers de corvée venaient de se faire prendre au piége.
Le commodore se rapprocha en dérivant, et d'une voix menaçante:
--Amenez pavillon, cria-t-il, ou je vous coule!
Rien ne bougea.--Personne ne répondit à la menace.--Les canots anglais, rappelés à bord, revinrent sans leurs officiers, qui, à peine sur le pont des navires de Sans-Peur, avaient été brusquement terrassés, bâillonnés, garrottés et jetés à fond de cale. Autour de chaque canon se tenaient accroupis un nombre d'hommes suffisant pour le servir, et à l'arrière, caché par le bastingage, un officier corsaire donnait ses ordres par signes.
A bord du _Lion_, c'était Émile Féraux,--à bord de _l'Unicorn_, Bédarieux,--deux braves capitaines de prises demeurés fidèles à la fortune de Léon de Roqueforte.
--Canonniers!... à couler bas!... Feu!... commanda enfin le commodore de _la Firefly_.
Un nuage de fumée enveloppa la frégate anglaise.
_Le Lion_ et _l'Unicorn_, se réveillant alors, ripostèrent par leurs volées; la fumée s'épaissit.
Avant qu'elle se fût dissipée, du flanc de la montagne sortit une frégate qui, sans un chiffon de toile au vent, s'élançait avec une rapidité magique sur l'arrière de _la Firefly_, prise inopinément en enfilade et puis entre deux feux,--car _la Lionne_, toujours sans avoir déployé une voile, tourna soudain sur elle-même, longea la frégate anglaise et la cribla d'une seconde bordée à bout portant.
Cette attaque était trois fois fantastique.
Sortie de sa caverne comme elle y était entrée, au moyen d'un chapelet de balses, _la Lionne_ se hala sur un système d'amarres disposées à l'avance dans la prévision des deux manoeuvres exécutées coup sur coup avec une admirable précision.
La bordée en enfilade jeta le désordre à bord de _la Firefly_. Son gouvernail brisé, ses vergues, ses mâts, ses cordages hachés par la mitraille, ses voiles déchirées et pendantes, la réduisaient à l'impossibilité de manoeuvrer.
Et au même instant, _la Lionne_ abandonnait ses amarres de fond en larguant ses voiles, tandis que la corvette _le Lion_ et _l'Unicorn_ continuaient à faire feu. Ces deux navires, si peu redoutables dans le principe, la secondaient maintenant d'une manière désastreuse pour _la Firefly_.
Cependant, à terre se passait une autre action qui préoccupait à trop juste titre l'intrépide Sans-Peur.
Isabelle, les deux jumeaux Léonin et Lionel, le noble Andrès et ses Péruviens étaient attaqués par des troupes nombreuses qui ne reculèrent pas devant quelques pièces d'artillerie assez maladroitement pointées.
La cavalerie espagnole s'empara même de plusieurs canons. Le vieux château de Quiron, battu en brèche, allait s'écrouler. Un incendie s'y déclarait.
--Bas le feu! commanda Léon en hissant pavillon parlementaire.
Le silence se fit sur la baie.
--Capitulez! ajouta Sans-Peur, je vous accorde la vie, la liberté, un navire et un sauf-conduit pour retourner en Angleterre!
Non!... répondit le commodore, je ne capitulerai jamais devant un pirate.
--Je suis corsaire français!
--Vous en avez menti!... Feu!... feu partout!
--A l'abordage, donc, et pas de quartier! cria Léon avec fureur.
Un triple choc suivit ce commandement.
_La Lionne_ arrivait en grand sur _la Firefly_ qui dériva sur la corvette _le Lion_, tandis que _l'Unicorn_ s'accrochait par l'avant. Les quatre navires, qui se heurtaient et se brisaient l'un à l'autre espars et pavois, gémissaient en craquant de bout en bout. Ils ne formaient plus qu'une masse, théâtre de la désolation et du carnage.
Les lions, les tigres, les cannibales, les farouches Néo-Zélandais, les Polynésiens ou les Péruviens enrôlés comme matelots par Sans-Peur, déchaînés maintenant, égorgeaient sans pitié les anglais livrés à leur rage.
--Camuset, veille sur mon fils Gabriel!... A moi, mes canotiers! avait commandé Léon en lançant son monde à bord de _la Firefly_.
Puis il se jeta dans son canot. Taillevent y gouvernait.
Camuset demeura presque seul sur la dunette de _la Lionne_, où il fut obligé de retenir de vive force le petit Gabriel qui pleurait parce qu'on l'empêchait d'aller à l'abordage.
--Une autre fois, mon petit prince, une autre fois ce sera notre tour. Cette fois-ci, voyez-vous, faut obéir à papa Sans-Peur, qui va vous chercher maman et vos petits frères.
Gabriel trépignait.
Liméno, plus calme, regardait la bagarre avec un sang-froid juvénile qui eût assurément charmé maître Taillevent, son père, si maître Taillevent, à pareille heure, avait pu être charmé par quoi que ce fût.
Un mousqueton en bandoulière, une hache d'abordage et deux pistolets à la ceinture, noir de poudre et ruisselant de sueur, les yeux fixés sur le territoire de Quiron, où se livrait la bataille, la main sur la barre de son gouvernail, Taillevent grommelait ainsi:
--Toujours se bûcher! toujours se crocher, se manger, se défoncer!... User plus de navires que de paires de souliers!... se battre par mer, par terre, au large, en rade, dans les îles, chez les Espagnols, chez les sauvages, et, pour se reposer, faire faire l'exercice du fusil et du canon à tout ce qu'il y a de peaux tannées, tatouées et basanées entre les Carolines et les Marquises. Naviguer dans le feu, voyager dans les tremblements, creuser les montagnes, avoir en garnison dans les mines du Pérou des ennemis la pioche et la pelle en main, faire tous les métiers, hormis le bon petit cabotage entre jersey et Port-Bail! Miracle que d'avoir un pouce de peau sans avaries sur ses pauvres os!... vrai miracle!... mais, tant va la cruche à la fontaine, qu'elle y demeure en pantenne!... Va-t'en dire ça en douceur à mon capitaine, tu en seras pour ta peine!... En avant donc!... en avant le chavirement!...
Le canot abordait au milieu des balses échouées sur le rivage, car tout ce qu'il y avait de gens capables de porter les armes combattait autour du palanquin d'Andrès de Saïri.
Les femmes et les enfants quichuas couraient çà et là, sans but; sans savoir où aller, en poussant des cris de terreur.
--_Démonio_! tas de pécores! leur cria Taillevent en espagnol. Mettez-vous donc sur les balses et n'allez pas trop loin!... Allons! Concha, Pépita, Dolorès, Carmen! femelles endiablées, taisez-vous; attrapez-moi les pagaies!... Si ma femme était là, seulement!
Mais Liména ne s'était pas séparée d'Isabelle.
D'un signe, Taillevent ordonne à deux des canotiers d'organiser une flottille de balses, tandis qu'à la tête des autres il s'élance sur les pas de Sans-Peur.
Andrès venait de recevoir une balle en pleine poitrine et ne commandait plus.
Isabelle, à cheval, tenant ses deux enfants pressés contre son coeur, était menacée par les cavaliers espagnols. L'amour maternel redoublait son énergie. Plusieurs fois, tout en battant en retraite, elle déchargea ses pistolets d'arçon. Autour d'elle, on se massacrait.
Parawâ, son _méré_ casse-tête au poing, abattait quiconque osait s'approcher d'elle; et Liména, montée sur une jument des Malouines, se comportait comme un homme.
Cependant, épuisés, décimés, hors d'état de résister davantage, les Quichuas allaient être enveloppés, lorsque Sans-Peur, Taillevent et leurs matelots arrivèrent en renversant tout sur leur passage.
A leur vue, Parawâ jette le cri PI-HÉ d'un accent si terrible que l'épouvante gagne les chasseurs espagnols.--Ils reculent.--Le chemin de la mer est libre.
--Au galop! Isabelle, au galop!... dit Sans-Peur.
Par malheur, la panique des cavaliers ne dura qu'un instant.
--Eh quoi! dix hommes à pied vous font reculer! A la charge!... commanda un de leurs officiers, qui se lança sur eux au triple galop.
La baïonnette de Taillevent et une balle de Sans-Peur arrêtent à la fois cheval et cavalier.
Parawâ tenait par la bride la monture d'Isabelle, une balse accosta.--La jeune mère, sans descendre de cheval, passe sur le radeau dont Liména saisit la pagaie.
Autour du palanquin d'Andrès se livrait un combat sanglant.
Mais les Espagnols, maîtres du rivage, n'eurent pas le temps d'en finir par une décharge à mitraille de leur artillerie.
Émile Féraux lâchait sur eux une bordée qui démonta leurs pièces. Bédarieux débarquait à la tête de tous les équipages vainqueurs de _la Firefly_. Et du versant des mornes, se précipitaient comme un torrent des cavaliers péruviens qui accouraient, trop tard, hélas! au secours de leur cacique.
Cette mêlée terrible fut appelée la bataille de Quiron.
XXXII
MORT DU CACIQUE DE TINTA.
Déjà, Gabriel-José-Clodion-Tupac-Amaru de Roqueforte, né le 15 mars 1794, a sept ans accomplis,--et, en l'espace de sept ans passés, une frégate ensevelie dans l'ombre sous une montagne, loin d'être en état de sortir victorieuse d'une bataille navale, aurait le temps de pourrir plusieurs fois.
Aussi bien _la Lionne_, qui venait d'écraser _la Firefly_, n'était-elle plus la même que Sans-Peur y avait cachée dans l'origine. Le grand tueur de navires avait, à diverses reprises, rouvert et refermé son arsenal mystérieux, où toutefois il eut toujours soin de tenir un grand navire en réserve.
Du reste, pendant que Léon et Isabelle sillonnaient les mers de l'Océanie, pendant qu'ils s'aventuraient jusqu'aux Philippines et capturaient aux Espagnols, aux Hollandais ou aux Anglais des navires de tous rangs, Andrès ne négligeait rien pour entretenir _la Lionne_, dont la cale se remplissait des richesses extraites de la mine des Incas.
Certes! si les circonstances ne permirent point qu'Isabelle entrât en jouissance des vastes domaines que le marquis son père possédait aux alentours de Cuzco, elle en fut amplement dédommagée.
Par une bizarrerie fort remarquable, les revenus de la fille des Incas, régulièrement perçus par un tabellion royal, continuaient à être adressés à don Ramon en son château de Garba.
De même l'armateur Plantier reçut à bon port divers bâtiments chargés d'opulentes dépouilles, lesquels furent vendus au Havre pour le compte du fameux corsaire Sans-Peur, le Surcouf de l'Océanie.
Si la France ignorait les exploits du _Lion de la mer_, les marins s'en entretenaient assez souvent, sans trop comprendre, il est vrai, par quels motifs un tel homme avait choisi pour théâtre des parages où l'on ne semblait avoir aucun grand intérêt, dans le présent ni dans l'avenir.
Les guerres continentales absorbaient l'attention de l'Europe.
A peine s'y occupait-on des faits accomplis dans l'Atlantique ou dans les mers de l'Inde; à plus forte raison, l'opinion publique ne s'émut jamais des courses dans les mers du Sud et de l'Océanie, de l'exécuteur des patriotiques desseins du pieux et libéral Louis XVI, qui voulait la civilisation par le catholicisme et par la France, _Gesta Dei per francos_, et conséquemment la lutte sans trêve contre l'influence de l'hérétique Angleterre.
Personne, si ce n'est l'armateur Plantier, n'était au courant des actes de Sans-Peur, aventurier en quelque sorte légendaire, car la distance produit presque les mêmes effets que le temps. Les matelots, de rares officiers du commerce, certains capitaines corsaires, Paul Déravis, entre autres, faisaient, à la vérité, des récits merveilleux; mais a beau mentir qui vient de loin: tout cela était trop fabuleux, romanesque, incroyable, impossible, absurde même!...
Si le mobile de Sans-Peur avait été ce qu'on appelle _la gloire_, il se serait singulièrement fourvoyé; mais son ambition était plus haute et plus noble, comme le prouva bien son discours au pied du lit de mort d'Andrès de Saïri.
Les Espagnols, enveloppés à leur tour, avaient mis bas les armes; Sans-Peur, maître de la situation, put, cette fois, s'opposer à un massacre inutile.
Les soldats prisonniers furent gardés dans les casemates de la montagne; les équipages retournèrent à leurs bords respectifs pour les déblayer, les nettoyer et réparer les avaries principales. Un bûcher se dressait sous le vent; on devait y brûler les morts. Une ambulance était improvisée sous les arbres du plateau; les femmes, dirigées par les chirurgiens des navires, pansaient les blessés des deux partis.
Sur les ruines du château, une tente, faite avec les voiles des chaloupes, abritait le vénérable cacique Andrès, qui venait de recevoir les derniers sacrements. Car, depuis bien des années, un prêtre, fils d'une Péruvienne, desservait l'humble chapelle de Quiron.
La population, assemblée sur le plateau, voyait Isabelle, ses trois enfants et son époux autour du vieillard mourant, qui les bénit sans avoir la force de prononcer une parole.
Ses derniers regards s'attachaient fixement sur Gabriel-José, son filleul, l'aîné de la famille.
Ces regards étaient tendres et pleins d'éloquence.
Léon de Roqueforte, étendant la main sur la tête de son fils, dit à haute voix:
--Mon père, en présence de votre peuple, je vous renouvelle solennellement ma parole. Je jure que cet enfant, qui porte les noms du dernier Inca, n'aura d'autre mission que de continuer, après moi, l'oeuvre d'affranchissement du Pérou.
Le vieillard sourit avec reconnaissance.
Les indigènes péruviens brandirent leurs armes, faisant ainsi le serment sacré de reconnaître le premier-né d'Isabelle comme l'héritier de la race antique de leurs seigneurs.
--Grâce à Dieu! continuait le corsaire, j'ai deux autres fils qui se partageront le reste de ma tâche immense. A ceux-ci les mers! A celui-là les terres! Aux frères jumeaux mes peuples des îles, mes vaisseaux et l'honneur de servir la France et la foi, en préservant à jamais de la domination anglaise les nations de l'Océanie. A Gabriel-José la gloire de délivrer le Pérou de la domination espagnole.--Noble Andrès, illustre ami de José-Gabriel Condor Kanki, vous qui avez abattu les murs de Sorata, vous n'avez jamais désespéré du grand triomphe. Et c'est après une double victoire que votre âme généreuse va se diriger vers les cieux! De là, elle verra l'accomplissement de ses voeux pour la patrie.--Et, je vous le dis hautement, hommes du Pérou, vos caciques et vos Incas, les fiers ancêtres de mes fils, glorifieront le Dieu tout-puissant, car l'Amérique du Sud tout entière redeviendra indépendante!
A ces paroles prophétiques, Andrès de Saïri sembla se ranimer un instant. Une flamme d'espérance brilla dans ses yeux.