Sans-peur le corsaire

Chapter 13

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--Enfants! s'écria Léon, souffrirons-nous que la barque des Taillevent reste au pouvoir des Anglais? A moi, les gens de bonne volonté!...

Il ne fut fils d'honnête femme parmi les matelots et pêcheurs du canton qui ne se déclarât prêt à le suivre. Toutes les barques, toutes les armes à feu du pays sont mises à contribution. A nuit tombée, la flottille met sous voiles.

De cette nuit-là date le nom de SANS-PEUR, le nom de SANS-PEUR le Corsaire de la République.

La marée et l'obscurité sont ses auxiliaires.--Taillevent et la plupart des marins de Port-Bail connaissent d'enfance l'entrée du port et le lieu où est amarré le caboteur en litige.

Un garde-côte anglais hèle la première embarcation, elle répond: _Pêcheur_, et passe. Une seconde, une troisième passent de même; mais une quatrième plus grande se montre. Une défiance fort légitime s'empare des Anglais, qui sont armés et ordonnent au caboteur de mettre en panne.

A cet ordre, Taillevent donne un coup de barre à la barque; Léon s'écrie:

--SANS-PEUR!...

C'est le signal de l'abordage, de la mêlée, de l'incendie et d'un carnage affreux.

Les gens des trois premières barques de pêche ont déjà surpris l'unique gardien du _Taillevent_ et démarré le fameux chasse-marée acheté des deniers dont le roi avait gratifié le maître d'équipage.--D'autres mettent le feu à bord des navires anglais du port.

Les forts se garnissent de soldats, le tocsin d'alarme sonne, le canon gronde bientôt.

Sans-Peur commande maintenant à bord du garde-côte enlevé; il dirige la retraite, et finit par ramener à Port-Bail le double de barques qu'il n'en avait au départ.

Ce coup de main improvisé fit un tort incalculable aux Anglais de Jersey, et ne coûta pas la vie d'un seul homme.

_Le Taillevent_ n'étant pas susceptible d'armer en course, fut utilisé dans la rivière. Mais le garde-côte capturé, joli brig de dix canons, prit le nom de _Lion_, fut nationalisé français et transformé en corsaire.

La renommée de Sans-Peur grandit en peu de jours, grâce à un combat heureux suivi de la destruction d'un convoi et de quelques captures importantes conduites au Havre pour y être vendues par les soins du citoyen Plantier.

_Le Lion_, qui escortait ses prises, est attaqué non loin du Havre par une corvette de guerre.

Un combat inégal s'engage; tous les gens du pays accourent, on voit avec enthousiasme l'héroïque résistance du petit brig français, qui coule enfin, entraînant avec lui la corvette accrochée par ses grappins d'abordage.

Moins d'une heure après, une chaloupe triomphante, criblée de trous et dont il faut étancher l'eau avec les seilles, les chapeaux, les gamelles, ramène l'équipage vainqueur.

Sans-Peur le Corsaire est salué par les acclamations de toute la population maritime. On l'escorte jusqu'à la demeure du citoyen Plantier, son armateur.

Chemin faisant, on apprend le coup de main de Jersey, ainsi que le combat suivant.

Le surnom de _Sans-Peur_ devient populaire. Qu'importe le vrai nom de celui qui l'a conquis si vaillamment? Personne, parmi les plus ardents clubistes, n'osa reprocher sa qualité d'aristocrate au brave Léon de Roqueforte, qui vengeait à sa manière, sur les Anglais, la mort du roi Louis XVI.

L'esquisse des courses de Sans-Peur dans la Manche, en vue des rivages britanniques, a été tracée; et l'on sait mieux encore comment, ayant assis sa réputation dans les mers d'Europe, il put, sans compromettre l'avenir, songer enfin à son mariage et à ses grands projets d'outre-mer.

Isabelle est enlevée du château de Garba.

Le cacique Andrès l'a revue.

La caverne du Lion s'est ouverte à miracle.

Un combat appelle au large Sans-Peur le Corsaire.

Un nuage de fumée l'enveloppe.

Mais tout à coup les canons se taisent, le nuage se dissipe, le rideau est tombé.

Un cri de joie s'échappe de la poitrine d'Isabelle.

--Non! non! le _Lion de la mer_ ne meurt pas! Tel est celui des Péruviens, dont les clameurs montent vers le ciel.

Et le vénérable Andrès rend à Dieu de ferventes actions de grâce.

XXIV

LE SOMMEIL DE LA LIONNE.

Le front ceint d'un bandeau qui cachait une balafre faite par un éclat de bois et qui lui donnait l'apparence d'un Cupidon nautique, le jeune Camuset demandait à son mentor Taillevent:

--Mais pourquoi donc laissons-nous là cette frégate espagnole au lieu de l'achever?

--Ta ra ta ta ta! fit le maître. Je vas te le dire, mon gars, par la raison qu'à bord du _Soleil royal_, ton vieux père m'expliqua de même _le pourquoi-z-et le comment donc_ d'une manoeuvre de M. le bailli de Suffren, qui se contentait, cette fois-là, de mettre les Anglais en déroute sans leur prendre tant seulement un bout de fil de caret.

--Ah!... Eh bien?...

--C'est tout bêtement, comme disait ton père, vu que les petits poissons n'ont pas le gosier assez large pour avaler les gros.

Sur quoi l'intelligent Camuset, dont l'oeil droit était sous le bandeau, ouvrit l'oeil gauche comme un fanal de combat, et Taillevent alla fumer un calumet de consolation avec Baleine-aux-yeux-terribles.

--Quel guignon de n'être pas de force à vous amariner cette frégate! s'écria-t-il en néo-zélandais.

--Mes amis, disait de son côté Sans-Peur le Corsaire, l'équipage ennemi est par trop nombreux; au lieu de tenter l'abordage, j'ai dû me borner à faire diversion pour sauver notre frégate à nous!... mais notre dernier mot n'est pas dit. Dès demain nous aurons pris notre revanche.

La manoeuvre du _Lion_ avait été magnifique.

Il commença par se mettre en travers à l'arrière de la frégate chasseresse, qui fut bien obligée de manoeuvrer pour lui présenter le côté. Avec une adresse merveilleuse, _le Lion_ tournait en même temps, évitant son feu tout en lui envoyant des bordées qui gênèrent bientôt ses mouvements. Cependant, la prise, d'après les signaux du jeune capitaine, continuait à gouverner sur la baie de Quiron.

Le commandant espagnol, furieux de voir que l'autre frégate lui échappait, n'essaya plus que d'aborder le brig, dont la fameuse pièce de bronze brisa son gouvernail et fit tomber son mât d'artimon.

Mais toute l'habileté de Sans-Peur ne l'empêcha point de recevoir à fleur d'eau une bordée entière au moment où il prenait chasse pour battre en retraite.

Or, c'était en faisant jouer les pompes que maître Taillevent répondait à l'intéressant Camuset; c'était en achevant d'établir les dernières voiles qu'il fumait la pipe avec son ami Parawâ-Touma.

_La Santa-Cruz_,--tel était le nom de la frégate espagnole,--une fois réparée, pouvait venir attaquer les deux navires français, à l'ancre dans la baie de Quiron. Mais on avait une nuit devant soi. Sans-Peur sut l'utiliser.

A bord du _Lion_, on pompe; on épuise l'eau de la cale avec tous les engins possibles; une voile est passée sous la carène, des plaques de plomb sont clouées sur les trous de boulets, on bouche les fentes et les éclats avec de l'étoupe et des coins de bois.

Cependant les balses péruviennes entourent la frégate _la Lionne_; elles transportent à terre les chevaux embarqués aux îles Malouines,--spectacle curieux qui transforme pour un instant les eaux de la petite rade en une sorte de cirque équestre.

Avant le coucher du soleil, tous les chevaux étaient parqués autour du vieux château. Mais ceux que possédait auparavant le cacique Andrès, montés par quelques fidèles serviteurs, se dispersaient le long du rivage, les uns courant vers le nord, les autres vers le sud. Sans-Peur avait donné l'ordre d'acheter autant de balses que l'on pourrait en trouver dans les ports, les anses et les criques de vingt lieues à la ronde.

Tandis que les cavaliers péruviens partent pour remplir cette mission, le brig est remorqué au fond de la baie, par delà le banc de récifs, dans un bassin naturel où la mer est presque calme. On lui fait une ceinture de balses qui le soutiendront à flot. Puis, son équipage l'évacue et passe sur la frégate _la Lionne_.

--Eh quoi! s'écrie Isabelle, encore un combat!...

--Si _la Santa-Cruz_ ose venir nous attaquer, il faut être prêt à repousser ses attaques, répond Sans-Peur; mais si elle s'éloigne, il faut la poursuivre pour qu'elle ne répande point l'alarme sur les côtes du Pérou et qu'on ne découvre pas notre asile.

--Eh bien, je veux y être cette fois!... reprend la jeune femme.

--Je vous accompagnerai donc, moi aussi! ajoute Andrès. Le Lion de la mer ne refusera point une place sur son bord à celui qui fut autrefois son général.

Les Quichuas demandent à embarquer avec leur cacique.

Léon y consent.

Les blessés, confiés aux soins des femmes, restent seuls dans le château de Quiron. Au point du jour, tous les préparatifs sont achevés.

Mais de son côté, _la Santa-Cruz_ a établi un gouvernail et un mât de fortune. Les voiles hautes, elle s'avance vers _la Lionne_, qui, les sabords fermés, semble dormir sur ses ancres.

L'équipage espagnol est composé de quatre cents marins aguerris. L'équipage de la frégate française est formé d'éléments divers; mais la disproportion des forces a cessé. Cent vingt corsaires normands, bretons ou aventuriers, embarqués les uns à Port-Bail, les autres au Havre, une centaine d'autres Français de provenances diverses, recrutés par force majeure depuis Bayonne jusqu'au bas de la Plata, et enfin soixante ou quatre-vingts Quichuas, en partie pêcheurs, tous pleins de bonne volonté, sont rangés sous les ordres de Léon.

Un rôle de combat est improvisé. On saura utiliser les plus inhabiles au métier de marin.

Après avoir bien examiné la situation des deux navires, le commandant de _la Santa-Cruz_ disait à ses officiers:

--Les Français ont espéré que leur demi-succès d'hier sauverait leur frégate. Ils ont supposé que nous n'oserions pas les relancer jusqu'ici. Leur insolente audace n'aura servi de rien; leur prise sera reprise sous leurs yeux. Quant à leur brig, qui s'est retranché derrière des récifs dont nous ne pouvons approcher, il a beau avoir pris la meilleure position possible, il ne nous échappera point. Nous lui coupons la retraite avec la frégate, et nous débarquons six pièces de gros calibre que nous établissons en batterie sur la hauteur pour le foudroyer.

A bord de _la Lionne_, embossée tout près du rivage, régnait un silence de mort.

Le pavillon n'était pas arboré, mais frappé sur sa drisse, dont le bout pendait à l'arrière le long de la fenêtre; les rideaux cachaient Sans-Peur aux gens de la frégate ennemie.

Andrès et Isabelle, assis sur le canapé de la galerie, le questionnaient tout bas:

--Le piége est bien tendu, répondait-il; l'ennemi y donne tête baissée. Ah! nous avons affaire au plus imprudent fanfaron de toutes les Espagnes!

Un garde-marine posté dans la hune de misaine de _la Santa-Cruz_ annonça qu'il n'y avait pas un seul homme sur le pont de la frégate française, où chacun l'entendit fort distinctement.--Si bien que le jeune Camuset faillit éclater de rire, mais un regard menaçant de Taillevent le contraignit à se mordre les lèvres.

Les gens de _la Lionne_, rassemblés dans sa batterie basse, voyaient _la Santa-Cruz_ qui s'avançait témérairement, jetait l'ancre, carguait ses voiles et s'apprêtait à mettre ses canots à la mer.

--Attention! dit Sans-Peur à demi-voix.

--Attention! répétèrent les officiers et les maîtres, espacés de canon en canon.

La frégate espagnole, pivotant sur elle-même, se présenta forcément dans le sens de sa longueur.

Au même instant, le pavillon français se déploie comme par magie à l'arrière de _la Lionne_.

Le commandement FEU! retentit.

Les quatorze canons de tribord de la batterie basse vomissent chacun un double projectile. Le pont se peuple, et les pièces des gaillards mariant leur feu à celui des canons de la batterie, la mâture de _la Santa-Cruz_ s'écroule.

Le câble était filé par le bout, les focs hissés; _la Lionne_ abordait la frégate espagnole, où corsaires et Péruviens se précipitaient avec furie.

Surpris par cette brusque attaque, les gens de _la Santa-Cruz_ ont à peine le temps de se mettre en défense; le jeune Camuset, pour sa part, a l'honneur de faire capituler leur commandant, qu'il saisit au collet en lui présentant la bouche d'un pistolet d'abordage.

Parawâ et maître Taillevent se signalèrent comme de raison; les Espagnols mirent bas les armes.

XXV

PROBLÈME RÉSOLU.

L'action impétueuse, dont Isabelle et le cacique Andrès furent témoins du haut de la dunette de _la Lionne_, ne dura pas plus d'un quart d'heure. Jamais Sans-Peur n'avait enlevé un navire ennemi avec moins de difficulté. Sincèrement, il en était au regret.

Isabelle s'aperçut de son impression;

--Eh, mon Dieu! rien de plus simple, répondit-il, nous voici sur les bras près de quatre cents prisonniers à nourrir et à garder, quand nous ne sommes que trois cents, et lorsque j'ai à conduire à bonne fin une foule d'importants projets. Je tenais à m'emparer des canons et des munitions de guerre; je me souciais médiocrement de la frégate; quant à l'équipage, il m'embarrasse au delà de toute expression.

--Eh bien, dit Isabelle, renvoyez vos prisonniers par terre ou par mer, sous parole de ne plus porter les armes contre la France.

Le cacique Andrès hocha la tête.

--Ce serait tout simple en Europe, répondait Sans-Peur, mais ici, puis-je exiger qu'on garde le secret de notre asile?

--Déportez vos prisonniers sur quelque terre déserte, dit Andrès. Nous leur fournirons tous les moyens d'y vivre jusqu'à la paix, et à la paix, vous irez les délivrer vous-même.

--J'y songeais... j'avais déjà pensé aux bords du détroit de Magellan, et à plusieurs de mes îles les moins connues; mais peut-être avons-nous mieux à faire...

Provisoirement, les prisonniers furent mis aux fers dans la cale de leur frégate, rase comme un ponton. Deux pierriers chargés à mitraille étaient braqués à l'ouvert de chaque panneau, et une garde de quarante hommes qui devait être relevée de vingt-quatre heures en vingt-quatre heures, fut chargée de leur surveillance. En outre, _la Santa-Cruz_ se trouvait amarrée entre _la Lionne_ et le brig _le Lion_, de manière à pouvoir être coulée bas au premier signe de révolte.

Toutes les mesures de sûreté une fois prises, il était juste d'accorder quelque repos aux corsaires, qui se répandirent gaîment sur le rivage, où les Quichuas de la petite colonie d'Andrès,--hommes, femmes et jeunes filles,--les fêtèrent de leur mieux.

L'anse désolée de Quiron retentit de chants de victoire. Il y eut un grand bal, rondes, cachuchas et festins, feux de joie et cavalcades,--on sait que les chevaux ne manquaient point.

Maître Taillevent ne se mêla point à la danse, car, de compagnie avec Parawâ, il explorait le canton et notamment la grande caverne.

--Je veux bien que le vieux Nick me croque, dit le maître, si je sais ce que mon capitaine veut faire de ce trou-là.

--Il veut y cacher sa frégate, dit Parawâ d'un ton confidentiel.

--Mais il n'y a pas d'eau, pas de chenal, pas de porte.

--Le Lion de la mer est un _atoua_. Comme la terre s'est ouverte, les rochers s'ouvriront et la mer remplira le bassin...

--A savoir! murmura le maître.

Tandis que l'incrédule Taillevent émettait des doutes incapables d'ébranler la foi robuste de Baleine-aux-yeux-terribles, Léon, de retour au château avec Isabelle et Andrès, rompit le silence en s'écriant:

--J'ai trouvé!... oui, j'ai trouvé!...

Le cacique et la jeune femme écoutaient attentifs.

--Je suis à trois mille lieues de la France, dont les Anglais bloquent les côtes. Je ne puis guère compter sur les envois de mon armateur; il faut donc que je me crée toutes mes ressources par moi-même. Les deux tiers de mes gens n'ont d'autre mobile que l'appât du gain; je leur ai promis d'immenses richesses pour les décider à me suivre dans ces mers, où nous ne ferons pourtant que d'assez tristes captures. Déjà mes hommes ont droit à leurs parts de prise sur les deux frégates; en outre, il faut les solder. Eh bien, pas de déportation! je traiterai mes prisonniers comme nous aurions été traités nous-mêmes, si nous avions eu le dessous.--La loi du talion est la loi de la guerre!... Je les condamne aux mines!...

--Aux mines? répéta Isabelle étonnée.

--Je comprends! dit Andrès.

--Indiquez-moi donc, mon père, la mine d'or la moins éloignée de la mer.

--A vingt lieues, sur le versant des montagnes qui font face au grand lac, les Espagnols exploitent plusieurs riches mines d'or et d'argent.

--Dès ce soir, Isabelle, j'irai à la recherche de celle qui sera la nôtre.

--Dès ce soir nous partirons, répéta la jeune femme.

--Le vieux chef des Condors est encore capable de monter à cheval! ajouta Andrès.

--Bien!... à ce soir, dit Léon.

Puis il se rendit à bord de _la Lionne_ pour y écrire les instructions qu'il devait laisser à ses officiers.

Le soir même, sous sa conduite, une petite caravane de Quichuas sortait du territoire de Quiron et s'engageait dans les plaines habitées par les sujets espagnols. Maître Taillevent, Camuset et quelques autres matelots de Port-Bail, déguisés en _gauchos_, c'est-à-dire en cavaliers du pays, complétaient l'escorte du dernier successeur des Incas, Andrès, qui passait pour mort, et de sa fille Isabelle, la Lionne de la mer.

XXVI

L'ILE DE PLOMB.

En voyant maître Taillevent drapé dans un _poncho_ péruvien, le chapeau à larges bords sur l'oreille, et se tenant à cheval aussi solidement que s'il eût été au bout d'une vergue, Camuset, accoutré de même, mais toujours sur le point d'être désarçonné, dit avec un accent admiratif:

--Eh! nom du nom d'une bouffarde! maître, vous savez donc aussi monter à cheval!... et vous n'en disiez rien à bord!...

--Le vrai moyen de ne pas trop parler, c'est de se taire; retiens ça, Camuset, ça peut servir.

--Pour ne pas déraper, maître, je n'en sais rien! Un voyage par terre, c'est amusant, je ne dis pas non, étant particulièrement charmé d'être de la compagnie, mais le cheval!... le cheval!... quel tangage!... Je croche les crins de l'avant et la queue, bah!... je ne suis pas solide pour deux liards!...

--Patience! on chavire une fois, deux fois et quatre aussi; j'ai connu la chose voici dix ans passés, du temps de nos anciens branle-bas dans ces montagnes; on tombe, on se ramasse, si tant seulement on ne s'est pas cassé le cou, et voilà!...

--Voilà!... merci! murmura Camuset, dont l'air emprunté faisait sourire la caravane.

Avant la troisième lieue, Camuset était tombé quatre fois; mais ensuite il lâcha la queue de sa monture, et ne s'en trouva que mieux assis.

--C'est tout de même amusant de naviguer par terre!... disait-il en dépit d'une foule d'autres inconvénients très douloureux pour un cavalier novice ou pour un novice cavalier, ce qui, cette fois, était tout un.

La lune éclairait la marche de la petite caravane divisée par groupes, dont le premier, composé de guides excellents, explorait le terrain et devait, en cas d'alerte, se replier sur le noyau central où Andrès, malgré son grand âge, exerçait le commandement.

Avant le jour, on se trouvait dans d'étroits défilés.

Les marins, pour la plupart, furent obligés de mettre pied à terre et de remorquer leurs chevaux, tandis que les Péruviens continuaient aisément leur route sur le versant des précipices.

--Malgré ça, disait Camuset, on serait plus commodément grand largue par une jolie brise dans une bonne embarcation.

--Bon! tu trouvais de l'agrément à louvoyer sur le plancher des veaux! dit Taillevent, qui, pour sa part, chevauchait en fumant sa vieille pipe.

--De l'agrément, maître, il y en a tout de même, répondit Camuset. Aïe!.... mon soulier est défoncé par ces cailloux sauvages.

--Connu!... sois calme, quand tu auras fait encore une couple de lieues, tu seras nu-pieds...

--Mais ça coupe pis qu'un rasoir.

--On ne les a pourtant pas repassés, mon gars! Tranquillise-toi, attends les ronces, les épines et les cierges du Pérou; tu m'en diras des nouvelles du charme de louvoyer dans les mornes.

--Vous voulez rire, maître; eh bien, là, sans mentir, j'y en trouve du charme. C'est que ça ne ressemble pas aux pommiers de Normandie, da!...

Sur ces propos, entremêlés de digressions de tous genres, on pénétra dans une gorge de rochers où l'on campa jusqu'à la nuit suivante. Une tente fut dressée pour Andrès et les femmes. Quichuas et matelots dormirent sur la mousse.

Sans-Peur avait organisé un service de vedettes. Elles signalèrent les rencontres fâcheuses et facilitèrent les moyens de les éviter, jusqu'à ce qu'on fût aux bords du lac de l'île de Plomb. La troupe s'arrêta enfin dans un canton habité par une tribu nomade d'Aymaras, dont le chef n'ignorait point qu'Andrès vivait encore.

Un messager lui remit, selon l'antique usage, une frange de _la borla_ du vieux cacique.

Le chef aymara la reçut avec un profond respect.

--Qu'est-il ordonné au serviteur du grand chef des Condors? demanda-t-il.

--Le grand chef des Condors et le _Lion de la mer_, époux d'Isabelle, la fille des Incas, sont dans la vallée du Torrent.

--Dieu! l'heure est donc venue!

--Je l'ignore! Je suis chargé seulement de te dire de faire préparer des barques et d'envoyer des hommes fidèles à la garde de leurs chevaux.

Une heure après, la caravane, singulièrement réduite par le départ de messagers expédiés dans les divers cantons des alentours, voguait sur les eaux profondes du lac des Cordillères.

--A la bonne heure! ceci me connaît! s'était écrié Camuset en saisissant une rame.

Les barques montées par les compagnons du dernier successeur des Incas, les déposèrent bientôt sur l'île sainte, au milieu des ruines de l'antique temple du Soleil.

La nuit enveloppait les cimes des Cordillères et les eaux froides du grand lac. De toutes les rives, des pirogues se dirigeaient vers l'île de Plomb, berceau de la race des Incas, et maintenant son sépulcre.

Les pierres des tombeaux reflétaient les pâles rayons de l'astre des nuits.

Au milieu d'un silence funèbre, les barques touchaient les divers points de l'îlot sacré; un mot de passe était échangé entre les sentinelles et les rameurs. Les indigènes mettaient pied à terre; ils recevaient l'ordre de se coucher dans les ruines et d'attendre; puis les canots repartaient pour aller se charger d'autres indigènes des diverses tribus de la montagne.

Ainsi l'îlot solitaire se peuplait peu à peu.

Avant le jour, il fut couvert d'une multitude de chefs et de guerriers aymaras, chiquitos ou quichuas, dont quelques-uns avaient fait plus de cinquante lieues pour se trouver au rendez-vous national.

Le soleil, à son lever, éclaira une scène solennelle qui empruntait à son théâtre un caractère mystérieux.

Au centre d'une enceinte formée par des fûts de colonnes brisées, couvertes de végétation et ombragées par des arbres séculaires, se trouvait une tombe sur laquelle on lisait:

«Ici reposent les restes mortels d'ANDRÈS DE SAÏRI, cacique de Tinta, dernier grand chef des Condors.--_Dieu garde son âme!_»

Or la pierre du tombeau ne le recouvrait plus.

Elle avait été dressée de manière à faire face au peuple; son inscription funéraire était devenue celle d'un vaste piédestal, au-dessus duquel s'élevait le trône du vieillard.

Quand il fut permis aux Péruviens de s'approcher, ils virent avec un étonnement religieux la tombe ouverte et vide aux pieds du successeur des Incas.

Drapé dans le manteau royal, couronné de _la borla_ aux franges d'or, Andrès tenait à la main un sceptre d'une forme antique. Sur un siège moins haut, était assise à sa droite Isabelle, la fille de l'héroïque Catalina, telle maintenant qu'on avait autrefois connu la compagne du marquis de Garba y Palos. Un groupe de chefs respectés les entourait. Au premier rang, on remarquait, portant le drapeau du Soleil, celui qu'on avait si souvent vu à la tête des plus braves, pendant l'insurrection de Tupac Amaru, celui qu'on avait pleuré comme un frère, et dont la légende célébrait encore les grands exploits sous le nom de _Lion de la mer_.

Il semblait qu'une triple résurrection eut lieu dans l'île sainte où le premier des Incas[16], le fils du Soleil, était jadis descendu des cieux avec sa compagne[17], pour répandre la lumière parmi les nations sauvages du Pérou.