Sans-peur le corsaire

Chapter 12

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Une ceinture de doublons d'Espagne, dont Léon ne se démunissait jamais, facilita singulièrement le retour en Europe. D'abord, atteindre avec la pirogue d'Ouléa l'établissement espagnol de Guaham ou San-Juan, aux îles Mariannes, ne fut que l'affaire de peu de jours et ne présenta aucune difficulté sérieuse, puisque les Carolins font fréquemment le même voyage.--Deux naufragés qu'il faut bien croire sur parole inspirent peu de défiance. Léon et Taillevent prirent passage sur un grand bateau-poste espagnol en partance pour les Philippines, où d'aventure se trouvait en relâche forcée pour cause d'avaries un trois-mâts anglais, qui, après ses réparations, devait retourner en Angleterre.

Taillevent fit une affreuse grimace quand il s'agit de s'embarquer sur ce navire.

--Tu n'es jamais content, fit Léon; eh bien, aurais-je le choix entre un bâtiment français et celui-ci, je n'hésiterais point...

--Ni moi non plus!...

--Tu prendrais le français?

--Parbleu, capitaine!

--Mais moi, je ne renoncerais pas à une excellente occasion de me perfectionner en prononciation anglaise.

--Au fait, ceci est une idée! murmura Taillevent. Parler anglais comme un Anglais pur sang, ça peut servir!... Compris la consigne: «Ouvrir l'oreille, dénouer sa langue à la mode _english_, cacher la fameuse boîte de plomb, et n'avoir jamais tant seulement connu le bout du nez d'un sauvage.»

* * * * *

Personne n'ignore que le roi Louis XVI avait une prédilection marquée pour la marine, les grandes découvertes maritimes et les études géographiques. Les rapports et mémoires du vicomte de Roqueforte l'intéressèrent au plus haut degré;--la curiosité royale fut singulièrement surexcitée par l'esquisse très succinte des voyages de Léon, qui ne parlait point de ses combats et sollicitait une audience très secrète pour causer de haute politique.

Des renseignements furent pris sur la personne du jeune comte de Roqueforte.--On acquit des preuves incontestables de son identité. Reconnu par les officiers de marine, ses anciens camarades, il l'avait été de même par tous les membres de sa famille et venait d'être mis en possession du double héritage du comte son père et du vicomte son oncle.

L'audience en tête à tête fut accordée et renouvelée plusieurs fois, à la grande surprise des familiers du roi, qui ne daigna jamais leur apprendre quel en avait été l'objet. Plusieurs fois, en l'espace de six semaines, le roi s'était enfermé dans son cabinet, durant trois heures consécutives, avec un jeune homme de vingt-quatre ans que l'on s'attendait à voir combler de faveurs.

Le tout se borna au grade _honoraire_ de lieutenant de vaisseau et à la décoration de la croix de Saint-Louis.

On sut seulement qu'un soir, le comte de Roqueforte avait présenté au roi un grossier marin, qui était sorti de son cabinet les yeux remplis de larmes. Quelque valet curieux lui ayant demandé pourquoi il pleurait:

--Eh! tonnerre de chien! repartit le rustre, on pleurerait à moins; le roi m'a fiché au bec toute la tabatière de Monsieur!

Maître Taillevent, non moins discret que grognard, reprit le soir même la route de Normandie; il avait le coeur gros:--Dame! comme si son attachement à Léon de Roqueforte n'avait pas suffi, le roi en personne venait de l'_entortiller_.

--Adieu donc, encore une fois, ma vieille cabane et ma bonne femme de mère! et le petit cabotage tout tranquille entre Port-Bail et Jersey!... Adieu, Tom Lebon, mon matelot, mon vrai,--anglais de nation, français de coeur et de parole,--avec qui je fumerais une pipe trois fois la semaine à sa case, et qui, trois autres fois, la fumerait à Port-Bail dans la nôtre!... Adieu le brave maître Camuset de chez nous, qui m'envoyait des calottes si soignées du temps que j'étais mousse à bord du _Soleil royal_! Adieu le petit bonheur, la promenade grand largue, les amusettes et les braves filles du pays, pas sauvagesses, normandes, dont auxquelles je n'avais qu'à dire: «Ça y est!» pour avoir une femme à mon gré avec des petits enfants à l'effet de divertir ma vieille mère.--Et dire que le roi m'a nommé pilote d'emblée!... dire que j'ai de quoi m'acheter une barque et deux aussi!... sans compter la maison que je vous rebâtis à neuf dès l'arrivée à Port-Bail!... Dire que mon nid est fait, quoi!... et je vas le quitter, nom d'un tonnerre à la voile!... Allons! attrape à t'en retourner chez les sauvages, au tremblement du diable, aux Marquises de l'enfer, chez les Quichuas du cacique Andrès, chez les faces tatouées et les anthropophages. Attrape à se frotter le bout du nez contre les nez de ces oiseaux-là, qui est la mode dans leur nation de se donner une poignée de main. Il y a des braves et des amis partout; je n'aurai plus tant regret au voyage, quand je mangerai à la gamelle avec le prince Baleine-aux-yeux-terribles, _Rangatira Parawâ-Touma_ en langage de l'endroit; mais qui est-ce donc qui me remplacera proche ma vieille mère?... Ce que c'est pourtant qu'un roi de France, bonhomme et pas fier, qui vous appelle: «--Mon brave, mon ami, matelot, vrai marin, _héros_, l'enflammé, volcan,» des noms à vous faire peter la tête.--On ne pense plus à rien.--Quand Sa Majesté me dit: «--Votre mère, camarade, je m'en charge!»--J'ai répondu: «Merci!»--Moi, camarade au roi Louis XVI!--Et je n'ai pas eu l'idée, tant seulement, de répondre: «--Pardonnerez, sire le roi, elle n'a qu'un fils, et se faisant vieille, elle aimerait mieux le garder.»--Non!... «Paré à tout!... Majesté, paré à se faire hacher à la minute!» Voilà ma parole, et ça y est!... J'ai été _entortillé_, voilà!... Et ma pauvre mère en pleurera toutes les larmes de ses vieux yeux, hormis que je fasse une invention... Ah! l'_idée_!... l'_idée_!... avoir de l'_idée_!...

Six lieues plus loin, Taillevent se traita d'imbécile:

--L'_idée_, parbleu! c'est Tom Lebon de Jersey!... Il me vaut bien, celui-là! Je lui donne ma mère, ma case, ma barque et la femme que je n'ai pas, et il sera le père aux enfants que j'aurais eus... Bon! je pensais qu'on ne peut pas se dédoubler, et j'avais mon matelot!... Attrape à faire la noce, vivement! Pour lors, je m'en vas à la volonté du roi avec mon capitaine... Mon capitaine!... En voilà encore un qui en avait bien fait assez pour demeurer à chasser le lièvre en Lorraine dans le château à papa, et pour s'y marier à son goût!... Non, il vous vend la moitié de ses biens pour les placer en navires de long cours chez M. Plantier du Havre, la perle des armateurs, par exemple!... Mauvais placement, tout de même. Sans être notaire, je m'y connais!... En avons-nous usé des navires!... Et ça va recommencer, après la noce, s'entend!

Le problème était résolu. Taillevent reprit les trois quarts de sa meilleure humeur; le quatrième quart demeura au regret de ne pouvoir rien changer à l'acte de naissance de son matelot Tom Lebon. Celui-ci, né natif de Jersey, étant sujet anglais, ne pouvait commander comme patron une barque française. En conséquence, le joli petit bâtiment caboteur acheté des deniers de maître Taillevent dut battre pavillon britannique. Mais sous tous les autres rapports, le programme du vaillant maître et pilote fut littéralement exécuté.

Tom Lebon bénéficia de toutes les munificences royales au lieu et place de son matelot Taillevent. Tom Lebon épousa la belle Normande que Taillevent se serait proposé de prendre pour femme. Tom Lebon habita la maisonnette neuve de la mère Taillevent. Tom Lebon jura d'être son fils comme l'était Taillevent. Tom Lebon commanda le caboteur appelé, comme de raison, _Taillevent_, et enfin, Tom Lebon, digne matelot de son matelot,--fut celui qui pleura le plus lorsque Taillevent, le coeur léger, partit en lui laissant tout son bonheur.

Dans le grand Océan.

Après un an de séjour en France, maître Taillevent appareillait du Havre à bord du trois-mâts de la maison Plantier, _le Lion_, armé en guerre par autorisation spéciale du roi, et commandé par le jeune comte de Roqueforte, lequel, voulant demeurer absolument indépendant, n'avait pas accepté de grade effectif dans la marine de l'État. Son titre honoraire, faveur exceptionnelle, lui donnait, avec le droit de porter l'épaulette, une assimilation dans l'armée navale, un rang utile en cas de conflit, et, par suite, une considération de la plus haute importance dans les ports étrangers. En outre tout navire monté par lui jouissait du privilége de _battre flamme_, c'est-à-dire d'arborer le signe distinctif des navires de l'État. Et cela, bien entendu, sans qu'il lui fût interdit de faire le commerce.

Léon de Roqueforte se trouvait donc, de par le roi de France, dans des conditions à peu près sans précédents, pourvu d'une commission qui devait le faire respecter par les bâtiments anglais, et jouissant de la liberté d'action la plus illimitée.

Il fit route par le cap de Bonne-Espérance, relâcha dans un certain nombre de ports anglais, hollandais, espagnols ou portugais des Indes orientales et des archipels de la Malaisie, et enfin, rentrant en quelque sorte dans ses domaines d'outre-mer, il jeta l'ancre à la baie des Iles, le 1er janvier 1788.

Du sommet de son _Pâ_ fortifié, Baleine-aux-yeux-terribles reconnut les pavillons de son _Rangatira-rahi_, les couleurs de la France, la chape de saint Martin, les armoiries de Roqueforte, et la tête tatouée sur champ d'azur étoilé d'or, qui était l'emblème de LÉO l'_Atoua_ pour les Néo-Zélandais.

Alors, un cri qui ne devait pas tarder à être répété avec enthousiasme d'un bout à l'autre de la Polynésie, retentit pour la première fois:

«Le Lion de la mer ne meurt pas!»

--Non! non! hommes de _la tribu de Touté_, il n'est pas mort, le Lion de la mer!... et vous nous aviez menti.

«Le Lion de la mer ne meurt pas.»

--Il tue sous lui des vaisseaux,--il marche sur les mers,--il vole dans le ciel,--il vit dans le feu comme sous les flots de l'Océan.

«Le Lion de la mer ne meurt pas!»

Trois ans s'étaient écoulés depuis le combat naval d'Ouléa, dont les Anglais avaient répandu la fatale nouvelle; le retour de LÉO l'_Atoua_ fut assimilé à une résurrection, et sa légende grandit, prenant de proche en proche des proportions plus fabuleuses.

On lit textuellement dans le _Voyage de_ LAPÉROUSE:

«Quoique les Français fussent les premiers qui, dans ces derniers temps, eussent abordé sur l'île de Mowée[15], je ne crus pas devoir en prendre possession au nom du roi. Les usages des Européens sont, à cet égard, trop complétement ridicules. Les philosophes doivent sans doute gémir de voir que des hommes, par cela seul qu'ils ont des canons et des baïonnettes, comptent pour rien soixante mille de leurs semblables; que sans respect pour les droits les plus sacrés, ils regardent comme un objet de conquête une terre que ses habitants ont arrosée de leur sueur, et qui, depuis tant de siècles, sert de tombeau à leurs ancêtres.»

[Note 15: Maouvi, Mowi ou Mawi, aux îles Haouaï ou Sandwich.]

Ce que l'infortuné Lapérouse rédigeait ainsi n'était autre chose que la pensée de l'infortuné Louis XVI.

Le sage navigateur et le roi vertueux, destinés tous deux à périr par des catastrophes à jamais déplorables, se prononçaient d'après les mêmes principes d'équité absolue.--Or, ces principes ayant servi de base aux instructions données, pendant la guerre d'Amérique, au vicomte de Roqueforte dont son neveu Léon continuait l'oeuvre libérale, et l'Angleterre, s'étant toujours et partout conduite en vertu des principes opposés, il était fatalement nécessaire de lutter contre elle,--par la guerre, en temps de guerre,--par d'adroites négociations, des traités d'alliance et de protectorat en temps de paix.

Léon avait ardemment adopté les vues du roi;--ses précédents étaient irréprochables, car il s'était rigoureusement conformé au droit des gens. On pourrait bien lui reprocher d'avoir parfois usé de charlatanisme pour imposer aux naturels; mais les Anglais lui avaient donné l'exemple de cette ruse,--fort innocente, on en conviendra,--pourvu que le but final n'ait rien de contraire à l'humanité.

Et le but de la France était de civiliser l'Océanie sans porter atteinte à l'indépendance des indigènes,--d'utiliser, dans l'intérêt de toutes les nations, les ressources maritimes d'une partie du monde qui égale à elle seule tout le reste de notre globe, d'ouvrir des marchés nouveaux au commerce à venir, de défricher des champs immenses pour les livrer à l'industrie humaine.

L'oeuvre commençait par des explorations et par l'établissement de relations ordinairement pacifiques, toujours d'une stricte justice. Léon de Roqueforte, en effet, ne prêta jamais son appui qu'à des causes légitimes, et après ses victoires ne négligea rien pour pacifier les querelles les plus invétérées.

L'oeuvre devait se poursuivre en devenant commerciale, _d'une part_,--et _d'autre part_, religieuse. Alors la prédication de l'Évangile ferait disparaître l'échafaudage de fables héroïques sur lesquelles s'appuyait le précurseur de la civilisation.

En disant: _d'une part_ commerciale, _d'autre part_ religieuse, on a clairement exprimé que le projet éminemment français du roi Louis XVI n'avait rien de commun avec les missions mercantiles des Anglais.--Ce qui devrait toujours être distinct, n'y fut jamais confondu.

Personne n'ignore que les trafiquants en missions répandus par l'Angleterre dans les principaux archipels y distribuent leurs Bibles en prime pour faciliter l'achat de leurs pacotilles. Ils vendent des articles Birmingham ou du rhum des Antilles, et prêchent ou baptisent par-dessus le marché.

Cet amalgame indécent de la religion de Jésus-Christ avec l'exploitation usuraire des indigènes, à qui l'on achète par exemple la concession perpétuelle d'un vaste territoire pour une douzaine de couteaux, rappelle inévitablement l'évangile des marchands du temple.

Le mythe du _Lion de la mer qui ne meurt point_, ne porta du moins aucune atteinte à la dignité de la foi chrétienne.

* * * * *

A Paris, Léon avait eu soin de faire fabriquer chez un passementier habile un rouleau de petites franges d'or d'un travail presque inimitable.--A l'instar des Incas, il voulait que le moindre fragment de ce tissu métallique fût un témoignage de la véracité de ses messagers, car précédemment, dans des circonstances graves, on avait plusieurs fois menti en son nom. Tout ordre important fut accompagné de l'envoi d'une frange d'or qui, selon le cas, devait être détruite par le feu ou renvoyée à LÉO l'_Atoua_. A défaut de l'usage de l'écriture, ce procédé offrait des garanties précieuses.

Les deux premières années de navigation du _Lion_, d'archipel en archipel, amenèrent les meilleurs résultats.

Il intervint dans les troubles de Taïti et parvint à les apaiser.

Il ouvrit les voies aux règnes glorieux de Finau Ier sur les îles Tonga, et du grand Taméha-Méha sur celles d'Haouaï.

A la Nouvelle-Zélande, il répandit des germes féconds de civilisation, de tolérance et de progrès.

De toutes parts, il plantait des jalons utiles, posant ainsi les bases d'une vaste confédération de princes insulaires unis sous le protectorat de la France.

Il avait l'art de se servir des instruments les plus dangereux et d'assouplir des natures en apparence indomptables.--Ainsi, la férocité de Parawâ et l'ambition effrénée de Finau Ier cédèrent devant lui.

En plusieurs points, d'anciens compagnons de Léon, tels que l'aventureux Tourvif, avaient été proclamés grands chefs. Sans efforts apparents, il les maintint dans sa dépendance; il fit comprendre aux plus intelligents la nécessité de laisser croire à la légende de LÉO l'_Atoua_, l'immortel _Lion de la mer_; il imposa aux autres une crainte superstitieuse.

Partout, le cannibalisme était déjà considéré comme impie;--les prêtres indigènes n'osèrent qu'en peu d'endroits protester contre cette doctrine. Généralement, les naturels, honteux de leur abominable coutume, se cachaient pour dévorer leurs ennemis. Les banquets de chair humaine cessèrent d'être des fêtes triomphales. Parawâ lui-même en vint à céder sur ce point, quoiqu'il dût retomber à plusieurs reprises sous l'empire des préjugés de sa nation. Quelques peuplades renoncèrent solennellement et sincèrement à l'anthropophagie.

Léon chercha Lapérouse, n'eut pas le bonheur de le rencontrer, et, le croyant reparti pour l'Europe, ne put, selon les désirs du roi, entrer en rapports avec ce grand navigateur.

Les travaux de sa mission civilisatrice furent activement poursuivis.--Ainsi le _tabou_, dont les rigueurs sont parfois d'atroces barbaries, fut atténué en divers points, et notamment aux îles Haouaï, où Taméha-Méha Ier devait abolir la coutume de massacrer sur les autels des dieux tous les prisonniers de guerre et tous les violateurs des _tabous_ les plus absurdes.

La condition des esclaves fut adoucie dans celles des îles où les moeurs n'étaient plus par trop féroces. Sans heurter de front les préjugés des naturels, Léon de Roqueforte les sapait ainsi avec une ténacité vraiment admirable.

Les constructions navales faisaient des progrès rapides.

Les communications avec la France s'établissaient peu à peu. Deux bâtiments envoyés par l'armateur Plantier étaient venus prendre les dépêches de Léon et lui apporter des marchandises européennes, pour lesquelles ils reçurent en échange de l'huile de baleine, de la nacre de perle, du corail et autres produits océaniens.

Le dernier de ces bâtiments transmit à Léon la nouvelle de la révolution de 1789, qui devait porter un coup fatal à ses généreux desseins. Il la reçut au mois de septembre 1790, à son mouillage de Nouka-Hiva, dans les îles Marquises, et sans en être trop alarmé, il crut pourtant nécessaire de retourner en France afin d'avoir un nouvel entretien avec le roi.

Toutefois, jugeant indispensable pour l'avenir d'avoir exploré avec soin les côtes inhospitalières des possessions espagnoles, il monte sur sa plus légère goëlette taïtienne; avec une prudente audace, il longe, la sonde à la main, tout le littoral du Pérou.

Comme s'il eût pressenti dès lors que le continent américain subirait les conséquences de la révolution française, ou plutôt dans la pensée qu'il aurait par la suite besoin d'y trouver asile, le jeune capitaine tenait à revoir Andrès avant de partir des mers du Sud. Cachant sa nationalité sous les couleurs de l'Espagne, il saura tromper la vigilance de tous les gardes-côtes, fera de précieux travaux hydrographiques et se munira d'une foule de notions maritimes de la plus haute importance.

Son atterrissage dans la baie de Quiron fut une véritable découverte.

Malgré toutes les protestations de Taillevent, laissé à la garde du frêle navire, Léon s'aventure seul dans l'intérieur; il se rend à Lima, déguisé en mineur métis, y voit Isabelle, ne peut parler à son noble père, et se met aussitôt à la recherche d'Andrès, qu'il trouve en butte aux premières persécutions du successeur du marquis de Garba y Palos.

L'anse de Quiron est, dès lors, le lieu de rendez-vous assigné au cacique de Tinta.

Non sans avoir affronté des périls de tous genres, Léon rejoint sa goëlette et vole à Nouka-Hiva, où son trois-mâts doit l'attendre. Une nouvelle fâcheuse, apportée par un léger bâtiment que monte Parawâ, l'empêche de prendre la route du cap Horn.

--Les Anglais, fondent une ville à la Nouvelle-Hollande.

Devant un tel événement, ce serait une faute que d'aller en Europe sans avoir conféré avec tous les principaux chefs, ou au moins sans leur avoir fait distribuer des franges d'or, avec l'ordre de résister à tous les envahissements des Anglais jusqu'au retour de LÉO l'_Atoua_.

Et c'est pourquoi, au lieu de courir directement à la recherche d'Isabelle, Léon parcourt encore toutes les îles polynésiennes.

En 1791, il mouille à Botany-Bay, il voit de ses propres yeux la ville naissante de Sidney; puis, le deuil dans l'âme, il s'éloigne de Port-Jackson en se promettant de proposer au roi la fondation d'une colonie rivale.

Au milieu de 1792, il arrive en France, où son trois-mâts délabré doit aussitôt être livré au fer des démolisseurs.

L'équipage licencié se disperse.

Retour et chute du rideau.

Maître Taillèrent, tout joyeux, se rend à Port-Bail, où il retrouvera sa vieille mère, berçant les deux premiers enfants de son matelot Tom Lebon. L'aîné commence à balbutier, Taillevent se fait appeler _papa_, et en pleure presque de joie.

Léon, consterné, entre dans Paris pour être témoin des plus terribles scènes révolutionnaires.

Peu de jours avant le 10 août, il eut pourtant une heure d'entretien avec le roi captif aux Tuileries. Ses relations de voyage eurent le don de distraire l'infortuné monarque des terribles préoccupations qui l'empêchaient désormais de se livrer à l'étude de la géographie et de la marine.

Une carte de l'Océanie sous les yeux, Louis XVI écoutait avec intérêt. Charmé par les récits du jeune navigateur, il applaudissait à ses efforts; il l'encouragea vivement à poursuivre l'oeuvre entreprise.

Le _Ça ira_ se fit entendre sous les fenêtres.

--Hélas! je ne puis plus rien! dit le roi; j'ai encore des serviteurs fidèles, je n'ai plus de sujets. Apprenez, cependant, que sur la demande de l'Assemblée nationale, M. d'Entrecasteaux a reçu la mission d'aller à la recherche de M. de Lapérouse, dont nous n'avons plus de nouvelles. L'expédition, partie de Brest le 28 septembre de l'année dernière, a des instructions conformes à mes vues antérieures, car, n'ignorant pas que l'Angleterre s'établit à la Nouvelle-Hollande, j'ai devancé vos désirs en chargeant le général d'Entrecasteaux de choisir dans les mêmes parages un emplacement où nous fonderons une colonie.

Au moment où le roi parlait ainsi, d'Entrecasteaux avait exploré déjà une partie du littoral australien. Peu de mois après, pénétrant dans la rivière des Cygnes, qui lui doit ce nom, il en faisait l'étude approfondie; la position lui paraissait favorable à l'occupation projetée.

--Quant à vous, monsieur le comte, ajouta le roi, n'oubliez pas que votre premier devoir est de continuer à servir la France dans des mers que nul ne connaît aussi bien que vous. Évitez donc de vous mêler à nos troubles. Assez d'autres compliquent ma situation douloureuse. La cause de la civilisation est trop belle pour que vous l'abandonniez, serait-ce pour la mienne.

--Sire! dit Léon, la cause de Votre Majesté est sacrée. La servir c'est encore servir tous les peuples dont Votre Majesté est le père. Les États-Unis d'Amérique, qui lui doivent leur indépendance, le savent!... Et l'Angleterre s'en souvient cruellement quand elle soudoie les révolutionnaires de France, pour asservir le monde à la faveur de nos dissensions!... Les Anglais, Sire, sont vos implacables ennemis...

--Ah! plût à Dieu que je n'en eusse point d'autres! s'écria le roi avec une noble fierté. Plus d'hésitations dans ma conduite, alors!... J'irais moi-même commander mon armée navale...

Mais l'odieux _Ça ira_ se fit entendre encore, et Louis XVI, découragé, congédia le jeune comte de Roqueforte, qui ne put s'empêcher de combattre pour lui à la journée du 10 août.

Laissé parmi les morts, Léon dut la vie à l'humanité d'un fougueux patriote, dont la femme le soigna comme un fils.

La République fut proclamée. La guerre avec l'Angleterre était imminente.

Léon se rend à Port-Bail, chez son fidèle Taillevent, qu'exaspèrent maintenant les événements politiques.

--Ah! mon capitaine, disait-il, les pires sauvages ne sont pas à la Nouvelle-Zélande... Mais, tremblement du diable! ces sans-culottes-là ne voient donc pas qu'ils font les affaires des Anglais!... Nous y perdrons nos colonies, notre marine, notre commerce...

Le jour de la déclaration de guerre, _le Taillevent_, monté par Tom Lebon, se trouvait par malheur du côté de Jersey. Par ce fait seul, le petit bâtiment était perdu pour la famille. Tom Lebon en personne, attendu ses relations trop intimes avec les Français, fut pressé comme matelot et enrôlé dans la marine britannique.