Sans-peur le corsaire

Chapter 14

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[Note 16: Manco-Capac.]

[Note 17: Mama-Oello.]

La vaste surface du lac étant absolument déserte, on pouvait sans crainte se livrer aux plus brillantes démonstrations, puisque aucun Espagnol ne surprendrait les mystères de l'assemblée. Des cris d'enthousiasme éclatèrent de toutes parts.

Les indigènes réunis n'avaient pas été convoqués au hasard; la majeure partie d'entre eux ayant, douze années auparavant, combattu sous l'infortuné José-Gabriel Condor Kanki, la triple apparition dont ils étaient témoins n'était pour aucun d'eux une vaine parade. Les uns avaient fait le siége de Sorata, les autres avaient suivi la bannière de Catalina, la mère d'Isabelle; tous ils avaient connu le _Lion de la mer_.

Andrès fit un signe, le silence se rétablit.

Il étendit son sceptre, et montrant la fosse béante à ses pieds:

--Cette tombe est vide encore aujourd'hui, dit-il. Ceux que vous avez pleurés vivent pour vous aimer, pour vous servir. Le sang des Incas coule dans les veines de la fille de ma fille, et les mers nous ont rendu leur _Lion_, leur _Lion_ qui n'a cessé de vaincre les Espagnols. Il y a peu de jours, sur nos côtes, une frégate du Callao amenait pavillon devant la sienne, qui porte les couleurs de la France. Le _Lion de la mer_ vous dira lui-même quels sont ses desseins et ce qu'il attend de vous. Moi, sur le bord de cette tombe, où je ne tarderai pas à descendre réellement, je viens vous dire qu'il est l'époux d'Isabelle, la nièce de Tupac Amaru, la fille des Incas!... Je viens, en votre présence à tous, ceindre _la borla_ de nos ancêtre au front d'Isabelle, votre reine et votre soeur. Si quelqu'un d'entre vous veut s'y opposer, qu'il prenne librement la parole!

Les Péruviens répondirent par mille cris de dévoûment.

--Vive la fille de Catalina!--Vive la nièce de Tupac Amaru!--Vivent Isabelle et le _Lion de la mer_!...--Vive à jamais la race des Incas!...

Andrès ajouta lentement:

--Pour plonger nos tyrans dans une sécurité profonde, j'ai dû leur faire croire qu'Andrès de Saïri n'était plus, et les peuples du Pérou ont suivi son cercueil, et cette pierre funéraire a reçu l'inscription que vous lisez. Cependant, caché dans une retraite inconnue, votre dernier seigneur attendait, sur les bords de l'Océan, le retour de sa fille bien-aimée qu'avait juré de lui ramener le _Lion de la mer_. Le _Lion de la mer_, triomphant de tous les dangers, a tenu son serment par la permission de Dieu. Le grand Condor du Pérou étend sur vous ses ailes immenses. La généreuse tige de l'arbre des Incas n'est point desséchée; elle poussera des rameaux verdoyants, elle refleurira, et votre antique indépendance vous sera rendue!...

--Gloire au vainqueur de Sorata! dirent les chefs dont le cri fut longuement répété.

Léon de Roqueforte, agitant le drapeau qui, de nos jours, est celui de la république péruvienne, s'avança le front haut. Ses regards assurés augmentèrent encore l'enthousiasme des chefs et des guerriers.

La bannière qu'il leur montrait représente le soleil se levant sur les Andes, dont le pied est baigné par la rivière de Rimac. Cet emblème, entouré de lauriers, occupe le centre de quatre triangles en diagonale dont deux rouges et deux blancs.

--Enfants des Incas! s'écria le _Lion de la mer_, voici le drapeau de votre indépendance! Avant peu d'années, il remplacera les couleurs de l'Espagne sur toute la surface de l'empire péruvien. Vous ignorez peut-être que la vieille Europe est en feu; vos maîtres ne veulent point que vous sachiez qu'une révolution géante commence au delà des mers. Cette révolution métamorphosera le monde!... Elle vous rendra votre liberté!... Vivez dans l'espoir du grand jour de l'affranchissement! Et en attendant que le soleil qui l'éclairera se lève sur ces montagnes, secondez mes efforts. Je suis le précurseur de votre délivrance! aidez-moi à remplir ma tâche. Conservez, avec votre prudence admirable, les secrets de l'avenir; secondez-moi dans le présent.

Isabelle, couronnée du bandeau royal, se leva et dit:

--Jurez de lui obéir comme à moi-même.

--Nous le jurons!

Et Sans-Peur ajouta:

--Les Espagnols vous condamnent aux travaux des mines; moi, j'ai condamné aux mines mes prisonniers espagnols. Vos maîtres vous obligent à retirer des entrailles de la terre l'or qui leur sert à forger vos fers; que mes captifs, gardés et surveillés par vous, arrachent de vos montagnes l'or qui doit servir à les briser!...

--C'est bien!... dit le chef des Aymaras. Tu auras de l'or! Nous garderons tes prisonniers. Nous connaissons des mines que les Espagnols ne découvriront jamais. Fermées pour eux, elle se rouvriront pour toi!

Léon continua:

--L'Espagne envoie par mer les troupes qui vous oppriment, c'est sur mer que je combattrai l'Espagne. J'arrêterai ses convois, je prendrai ses navires, je transformerai ses soldats en mineurs que je vous livrerai. Mais, d'un autre côté, si j'ai des vaisseaux, je manque d'hommes; que chaque tribu me fournisse donc quelques jeunes gens alertes et courageux pour compléter mes équipages.

Les acclamations de la multitude furent favorables à cette demande.

Électrisés par les discours d'Andrès, de Léon et d'Isabelle, plus de deux cents indigènes se présentèrent d'eux-mêmes. Les caciques des divers districts promirent d'en envoyer successivement au _Lion de la mer_ autant qu'il lui en faudrait.

Le double but du voyage se trouvait rempli.

Un festin patriotique, des cérémonies religieuses et des conférences auxquelles prirent part les principaux chefs de peuplades occupèrent ensuite la journée.

Faut-il dire comment maître Taillevent renouvela connaissance avec une foule d'anciens compagnons d'armes? Faut-il relater les faits et gestes de Camuset, qui, mettant les instants à profit, raccommoda ses souliers, non sans s'instruire des traditions du pays?

--Eh quoi! les ruines qu'il voyait étaient celles d'un temple jadis recouvert en lames d'or!... Nom d'un faubert! ça vous avait tristement changé de mine!... Et, lors de la conquête du pays par les Espagnols, les Incas avaient jeté au fond du lac tous leurs trésors, dont particulièrement une scélérate de chaîne d'or plus grosse que le grand câble de la frégate!... Quel dommage!... Mais, voyons, au lieu de tant creuser la terre, est-ce qu'il n'y aurait pas moyen de repêcher ces richesses?

--Pas moyen, Camuset, le lac Titicaca n'a pas de fond.

--S'il n'a pas de fond, il a un drôle de nom tout de même, pour un lac sacré.

--Tu es bien de ton pays, mon gars, reprit Taillevent. Un nom qui n'est pas français t'étonne et te fait rire. Sais-tu ce que veut dire _camuset_ chez les sauvages de Toyoa, où nous irons peut-être bien un de ces quatre matins?

--Eh bien, maître, qu'est-ce que ça y veut dire?

--Cornichon, potiron, ratapiat, gringalet, bavard et ver de cambuse.

--Merci!... Ils sont polis dans ce pays-là.

--Ici, _titicaca_ veut dire _île de plomb_, voilà la différence, et l'innocent qui rit pour si peu n'est qu'un _camuset_, en langage de Toyoa.

--Bon! maître!... assez causé! Malgré ça, je vois bien que vous _blaguez à la coche_.

--Ça se pourrait encore, dit gravement le maître d'équipage.

XXVII

A LA POUDRE.

L'histoire signale, sans entrer dans aucun détail précis, quelques insurrections partielles qui eurent lieu au Pérou entre 1794 et 1802. La cause de ces mouvements de peu de durée est totalement inconnue. On les attribue plutôt à des bandits qu'aux habitants indigènes, qui n'acquittèrent jamais les impôts avec plus de régularité.

Les alliés du _Lion de la mer_ se conformaient aux ordres de leur reine Isabelle.

Ils ne négligèrent rien pour mettre en défaut la vigilance des Espagnols. Ils avaient l'air soumis, payaient exactement les redevances, ne murmuraient point, et ne prenaient les armes que pour empêcher de découvrir les travaux exécutés dans les mines par les prisonniers de Sans-Peur.

Malheur aux troupes de la couronne qui s'aventuraient vers les points dont la connaissance devait demeurer secrète! Pas un soldat ne revenait d'une expédition semblable; mort ou vif, il disparaissait dans les entrailles de la terre.

Les Péruviens, poussant la ruse jusqu'aux dernières limites, avaient soin de changer plusieurs fois par an les ouvertures des mines, afin que les Espagnols pussent visiter sans obstacles, à peu de mois de distance, les lieux mêmes dont les abords venaient d'être le plus cruellement interdits. Des galeries souterraines, toujours creusées dans la direction de l'Océan, s'étendirent sous les montagnes à des distances incroyables. Souvent Andrès et Isabelle furent revus par leurs fidèles sujets, qui, profitant des travaux tous les premiers, avaient un puissant intérêt à suivre les instructions de leurs princes.

Des relations constantes furent entretenues entre la mine des Incas et le territoire de Quiron, centre maritime de la puissance de Sans-Peur le Corsaire; et l'exploitation de la mine d'or permit à Léon de soulager les souffrances des indigènes, de payer largement leurs services et de rémunérer en même temps avec toute la libéralité nécessaire les marins français qui servaient sous ses ordres.

* * * * *

Les prisonniers livrés aux chefs quichuas avaient successivement été emmenés, sous bonne escorte, dans l'intérieur des terres.--Une flottille innombrable de balses était à la disposition de Léon, dont les deux frégates et le brig, entièrement réparés, se balançaient maintenant sur leurs amarres.

_Le Lion_, placé sous le commandement de Paul Déravis, officier capable, à qui Sans-Peur avait cru pouvoir confier ses desseins, ne tarda point à mettre sous voiles avec Parawâ pour pilote. Il allait annoncer aux peuples de la Polynésie le retour de l'_Atoua_, Lion de la mer, transmettre d'importantes instructions aux principaux chefs, et combattre en corsaire les Anglais ou les Espagnols partout où il se sentirait de force à vaincre.

Le pavillon de Sans-Peur fut arboré à bord de _la Santa-Cruz_, dont l'équipage, composé des compatriotes de Taillevent et de Camuset, fut complété avec les jeunes Péruviens qu'il s'agissait de former au métier de la mer.

Quant à _la Lionne_, elle demeura presque déserte, ce qui motiva bien des discours homériques de maître Taillevent.

A peine le brig eut-il disparu au large avec tous les aventuriers dont la discrétion paraissait douteuse au capitaine, que d'étranges travaux commencèrent.

Des plongeurs ayant placé, sous les rochers qui barraient le fond de la baie, une énorme quantité de poudre, on y mit le feu; la brèche s'ouvrit; la mer se précipita dans les profondeurs de la caverne, où il ne s'agit plus que de faire entrer la frégate.

--Ah! l'idée, l'idée! s'écria Taillevent. Vous en a-t-il de l'idée, mon capitaine! Le reste se voit clair comme le jour. Les balses vont servir de chapelet pour soulever notre chère _Lionne_, à l'effet de la loger dans la caverne, où nous la retrouverons en cas de besoin... Camuset, et vous tous, enfants, ouvrez les yeux et les oreilles, c'est permis! mais fermez la bouche à tout jamais, voilà ma consigne!

Léon ne se borna point à cacher la frégate au fond du bassin voûté où elle fut introduite, il voulut encore que l'ouverture de l'antre fût dissimulée par un amas de rocs entassés de manière à pouvoir tomber en peu d'instants.

Enfin, après avoir suffisamment exercé son équipage, il annonça au vieil Andrès qu'il allait prendre la mer.

Le cacique jeta un regard sur Isabelle et lut sa résolution sur ses traits.

--Allez, mes enfants! dit-il, que Dieu vous garde et qu'il vous ramène pour me fermer les yeux. Lorsqu'à votre retour d'Europe vous alliez livrer combat à un ennemi redoutable, j'ai voulu partager vos dangers; aujourd'hui, d'autres devoirs me sont imposés, je n'y faillirai point. Je suis la sentinelle qui veille sur ces rives, le ministre de vos volontés, l'interprète de vos desseins; je me conformerai aux intentions de mon glorieux fils le _Lion de la mer_, en priant le ciel de vous protéger.

Léon et Isabelle, courbant le front, reçurent la bénédiction paternelle.

Moins d'une heure après, la baie de Quiron était redevenue silencieuse. La frégate qui remontait vers le nord perdait de vue le vieux castel où l'aïeul attristé méditait sur l'avenir de ses enfants et de sa patrie.

--M'est-il permis de demander où nous allons? dit la jeune femme.

--A la poudre! répondit Sans-Peur.

Dans l'école du canon, le commandement: _A la poudre!_ ordonne aux pourvoyeurs de se rendre aux soutes avec leurs gargoussiers vides et d'en revenir avec des gargoussiers pleins. Isabelle comprit que l'objet principal de la campagne était de s'approvisionner de munitions de guerre aux dépens de l'ennemi.

--C'est donc au Callao, reprit-elle, que nous tenterons un coup de main?

--Tu l'as deviné.

--Et l'enfant de Sans-Peur en a tressailli dans mon sein, répondit Isabelle.

Liména, qui entrait dans la dunette meublée des mêmes meubles que la chambre nuptiale du brig _le Lion_, sourit en voyant le valeureux capitaine embrasser avec joie celle qui comblait enfin par ces paroles le plus cher de ses voeux.

--De crainte d'être laissée à terre, reprit Isabelle, je n'ai voulu parler qu'à bord, au large...

--Mais Andrès?...

--Une lettre d'adieu l'instruit de nos espérances.

--Bien! Et ne crains plus désormais que je te laisse à terre malgré toi. Il m'importe à moi-même que la compagne du _Lion de la mer_ soit un marin et un capitaine, comme elle est déjà une héroïne!...

--Des compliments au bout de six mois de mariage!

--La vérité, toujours!

XXVIII

COUPS DE MAIN.

Au Callao et à Lima, on commençait à s'inquiéter de l'absence prolongée de la frégate de Sa Majesté Catholique, _la Santa-Cruz_, partie pour Valparaiso, où l'on savait qu'elle n'était point arrivée.--Avait-elle sombré au large? avait-elle fait naufrage sur quelque côte inconnue? Entraînée hors de sa route par un coup de vent formidable, était-elle en relâche dans des îles lointaines où elle se réparait? ou enfin, chose peu vraisemblable, était-elle tombée au pouvoir des ennemis? On n'ignorait plus, il est vrai, que l'Espagne avait déclaré la guerre à la République française, mais on n'admettait point que la République, en lutte avec toutes les puissances européennes, songeât à expédier un seul navire au Pérou.

Les meilleurs raisonnements sont susceptibles d'être démentis par les faits; la prise de _la Santa-Cruz_ en fournit une preuve de plus.

Au coucher du soleil, la frégate battant flamme et pavillon espagnol fut signalée par les vigies de la côte. Les esprits se rassurèrent; on attendit patiemment le lendemain pour avoir l'explication de son retard.

L'explication devait se faire singulièrement attendre.

Au beau milieu de la nuit, deux cents hommes débarquèrent au fond de la baie du Callao, surprirent le poste qui gardait la poudrière de San-José, forcèrent les portes, s'emparèrent d'autant de munitions de guerre que les chaloupes et radeaux purent en charger, et en partant mirent le feu à la poudrière elle-même, qui fit explosion avec un épouvantable fracas.

Le lendemain la frégate avait disparu.

Or, d'après quelques-uns des soldats de garde, laissés à dessein dans la baie, les auteurs du coup de main parlaient espagnol.--En conséquence, on s'accorda bientôt à dire que l'équipage de _la Santa-Cruz_, s'étant révolté contre ses officiers, faisait la piraterie. Les navires de guerre dont disposait le vice-roi furent expédiés dans les divers ports intermédiaires pour y dénoncer _la Santa-Cruz_ comme rebelle; et quant à la poudrière San-José, on n'eut garde de la reconstruire; aussi les magasins actuels sont-ils tous situés dans les forts et la citadelle du Callao.

Une petite corvette espagnole eut le malheur d'être rencontrée par la frégate de Sans-Peur, qui la prit, livra son équipage aux indigènes pour augmenter le nombre des mineurs, et démolit le navire, dont les voiles, l'artillerie et les munitions furent emmagasinées dans la vaste caverne de _la Lionne_.

Si l'on ne savait point, à Lima, quel était le mystérieux ennemi à qui l'on avait affaire, Andrès, Isabelle et Léon n'ignoraient aucun des bruits répandus au Pérou, car ils avaient la ressource d'envoyer des gens sûrs dans les principales villes. A courts intervalles se succédèrent plusieurs coups de main non moins heureux que celui de la poudrière du Callao.

Sous pavillon indépendant, _la Santa-Cruz_ prit ou rançonna plus de cinquante bâtiments de commerce, à l'ouvert des ports d'Arica, d'Arequipa, de Pisco et jusque dans le golfe de Guayaquil.

L'abondance régnait parmi les indigènes dévoués à la cause d'Isabelle; le vice-roi s'alarmait sérieusement et se proposait de mettre en mer une division destinée à pourchasser la frégate rebelle qui dévastait le littoral; la vieillesse d'Andrès était remplie de nobles espoirs qui furent accrus encore par la naissance d'un arrière-petit-fils.

XXIX

NAISSANCES, MARIAGE ET BAPTÊMES.

A l'instant où, revenant de course, la frégate victorieuse mouillait devant le château de Quiron, l'enfant reçut le jour à bord.

Une salve d'artillerie et un pavois national célébrèrent cet événement heureux.

La frégate fut aussitôt entourée de balses chargées d'indigènes, à qui le vieil Andrès, du haut de la dunette, présenta le nouveau-né, qui, selon les désirs d'Isabelle, reçut les noms de Gabriel-José-Clodion-Tupac-Amaru.

Son bisaïeul y ajouta le titre de _Condor-Kanki_.

--Voici le nouveau grand chef des Condors! s'écria-t-il. L'enfant des Incas naît avec l'aurore de notre indépendance. Elle grandira comme lui, peuples du Pérou. Avant le midi de sa vie, elle illuminera l'empire de nos aïeux, elle sera le soleil qui dissipera les ténèbres de notre longue servitude en éblouissant nos oppresseurs! Gloire au prince nouveau-né; gloire au fils d'Isabelle et du Lion de la mer! Puisse le Dieu des opprimés lui accorder à jamais sa protection toute-puissante.

Ce fut peu après la naissance de Gabriel de Roqueforte que maître Taillevent prit enfin la résolution d'imiter son capitaine en demandant la main de l'aimable Liména.

--Tous mes plans à moi sont coulés, dit-il. J'avais du goût pour le petit cabotage et la pêche sur la côte de Normandie, avec un brin de contrebande en Angleterre, histoire de rire,--et me voilà courant la grande bordée à perpétuité. J'avais l'idée de demeurer le fils de ma bonne femme de mère à Port-Bail, et d'être le père de ses petits-enfants; mais le roi, la république, mon capitaine, le tremblement, le diable s'en sont mêlés; j'ai repassé la chance à mon matelot Tom Lebon, anglais de nation, français de coeur, ça, c'est connu! Donc bonsoir les Normandes de Normandie, faut que j'en prenne une ailleurs, pas vrai?

--Il me semble assez difficile d'être Normande ailleurs qu'en Normandie, dit Liména en riant.

--Eh bien, la mignonne, voilà ce qui vous trompe, à preuve qu'il ne tient qu'à vous de passer Normande en devenant la femme d'un Normand qui s'appelle maître Taillevent, soit dit sans vous offenser.

--Vous ne m'offensez pas du tout, bien au contraire, dit Liména en souriant.

--Bien au contraire? répéta le maître avec un certain trouble.

La démarche qu'il hasardait ne laissait pas que de lui avoir coûté, en réflexions et en monologues, plus de cinquante quarts de nuit.

--Je dis au contraire, reprit Liména, parce que je commençais à être offensée de votre long silence. Dès le premier jour, vous avez pu voir que j'étais dévouée à madame, comme vous vous l'êtes à votre capitaine...

--Il n'y a pas de temps perdu, interrompit Taillevent, M. Gabriel ne fait que de naître. Laissez courir, le mousse qui lui sera dévoué corps et biens ne sera pas longtemps dans les brumes du Pérou.--A demain la noce, avec votre permission!

--Mais madame ne sait encore rien...

--Ni mon capitaine non plus; soyez calme malgré ça; je réponds de la chose.--Enlevé! A demain la noce!

* * * * *

Le jour même du mariage de Taillevent eut lieu le baptème de Gabriel-José-Clodion-Tupac-Amaru de Roqueforte, intrépide enfant dont l'éducation se fit tour à tour à la mer, dans les gorges des Cordillères et dans les îles du grand océan Pacifique, où LÉO l'_Atoua_ fut successivement revu par tous les peuples.

_La Santa-Cruz_ et _le Lion_ se rejoignirent. De beaux combats furent livrés aux Anglais dans plusieurs archipels et jusque sous les murs de Sydney.

Parawâ s'y fit remarquer par sa vaillance à toute épreuve. Trop heureux de combattre sous le Lion de la mer, il s'était hâté de passer à bord de la frégate, dès qu'elle mouilla dans la baie des Iles.

Un jour vint où, confiant à Paul Déravis le commandement de _la Santa-Cruz_ et la conduite d'un important convoi chargé de richesses, Léon remonta son brig refondu à neuf à l'île Taïti.

Le convoi fit route pour le Havre. Sans-Peur expédiait des captures opulentes au citoyen Plantier, son armateur; il se débarassait d'une foule de marins fatigués d'être hors de France depuis fort longtemps. Il ne voulait sous ses ordres que des gens de bonne volonté. D'ailleurs, il avait eu l'occasion de parfaire en Océanie plusieurs nombreux équipages, et se trouvait désormais dans une position excellente.

_Le Lion_ en se dirigeant sur la baie de Quiron, captura sans coup férir _le Duff_, chargé de missionnaires méthodistes, parmi lesquels se trouvait le misérable Pottle Trichenpot, qui fut accueilli par les risées de tous les anciens de l'équipage.

--Si j'étais le capitaine, dit Taillevent à la vue du valet devenu missionnaire, je vous ferais pendre ce mauvais coquin-là pour ne plus le rencontrer.

--Ça nous ferait un mineur de moins, objecta Liména.

Mais quinze jours après, pendant une relâche dans l'archipel de Tonga, Pottle étant parvenu à s'évader, Liména convint de bonne foi que son époux avait eu bien raison.

Au large, peu avant le retour au château d'Andrès, Isabelle devint mère de deux jumeaux qui reçurent les noms de Léonin-Theuderic et Lionel-Clodomir.--Ces enfants de la mer atteignirent l'âge de trois ans sous les yeux de leur bisaïeul, tandis qu'avec des succès toujours nouveaux, Léon et Isabelle battaient l'océan Pacifique.

Le grand tueur de navires en avait usé trois sur les entre-faites.

_Le Lion_,--jolie corvette de trente canons à cette heure,--ramenait un gros trois-mâts chargé de marins indigènes de l'Océanie, quand tout à coup une grande frégate anglaise se montre à l'ouvert de la baie. Un corps de cavalerie espagnole apparaît presque au même instant sur les hauteurs voisines du territoire de Quiron.

--Encore un branle-bas! Camuset, mon camarade, dit Taillevent, m'est avis qu'il va faire chaud!

XXX

POTTLE TRICHENPOT.

La biographie de Pottle Trichenpot, natif de Darmouth, mérite bien de distraire un peu la muse de l'Histoire, qui n'a pas souvent le loisir d'esquisser la silhouette d'un plus impudent rogneur de portions.

Fils d'un ex-cambusier devenu maître de taverne, Pottle employa ses premières années à sophistiquer les liquides offerts aux habitués du logis. Un beau soir, il s'empara de la recette de la journée et disparut sans que ses honorables parents s'inquiétassent de le rattraper.

--Excellent débarras! Qu'il aille se faire pendre ailleurs! dit en anglais monsieur son père à madame sa mère, qui fut absolument du même avis.

Cinq ou six autres fils ou filles suffisaient d'ailleurs à leur tendresse, et l'on peut affirmer qu'ils en auraient aisément donné deux ou trois pour être bien sûrs que Pottle ne reparaîtrait jamais. Ce sacrifice peu ruineux fut inutile. Pressé comme vagabond, Pottle avait l'honneur d'être logé aux frais de son gouvernement sur on ne sait quel vaisseau de Sa Majesté Britannique. Par l'intermédiaire de ses contre-maîtres de manoeuvre, la même Majesté daigna former à coups de fouet l'esprit et le coeur de Pottle Trichenpot, sans parvenir toutefois à faire de lui un mousse passable.